Baby-sitting

A la plaine de jeux

Adèle et moi étions peinardes, installées dans le canapé quand Caro nous a appelées. « Comment ça va, les soeurs ? ». Cette question somme toute banale n’a l’air de rien – simple formalité simple politesse – mais quand elle survient, il faut s’en méfier comme de la peste et de préférence y répondre par un gros mensonge. On n’est pas des lapins de six semaines, on sait qu’il est cruel de répondre à une mère célibataire qu’ici tout va bien, qu’on boit de la tisane et qu’on s’envoie un marbré au chocolat en regardant les oiseaux s’ébrouer. Alors on brode un peu. Pour éviter toute jalousie. « Oh ça va. Adèle a beaucoup de travail et là je suis en train de faire la vaisselle. Et toi ? ». « J’essaye de nettoyer mon appartement mais ce n’est pas facile parce qu’Hannah est dans mes pattes, qu’elle est en mode vermisseau sous amphétamine et qu’elle demande avec insistance pour aller dehors. »

Il faut dire que ma nièce, de par sa nature à moitié danoise, possède les gênes du grand air et du froid et qu’elle fait comme qui dirait une légère obsession pour l’extérieur, montrant du doigt avec insistance la baie vitrée en disant « Han. Han » ce qui, dans son langage, signifie « Si tu ne m’emmènes pas dehors dans la minute, je ferai de ta vie un enfer ». Parfois même, elle s’empare de son bonnet, son écharpe et son manteau et tente de les enfiler elle-même, histoire que l’on comprenne bien le message. Et souvent, de par cette menace, elle fait de nos vies … un paradis. Un paradis où il est question de mettre un manteau, de filer dans le froid et de la suivre dans le jardin, à faire invariablement et des heures durant les choses qui suivent : transvaser du sable dans un seau, tremper la main dans la vasque aux oiseaux pour en extraire les graines et les donner à manger au chien, faire signe au bonhomme vert et déposer un caillou dans sa brouette. Multitude d’activités passionnantes et ô combien enrichissantes.

Adèle et moi, on s’est dit que c’était tout de même incroyable, ces mères célibataires qui ne supportent pas la moindre contrariété, mais vu qu’il s’agit de la famille, on peut rendre service. Adèle, se levant comme une seule femme a dit à Caro « On va emmener le Pimousse à la plaine de jeux pendant que tu fais ton ménage. Tu vas voir : On va te la fatiguer un peu et comme ça, ce soir tu seras tranquille ». J’ai supposé que le « on » voulait dire qu’elle m’impliquait dans son grand projet et que je n’avais pas le choix.

C’est comme cela que nous avons brisé la monotonie de notre vie monacale afin de nous dépêcher sur une mission improbable.

Je n’en ai pas l’air comme ça, mais j’ai déjà une petite expérience en la matière. Pas plus tard que le semaine précédente, je m’y étais rendue avec Caro afin qu’elle fasse mon écolage. Il faisait beau. Il y avait des adultes qui, deux par deux, accompagnaient leurs enfants. Tous des couples de trentenaires blancs hétérogenrés et une femme enceinte avec sa mère. Première info qui a son importance : il faut être deux à la plaine de jeux. Soutien mutuel ? Personne n’est assez fou pour vivre seul pareil calvaire ? A priori pas forcément rassurant.

La femme enceinte et sa mère m’ont semblé sympathiques. Nous avons échangé quelques mots. Hannah s’est immédiatement prise d’amour pour son fils. Elle l’a serré dans ses bras. Mais très vite, il a vu une petite fille de son âge qu’il a jugée plus intéressante et il s’est rendu près d’elle en lui demandant comment elle s’appelait et si elle voulait jouer avec lui. La petite fille lui a sorti un « Non » cruel et catégorique sur lequel il n’y avait pas matière à débattre. Marius semblait extrêmement interpellé par ce verdict sans appel et il a demandé à sa mère, un sanglot dans la voix : « Pourquoi elle ne veut pas jouer avec moi, la petite fille ? ». Sa mère lui a dit qu’elle n’en savait rien, mais qu’il pouvait peut-être demander directement à la principale intéressée, conseil qu’il s’est empressé de suivre en demandant : « Pourquoi tu ne veux pas jouer avec moi ? » et elle a dit : « Je n’ai pas envie ». Là, on a vu toute l’incompréhension du monde passer dans son regard et il a dit à sa maman : « Peut-être qu’elle dit non mais qu’elle pense oui ? » et là, je me suis lancée dans une grande conversation avec la maman sur le consentement, sur le fait qu’il fallait inculquer très tôt cette notion aux petits garçons et on allait en arriver à parler en mode « Achtagmitou » et balancer des porcs quand Caro m’a renvoyé sa fille, qui voulait aller sur le toboggan, en lui disant « Demande à Tata ».

