Le ver est dans la pomme

A l’article de la mort

Cher Gary,

Aujourd’hui, je suis allée faire quelques courses chez Rond-Point pour les besoins de la Communauté de l’Ano. La Communauté de l’Ano, c’est là que je vis depuis maintenant trois ans. C’est-à-dire chez ma mère, avec ma sœur Adèle. Pour la société, nous sommes un peu des pauvres filles qui squattent chez leur mère. Elle est un Tanguy et moi un Boomerang. Alors,pour inverser la vapeur, on dit que notre mère vit chez nous et c’est fou comme cela renvoie une meilleure image, celle de bienfaitrices. En échange du logement, Mère s’occupe du jardin et de pas mal de repas. Et si on se surnomme la Communauté de l’Ano, c’est un jeu de mots qui fait référence à la Communauté de l’Anneau de Tolkien, mais pour anorexiques car Mère possède la structure mentale d’une anorexique et, moi qui aimais manger une bonne dizaine de Dinosaures russes trempés dans de la Danette pour mon dessert, j’ai dû quelque peu m’adapter. Si je te raconte tout cela, c’est pour que l’on fasse peu à peu connaissance, Gary. Même si l’on s’éloigne un peu du sujet, il est important de planter le décor.

Cela faisait longtemps que je n’étais plus allée faire les courses à cause de mes crises d’angoisse. Dans les supermarchés, il y a des néons, des êtres humains qui portent des masques, un sens de circulation, un protocole à respecter, du bruit. Toutes des choses que je gère difficilement. La dernière fois que j’y suis allée, c’était au mois d’octobre. J’étais confuse, je ne retrouvais pas les emplacements des aliments et quand on m’a demandé de reculer derrière la ligne de sécurité, je me suis sentie tellement pestiférée que je me suis effondrée en pleurs devant la caissière qui a continué à scanner impassiblement mes articles. Pour résumer, La dernière fois que j’ai fait des courses, je suis rentrée avec des articles sans queue ni tête et je me suis retrouvée avec un premier mois de repos médical.

Lassée de vivre aux crochets des autres (Il faut couper ma viande à midi, me faire à manger sinon je me laisserais mourir de faim, ne compter sur moi pour rien), j’ai pris une grande décision et j’ai déclaré : “C’est moi qui irai chez Rond-Point aujourd’hui”. Mère a d’abord sourcillé : “Tu es certaine que tu ne vas pas décompenser dans le rayon mou pour chats?” et je lui ai répondu que dans la vie, on ne pouvait être sûres de rien, alors il fallait prendre le risque.

Bien évidemment, comme pour toujours me mettre à l’épreuve, le magasin subissait un grand chambardement. Ils étaient en train de modifier tous les rayonnages et une souris n’y aurait pas retrouvé ses jeunes. 

J’ai essayé de rester calme. J’ai respiré un grand coup et j’ai tenté de faire preuve de résilience. Tout se passait bien. J’avais en mains la liste de courses de Mère et j’avais fait ce que Jean-Chri me conseillait toujours avant un examen : “Tu lis tout une fois afin de te faire une idée de ce que l’on attend de toi. Tu globalises”. Puis, à la seconde lecture, j’ai réalisé que je ne savais pas où se trouvait la mayonnaise. J’essayais de me concentrer du mieux que je pouvais mais, rien à faire, mon esprit n’avait plus aucune logique, ni même un élément de réponse et je peux te dire que c’est flippant quand ça t’arrive pour des choses aussi débiles qu’un pot de mayonnaise. Comme je commençais à céder à la panique (je n’avais aucune idée d’où ça pouvait se trouver et mon cerveau n’enclenchait pas même un soupçon de raisonnement, il produisait seulement un immense trou noir dans lequel je vais finirais tôt ou tard par m’engouffrer), j’ai pris la sage décision de ne PAS prendre le pot de mayonnaise, quitte à déplaire aux habitantes de ma demeure. Et puis, il faut être logique, si on vit dans une communauté d’anorexiques, ce n’est pas pour ramener un pot familial de mayonnaise aux œufs. Je me suis contentée  de remplir mon caddie de légumes. Puis, plus difficile, il me fallait des cartouches pour l’imprimante et des piles pour la balance (communauté de l’Ano, toujours). Comme je ne trouvais pas ces dernières, j’ai demandé mon chemin à un badaud qui rangeait des boîtes de conserve dans un étalage et il m’a dit que les piles se trouvaient au rayon papeterie. Je n’ai pas trouvé cela d’une logique implacable, mais qui suis-je pour juger de la logique ?

A la caisse, une vieille dame qui poussait un déambulateur fixait mon bras gauche, duquel ressortait une valve anti-reflux et, d’un air contrit, elle m’a fait signe qu’elle me laissait passer. En effet, ce matin, l’infirmière A. est parvenue à fixer un cathéter en s’écriant d’un air satisfait : “Ah mais je vais finir par devenir une vraie professionnelle, moi !” ce qui ne m’a pas forcément rassurée puisque je pensais, peut-être naïvement, qu’elle était déjà professionnelle de la santé. 

Te rends-tu compte, Gary ? Je suis passée devant une vieille dame en déambulateur tant mon cas semblait encore plus désespéré que le sien et ma vie peut-être encore plus courte. J’ai bien vu aux regards qu’elles ont échangé avec la caissière qu’elles pensaient que je ne passerais probablement pas l’été, que j’étais certainement à l’article de la mort, fauchée par la maladie dans la fleur de l’âge. 

Mais tout cela m’a permis de gagner une place dans la file et je crois en toute honnêteté que j’en avais grand besoin.

5 réflexions au sujet de “A l’article de la mort”

  1. Visiblement, cette infirmière A était faite pour te rencontrer !
    C’est très bien vu d’avoir éliminé la mayonnaise. Et du coup tu avais moins d’articles à la caisse et c’est peut-être bien pour ça que la vieille en déambulateur t’as laissée passer

  2. A noter pour plus tard : la mayo, c’est avec l’huile, la moutarde et autres condiments. Au pire, fais de la mayo maison ! (dis celle qui n’a jamais fais de la mayo maison)

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