Voyages

Week-end dans les Ardennes

23 novembre 2021. Je ne sais pas très bien comment l’expliquer rationnellement, mais parfois, je me demande si cela n’arrive pas qu’à nous…

Nous, c’est le club des cinq. On avait organisé ce week-end il y a bien longtemps déjà, pour célébrer les quarante ans de Mélanie et nos vingt ans d’amitié. Entre-temps, Covid oblige, elle en a bientôt 42, mais après moult reports il avait enfin lieu, et on était au taquet.

Mélanie a dit : “Partir en weekend avec vous, c’est un peu comme partir sur l’île des dix petits nègres, sauf qu’on ne dit plus nègre, qu’on est que cinq et qu’on sait déjà qui est le tueur. Nel a dit : “Partir en week-end avec vous, c’est un peu comme s’enfermer dans une immense escape room, sauf qu’on ne pourra peut-être jamais s’en échapper”. Et je tiens à te préciser qu’elles ne se sont pas concertées, c’est te dire l’ambiance que ça promettait. 

Pour l’occasion, on avait réservé ce qui se fait de mieux : un gîte magnifique avec de grandes baies vitrées donnant sur la forêt, un bain norvégien sur la terrasse, de belles chambres avec des salles de bains attenantes pour pouvoir prendre des bains moussant au calme, coupe de champagne à la main.

Quand j’ai expliqué à ma famille que je devais retirer mille euros en liquide pour la caution, elles ont commencé à bien se payer ma tronche, disant que j’étais tombée sur des trafiquants de drogue. Je les ai fait taire et je suis allée retirer mes billets, en deux fois parce que je dépassais le montant maximal autorisé. 

Je suis partie avec Mélanie et, dix minutes avant l’heure, on a téléphoné à Martini Mazout pour le prévenir de notre arrivée imminente. Il nous a dit qu’il avait beaucoup de travail, mais que nous pouvions prendre les clés sous un pot de fleurs et nous installer au chaud en attendant qu’il vienne nous accueillir. 

On est arrivées dans la rue en question. Noir de la nuit et maisons vides d’un village de vacances tout aussi vide. On a cherché le numéro neuf, mais il semblait s’être volatilisé. Heureusement pour nous, il y avait là deux autochtones sur le trottoir, alors Nel, qui était dans la voiture juste devant nous, s’est arrêtée pour leur demander de l’aide. Très vite, on remarque que la femme lève les bras au ciel et semble très agitée, pour ne pas dire sérieusement énervée. On sort de la voiture pour voir ce qui se passe et on comprend qu’il y a comme qui dirait une couille dans le potage : ce couple cherche lui aussi le numéro neuf. On vérifie nos papiers, et il s’agit bien du numéro neuf de telle adresse, à telle date. 

Cela s’appelle une double réservation, Gary. Et quand ça t’arrive dans un train, ma foi, tu t’assieds sur ta valise dans un sas, mais quand ça t’arrive pour un gîte dans les Ardennes, c’est un peu plus problématique. 

On a appelé Martini Mazout qui nous a demandé d’arrêter de l’appeler tout le temps. Bah oui, vu qu’on était deux groupes, on arrêtait pas de le prévenir qu’on arrivait. Et il nous a redit qu’il ne pouvait pas arriver tout de suite, qu’il avait beaucoup de travail, et qu’il fallait arrêter de le faire flipper, parce qu’avec des coups de fil comme les nôtres, il avait peur qu’il s’agisse d’une double réservation. Là, la petite nerveuse de l’autre groupe a commencé à monter dans les tours, l’attitude je m’en foutiste de Martini commençant à lui taper sur les nerfs. 

On a essayé de la calmer et de rester optimistes. On s’est dit que si on parvenait à trouver ce fichu numéro neuf, on verrait que la maison est séparée en deux espaces distincts et tout retournerait dans l’ordre. Mais on ne trouvait pas la maison. On a cherché, dans le froid, dans le noir, munis de petites baskets et allumant nos lampes de poche sur nos téléphones. Que dalle. 

A ce moment-là, un gros SUV est apparu, est passé devant nous, et est monté dans un sentier dans les bois pour en ressortir quelques minutes plus tard. Mélanie l’a stoppé pour demander à la femme qui le conduisait si elle connaissait le numéro neuf, mais elle a dit que non, elle ne pouvait pas nous aider, et elle a redémarré en trombe. 

Là-dessus, d’autres amis de l’autre groupe sont arrivés et ils nous ont décapsulé des bières. On s’est bien entendus, et on a tellement ri qu’on s’est dit qu’on réserverait nos vacances d’été tous ensemble, même pas besoin de double réservation. 

On a appelé Ardennes-Etapes. On a laissé un message. “Nous vous écouterons peut-être lundi après la pause café de onze heures”, semblait dire le répondeur. Il faisait froid, et ça commençait à faire des plombes qu’on était là à se peler le cul et à harceler Martini Mazout qui ne semblait pas daigner rappliquer son boule. Mieux encore, il a commencé à ne plus nous répondre du tout, nous laissant en plan avec son répondeur.

