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Le jacuzzi des Yakuzas

Cet été, pendant la canicule, Rebecca nous a invitées, Sophie et moi, à passer une après-midi jacuzzi chez elle. Pleine de bon sens, je lui ai dit : « Un jacuzzi un jour de canicule ?! Tu ne serais pas un petit peu maboule dans ta tête ?! « , mais elle m’a répondu que c’était une astuce des gens du désert. « J’ignorais que les berbères adoraient les jacuzzis », lui ai-je asséné avec un soupçon de moquerie. « Mais non, enfin ! C’est juste qu’ils boivent des grandes tasses de thé bien chaud en plein désert, ce qui relève du même principe ». Sophie, qui est une scientifique de renom, s’est exclamée : « Aaaah…. Tu veux dire qu’ils se donnent encore plus chaud pour après avoir l’impression d’avoir plus froid ? » « Oui, a-t’elle conclu, je parlais de ça ».

Pendant un temps de midi, Sophie a quitté le bureau en déclarant : « Je pars m’acheter un nouveau bikini pour aller à la fête de Rebecca » »Ah oui ? Carrément ? ». « Ben oui. Je veux parader« .

J’ai commencé à m’inquiéter un peu, parce que cela commençait à prendre de grandes dimensions, juste pour une après-midi jacuzzi, mais comme je venais justement moi aussi de parader pendant un mois sur les plages de Grèce, je n’étais pas en reste point de vue bikini, j’avais même une longueur d’avance sur elle. J’étais parée.

La veille, j’ai interrogé timidement et subrepticement Sophie à propos de son trajet. « Demain, tu passes à Namur, pour aller chez Rebecca ? ». J’essayais de sonder son cœur afin de savoir si je pouvais profiter d’un covoiturage car j’ai dernièrement pris la grande (et sage) décision de ne PLUS JAMAIS aller nulle part en voiture, du moins vers l’inconnu. Les seuls trajets autorisés étant : Maison-Bureau, Bureau-Maison, Maison-Mel-Bichon, Bureau-Académie, Académie-Maison, Bureau-Père. Autrement dit : Namur. Je peux faire deux exceptions pour Kitty (Chaumont-Gistoux) et Marilou (Nivelles), un point c’est tout. Si j’en suis arrivée là, c’est que j’ai pris pour habitude de me perdre en voiture, et ce où que j’aille. (Rappel).

L’organisation de ce jour-là ne permettant pas le covoiturage, j’ai dû déroger à mon nouveau règlement d’ordre intérieur et prendre ma voiture. En fait, je suis déjà allée chez Rebacca, donc ce n’était pas à proprement parler comme aller vers l’inconnu, mais je ne visualisais pas hyper bien le trajet. Je n’étais pas spécialement inquiète. Mais j’aurais dû l’être. Car dès la première bifurcation, un doute s’est emparé de moi. Afin d’éviter le tas de souffrances psychologiques qui m’assaillent quand je perds ma route (c’est-à-dire tout le temps), j’ai pris une mesure préventive et me suis posée sur le bas-côté pour appeler Rebecca et lui demander quelques éclaircissements. J’aimais bien. Je me suis sentie proactive. Prête à en découdre avec cette malédiction qui me colle à la peau. J’ai même été très concentrée sur ses explications. « Une librairie, à gauche, des champs, puis tu me rappelles ».

Comme de bien entendu, j’ai dépassé la librairie. Mais je m’en suis aperçue et j’étais hyper fière de faire un demi-tour sur la chaussée pour reprendre au bon endroit. Proactivité, vous dis-je. Je reprenais peu à peu confiance en moi.

Comme de bien entendu, une fois que je suis arrivée au croisement délicat, je n’ai pas rappelé. Morgan, mon GPS, semblait en rade car visiblement, il voulait que j’emprunte l’autoroute. Je SAVAIS que c’était probablement un piège car Rebecca ne prend JAMAIS l’autoroute (à chacun son règlement d’ordre intérieur). Mais je suis quand-même montée sur l’autoroute, sachant qu’il ne fallait pas le faire. Pourquoi ? me demanderez-vous. Eh bien, j’ignore la réponse à cette question pourtant pertinente. Je dirais qu’il y a comme une force du Mal qui me pousse parfois à faire des choses insensées. Comme si la raison savait quelque chose mais que le corps faisait autrement. Ne pensez pas que je n’ai pas passé des nuits blanches à réfléchir à cette question, et la seule réponse qui pourrait faire écho parlerait d’auto-sabotage. « Tu as le syndrome du champion », m’a un jour déclaré ma cheffe de service alors que je lui expliquais que je ratais systématiquement mon permis de conduire alors qu’il est de notoriété publique que je roule parfaitement bien. Comme je ne connaissais pas ce syndrome elle m’a expliqué « C’est celui qui s’arrête un millimètre avant la ligne d’arrivée alors qu’il était le premier ». Et je crois qu’il y a du vrai là-dedans, mais je ne suis pas ici pour philosopher sur mon propre compte, je suis ici pour vous conter une anecdote. J’ai donc emprunté une bretelle d’autoroute, au moment-même où j’aurais dû flâner avec Etoile dans les champs, Morgan me stipulant que j’étais à quelques pas de ma destination finale. (Je n’aime pas dire « destination finale », car ça sonne quand-même un peu Mort Imminente).

