Le ver est dans la pomme

Des débuts difficiles

Cher Gary,

Je t’avais promis de te relater ma première journée de traitement car je l’ai trouvée digne du genre d’articles que l’on trouve à profusion sur ce blog, c’est-à-dire des ratés sur des ratés qui donnent à la vie toute sa substantifique moelle. Si tu as un tant soit peu de jugeote, tu comprendras que je viens là de formuler d’une façon polie et poétique que tout est parti en cacahuète. Ou presque.

Avant toute chose, sache que, si j’ai bien compris, le genre de soins que je suis en train de recevoir s’administrait auparavant à l’hôpital, mais que notre chère ministre de la santé (celle qui, justement, ne respire pas fameusement la santé) en a décidé autrement. Désormais, ces soins se font à domicile. (Désengorgeons les hôpitaux, désengorgeons). Quand j’ai dit à mon amie Catherine que j’étais soulagée de rester chez moi au lieu de devoir séjourner pendant six semaines à l’hôpital, elle s’est bien foutue de ma gueule, comme à son habitude, parce qu’il parait que l’on peut venir à l’hôpital tous les jours pendant seulement deux heures, lire un bouquin en attendant de percoler puis rentrer chez soi. Cela s’appelle un hôpital de jour, et cela porte finalement assez bien son nom. Si ça se trouve, cher Gary, c’est peut-être comme au don de sang, on reçoit une galette au chocolat et une canette de coca. Je pense que j’ai peut-être loupé quelque chose, à errer dans les couloirs de l’hôpital hantés par des fantômes covidiens, à fumer des clopes avec des trachétomisés et à taper sur le distributeur pour qu’il me décoince ma B3.

Cette nouvelle législation explique pourquoi mes pharmaciens et mes infirmières ont été un peu déstabilisés par mon traitement et pourquoi je reçois mes soins dans mon canapé, sans galette au chocolat et sans cannette de coca.

Quand l’infirmière A. est arrivée le premier jour (c’est un roulement de deux infirmières), et qu’elle a analysé le protocole de soins, la première chose qu’elle ait faite, c’est prendre sa tête entre ses mains et déclarer : « Mais c’est hyper compliqué, ce truc ! Et c’est quoi, ces doses de cheval qu’on vous envoie dans le coco ?!!! ».

Autant te dire que j’ai dégluti ma salive d’un air rassuré, l’ambiance était posée.

Quand elle m’a demandé si j’avais tout le matériel, j’étais fière de répondre oui, et j’ai poussé à mes pieds l’énorme caisse que la pharmacienne m’avait préparée.

Il leur avait fallu une dizaine de jours pour tout rassembler, parce qu’il y a des produits qui devaient être commandés à l’étranger (le délai nous paraissait si long que Sophie P. s’est exclamée : « Ils l’amènent en pirogue, ton traitement ? »).

L’employée s’est débarrassé de la caisse en me disant : « En tout cas c’est bien que vous l’embarquiez, ça dégage de la place dans la pharmacie ».

Quand je lui ai demandé si je devais tout avaler d’un seul coup, elle m’a regardée d’un air étrange puis a dit un « il ne vaut mieux pas, non », un brin angoissée.

En plus, il n’y avait pas de place pour se garer dans le coin et j’ai dû traverser de longues étendues (32 mètres) avec ma caisse débordant de baxters. J’avais l’impression d’être une bienfaitrice, de celles qui préparent un colis de soins à envoyer pour guérir tout un village africain, sauf qu’en réalité je ne suis bienfaitrice que de moi-même, ce qui est relativement neuf dans mon existence et qui vaut la peine d’être souligné.

L’infirmière a tout de suite vu que j’avais tort, qu’il manquait du matériel. Et pour cause, il manquait tout ce qui accompagnait les produits : porte-baxters, seringues, cathéters et tout le tintouin.

L’infirmière A. n’avait rien de tout ça et quand je lui ai dit que j’avais cru que c’était elle qui amenait ça, elle m’a dit qu’elle n’était pas un camion de déménagement rempli de seringues.

