Confinement

L’antre de la contamination

Je ne suis pas confinée.

(Vous remarquez que « confiné » ça commence un peu à sonner comme une insulte ?)

je ne suis pas confiné

La bibliothèque est fermée mais nous devons quand-même être sur le pont.

Dit comme ça, ça sonne bien. Ca sonne sens du devoir et mission régalienne (je ne connaissais pas ce mot avant vendredi, mais apparemment, j’ai juré allégeance au Roi). 

Il n’y a que moi que ça choque de savoir que le Roi est sado maso ?

Au début, on nous a même dit que nous serions susceptibles d’être réaffectés ailleurs.

Je me voyais déjà envoyée dans les mouroirs, sans masque, à devoir faire des prises de sang aux malades en leur disant « Pardon si ça fait mal, mais je suis bibliothécaire », n’ayant pour seule expérience que le tournoi de fléchettes auquel j’ai participé au café « Notre maison » de Lustin.

PAF, DANS LE MILLE, EMILE.

Mais en vrai, on a un peu l’impression d’être dans le film « Underground » d’Emir Kusturica, quand on les enferme tous dans un bunker et qu’on leur fait croire que dehors, c’est la guerre et qu’il ne faut sortir sous aucun prétexte, et qu’à l’intérieur, c’est un sacré bordel, ils foutent un fameux dawa.

Au début, tout allait plutôt bien, même si, sans classes et sans crèches, ma mission dans cette bibliothèque allait devoir être un peu déplacée. J’ai donc décidé de commencer à ranger la section jeunesse qui avait été retournée comme un rayon PQ du supermarché, mais on m’a avertie que les livres ne pouvaient pas être touchés avant nouvel ordre, ce qui a réduit mon champ des possibles à peau de chagrin.

Ce n’est rien, j’ai décidé de préparer une animation sur le chat botté en le réécrivant moi-même car je trouve mon style plus fulgurant que celui de Charles Perrault, qui n’a plus rien sorti de neuf depuis des lustres.

Réécrire « Le chat botté » en pleine pandémie, ça a quelque chose de légèrement surréaliste qui est loin de me déplaire.

Mais ensuite, tout est parti en cacahuète.

Mes collègues, qui ne sont déjà pas tout justes à la base, ont commencé à muter en mode « Lapins crétins » et sont totalement devenus ingérables.

Il faut dire que la journée a été loin d’être tranquille.

D’abord, nous avons reçu un mail de la direction donnant des « Consignes pour le personnel vivant ».

What ? Le personnel vivant ?

Et que fait-on des morts ? Sommes-nous vraiment dans une nouvelle réalité à la walking dead ?

Ce n’est qu’ensuite que nous avons compris notre méprise : il était écrit « Pour le personnel vivant (sous le même toit) ». Entre parenthèse. Woh, le coup de stress de malade.

A partir de là, on s’est mis à déphaser sévère.

On se serait même crus enfermés dans une aile psychiatrique, à la « Vol au dessus d’un nid de coucous ».

Des bruits de foreuses, de marteaux et tout le tintouin ont résonné dans le hall d’entrée, deux étages plus bas. Sophie s’est mise à hurler : « On nous enferme dans le bâtiment !!! »

Là, on s’est tout naturellement imaginé que l’on nous avais sacrifiés et ça nous a stressés un max de savoir que nous allions être confinés sur notre lieu de travail, sans nourriture, au milieu des livres contaminés, avec Bérangère le Spectre qui claque les portes (je ne vous l’avais pas encore dit pour ne pas vous inquiéter, mais la bibliothèque est hantée) donc on a crié très fort.

Sophie est allée voir ce qui se passait et elle est remontée en annonçant : « En fait ils sont en train d’installer une pointeuse ».

Relevez-vous l’absurdité de la situation ? Une pointeuse installée lorsque les employés survivants se comptent sur les doigts de la main ? Nous oui.

