Le ver est dans la pomme

Les origines du Mal

Cher Gary,

Je t’écris des confins de mon canapé, où je suis restée alitée toute la journée, vissée à une perfusion qui s’écoule en goutte à goutte depuis des heures maintenant, ayant mis Mère sous mes ordres d’enfant Roi (“Maintenant je voudrais que tu m’apportes un bol de Krounchy. Avec des pépites de chocolat en plus. Coupé bien net, le chocolat”).

Tu n’es pas sans ignorer qu’il m’arrive une chose étrange. Pour ne pas dire plus qu’étrange.

Mais je vais te raconter tout depuis le début.

Vers le mois d’octobre de l’an de grâce 2020, j’ai commencé à manifester des signes de confusion mentale (nul n’a le droit de dire « Plus que d’habitude? ») ainsi que des signes d’abattement manifeste.

Je pleurais beaucoup. Je pleurais dans les supermarchés quand on me demandait de ne pas franchir la ligne de démarcation. Je pleurais quand une voiture klaxonnait derrière moi pour me signifier de passer au feu devenu vert. Je pleurais devant mon écran d’ordinateur en télétravail. Je fixais mon écran au bureau et seul le vide me répondait. Si un lecteur recherchait un livre, je me rendais devant un rayonnage au hasard en me demandant ce que j’étais venue chercher là.

Bien entendu, mon médecin m’a mise au repos. « Encéphalogramme plat » a-t-il énoncé en substance.

Au début, il a hésité à me donner des petites boules roses, mais j’étais tellement à bout que c’est moi qui les lui ai réclamées. Premier dosage insuffisant. On double la mise. Comme vous voudrez, Docteur, mais que tout ce marasme se calme un peu.

Parallèlement à cela, je souffrais énormément des jambes. Mal comme si j’avais couru un marathon par jour. Et je faisais la grippe, aussi. Presque tous les jours. Je disais à mes collègues : « Je me demande si je ne vais pas rentrer chez moi, je crois que j’ai chopé ce maudit Covid, ou la grippe”. Et ils me disaient : « Encore ? ». Articulations douloureuses, frissons, maux de tête. Sans compter la fatigue – que dis-je, l’épuisement total. Le tableau n’était pas joyeux, tu en conviendras, cher Gary.

Alors j’ai fait ce que l’on m’avait recommandé, je suis allée voir quelqu’un. Pour la énième fois dans mon existence.

Je suis d’abord tombée (et le mot est faible) sur une personne mal avisée qui, loin de prendre mon mal au sérieux, a voulu me rajouter une charge sur les épaules, minimisant également mes souffrances (« Tout le monde est fatigué, Madame, il n’y a pas que vous »), je vous en passe et des meilleures.

Bien décidée à ne pas me laisser démonter pour autant (traduisez par « ma famille m’a poussée au cul »), j’ai cherché un autre psy et mon choix s’est porté sur une femme grecque qui porte un nom inspirant confiance pour une psy : Sèlakèlos. J’accorde beaucoup de crédit aux noms de famille et c’est comme cela que mon dentiste s’appelle le Docteur Menace, que mon ancienne psy s’appelle Madame Lampe et que mon banquier se prénomme Trésor. Mais Madame Sèlakèlos n’a pu m’aider étant full de chez full et je me suis alors dirigée vers le Docteur Synapse. Grâce à lui, je découvre les arcanes de la psychanalyse. Et comme il y a toujours du positif dans tout, cette psy délétère m’a tout de même palé d’un médecin que je suis allée voir, le Docteur Cyanure.

Et c’est là que je suis allée de surprises en surprises.

Je suis restée plus d’une heure dans son cabinet tant elle m’a posé de questions et elle m’a déclaré une chose dont je n’avais même pas conscience tellement elle me colle à la peau : « Vous êtes en mauvaise santé, Madame! ». (« Encore une femme clairvoyante », vous dirait Adèle). Et pour cause : résistance à l’insuline, hypertension, dépression, myalgies dans les jambes, psoriasis dans les conduits auditifs. Sans compter que je suis devenue sourde, que je ne tiens plus sur mes jambes, que je ne sais plus lire, que je broie du noir, qu’il m’arrive de chercher ma maison dans la rue et que je cherche mes lunettes dans le four (Je ne porte pas de lunettes).

