Home sweet home

Ma vie de magazine

Samedi, quand je suis rentrée du boulot, Caro, Adèle et Axelle étaient installées sous l’Arbre Parfait avec le bébé, le chien et les chats. « C’est réunion au sommet, à ce que je vois ? ». « On t’attendait pour faire un pique-nique », me disent-elles. « Et après, ajoute Caro, on aimerait faire une sieste. Je prendrai Hannah et elle s’endormira dans mes bras en regardant le feuillage, comme les bébés de magazine ».

Je n’ai pas voulu briser les rêves de ma sœur, mais je vois mal ma nièce, ce vermisseau sous amphétamines, se relaxer sous un pommier. « Vous voulez parler de magazines people, comme Closer ? » « Non, plutôt les magazines de Vie Meilleure, comme Flow » « Ah ok, je vois le concept. On profite de moments simples en famille, à manger des graines puis à écouter le vent dans les branches » « Exactement ».

Je vois très bien de quels magazines elles veulent parler. Mère en possède des piles et des piles, mais je n’ai jamais pu en lire un dans son entièreté car, pour les besoins de ses collages, elle les réduit en gruyère aussi sûrement que Marie-Charlotte (notre souris) ne le fait avec nos boites de céréales. Puis, par un étrange tour de passe passe, elle parvient à transformer toutes les phrases optimisantes qu’ils contiennent en phrases qui te donnent envie de te jeter par-dessus la balustrade.

On est allées remplir nos assiettes dans la cuisine. Evidemment, pour notre vie à la Flow, on a mangé des crudités venant du potager (hashtag je cultive moi-même mes légumes), avec des œufs encore tout chauds d’être tombés du trou de cul de nos poules (hashtag je vous baratine) et on est allées s’asseoir sur le grand tapis de yoga de Mère.

Hannah observait toutes les assiettes et, sachant très bien qu’elle n’avait pas le droit de piocher dedans, elle s’est dirigée droit sur moi, déjouant mon autorité légendaire. « C’est dingue, ça quand-même », ont dit mes sœurs. Alors qu’elle se régalait de ma pitance, en saisissant des petits morceaux du bout de ses doigts agiles, j’ai compris que j’aimais cet être humain au-delà du possible car je serais prête à tout pour elle, même à partager mon oeuf cuit dur

Quand on a eu terminé notre repas, on s’est allongées sur le tapis et Adèle a pris Hannah sur son ventre et lui a montré les feuilles de l’arbre parfait qui dansaient dans le vent. D’abord, elle agitait les jambes telle une coureuse de marathon, puis, peu à peu, Bébé s’est relaxée. J’avoue que j’étais bluffée. Que leur plan fonctionnait. C’est vrai qu’on était belles, là, toutes ensemble, en train de digérer nos repas santé à même la rudesse jaunie des herbes cramées. Mêrme Happy était sage et ne demandait pas à lécher nos assiettes, comme un chien de magazine (En vrai, je doute que le jus de concombre le fasse saliver).

Tout à coup, Franklin la tortue tondeuse (suivez un peu, ceci est une saga) arrive droit sur nous comme un bolide.

Agitation. Cris. Stupeur et tremblements. Hannah se réveille en sursaut. Happy prend la tangente. Caro se lève et, poussée par son instinct de mère qui n’écoute que son courage, se poste entre Franklin et le Bébé. Toute cette scène me fait furieusement penser à cette célèbre photo de l’homme qui bloque les chars de Tian’anmen.

Mais Franklin ne s’arrête pas. Il fonce droit sur elle. Adèle lui crie « Bloque-le avec ton pied !!! ». Mais c’est trop tard, il est sur le tapis de yoga et émet une fumée étrange. Caro le bloque avec son pied. Il s’arrête enfin.  Franklin est perturbé dans sa tâche. Il nous communique son intention via un écran. « Retour station », nous annonce-t’il. On dirait un cosmonaute qui n’a pas pu effectuer sa mission et qui rentre la tête entre les épaules.

On soulève le tapis de yoga. Il porte les séquelles d’un broyage par tortue-tondeuse.

Quant à Caro, elle a gardé ses deux pieds et se remet doucement de l’attaque du robot.

Comme quoi il vaut mieux que la vie de magazine reste cantonnée à du papier glacé.

3 réflexions au sujet de “Ma vie de magazine”

  1. Superbe comme chaque bout de vie que tu écris avec cet humour qui fait du bien…
    Merci Natha.

  2. Normalement, Franklin sait compter deux par deux et lasser ses chaussures. Il devrait donc y avoir moyen de lui apprendre à quelle heure il peut effectuer sa mission et quelle heure il ne doit pas le faire. Ou alors je me trompe et ce n’est malheureusement pas un robot-tondeuse de magazine ?

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