Un type est arrivé dans une camionnette et il nous a demandé si on avait un problème et, comme par hasard, il avait justement un logement à nous proposer. Je ne suis pas un lapin de six semaines, Gary. Se retrouver en pleine nuit au beau milieu d’une forêt avec mille euros en poche, une maison qui n’existe pas, un type qui a un nom d’emprunt et un autre qui sort de nulle part avec une solution toute trouvée, je ne sais pas toi, mais moi je trouve ça louche et ça me met la puce à l’oreille. J’ai commencé à paniquer. J’ai dit : “C’est probablement une arnaque. Un coup monté. On est tombés sur le dépeceur des Ardennes, ou sur un violeur en série”. Tout le monde était d’accord avec moi.

Puis, tout à coup, comme un espoir dans la nuit noire, on a trouvé la maison. On a fait le tour, soulevé tout ce qui se soulevait sans trouver la clé. Martini Mazout est arrivé. “Il y a un problème”, a-t-il dit. Tu m’étonnes, Martini. Je dirais même qu’il y a un sacré binze. Il nous a fait rentrer dans la maison et là, nous a appris que c’était l’autre groupe qui était prioritaire, parce qu’ils avaient réservé en premier. Mélanie est partie en sucette. Elle a passé ses nerfs sur Martini et, finaude, elle lui a dit : “En plus je parie que vous avez envoyé votre femme chercher les clés”. En effet, elle était venue les rechercher pour nous empêcher d’entrer et de prendre possession de la maison, nous laissant tous dans le froid et le noir, et c’est elle qui était passée en SUV. 

Il nous a promis de nous trouver une solution, il connaissait des gens qui avaient des gîtes, et il nous a proposé le gîte “Le Larpin”. Nel, malentendante, a compris “le lapin” et elle a envoyé un message à Sébastien et Jean-Noël disant : “changement de plan, on se retrouve au gîte des lapins”.

On est parties au gîte des lapins. Le propriétaire est arrivé assez rapidement. Il est resté pendant des plombes devant la porte de la maison, alors qu’on commençait sérieusement à se geler les miches. Il voulait que l’on mette nos masques, mais, au lieu de nous le demander franchement, il nous a fait lambiner. Il a annoncé, en nous regardant d’un air méfiant : “Je mets mon masque”. On ne réagissait pas. On était frigorifiées, on voulait juste qu’il nous ouvre. Alors il a ajouté, pour nous culpabiliser : “Comme il se doit”, puis il nous a de nouveau observées de manière circulaire, vérifiant l’ effet de ses paroles sur nous. Rien. Tu vas ouvrir, bordel à queue ? Il est monté en puissance, ajoutant : “Parce que je suppose que tout le monde ici est vacciné ?”. Franchement, Etienne Larpin, je t’en pose, des questions, moi ? Si tu as reçu une dose dans le bras, ou deux ? C’est la nouvelle question indiscrète made in 2021 ? On a élevé les cochons ensemble ? Tu vas nous l’ouvrir, ta putain de porte ? Renonçant à nous faire obéir, il a fini par ouvrir la porte du gîte. Il a annoncé : “La température ambiante doit rester sur 15 degrés. Si vous voulez plus, vous devez faire du feu”. Apparemment, c’est ça la vie à l’ardennaise, on se pèle le cul même à l’intérieur des maisons. Dès qu’Etienne Larpin avait le dos tourné, Nel tournait les vannes de tous les thermostats, histoire qu’on se réchauffe un peu. 

Il nous a montré la baie vitrée noire et a dit : “A cette heure-ci on ne voit rien, mais la vue est magnifique. Vous venez d’où?”. Décidément, le type, il adore les questions indiscrètes, mais je lui ai répondu quand-même. J’ai dit : “On vient de Namur, Bruxelles”. Il m’a regardé avec des yeux ronds de surprise et a précisé : “Namur ET Bruxelles ?”. J’ai eu envie de dire : “Non, Namur-Bruxelles, une nouvelle ville”, mais je me suis tue. 

Jean-Noël et Sébastien sont arrivés comme les carabiniers d’Offenbach, avec une guerre de retard. Une concierge est arrivée aussi. Elle nous a donné des draps. Elle voulait savoir de combien de lits doubles et de combien de lits simples on avait besoin, mais vu la complexité de notre réponse, je crois qu’elle a cru qu’on organisait une immense partouze. On lui a demandé à quelle heure on devait quitter les lieux le dimanche, et elle a répondu : “Alors. Ça va être très simple. Vous repartez quand vous voulez. 21 heures, 22 heures, j’en ai rien à caler”. “Vous n’en avez rien à caler ?!” s’est offusqué Jean-Noël, qui aime le langage châtié. “Oui, a-t-elle rectifié, j’en ai rien à secouer. Vous déposez les clés dans la boîte aux lettres, et vous pouvez partir.” Elle nous a tous regardés et, nous trouvant certainement trop saltimbanques à son goût, a ajouté : “Dans la boîte aux lettres de Monsieur Larpin”. Au cas où on les déposerait ailleurs. 

On s’est enfin retrouvés seuls dans notre gîte et Jean-Noël a déclaré : “Allez, les amis. Avec un peu de bonne humeur et beaucoup d’alcool, notre week-end devrait bien se passer”. 

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