J’ai emmené l’enfant vers le toboggan et soudain, en observant tous ces couples autour de moi, il m’est venu une idée à laquelle je n’avais encore jamais pensé parce que c’était la première sortie de notre trio hors de la maison. J’en ai immédiatement fait part à Caro : « Tu as conscience qu’on va souvent nous prendre pour un couple de lesbiennes ? » Et elle m’a répondu « Oui, je viens de m’en rendre compte. C’est pour ça que j’ai crié à Hannah : « Va voir près de Tata » ». Puis elle a ajouté : « Ce n’est pas que je ne veuille pas passer pour une lesbienne, mais si un jour il y avait une chance infime pour que je me fasse draguer à la plaine de jeux par un père célibataire, je ne voudrais pas que tu foutes mon coup en l’air ».

La femme enceinte est revenue près de nous et elle a dit à Marius : « Va chercher Mamita ». Là, je me suis écriée : « Oh ! Mamita ! C’est comme chez nous, ça ! » parce que Belle-Maman se fait appeler Mamita par Hannah. La femme a interpellé sa mère : « Oh c’est fou maman ! Madame s’appelle aussi Mamita ! » Et là, croyez bien que je suis restée comme deux ronds de flanc et Caro m’a dit : « T’inquiète, tu ne passes pas pour une lesbienne. Mais pour une grand-mère » et elle a ri d’un rire que j’ai trouvé sardonique.

J’ai dit à ma soeur : « Je sais que j’ai beaucoup de cheveux blancs, mais le médecin a dit que c’est à cause de l’accélération de mon vieillissement cellulaire » « Ton amie Solange dit que ça fait un peu vilaine femme qui tue des dalmatiens » « Oui, peut-être, mais Mélanie trouve que ça fait un peu artiste contemporaine. Et ça, c’est bien ».

Ensuite on a fait connaissance avec un couple et leurs deux enfants. Par politesse plutôt que par pure curiosité, j’ai demandé comment s’appelait leur petite fille et ils m’ont répondu « Blanche ». Là, je me suis exclamée : « Oh, Caro ! C’est sa copine Blanche ! » et la mère de Blanche m’a regardée d’un air intrigué. C’est parce que c’est devenu une blague à la maison.

Je vous explique.

Quelques jours plus tôt, Père avait emmené Hannah à l’Intermarché. Il faut savoir que Père adore l’Intermarché. C’est son lieu de rendez-vous. Il y rencontre chaque jour à la pause de 10 heures quelques vieux covidiens et ils s’asseyent sur les marches en toussant dans leurs masques et en buvant du café dans des gobelets en plastique. Je ne juge pas Père. Peut-être ferais-je pareil que lui si j’habitais Saint-Servais, que j’étais pensionnée, confinée à domicile et un brin sociable. Soit. Père nous avait envoyé une photo de Hannah qui jouait avec une petite fille pendant que son papy buvait son café. « Elle joue avec Rosie » était intitulée la photo. Et Rosie, c’est important de le dire, est noire. Africaine, si vous préférez. L’anecdote passe et, quelques jours plus tard, Caro m’appelle. Elle me dit : « Je suis à la plaine et Hannah se fait une nouvelle copine. Blanche ». Et là, il y a eu comme qui dirait un peu de confusion entre nous parce que je lui ai demandé : « Pourquoi est-ce que tu précises que sa copine est blanche ? C’est important pour toi ? ». « M’enfin Natha ! C’est son prénom, Blanche. Elle s’appelle juste Blanche ».

Maintenant vous comprenez pourquoi je me suis écriée : « Oh! C’est sa copine Blanche !  » quand la maman m’a dit son prénom. Caro m’a glissé « Ce n’est pas elle. C’est une autre Blanche ». « Oui mais c’est quoi cette mode d’appeler toutes les petites filles Blanche ». Puis j’ai demandé à la femme comment s’appelait son petit garçon et elle a répondu « Jean », ce qui n’est pas un prénom d’enfant, vous en conviendrez. « Ils sont d’un âge très rapproché », ai-je dit, fière de pouvoir lancer des sujets de conversation que je n’ai jamais eus, entre adultes responsables de descendance. « Ce sont des jumeaux », m’a répondu la mère de Blanche et Jean, et ma soeur m’a dit : « Tu ne fermerais pas un peu ta gueule, pour changer ? ».

j’ai dit à Caro. « Tu as vu, notre vie, comme elle est devenue ? Hier encore on snifait des rails de coke dans des soirées électro et aujourd’hui on est dans une plaine de jeux en train de faire tourner un bébé dans un carrousel en demandant à une femme enceinte quand elle a prévu de mettre bas ».

Puis il y a eu cette situation effrayante : des enfants se sont assis autour de Hannah, tous en cercle, et leurs parents se sont approchés (à la plaine il faut suivre les enfants) formant à leur tour un cercle autour du cercle.

J’ai dit à Caro : « J’ai peur. Je crois que je vais faire une crise d’angoisse ». « A cause du Covid ?  » a-t’elle demandé (et c’est vrai que ce n’était pas très Covid-friendly, comme situation), mais j’ai répondu « Non, de me retrouver à faire une activité de parents ». Alors on est rentrées.

C’est donc forte de cette première expérience que je suis allée prêter main forte à Adèle. On a pris le bébé, la poussette, Doudou et le lapin en peluche que l’on a nommé « Karl Marx » et on a filé à la plaine sous un vent glacé.