Au bout de la discussion, elle m’explique qu’elle pense que je pourrais souffrir de ce qu’on appelle « une infection froide ».

Avais-tu déjà entendu parler des infections froides, mon bon Gary ? Moi pas. Pour te la faire courte, ce sont des infections qui restent tapies dans l’organisme, silencieuses, jusqu’à leur éventuelle explosion. Elles sont aussi dites « infections à bas bruit » ou « infections dormantes » car il suffit que le système immunitaire soit affaibli ou que le patient ait vécu un traumatisme psychologique (ah ben ouais ma bonne dame, j’ai en effet pris un semi-remorque dans la tronche) pour qu’elles se réveillent et attaquent le gentil organisme qui les hébergeait gratos jusque là.

Et ce n’est pas tout, sinon ce ne serait pas assez drôle, mais ces bactéries se reproduisent, ou pour être plus précise elles se clonent tous les X temps et colonisent de cette façon l’organisme de manière exponentielle et attaquent absolument tous les organes. Dans mon cas : intestin flingué, surrénales à plat, cerveau en décomposition, etc etc.

Ces infections sont des zoonoses, c’est-à-dire transmises par l’animal à l’homme.

Tu connais mon amour pour les animaux. Eh bien, il a été une fois de plus mis à mal. En général, ce sont les tiques qui transmettent ces infections, la plus connue étant la maladie de Lyme. Là où je fais les choses avec originalité, c’est que, dans mon cas, elle ne m’a pas été transmise par une tique mais par un ver.

Oui, tu lis bien. Un ver.

Je sais, c’est pas cool, et je te préviens tout de suite que ce récit va virer horreur et science-fiction tout à la fois, donc je préviens que les âmes sensibles n’ont qu’à stopper net leur lecture et s’en retourner à leur grille de sudoku.

J’avais 20 ans et l’esprit aventurier et je suis partie avec deux amies au Sénégal, dans un petit village reculé. Je suis revenue de là avec des tresses africaines dans les cheveux (ça m’allait drôlement bien), la maîtrise des pas de la « mayonnaise » (tube de l’été à Dakar) et … un anus dans le pied. Oui, un anus. Un trou, si tu préfères. Qui n’était autre que la porte d’entrée d’un ver minuscule, type ténia mais en plus méchant.

Je savais ce qui m’arrivait car l’année précédente, mon amie Benjamine en avait été victime et elle prenait tranquillement son bain quand un ver est sorti de son pied, ver qu’elle s’est empressée d’atomiser sur le rebord de la baignoire à l’aide de sa bouteille de shampoing, en proie à la terreur, au grand dam des médecins qui auraient voulu voir à quoi il ressemblait. Ensuite, elle aimait dire qu’il valait mieux avoir un ver dans le pied qu’un ver dans le nez, mais à la lumière des événements récents de ma vie, je n’en suis plus si certaine.

Quant à mon médecin à moi, elle m’a fait une compresse avec une pommade antibiotique et elle a déclaré : « Si jamais ce truc tourne mal, change de couleur, se met à bouger ou Dieu sait quoi d’autre, tu files au centre de médecine tropicale à Anvers et tu me me rappelles surtout pas, je ne veux rien savoir ».

A peu de choses près, le 12 septembre 2001 (oui, j’étais en train de choper la dracunculose quand les tours jumelles ont été abattues et je ne vous encourage pas à googler le nom de cette maladie), je paradais dans la cour de récré de Malonne-city (tout nous ramène toujours à Malonne-city) avec mon beau bronzage, mes tresses et mon ver dans le pied, et nous lui avions même donné un surnom qui aujourd’hui m’échappe et nous lui apprenions à sauter dans un cerceau (visions surréalistes, quand vous nous tenez).

Il est vrai que sur place j’ai eu un accès de fièvre incroyable, avec délire de dédoublement (je cherchais partout l’autre moitié de mon corps) et mes oreilles ont commencé à me faire souffrir dès ce jour (démangeaisons, pu, acouphènes, perte d’audition) sans que je fasse le lien entre toutes ces choses, bien entendu. Et au fil des années se sont ajoutés mes problèmes d’insuline, d’hypertension, de fatigue pour finir en apothéose avec une belle dépression.

Quand on a analysé mon ADN, on y a détecté la borrelia recurrentis, responsable de ce que l’on appelle « la fièvre récurrente », cousine de Lyme et proche du paludisme et cette analyse a confirmé cette hypothèse puisque cette bactérie ne se trouve que sur le continent africain, en particulier au Sénégal.

