Baby-sitting, Partir en cacahuète

Bébé 1 – Grande Tata 0

Chères lectrices,

A bas l’écriture inclusive.

Je tenais à vous remercier pour toutes les marques de sympathie que vous avez eues à mon égard lors de la parution de mon dernier article. Cette fameuse matinée où j’ai gardé ma nièce.

La plupart d’entre vous sont des mères. Et, malgré cela, vous n’avez marqué aucun jugement à mon encontre. Au contraire, vous avez fait preuve de beacoup de sollicitude.

« Mais comment font les mères ? » ai-je alors demandé. Clémentine m’a répondu « Elle sont au bout de leur life ». J’aime beaucoup cette remarque, parce qu’en plus d’être drôle, elle ne tente pas de se prétendre au-dessus du lot, du genre : « Nous, les mères, on gère. Vous, la Caste des Sans-Enfants, vous ne pouvez pas comprendre et un rien vous laisse débordées ». Que nenni. Nous sommes apparemment toutes pareilles, unies devant l’adversité, telles des Bridget Jones téléportées dans le village des damnés.

Certaines d’entre vous se sont inquiétées de mon sort. « Et la suite de la journée? » « As-tu survécu ? ». Vous êtes nombreuses à avoir réclamé la suite, droguées au récit, installées devant ma chronique un seau de pop-corn à la main, comme devant un épisode addictif d’Urgences.

Je ne prends pas cet exemple au hasard et, sans vouloir vous dévoiler la suite, sachez que ce n’est pas avec Bébé que j’ai dû m’y rendre, mais voilà, elle a dans ses jouets un immonde clown que l’on a surnommé Georges Clowny (vous captez ?) et, à 8h45 du matin, c’est la tradition, on organise avec Bébé la réunion débriefing de Georges Clowny.

Vous vous en doutez, je n’ai absolument pas eu le temps de regarder ma montre. Si je vous note ces heures précises de la journée, ce n’est rien d’autre qu’un procédé littéraire. Une figure de style qui me permet d’installer un certain suspense.

Nous en étions donc à 8h45. Je pose Bébé dans son parc et j’installe tout le monde autour d’elle : Georges Clowny (chef de service), Rosalie, Léon le paon et toute la clique des joyeux drilles. Je commence la réunion. Léon le paon se plaint : « Georges est encore en retard ». Sophie la girafe, toujours prompte à balancer son prochain, répond : « Je l’ai vu dans le couloir, il buvait un Nespresso ». Bébé grinche. Elle n’aime pas les retards systématiques de Georges. Rosalie, amoureuse du clown (d’ailleurs, ils iraient très bien ensemble, ces deux-là, parce qu’ils sont tous les deux très moches ( je ne sais pas si c’est un critère qui rapproche les êtres)), lui trouve toujours des excuses : « Il a eu une nuit difficile. On a eu trois plaies par balle ». Bébé rigole. Je me demande si elle n’est pas encore un peu jeune pour entendre parler de tant de violence, mais je ne tiens pas non plus à ce qu’elle grandisse dans un cocon où on la préserverait des vicissitudes de ce monde. D’ailleurs, elle se frotte les yeux et elle met sa tétine en bouche, preuve qu’elle préfèrerait aller faire un petit somme que d’entendre parler de plaies par balles. Je la pose dans son lit. Il est 9H.

9h02. J’observe le lave-vaisselle d’un air las. Je le viderai le mois prochain.

9h05. Je ferais bien un petit somme, moi. C’est un conseil que m’ont donné les Mères : « Dors en même temps que ton enfant ou le burn-out parental arrivera en courant ». Je ne veux pas faire de burn-out parental. Je veux préserver ma santé mentale. Je sombre.

11h. Bébé se réveille. Du coup moi aussi. Je me sens un peu plus en forme même si la sieste a été courte.

« On va faire de la balançoire », dis-je à Bébé. Bébé adore les sensations fortes. Chien nous suit. Il aime les expéditions au jardin. On se balance doucement, pour éviter les gerbes de lait. J’ai la hantise des gerbes de lait. Bébé rit beaucoup.

Comme je suis un être très créatif, j’invente un jeu. Et une règle. « Dorénavant, chaque fois que l’on fera de la balançoire, il faudra chanter la chanson de la balançoire. Elle devra commencer par « Ce soir » et finir par une rime en « oir », OK ? ». Bébé est d’accord. « Je commence. Ce soir, je vais faire le trottoir. Ce soir, je vais briser un miroir. Ce soir, pour ne plus jamais me voir ». Bébé semble aimer ma chanson. Elle muse.

