Psychanalyse

Se faire suivre

A vrai dire, c’est faux. J’ai déjà essayé de me faire suivre. A plusieurs reprises. Parce qu’il faut bien le reconnaître, j’ai cette douleur en moi. Diffuse et récurrente. Une sorte de mal de vivre qui revient incessamment alors même que je n’ai qu’une envie, celle d’être heureuse. Un peu comme si j’étais possédée par le spleen de Baudelaire, mais en moins littéraire et plus contemporain. Parce que le mec, on a beau dire ce qu’on veut, il a quand même su en tirer parti. C’était un beau type qui portait des redingotes et qui pondait des chefs d’oeuvre à tour de bras, pendant que moi, je reste assise sur mon lit, sapée d’un pantalon de pyjama à carreaux et d’un pull à capuche ligné en te regardant pendant des minutes entières avant de t’ouvrir d’un geste brusque et d’écrire enfin sur tes pages : “Aujourd’hui craint le boudin”.

Je ne sais pas comment t’expliquer, Gary. Imagine que tu aies envie de te lever tôt le matin, vers six heures environ et d’accomplir ton “miracle morning”. Te sentir plein d’entrain, aller faire un footing dans les bois, revenir chez toi pour prendre une douche vivifiante aux extraits de mandarine avant de manger des œufs brouillés et un pudding aux graines de chia. Tu as sincèrement envie de toutes ces choses, à part les graines de chia qui sont clairement à gerber quand on elles ont ramolli dans un liquide, et il se pourrait même que tu aies envie d’initier une petite séance de yoga, de dérouler un tapis en mousse et te plier dans tous les sens en saluant le beau soleil de Belgique et, de manière plus symbolique, la beauté de l’existence. Oui tu en as sincèrement envie mais tu en es incapable. C’est devenu une impossibilité totale. Physique. Quelque chose t’en empêche. Et ce n’est pas toi-même. Sinon ce serait trop facile, on foutrait un grand coup de pied au cul de tous les dépressifs de la planète et ils se remettraient à fonctionner. Quelque chose est cassé. Une pièce, un ressort, je ne sais pas exactement quoi sinon là aussi ce serait trop facile, on remplacerait la pièce défectueuse et hop, on se remettrait à scander “​​om mani padme hum” en sirotant des verveines et en s’extasiant sur cette étape de vie qui un jour prendra tout son sens.

Au lieu de tout ça tu ne parviens plus à lever le gros orteil avant dix heures du matin, tu te sens merdique, triste et épuisé. Tu as le cheveu gras et tu portes des vêtements amples, tout perd de son éclat, même les galettes au chocolat, et quand tu fermes les yeux tu vois sans cesse cette image du film “The hours”, quand Virginia Woolf s’enfonce dans la rivière en ayant au préalable bien pris soin de lester les poches de sa robe avec des gros cailloux. Tu vois cela en boucle mais ne t’inquiète pas, ce n’est pas une envie de mourir, je te le jure, c’est une envie d’oubli, et c’est un peu différent. 

11 réflexions au sujet de “Se faire suivre”

  1. A défaut de beau soleil en Belgique, les 4 saisons en un seul jour c’est une chance, non ?
    J’ai adoré chacun de mes séjours (sauf avoir été prise une fois, avec mes amies dentellières parisiennes, pour une Walonne dans un restaurant flamand) au plat pays ! 😉

      1. Cela s’était ressenti dans le service et jusque dans le contenu de l’assiette ! L’adresse nous avait été donnée par notre professeur de dentelle, on ne lui a jamais dit que l’on avait été mal reçues ! 😉

  2. Zut, il faut 2 ailes à wallonne ! Sûrement pour passer la frontière !
    Bonne semaine à toi et imagine moi dans un pyjama écossais, parce qu’en plus de celui d’été à carreaux, j’en ai un d’hiver en imprimé écossais, c’est top pour rire un bon coup, non ?

  3. C’est marrant parce que malgré ton ressort cassé tu arrives quand même à mettre des mots sur ton mal-être. Moi je n’y arrive pas alors que je suis dans le même cas que toi. Sauf peut-être pour se lever tôt : je me rappelle d’une époque où je me levais péniblement vers 11h en étant déjà fatigué comme si la journée était terminée depuis longtemps, tandis que maintenant je suis devenu accro aux trains qui m’amènent à Bruxelles avant 9h et je suis incapable de me réveiller après 8h30 même le week end (je me suis encore levé à 8h10 dimanche alors que je n’avais strictement rien à faire…).
    Par contre il faut faire attention avec Charles Beaudelaire : tout le monde n’était pas convaincu que ses écrits étaient des chefs d’oeuvre à son époque et il a beaucoup été aidé dans son processus créatif par l’opium et la syphillis. En 1864 il s’est réfugié à Bruxelles pour fuir ses créanciers parisiens et tenter de se faire engager par l’éditeur qui avait publié « Les Misérables » de Victor Hugo. Il prévoit de donner cinq conférences mais il s’arrête à la troisième faute de public. Du coup il se venge en écrivant un pamphlet horrible appelé « Pauvre Belgique » mais il sera puni en sortant de l’église Saint-Loup (qu’il visitait avec Félicien Rops, j’aurais adoré être là en même temps qu’eux !) où il chute et perd connaissance. Il sera finalement hémiplégique et aphasique. Bref, il y a plus sypathique comme modèle !

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