Société

On a testé ma résistance

Avec mes collègues, on adore se faire griller des tartines.

C’est une activité comme une autre, après tout.

Mais nous avons un problème : Rocco a rendu l’âme. Rocco, c’est notre grille-pain et il s’appelle comme ça parce qu’il commence à se faire vieux, qu’il chauffe de trop et qu’il faut être habile pour faire sauter sa résistance.

Alors, agissant au nom de la Communauté, je suis allée en acheter un nouveau. Nous étions le 9 septembre et il était 12h48 exactement. Apparemment, ça a son importance.

Je suis revenue avec un grille-pain rutilant sous le bras, acclamée par mes collègues.

J’ai mis ma tartine dans le grille-pain. J’ai attendu. Longtemps. J’ai dit à Sophie : « Il faut du temps » et elle a chanté Pascal Obispo « Il faut de temps » en montant très fort dans les aigus comme elle en a le secret. Elle a déclaré solennellement : « Celui-ci s’appellera Pascal ». « D’accord », ai-je répondu.

Mais Pascal n’a pas semblé sensible à son nouveau sobriquet car au bout de dix interminables minutes, il m’a éjecté une tartine molle. J’ai crié « Ma tartine est molle ! »

« Oui, je vois ça, mon craquelin des îles », a dit Sophie.

« Mais je ne supporte pas les tartines molles!!! »

« C’est évident », a-t’elle confirmé, me sentant sur la brèche, n’osant me contrarier.

Elle a suggéré : « Et si c’était l’inverse ?

« C’est-à-dire ? »

« Si le 1 désignait en fait le maximum, au lieu du 6 ? ».

Alors on l’a mis sur 1. Mais Pascal a à peine chauffé ma tartine molle.

On a appuyé sur « Décongélation ». Puis sur « Réchauffage ». Toujours une tartine molle.

Nous sommes restées pantoises, prostrées devant le grille-pain qui possède en tout et pour tout deux boutons. On ressemblait un peu à deux chimpanzés qui essayent de faire rentrer des cercles dans des carrés.

Au bout d’un moment, Sophie a suggéré : « Et si ce n’était pas un grille-pain ? »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? a demandé André. « Qu’il fait aussi lave-vaisselle ? »

« Si c’était simplement un réchauffeur de tartines et pas un grille-pain? »

« Ça existe, ça, un réchauffeur de tartines? » a demandé Sophie-Marie.

« Je ne sais pas. Mais ça se pourrait ».

« Attends, je vais vérifier sur le ticket ».

Alors j’ai vérifié sur le ticket, pour en avoir le cœur net. Il était écrit « Grille-pain ».

« Aucun doute possible » ai-je dit à l’assemblée « Pascal Obispo est bien un grille-pain ».

Sophie-Marie, voyant que je vérifiais cette information sur le ticket, a fait une suggestion somme toute intelligente : « Et si on allait le rapporter au magasin? ».

En voilà une idée qu’elle était bonne, comme on dit chez nous. Je suis donc partie en direction du magasin, un magasin éphémère dont j’aurais dû me méfier dès le départ (Dans ce monde qui part en cacahuète je suis toujours plus rassurée par la permanence des choses).

Je suis arrivée dans la boutique (on dit « pop-up store, askip) et j’ai dit à la vendeuse : « Pascal Obispo ne fonctionne pas ». Elle a paru interpellée. Pas habituée à ce que les objets aient une âme.

« Que voulez-vous dire ? »

« Mon grille-pain. Il ne fonctionne pas »

« Et vous avez bien mis la roulette sur une puissance ? »

« Ah non, je l’ai laissée sur Stop », lui ai-je asséné.

Mais elle n’a pas semblé comprendre le second degré qui m’est si cher et qui est mon mode de communication essentiel car elle a continué à me parler comme si j’étais la personne la plus débile que toute la planète ait jamais portée. Elle a dit :

« Je ne peux pas reprendre les appareils. Je suis obligée de les tester ici ».

« Vous ne pouvez pas me croire sur parole ? »

« Hélas non ».

Et là, c’est le pompon, l’apogée de ce récit. Elle dit, le plus naturellement du monde :

« Est-ce que vous avez une tartine avec vous ? »

Mais oui bien-sûr Jacqueline ! Je ne me trimbale jamais sans une tartine dans la poche de mon manteau !

Je crois qu’elle a vu qu’elle commençait à me griller sévère alors elle a changé de conversation.

« A quelle date êtes-vous venue ? »

Je n’ai pas bien compris en quoi c’était important, mais j’ai regardé le ticket.  » Le 9 septembre »

« Est-ce que vous habitez loin ? »

« Non, pourquoi ? »

« Parce qu’alors vous pouvez vite aller chercher une tartine puis revenir ».

Là, il y a eu un silence. Et elle a ajouté :

« Parce que j’ai une tartine pour mon pique-nique, mais seulement, je n’ai pas envie de la griller ».

« Bon. ai-je articulé. Je reviendrai demain avec une tartine ».

A mon avis, la femme ne se rendait pas compte qu’elle jouait avec le feu parce qu’il était midi et que je crevais de faim et que la faim me rend agressive. Mais ça, elle ne pouvait pas le savoir, alors elle a continué à m’humilier.

« En fait, si je puis me permettre, il faut mettre sa tranche de pain et puis appuyer sur le gros bouton gris »

« Oui, enfin… Un grille-pain, quoi ! », lui ai-je dit sur le ton de la meuf qui va bientôt lui proposer de mettre sa main à la place de la tartine, histoire de faire le test en direct.

Je commençais à être tellement enragée que j’ai dit :

« Si l’objet avait possédé 52 boutons, à la limite, je veux bien admettre qu’il plane un doute, mais là on parle de Pascal ! Il n’a que deux boutons ! Je ne suis pas ingénieure en aéronautique, mais je ne suis pas non plus si teubé que je ne sais pas faire fonctionner un grille-pain ! Et au fait, on fait comment, si s’est une machine à laver qu’il faut tester ? Je viens avec mon linge délicat et se fait une machine de petites culottes ? Et si c’est la cocote minute qui déconne ? Je viens avec un gigot, du beurre et des petits oignons ? »

Bon, vous vous en doutez, je n’ai pas dit tout ça, car j’ai hérité de la bonne éducation catholique de mes parents qui sont tous deux des modèles de sang-froid en pareilles circonstances.

Je suis juste sortie furax, emportant Pascal Obispo sous le bras, devant les passants étonnés de voir encore une fois la folle au grille-pain hanter les rues et je suis rentrée au bureau, la fumée sortant de mes naseaux.

Mes collègues ont dit : « Alors ? Ils ont échangé Pascal Obispo ? »

Et j’ai répondu « Ils ont testé ma résistance »

Ce qui est un si beau trait d’esprit que, quelque part, quoi qu’il arrive, même avec des tartines molles, je sors victorieuse de cette histoire.

6 réflexions au sujet de “On a testé ma résistance”

  1. C’est ça ou manger des tartines molles pendant toute la durée de vie de Pascal. Ressaisis-toi avant qu’il ne soit trop tard !

  2. Non ! Je n’ose plus y retourner ! Je crois que je suis condamnée à manger des tartines molles toute ma vie

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