Il n’y a pas de mots pour vous décrire la souffrance morale qui a suivi. A la seconde même, j’ai su que je me trompais et je sais que si on se trompe sur l’autoroute, il suffit de prendre la première sortie et de faire demi-tour. Bien évidemment, la route en sens inverse était en travaux, sinon ce n’aurait pas été drôle, et c’est comme ça que je me suis retrouvée dans les routes de campagne, en proie à la panique. Je n’ai qu’une confiance réduite en Morgan, mais je n’avais que lui sur qui compter donc je m’en suis tenue à ce qu’il m’indiquait. Le trajet devenait long. Anormalement long. Rebecca commençait à s’inquiéter. Elle m’a envoyé un message : « Tu es perdue ? » auquel j’ai répondu « Evidemment ». Je me suis mise sur le côté, pour respirer un peu, faire le point. « Tu es où? »m’a-t’elle demandé. « Si seulement je le savais ». Je lui ai donné des explications précises afin qu’elle m’aide. « Je vois des arbres et des champs ».

Morgan indiquait que j’étais bientôt arrivée à destination donc j’ai repris ma route. « Vous êtes arrivée chemin des bretons » a-t’il annoncé. Là, un vent de panique m’a envahie. Je n’allais PAS DU TOUT chemin des bretons. Morgan avait changé lui-même la destination finale. C’est quoi ce chemin des bretons, d’ailleurs ? Pourquoi parler de Bretagne au plein milieu du Condroz ? COMBIEN DE TEMPS EXACTEMENT AVAIS-JE ROULé ?!!!

J’ai réencodé la bonne adresse. Je suis repartie. J’ai essayé de ne pas pleurer. Je me détestais. Je détestais ma vie. J’avais les bras qui tremblaient et les jambes en mousse.

A un moment donné, je suis arrivée au carrefour en question. Celui du début. Celui dans lequel je devais appeler Rebecca. Celui où tout a basculé. Je me suis rangée. J’ai appelé. J’ai dit : « Je suis à Saint-Gérard ». Elle a dit « C’est loin, Saint-Gérard, très loin d’ici. Pas dans la région. Est-ce que tu veux plutôt dire que tu es à Saint-Germain? » »Oui, voilà, c’est ce que je voulais dire ». J’étais de fait garée devant une plaque indiquant Saint-Germain, mais les lettres se brouillaient devant mes yeux. Rebecca a pris le contrôle de la situation. Elle a dit : « Je vais te guider au téléphone. Tu vas me dire tout ce que tu vois » »Je vois un panneau Les enfants jouent » »C’est bien, continue » »Je vois des arbres » »Jusque-là ça se tient » »Je vois…un grand mur blanc. Devant moi. Un immense mur blanc » »Freine ». Et ainsi de suite jusqu’à ce que je parvienne enfin chez elle, destination finale. Sophie était là. J’ai dit « T’es déjà là ? » car elle était sensée arriver après moi. « Oui, depuis plusieurs heures, même », a-t’elle répondu en se gaussant de moi.

« Je suis au bout du rouleau »ai-je annoncé. « Je veux plonger tout de suite dans ce fichu jacuzzi, ça détendra mes vertèbres et mes neurones.

On s’est changées. Sophie était top biche. Nouveau bikini, blouse transparente, lunettes de soleil, minceur, tatouages, hauts talons. « On dirait un défilé de Martin Margiella », lui ai-je dit. « Je t’avais prévenue, que je voulais parader ».

On est entrées dans le jacuzzi. une par une. L’eau montait dangereusement. Il faut dire qu’on est pas des petits volumes, comme meufs. « Heureusement que tu as perdu 25 kilos, ai-je dit à Sophie, sinon l’eau déborderait ». « On est les trois grasses », a-t’elle riposté.

Sammy, le fils de Rebecca, nous a regardées rentrer dans le jaccuzzi. Il a demandé s’il pouvait venir avec nous. Sammy est un enfant. Mais comme c’est un enfant intelligent, sage et bien éduqué, j’ai bien voulu qu’il nous rejoigne. Il a enjambé le rebord et a déclaré : « Oh c’est fou ça ! Il y a beaucoup plus d’eau que d’habitude ! ». Je me suis dit que, si j’avais été bonne pédagogue, c’eut été le moment de lui parler de la poussée d’Archimède, mais je le soupçonnais de maîtriser le sujet mieux que moi donc je me suis ravisée.