Heureusement pour nous, il n’y avait pas grand monde ce jour-là, sans doute parce qu’il faisait un froid à se geler le cul. Je dis heureusement pour nous, parce qu’Adèle, qui est déjà de nature asociale à la base n’aurait pas supporté l’épreuve de la petite conversation badine entre parents et j’avais peur qu’elle ne me fasse une crise à la Munch, un beau remake du cri dans la plaine de jeux. Il faut savoir que ma soeur souffre de quelques légers troubles se situant à divers endroits du prisme autistique et qu’à cela s’ajoute un humour noir à faire pâlir Morticia Addams et – ce n’est pas tout – elle a tiré bénéfice de la crise Covid pour ne jamais plus sortir de la maison. Elle ne s’est plus acheté de vêtements, n’a fait qu’une seule fois des courses alimentaires en un an, a décidé de laisser pousser ses cheveux jusqu’à la fin de la pandémie puis voyant qu’elle ressemblait de plus en plus à Hagrid a finalement opté pour une coupe maison qui lui sied fort bien. Une somme d’éléments qui font que je craignais un tant soit peu sa première sortie dans le grand monde.

L’amener là, au milieu d’une plaine de jeux c’était comme sortir un animal au comportement très incertain – Normalement elle ne mord pas, vous pouvez vous approcher, mais ça reste un animal, hein, on ne peut pas toujours anticiper ses réactions, soyez quand-même prudents.

Hannah a voulu monter les marches qui menaient au toboggan. Alors j’ai dû la suivre, afin d’éviter qu’elle ne tombe la tête la première dans les escaliers et que nous n’ayons à en découdre avec sa mère. Arrivée sur le premier palier, elle a voulu continuer son ascension et je me suis retrouvée sur le territoire d’un petit garçon. Il a tenté d’entrer en contact avec moi et je me suis accroupie à sa hauteur pour qu’il sache que je ne désirais pas le dominer mais plutôt essayer de comprendre ce qu’il baragouinait afin d’établir une communication non-violente basée sur le respect mutuel.

Il était question de camion et de cailloux. J’avais un peu l’impression d’être la Jane Goodal des plaines de jeux. j’ai traduit à Adèle : « Je crois qu’il voudrait retourner près de son camion pour transporter des cailloux ». Elle a répondu d’un air pincé « Je m’en contrefiche ».

Il faisait un froid mordant et je commençais à craindre que ma soeur ne se mette à mordre les enfants alors j’ai dit : « On rentre à la maison ? », mais Hannah, visiblement, ne l’entendait pas de cette oreille car elle s’est mise à chouiner, comportement qu’elle adopte désormais dès que la frustration de l’existence pointe son nez. Adèle, qui a plus d’un tour dans son sac, m’a dit : « Attends, je vais détourner son attention. Hannah ? On va aller voir les canards ? » et Hannah a mimé un bec de canard qui s’ouvre et se ferme avec sa petite main, ce qui voulait dire qu’elle était d’accord avec le nouveau projet éducatif de ses tantes. Adèle lui a crié à travers toute la plaine : « N’oublie pas Karl Marx. Il est là-bas, la gueule dans la sable » et je crois qu’on nous a regardées bizarrement. Hannah est partie illico bras dessus bras dessous avec Karl Marx, direction les canards.

« Pauvre petit garçon sur le toboggan, ai-je dit. On voyait bien qu’il n’est pas fort stimulé à la maison. Il parlait vraiment très mal, le petit chou ». « Il est stupide » a tranché Adèle. « Et en plus Il avait une bulle verte qui lui sortait du nez. Ca me dégoute. Je déteste les enfants. Ils disent des choses idiotes et ils ne se mouchent pas le nez. »

On est rentrées éreintées et mortes de froid, la chandelle au nez. Caro avait eu le temps de faire son ménage.

On s’est affalées dans les canapés, lessivées, et Hannah nous a grimpé dessus en sautant en en criant « Tatatatata !!! ».

Caro a dit : « Je vois que vous l’avez bien fatiguée. Merci, les soeurs ».

« De rien », a-ton répondu. « Nous, ça nous fait plaisir de rendre service »

4 réflexions au sujet de “A la plaine de jeux”

  1. Je commençais vraiment à me demander si tu n’étais pas partie clandestinement en vacances quelque part tant la publication se faisait attendre, me voilà rassuré.
    Croire qu’on peut fatiguer les enfants en les amenant quelque part est une chimère ! Les enfants ne sont fatigués que quand ils doivent se lever le matin pour aller à l’école.
    Sinon, le lapin s’appelle vraiment Karl Marx ou bien c’est juste une construction littéraire destinée à enjoliver l’histoire ?

  2. Mamie Annette s’appelle aussi Mamita, c’est universel!!!
    Et en terme d’intolérance à la frustration, on en est au stade où mademoiselle se roule par terre en hurlant…Je vais l’inscrire au cours Florent!!!
    Quand je lui ai dis « on va au lit » hier soir, elle m’a répondu « je crois pas! »!!! Et elle a même pas 2ans 🤦‍♀️
    Du courage les filles
    Je pense à vous les cousines 😘

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