Je souffrirais donc d’une dépression d’origine bactérienne (ce qui ne nous empêche pas, comme le suggère le Docteur Synapse, de comprendre pourquoi cela nous arrive) que je commence à traiter dès ce jour à coup d’antibiotiques en intraveineuse.

C’était encore une journée surréaliste et riche en rebondissement, mais je te la raconterai demain, mon cher Gary, car là l’infirmière arrive pour me débrancher.

10 réflexions au sujet de “Les origines du Mal”

  1. Il y a une faille dans tes souvenirs : qu’est-ce que tu faisais à Malonne le 12 septembre 2001 alors que la rentrée dans les hautes écoles est fixée au 15 septembre ? Et même si c’est année-là le 15 septembre était un samedi, ça n’a pu que reporter la rentrée au lundi 17 et pas l’avancer au mercredi 12. Je pinaille sur des détails mais c’est une seconde nature chez moi. Après, j’ai l’air de faire le malin mais si je me souviens très bien de ce que je faisais lorsque le premier avion a heurté la première tour le 11 septembre 2001 (je jouais à Age of Empires II), je suis incapable de me rappeler de ce que je faisais les jours suivants.

    Plus sérieusement, avant d’échouer à Malonne (dans tous les sens du terme) j’ai fait un long parcours académique éclectique qui a débuté par une année d’agronomie à Gembloux. J’ai eu ma meilleure note en zoologie (10/20) où en plus d’une passion pour les insectes qui ne m’a pas quitté depuis j’ai aussi appris l’existence de ces sales bêtes qui commencent leur cycle de vie sur un petit crustacé aquatique et le terminent dans les pieds humains. Je n’imaginais pas que ça pouvait aller jusque là. On est quand même bien peu de chose fasse à cette crasse qu’on appelle la vie…

    Mais au-delà des horreurs qu’a créées Dame Nature alors qu’elle avait abusé de sa liqueur préférée, tu as trouvé l’origine de ton problème. Et ça, ça n’a pas de prix. ça va sans doute être long et pénible, la route est encore longue et la pente est raide mais au moins tu sais où tu vas. Et on est avec toi.

  2. eh bé quelle histoire! comme je pense que rien n’arrive par hasard, je suis curieuse de connaître la suite…..ceci étant, je continue de penser qu’en plus de (ou grâce à) ‘tout ça’, tu es une hpe 🙂
    soigne-toi bien dans les cas 🙂

    1. Dès que je parviens à lire un peu je me renseigne sur le sujet. Ça peut être une piste pour moi

  3. Brrr !
    J’ai tremblé pour vous.
    (Et j’ai bien ri aussi).
    Vous avez, tout a la fois le chic pour raconter dans toute leur horreur les méchancetés de l’existence, et le bon goût d’en rire. Vous avez du talent, quoi.
    J’espère que vous sortirez vite de ce mauvais pas. Et que d’autres mésaventures suivront pour avoir, à nouveau, le plaisir de vous lire.

    1. Merci pour ce compliment qui me touche particulièrement car c’est le sens même de ce blog et la raison de son existence. Ceci dit, il m’a fallu plusieurs mois pour parvenir à en rire, mais ça vient !

  4. Croyez bien que je prends la mesure du choc, que j’éprouve également une grande empathie, mais je l’avoue : j’ai hurlé de rire, et pas qu’une fois. Merci, vraiment.

  5. Elles sont assez flippantes toutes les maladies tropicales !
    J’aime bien le ver de Cayor, la larve de la mouche Condylobia anthropophaga (rien que son nom est un poème) qui doit faire un séjour obligatoire dans la peau humaine pour se développer à partir des oeufs pondus dans du linge séché à l’air libre et non repassé… comme si on amenait son fer à repasser dans son sac à dos !

  6. MdR ! Non, je préfère Kafka !
    Mais avoue, au fin fond de nulle part, tu t’es coltinée le fer à repasser (bonjour le passage du portillon à l’aéroport) dans le sac à dos et tu cherches ensuite désespérément la prise électrique pour le brancher après avoir trouvé un coin de table, juste pour éviter quelques furoncles, autant se contenter de son élevage de moustiques (tigres, bien sûr) dans son jardin 😉

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