Le ver est dans la pomme

Chacun son 11 septembre

Il parait que chacun se souvient de ce qu’il était en train de faire le 11 septembre 2001, parce que, quoi que cela ait été ; faire des crêpes, lire un bouquin, se curer le nez ; il a abandonné cette activité toutes affaires cessantes pour rester la bouche entrouverte de stupéfaction devant des images choquantes. Destruction de l’Occident.

Pour ma part, j’étais avec Benjamine et Magali dans un village perdu au fin fond du Sénégal. J’avais 20 ans, l’esprit aventurier, et il se peut que, par un coup du sort ou une synchronisation digne du Grand Tout, au moment même où des avions kamikazes réduisaient les tours jumelles en bouillie, je posais mes pieds dans une flaque d’eau croupie. Pour te dire qu’à la même seconde, où que tu sois dans le monde, un glissement s’opère parfois, qu’il soit monstrueux ou anecdotique, qu’il soit inoubliable ou passé inaperçu. Quand nous sommes rentrées dans notre case, les sénagalais sont venus nous trouver pour nous annoncer que quelque chose de terrible avait eu lieu. Ils se sont tous rassemblés autour de leur radio, visiblement affolés, mais je dois bien avouer que nous n’avions pas du tout réalisé la teneur de l’événement. Sa portée dramatique nous échappait totalement. On aimait mieux se laver sous les pluies chaudes comme dans la publicité pour Tahiti ou débattre de féminisme avec les musulmans. Comme le disait si bien Benjamine : “On s’en bat un peu le jonc, de ce qui se passe chez les ricains”.

C’est seulement plusieurs jours plus tard, quand nous nous sommes retrouvées dans l’aéroport de Dakar, rempli de militaires portant des baïonnettes leur barrant le torse qu’on s’est dit que quelque chose clochait peut-être. Mais je m’éloigne du sujet. J’en reviens à moi-même, comme toujours, puisque je suis mon propre sujet d’étude. C’était la saison des pluies et j’ai marché dans une flaque, innocemment, ignorant qu’elle recelait peut-être tout un tas de bestioles, amibes et bactéries en tous genres. Ce qui était arrivé à Benjamine l’année précédente m’est donc arrivé à moi aussi : j’ai chopé un ver.

On aimait bien le récit que mon amie en faisait. Un peu comme on aime, enfant, les histoires qui font peur ou qui dégoûtent. Elle était revenue en Belgique depuis quelque temps et prenait tranquillement son bain quand un ver est sorti de son pied. Horrifiée, elle s’est empressée d’atomiser son visiteur à l’aide d’une bouteille de shampoing, au grand dam des médecins qu’elle s’est empressée d’aller voir qui auraient voulu savoir quelle tronche il avait. Ce ver, appelé ver de Guinée, serpent de feu ou encore dracunculose, est bien connu des populations africaines. Il se loge sous la peau, formant une sorte de boursouflure à l’endroit où il entre, puis il migre dans tout le corps. Les Africains l’attrapent avec un morceau de bois au moment où il passe dans les yeux, seul moment où ils peuvent l’attraper. Avoue qu’Alien, à côté, c’est du pipi de chat.

J’ai commencé à délirer sévère, ignorant que c’était à cause de ce ver qui n’était pas encore visible. J’ai commencé à souffrir des oreilles et à faire une forte fièvre. Si forte que la nuit, dégoulinante de transpiration, je cherchais partout l’autre moitié de mon corps en tapotant ma natte, affolant mes amies qui tentaient de me raisonner. Je me suis auto diagnostiquée (je faisais sans doute une otite) et automédiquée (une aspirine et au lit). Tu penses bien que ça n’a pas suffi. Je suis revenue au pays avec des tresses africaines, la maîtrise de nouveaux pas de danse, les oreilles remplies de pu et un anus dans le pied. Oui, un anus. Un trou, si tu préfères. Qui n’était autre que la porte d’entrée de Vertigo, mon ver de Guinée du Sénégal. C’est ainsi que mes amis et moi-même l’avions surnommé, et nous lui apprenions à faire des tours de cirque comme sauter dans un cerceau et ce genre de choses. Oui je sais, nous avions un humour un peu surréaliste, mais ça m’est passé depuis.

Mon médecin m’avait fait une compresse avec une pommade antibiotique et avait déclaré : « Si jamais ce truc tourne mal, change de couleur, se met à bouger ou Dieu sait quoi d’autre, tu files au centre de médecine tropicale à Anvers et tu me me rappelles surtout pas, je ne veux rien savoir ». C’était une âme sensible, ce médecin.

A l’époque, Benjamine aimait dire qu’il valait mieux avoir un ver dans le pied qu’un ver dans le nez, mais à la lumière des événements récents de ma vie, je n’en suis plus si certaine.

(Je suis en train de réécrire mes textes pour en faire un livre, qui sera intitulé « Le ver est dans la pomme » – Extrait)

1 réflexion au sujet de “Chacun son 11 septembre”

  1. Quand je pense que dans l’après-midi de ce 11 septembre-là, j’étais tranquillement en train de jouer à Age of Empires II…

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