Soudain, au loin, on aperçoit Franklin.

Franklin, c’est le nouveau robot qui tond la pelouse. Une tortue, si vous préférez. D’où son nom. (Franklin la tortue, vous me suivez ? Même la Caste-des-Sans-Enfants ?).

Je n’aime pas Franklin. Je sais que c’est ingrat de ma part, car il oeuvre à nous rendre service. Il a des horaires réguliers, rentre dans sa cage sur le temps de midi pour prendre sa pause syndicale, semble avoir une attitude irréprochable.

Mais, depuis que j’ai vu l’épisode de Black Mirror avec les chiens robots tueurs, je suis mal à l’aise devant lui. J’ai osé parler de ce sentiment à Mathilde qui m’a confié ressentir la même chose. Elle a même dit : « Moi, je suis sûre qu’il nous écoute », ce qui ne m’a pas aidée à adopter Franklin comme faisant partie intégrante de la famille.

Je disais donc que c’est à ce moment-là que Franklin est arrivé dans les parages. Bébé aime bien Franklin. Elle l’observe attentivement. Mais elle a tendance à être imprudente et à parler devant lui. Alors je lui ai expliqué : « Chhhht, Hannah. Il nous écoute ». Visiblement, elle ne connait pas encore le code du doigt devant la bouche parce que ça la fait rire aux éclats. A cet instant, Franklin ne fait plus que gambader : il fonce droit sur nous à toute berzingue. Quand j’ai vu Chien fuir, j’ai immédiatement fait confiance en son instinct de survie animal. Je me suis emparée d’Hannah, je l’ai extraite de sa balançoire et nous avons fui à toutes jambes jusque dans la maison. « On l’a échappé belle », ai-je dit à Bébé. Chien s’est recouché dans son panier. Toutes ces émotions fortes, décidément, ce n’est plus de son âge.

11h50. Bébé crie. C’est l’heure du repas. Visiblement, elle tient de sa Grande Tata et mute en cas de faim. Je lui donne sa panade. Une cuillère pour Bébé, une cuillère pour Grande Tata. Bébé plonge les mains dans sa panade. Cela m’étonnerait que ma sœur lui laisse faire ce genre de choses, mais j’ai lu un article de Céline Alvarez qui dit que l’enfant absorbe le monde à travers le prisme des sens, en particulier le toucher. Bébé connait déjà les interdits. Elle me lance un regard interrogateur. « T’inquiète, avec Grande Tata, on peut ». Chien arrive. Il ne raterait pour rien au monde un repas de Bébé car elle laisse parfois tomber des miettes. Là, pour le coup, elle lui tend carrément ses mains qu’il lèche avidement. C’est une bonne chose. J’ai vu un documentaire sur Netflix qui expliquait que les Bébés qui côtoyaient des chiens et des chats échangeaient avec eux certains germes, boostaient leur système immunitaire et vivaient centenaires.

 13h. Bébé prend sa tétine et se frotte le visage avec son doudou, signe qu’il est temps de la mettre au lit.

13h05. Je ferais bien une petite sieste, pour ne pas céder au burnout qui me guette à nouveau. Je m’allonge sur le canapé.

13h10. Mes sœurs rentrent de chez Ikea. Je sursaute. Elles me sortent de ma torpeur. « Vous êtes déjà là ?! » Elles observent le salon, médusées. Tous les jouets qui sont venus à la réunion de Georges Clowny jonchent le sol. Bébé a renversé son biberon d’eau qui s’est vidé en goutte à goutte, formant une immense flaque d’eau. Tous les livres sont sortis du tiroir, explosés sur le canapé (Bébé voulait les lire tous). De la panade sèche sur le sol et dans les moustaches du chien. Caro s’exclame : « Mon dieu, mais c’est le dawa, ici ! ».

Adèle ajoute : « Natha, tu sais que si tu avais eu des enfants… ils seraient entre les mains des services sociaux ? ».

1 réflexion au sujet de “Bébé 1 – Grande Tata 0”

  1. Les services sociaux, c’est un mythe ! Je ne connais aucune maison bien rangée quand il y a des enfants dedans. Et ça ne se limite hélas pas aux bébés…
    Sinon c’est un rythme à prendre, quand on le fait tous les jours, on s’habitue, l’être humain est ainsi fait. Mais forcément, le faire une fois, comme ça, sans préparation physique, ça tue.

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