Psychanalyse

Le stylo plume

1er janvier 2021. Réécrire au stylo plume. Je ne sais pas si c’était une bonne idée, tout compte fait. Disons que j’en ai eu des meilleures. Mais j’avais envie de cette sensualité là. D’observer l’encre qui, sortant du stylo, brille sous l’éclat de ma lampe de bureau puis sèche sur le papier. De suivre du regard les mots qui s’écoulent et semblent se former comme par magie.

Tu parles. Depuis le temps que je ne l’avais plus utilisé, l’encre a séché à l’intérieur de mon stylo. Quand j’ai soufflé dans l’embout pour le déboucher, elle a fini projetée sur le mur de mon atelier. On aurait dit un tableau de Fabienne Verdier, mais en moins monumental, Dieu merci. J’ai essayé d’éponger, mais ça a fait pire que mieux, alors j’ai décidé de laisser mon oeuvre telle qu’elle était, acceptant l’idée que du noir jaillit souvent la lumière (Pierre Soulages).

Réécrire tout court. En ce début janvier fleurissant de bonnes résolutions, tu n’échapperas pas à ma plume. “Nathalie Sacré retourne à son journal intime après quatre années d’absence”. Quatre années d’errance. Quatre années de silence. Pour te dire quoi ? Je ne te cache pas qu’ici, ce n’est pas la folle ambiance. J’ai comme qui dirait connu des jours meilleurs. C’est d’ailleurs peut-être la raison pour laquelle je renoue avec toi. Pour te confier un marasme grandissant. Apprête-toi à souffrir un tant soit peu.

En fait, j’aurais aimé me rendre dans une petite boutique d’une rue piétonne. Le son du carillon, tintant dans l’entrée, aurait annoncé mon arrivée. Tu aurais trôné là, majestueux et immobile. Je me serais approchée un peu. Me serais imprégnée de ton odeur. Papier évoquant une caravane de chameaux venus d’Orient. J’aurais même pu t’effleurer d’une caresse discrète avant de te désigner du doigt et de déclarer à la vendeuse, d’un ton solennel : “Lui. C’est lui que je veux”. Elle aurait souri, contaminée par mon air résolu. T’aurait soulevé de ton présentoir et t’aurait rangé dans un sac en papier, déclarant : « Ça fera quinze euros cinquante”.

Putain, ce prix-là pour un simple carnet. Ils abusent, quand-même. 

J’aurais préféré que tu sois beau. Que tu sois revêtu d’une couverture en cuir brun qui sent encore la vache broutant dans son pré. Un cuir souple qui a vécu. Que l’on puisse te refermer à l’aide d’une petite cordelette qui ferait trois ou quatre fois le tour de toi-même. Que tes pages soient d’un blanc crème immaculé, s’apprêtant à recevoir le grand chef d’oeuvre de la littérature que je m’apprête à poser sur leur surface. Que tu sois un peu plus petit, un rien plus épais. 

Mais il n’a rien été de tout cela. Cette faculté d’extase, je l’ai perdue il y a longtemps déjà. Et pour tout te dire, j’ai eu la flemme. Alors je me suis contentée de fouiller dans mes tiroirs et de t’en exhumer. 

Sans vouloir te vexer, tu es un peu banal, si pas vilain. D’un rouge tape-à-l’oeil, parcouru de lignes, barré de marges, ponctué de gribouillis faits par Hannah, une artiste de dix-neuf mois maniant le pastel gras avec grande habileté. Mais, tout comme moi, tu as le mérite d’exister, et je te chéris avec tes imperfections. 

Gary. Je vais t’appeler Gary. C’est court, vif, dynamique, piquant. Comme la vie.

Je t’emmènerai partout avec moi. A commencer par la salle de bains, pour tenter d’effacer les traces d’encre que j’ai maintenant sur les doigts et les pourtours de la bouche et qui, au lieu de s’effacer, se sont étendues plus encore quand je me suis mise à les frotter. 

(« Le ver est dans la pomme » – extrait)

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