A midi, Fabibi nous a rejoint à table, épuisée, au bout du rouleau, la langue pendante. « Le téléphone n’arrête pas de sonner. Les gens demandent si on est ouverts. J’ai envie de leur dire : « A votre avis ? » Et quand ils me demandent s’ils devront payer les amandes de retard j’ai envie de dire que oui, ça tombe sous le sens, elles compteront même triple ».

Apparemment, il y a même un type qui a toqué à la porte vitrée et, quand Valeria lui a dit : « Nous sommes fermés ! », il lui a répondu : « Ah bon ?! Bonnes vacances, alors ! ».

Non mais lui il sort d’où ? de sa jungle ? Il n’a ni la télé ni la radio et il se promène dans les rues en se disant qu’elles sont bien désertes. C’est quoi le délire, mec ?!

A cet instant arrive Amandine, qui travaille avec Sophie P. dans un autre bâtiment. « Je suis venue vous dire bonjour ! »

–  Salut ! Tu vas bien ?

– Je commence à disjoncter sérieusement. Je saute sur mon bureau, badigeonnée d’Isobétadine en hurlant « On va tous mourir !!! »

– Et Sophie n’est pas avec toi ?

– Si, mais elle est venue fermer la porte de la baie vitrée pour que je fasse moins de bruit.

– Et elle n’est pas venue nous dire bonjour ?

– Non, elle a dit qu’elle ne voulait pas venir dans l’antre de la contamination.

Voilà ce que nous étions devenus aux yeux des nôtres : des microbes sur pattes confinés dans un grand bâtiment inutile.

Puis, basculant subitement sur un autre sujet, elle a ajouté :

– Je suis une instagrameuse qui a un chevreuil de compagnie.

– Oh c’est trop mignon ! s’est exclamée Sophie en montant anormalement dans les aigus. Le choupinouuu !

– Eh ben il est mort. (silence) Un chasseur lui a tiré une balle dans la tête. (Silence à nouveau).

– Bien, a dit André. Voilà qui nous remonte le moral.

– Quand je pense à ce qui nous attend dans les jours qui viennent, a ajouté Philippe, je me demande si je ne préfèrerais pas être un homard.

Pas sûr

Amandine et moi avons échangé un regard anxieux et, d’une seule femme, avons reculé vers la porte. « Il faut que nous quittions à tout prix cet endroit, me dit-elle. Ou nous allons être happées dans l’univers du chapelier fou ».

Pendant ce temps, j’ai reçu un message de Adèle, qui fait partie de mon second « groupe de confinement », c’est-à-dire ma famille. Elle me dit : « Tu as de la chance de travailler. Maman doit remplir ses formulaires pour la pension en ligne et c’est vraiment l’enfer ici. Satan prend des notes quand maman hurle et jure ».

Pas mal, comme insulte, Marie-Christine. Je la replacerai.

« L’enfer, c’est les autres » disait Jean-Paul Sartre.

Le mec, il savait de quoi il parlait.

Et encore, il n’avait ni ma famille, ni mes collègues.

Et encore, il n’a pas dû être confiné avec eux.

1 réflexion au sujet de “L’antre de la contamination”

  1. Toutes mes condoléances, camarade fonctionnaire ! D’habitude je suis peu réceptif à l’idée qu’il y a plus malheureux que moi, mais là je pense que tu as gagné la palme d’or. Je trouvais que la direction du parquet de Bruxelles (j’y travaille et c’est ma joie) courrait un peu comme une poule sans tête quand elle nous donne des consignes au jour le jour et organise le télétravail comme elle peut (l’informatisation de la justice est un mythe) avec du matériel qu’elle n’a pas (à cause du vilain ministère), mais ici ça dépasse l’entendement. On t’oblige à travailler dans une bibliothèque sans toucher les livres et pour enfoncer le clou on t’installe une pointeuse. J’adore !

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