On était bien installés, le cul dans les bulles, dans une chaleur agréable. Personnellement, j’ai très vite commencé à friper. D’abord des doigts, puis des orteils. On aurait dit une vielle pomme. Je leur ai montré : « Regardez comme je fripe ! » et Sammy a dit : « Oh ! On dirait la créature des Marais ! ». Et c’est vrai que je lui ressemblais en tous points.

Puis j’ai dit : « Je ne sais pas vous, mais moi j’ai les yeux qui piquent ». Rebecca a dit « Moi aussi ». Sophie a dit « J’ai l’impression que j’ai les yeux qui saignent », car elle a le sens du drame. « Je pleure » a dit Sammy. Ce n’était pas de tout repos, cette immersion. Ensuite j’ai frotté mes yeux avec mes doigts fripés et je me suis mise moi aussi à pleurer. Rebecca a crié à Sophie « La boule de chlore ! Tu es en train de secouer la boule de chlore ! » et Sophie a regardé la petite boule avec laquelle elle jouait depuis vingt minutes avec perplexité. « C’est la boule de chlore, ce truc-là ? Je croyais que c’était une balle magique, moi ! ».

Ah, c’est donc une boule de chlore !

Sammy, qui était trop en souffrance, coincé entre trois grosses madames dans une eau bouillante pleine de chlore qui lui arrivait en-dessous du nez a profité de ce moment-là pour quitter l’aventure.

« Et à la fin, il n’en restera qu’un »

Etienne, le mari de Rebecca, est arrivé. Il n’a pas semblé impressionné par l’allure rougie et fripée de son fils car il a déclaré : « Moi aussi je veux venir ». Rebecca a dit non, qu’on était assez nombreuses, qu’il n’y avait plus de place pour qui que ce soit. Rebecca, c’est une dure en affaire, alors Etienne est allé fumer une clope dans son coin.

Nous avons continué à disserter dans l’eau. De sujets graves. De sujets importants. Rebecca nous a parlé de la fameuse destination finale. De notre finitude, si vous préférez. On a essayé de s’imaginer notre propre fin. Comment on la voulait. J’ai dit : « Peu importe, mais pas noyée dans un jacuzzi saturé de chlore, en tout cas ». Sophie a dit qu’elle voulait que l’on diffuse Queen dans de grosses enceintes le jour de son enterrement, mais ça, on le savait déjà. J’ai dit : « C’est peut-être un peu glauque de parler de mort un jour de grand soleil comme ça, non ? » et Rebecca m’a répondu : « Pourtant il faut bien que l’on accepte l’idée de notre propre mort ! » et là, à la seconde même, dans une synchronicité à faire pâlir Dieu lui-même, le jacuzzi s’est arrêté. PAF. Fin de l’aventure. On se serait crues à une partie de ouija version aquatique. Je crois que l’esprit du jacuzzi était d’accord avec elle et que c’était sa façon de valider ses paroles. Il a d’abord régné un grand silence un peu anxieux puis on est parties dans un immense rire nerveux de hyènes en furie.

On s’est dit que c’était un signe du ciel. Que c’était le moment de sortir, avant que des branchies et une queue de sirène ne nous poussent. Nous sommes sorties de l’eau, telles des Naïades emplies de grâce et de délicatesse.

Etienne en a profité pour s’approcher du jacuzzi. Il s’est écrié : « Mais enfin ! Il n’y a plus d’eau, dans cette piscine ! ». Et c’est vrai. Il ne restait plus qu’un fond d’eau trouble. « Poussée d’Archimède » a déclaré Sophie. « En plus, l’eau est croupie ! ». Et c’était vrai aussi. On aurait dit un véritable bouillon de culture. « Mais qu’est-ce que vous avez foutu, les filles ? » a t’il dit en enjambant tout de même le bassin. « Tu y vas quand-même ? » a demandé Rebecca. « Ecoutez » a-t’il dit en chaussant ses lunettes de soleil « J’ai bien échappé à une pandémie mondiale. Ce n’est pas le jacuzzi des Yakuzas qui va me faire peur ».

1 réflexion au sujet de “Le jacuzzi des Yakuzas”

  1. Je compatis : les trajets en voiture vers une destination un peu connue pas assez pour éviter l’erreur fatale, c’est un vrai fléau. Moi je n’ai pas de GPS. Comme ça si ça ne fonctionne pas je ne peux en vouloir qu’à moi même et pas à une machine peu fiable que je risque de mal programmer. Moi je n’improvise rien, j’étudie l’itinéraire la veille et je le note. Parce que je fonctionne comme ça, je retiens mieux ce que j’ai noté. Mais ça n’empêche pas les erreurs, la pire des erreurs étant celle dont on se rend compte à l’instant même où on la fait.

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