Saine de corps et d'esprit

Le bonheur à la clé

Je sais que ce que je vais vous dire va vous en boucher un coin, mais sachez qu’il m’arrive d’aller à la piscine. Oui, parfaitement. Et pas pour mater les hommes musclés depuis la cafétéria, non. Pour y nager. Faire des longueurs. Du sport.

Aussi vrai que je vous le dis.

Ce contexte étant subtilement placé, je voudrais vous raconter ma dernière séance de natation.

Il est sept heures du matin. Dehors, il fait noir comme dans un cul. Quand je sors de ma voiture, un sale petit crachin me postillonne au visage. Je commence le boulot à 8 heures, j’ai donc peu de temps pour gamberger, mais c’est suffisant. Les jours où je fais ça (aller nager un matin d’hiver quand il pleut), j’ai l’impression d’être une belle personne, peut-être même un Etre Supérieur, car seuls les Etres Supérieurs sont capables de tels exploits.

Mais aussitôt arrivée, mon excès de confiance en moi est brisé, étouffé dans l’œuf car il y a un monde fou dans cette piscine.

Des vieux.

Le hall est rempli de vieux qui attendent le feu vert pour pouvoir s’engouffrer vers les cabines. Exactement comme devant la vitrine de chez Phildar, version sportive.

Cela veut dire qu’ils se sont levés encore plus tôt que moi. Et ils ne montrent pas leur carte d’embarquement. Et disent « Bonjour Jeanine ». Ce qui veut dire qu’ils ont un abonnement. Ce qui veut dire qu’ils viennent tous les jours. Ce qui me relègue à une petite amatrice qui vient de temps à autres faire un petit plouf.

Je n’ai rien contre les vieux. Au contraire. J’ai été élevée dans le Respect des Anciens.

Et je vénère ma mamy Tine, qui a la sagesse du Dalaï Lama, l’intelligence d’Einstein, le dénuement de Mère Thérésa. 

Mais que font-ils là à cette heure si étrange ? Ils sont pensionnés, bordel. Ils peuvent venir quand ils veulent. Mais non, il faut qu’ils choisissent les heures de pointe.

Une fois dans les cabines, je profite de l’avantage de ma jeunesse pour doubler la horde de vieux. Je me change en quatrième vitesse, je jette mes vêtements dans le casier, je démarre sur les chapeaux de roues,  traverse en trombe les couloirs, pousse du coude un vicelard qui a décidé de passer dans la douche des femmes et m’apprête à me jeter à l’eau (en temps normal, je peux avoir jusqu’à quatre longueurs d’avance sur eux) quand je me rends compte que j’ai oublié mes lunettes dans mon casier.

Pas grave, je fais demi-tour, plus vive que l’éclair.

Et c’est à ce stade de mon récit que l’affaire part en cacahuète.

Car mon casier ne s’ouvre pas. J’essaye péniblement sans résultat.

Un vieux qui sort de sa cabine me dit : « Ca n’a pas l’air évident » avec le ton condescendant du type qui pense que je suis tellement neuneu que je ne sais même pas tourner une clé. « Vous voyez bien que c’est coincé », lui réponds-je sans que cela l’émeuve le moins du monde car il se barre aussitôt, me laissant seule face à mon désarroi.

Je vais voir la Maîtresse-nageuse (remarquez que la féminisation des noms de métier tient ici sa limite) qui me dit qu’elle ne peut pas sortir de son aire de surveillance, mais elle jette un œil au bassin encore vide et décide quand-même de me venir en aide. Et là, je vous le donne en mille, elle n’y parvient pas non plus.

« Je ne sais pas quoi faire » me dit-elle, désemparée. Et elle ajoute « Je crois que le mieux, c’est de demander à Dédé ».

Je commence à m’énerver. Le truc va se mettre à ressembler à une course contre la montre. Je lui dis : « C’est ça, appelez Dédé. Moi, pendant ce temps-là, je vais nager. Et quand je ressors, avec un peu de chance, Dédé aura décoincé mon casier ».

On va faire comme on a dit

Sur ces entrefaites, sa collègue se pointe. Elle lui explique : « Le casier de Madame est bloqué »

« Ah bon ? » lui répond-elle, d’abord très indifférente. Puis je vois s’activer les rouages de son cerveau et apparait sur son visage un sourcil relevé, signe d’un brin d’amusement machiavélique et elle s’exclame : « Pas avec vos affaires dedans, tout de même ?! ».

Là je suis en piteux état, toute dégoulinante de la douche, toute frigorifiée, et je lui réponds d’un air misérable « Si ». Puis, après un silence : « Sinon ce ne serait pas drôle ».

Là, Jacqueline se marre carrément, faisant fi de toute compassion et elle ajoute : « Je crois que vous allez devoir aller travailler en maillot de bain ».

Je lui réponds « Ou être condamnée à errer dans les couloirs de la piscine ».

Comme Jacqueline a quand-même une once d’humanité, elle vient voir avec moi, s’accroupit devant mon casier, tourne la clé, l’ouvre. « Voilà, Madame. Vous aviez simplement tourné votre clé dans le mauvais sens ».

 J’étais tellement soulagée de ne pas devoir me pointer au bureau en maillot de bain que ça en a effacé la grande honte qui planait sur moi.

A croire que c’était la journée des clés, parce que le soir, Mère est rentrée de son jogging plus essoufflée qu’à l’habitude.

« Que t’est-il arrivé, Mère ? » lui ai-je demandé. « Tu as fait le marathon des sables, ou quoi ? ».

« Non, mais après mon jogging, quand je suis arrivée à ma voiture, j’ai réalisé que j’avais perdu mes clés en cours de route. Donc, je suis retournée dans le bois et j’ai repris le même circuit en sens inverse pour retrouver mon trousseau de clés. Du coup, j’ai couru deux heures au lieu d’une ».

« Et tu as retrouvé tes clés ? »

« Oui. Mais …euh… Comment dire ? Elles étaient tombées devant ma voiture. »

« Tu es en train de me dire que tu as fait une deuxième fois le circuit pour des prunes? »

« Euh…oui. Exactement »

« J’adore cette histoire ! « , me suis-je exclamée en omettant évidemment de lui raconter mon épisode du matin.

Comme quoi, parfois, la clé est la clé du bonheur.

1 réflexion au sujet de “Le bonheur à la clé”

  1. Sans vous en rendre compte, ta mère et toi avez chacune réécrit « Les clés de bagnole » de Laurent Baffie, où il passe tout le film à chercher ses clés qui ne sont pas dans sa poche droite comme d’habitude, avant de se rendre compte qu’elles étaient mystérieusement dans la gauche.

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