Quand elle a fait montre de baisser les bras et de vouloir reporter à la semaine prochaine (le traitement doit commencer un lundi) je me suis en substance jetée à ses pieds en lui implorant de me la jouer à la Mac Gyver. Je sais que tu comprends mon désoeuvrement, Gary, car tu m’as vue attendre ce traitement les yeux dans le vide et la bave aux lèvres depuis des mois.

« OK, a-t’elle dit, on va faire avec les moyens du bord ».

C’est comme ça qu’elle m’a fait rassembler quelques objets.

J’avais l’impression qu’elle était accoucheuse et que moi j’étais un paysan habitant le village et que si je ne voulais pas que ma femme meure en couches, je devais illico presto lui apporter une bassine d’eau chaude et des linges propres.

Elle a crié : « Trouvez-moi un foulard, on va faire un garrot » et j’ai couru chercher un foulard. Puis, quand il a fallu penser au porte-baxters, Mère a déplacé la sculpture de Catherine et on y a suspendu un cintre.

Quand je lui ai dit que je sentais qu’on était à deux doigts de me faire une trachéo avec un bic, l’infirmière a gloussé un peu. J’aime bien les gens qui apprécient mon humour car ils ne sont pas légion. Et ce même si Adèle dit souvent : « Tu ferais bien d’arrêter de faire des blagues à des personnes que tu ne connais pas encore. Chaque fois ils roulent des yeux interloqués et te prennent pour une fada », je ne peux pas m’en empêcher.

Ensuite, quand il a fallu perfuser, le sang est sorti un peu trop abondamment, ça a un peu coulé dans les housses de canapé que Mère venait de mettre à la machine. Moi j’ai cru qu’on perdait le bébé, mais elle, elle voyait le côté pratique, elle a dit :  » Vous voyez, maintenant, l’utilité des compresses ! Heureusement, ça n’a pas giclé sur les murs ! » Alors je lui ai lancé mon essuie de plage pour résorber l’affaire.

J’ai dit : « On dirait un peu de la médecine de guerre » et elle a confirmé mon opinion et s’épongeant le front.

Après m’avoir raccordée à ma sculpture d’art contemporain, elle est partie voir son patient suivant et quand elle m’a téléphoné 20 minutes plus tard pour je ne sais plus quelle raison, je lui ai dit que mon baxter était terminé et elle a crié un « Déjà ?!!! » empli d’inquiétude et d’angoisse. Elle a précisé : « Il devait durer beaucoup plus longtemps !!! Ca va, vous vous sentez bien? Vous n’avez pas de bouffées de chaleur ? » « RAS, Docteur », lui ai-je répondu et elle a dit : « J’arrive dès que possible ».

Quand elle est arrivée, je lui ai dit, pour la stresser un peu, que je me sentais patraque et quand j’ai vu qu’elle devenait blême, j’ai précisé que c’était pour rire. Je sais, Gary, tu me répètes depuis longtemps qu’on n’a pas le droit de rire de ces choses-là, mais chacun s’amuse comme il peut en ces temps troublés.

Le soir, j’ai téléphoné au médecin pour lui dire que c’était un fameux bordel et que tout le matériel était manquant, que j’étais un brin courroucée, et elle m’a répondu : « Ben oui, c’est pour ça que je vous ai fait une prescription avec du matériel ».

Me croiras-tu, mon cher Gary, si je te dis que je lui ai soutenu Mordicus que je n’avais rien reçu de la sorte et qu’une fois avoir vérifié dans mes mails j’ai trouvé une prescription longue comme mon bras avec seringues et autres cathéters ? Oui, j’ai fait une chose pareille et ça a fait grimper mon adrénaline en flèche parce que j’ai réalisé que je suis incapable d’organiser ma propre survie. Si on me projetait dans Lost, je ne trouverais rien de mieux à faire que de bronzer sur la plage en matant les abdos de Saïd (mon idéal masculin, je ne suis pas difficile) au lieu de ramasser des branchages et de poignarder des crustacés.

La preuve, Caro a dû venir faire ma commande à la pharmacie pour moi parce que mon esprit était embrouillé entre les baxters, les probiotiques et l’amoxycyline de Sodium, que je ne tenais plus sur mes guibolles, que j’avais des bouffées de chaleur. La pharmacienne a dû penser que j’étais une assistée et Caro a planté le décor : « Je suis venue pour ma sœur parce qu’elle est confuse« , ce qui était dans son langage une manière polie de dire « Elle n’a pas le gaz à tous les étages, elle n’a pas toutes les frites dans le même sachet, l’appartement est vide, la bille roule mais le couloir est long, etc etc (Ma sœur est psy et avec ses collègues, ils organisent « une collection de diagnostics »).

(A ce propos, je tiens à ouvrir ici une parenthèse pour préciser que, contrairement à ce qu’a cru Odile, je n’ai pas le cerveau infesté de vers. Ledit ver en question est trépassé depuis longtemps, mais il m’a transmis une bactérie qui, elle, s’est reproduite dans mon organisme. Cette nuance a son importance tant dans la réalité des faits que dans les imaginaires fertiles des lecteurs de ce blog. Fermons la parenthèse).

Après cette première journée de traitement, je me suis sentie boostée comme jamais alors j’ai chaussé mes clapettes et je suis allée randonner. Le tour du quartier. Dix grosses minutes de marche. J’étais tellement excitée que j’en ai parlé à Sophie et elle m’a dit que c’était peut-être le soulagement de savoir qu’on me traitait enfin. Ou peut-être que l’infirmière avait mis une rasade de gaz hilarant ou une petite lichette de cocaïne dans la perfusion. Va savoir ce qu’invente la médecine, Gary. En tout cas ce n’est pas à cause du fait que je me shoote à l’Energydraine 200CC.

Le deuxième jour, c’est l’infirmière B. qui est arrivée.

J’avais réussi à rassembler pas mal de matériel et, grâce à cela, elle est parvenue à bidouiller un tuto digne de ce nom.

« On dirait un do it yourself de l’intraveineuse », a dit Adèle qui passait par là.

Et quand elle a vu le garrot de compète qu’ils m’avaient trouvé, elle a dit qu’avec un truc pareil, on allait pouvoir me couper le bras à la scie. Parfois, je me demande ce qui ne tourne pas rond dans le cerveau de ma petite sœur. Mais soit.

Une heure plus tard, ce qui devait arriver arriva : je devais uriner. Alors Mère, en véritable auxiliaire de vie, a décroché le cintre de la sculpture d’art contemporain et m’a suivie dans les toilettes, les bras levés, où j’ai agilement tenté de me défaire de mon short à une seule main.

Le troisième jour, c’était à nouveau au tour de l’infirmière A. et il y a eu d’une part trifouillement de veines et d’autre part un carnage sanguin sur les coussins et les essuies de plage. J’ai cru que Mère allait tourner de l’œil parce qu’elle est devenue instantanément très pâle puis je l’ai vue quitter le salon par la baie vitrée.

Quand elle a fouillé dans ma grande caisse à la recherche de produits, l’infirmière a brandi une boite en demandant ce que c’était et je lui ai dit d’un ton apparemment trop laconique : « Oh…ça c’était à m’injecter de toute urgence si je faisais un choc anaphylactique ». Elle a crié : « Et c’est maintenant que tu le dis ?! » puis elle a ri, mais un peu nerveusement.

Ensuite elle m’a injecté quelque chose dans le postérieur et elle m’a demandé, très étonnée : « Tu n’as pas mal ? Vraiment ? Parce que je vais te dire franchement, c’est la première fois de ma vie que j’envoie une dose pareille dans le cul de quelqu’un. D’habitude, c’est le quart de la dose, à peine ». Quand je lui ai dit que je ne ressentais absolument rien, elle s’est exclamée : « Cette femme est un surhomme ! » et j’ai trouvé sa phrase géniale. Premièrement parce qu’elle est pertinemment vraie. Deuxièmement parce qu’elle est sujet à discussion (pourquoi le mot surfemme n’existe pas ? Pourquoi doit-on dire une chose aussi absurde en lieu et place ?). Troisièmement parce qu’elle serait parfaite comme inscription sur un T-shirt féministe (Avec Adèle, on voudrait créer une entreprise de T-shirt féministes et notre entreprise s’appellerait « Simone veille au grain »).

Quand Mère a repris des couleurs, elle est venue m’apporter ma pitance sur un plateau, comme à l’hôpital, ce qui a éveillé l’intérêt d’Hannah qui observait depuis un moment déjà toute la plomberie que l’on me greffait. Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué comme ça, elle est montée sur mes genoux en prenant grand soin de n’arracher aucun tuyau et elle est venue manger mes boulettes dans mon assiette. Quand nous avons terminé notre repas, j’ai demandé à Mère si je pouvais avoir une galette au chocolat mais elle m’a répondu que j’étais au régime sans sucre (et sans gluten et sans produits laitiers, vive la fête moi je dis).

Après, j’ai dû me rendre une énième fois à la pharmacie parce qu’il me manquait encore des choses. Je suis rentrée franc battant. Ils connaissaient mon nom. Tu m’étonnes, je suis leur meilleure cliente. D’ailleurs, ils m’ont fait une carte de fidélité et une ristourne. Ils savaient que je cherchais des cathéters de la norme Afnor Z-6622 à embout rose. Ils m’ont dit qu’ils existaient aussi en bleu mais j’ai répondu que je suis déjà lassée du bleu, que c’est passé de mode. Ils m’ont demandé si mon village sénégalais allait bien. J’ai répondu que j’avais distribué des litrons d’antipaludiques et qu’ils étaient maintenant dans un état d’ébriété collective.

Comme j’avais quelques heures de reliance devant moi, j’ai envoyé quelques photos à mes copines.

Sophie a dit : « On dirait les robinets d’arrivée d’eau dans ma cave ».

Clémentine a dit : « Tu as de la chance, ma poule, tu es en train de vivre ta meilleure vie ! »

Adèle, quant à elle, a déclaré d’un ton glaçant qu’elle espérait que l’infirmière n’avait pas laissé passer une bulle d’air dans le tuyau sinon j’allais rester sur ma caisse.

En parlant de ça, j’ai reçu le jour-même un courrier de Dela, les assurances obsèques.

Je ne sais pas comment je dois le prendre, mais si c’est un signe que m’envoie le ciel, j’aurai dépensé pas mal d’argent en analyses diverses et en traitements non remboursés pour peau de balle.

Puis je me suis dit que même quand la santé n’est visiblement pas au beau fixe, au moins il nous reste l’humour.

Et l’amour.

Et les galettes au chocolat.

6 réflexions au sujet de “Des débuts difficiles”

  1. C’est magnifique ! Tu as un traitement photogéniquement impressionnant qui se passe à domicile grâce à tour de Magie et on t’envoie une infirmière qui ne sait pas ce qu’elle vient faire avec qui tu n’as jamais communiqué au préalable pour s’assurer à l’avance que tout le matériel était bien là. Je suis assez léger sur les méthodes d’organisation mais quand même ça m’impressionne !
    Sinon j’aime beaucoup la norme Afnor des cathéters, ça donne l’impression de savoir détecter un message codé réservé aux initiés

    1. Ah ah! Elles pensaient que ce serait plus simple que ça. Eh bien non. Bon, si j’oublie l’entièreté d’une ordonnance, aussi… Ça complique l’affaire. Et bravo pour Afnor. Je délivre des messages codés

  2. bon ben j’ai bien ri une fois de plus et je sais que ça te fera plaisir alors je le dis 😉
    ceci mis à part, je te souhaite bien du courage avec ce traitement de choc!
    et je t’embrasse! oui, oui, je peux 😉

  3. Manque de connexion criant entre les différents acteurs d’un système de santé à l’agonie, il faut une bonne dose d’humour pour compenser !
    Bon courage, parfois on croise des personnes compétentes et adorables (perso je mettrais infirmière A dehors avant d’être saignée comme un cochon et demanderais à infirmière C de la remplacer, c’est peut-être un beau gosse 😉 !)

  4. Mention spéciale au superbe pied à perf lustre. Tu m’as fait beaucoup rire ! Il te faut une sacré force de caractère pour faire preuve d’autant d’humour…

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