Gary

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »

13 janvier 2022. Je suis sortie de chez moi.

J’ai dit à Salomé : « Marraine t’emmène en ville pour ton anniversaire ». C’était samedi. On a déclaré : « On se fait une journée de pipiches ». Pipiches, c’est un mot qu’on a inventé avec mes soeurs et il signifie « pétasses futiles qui aiment accorder la couleur de leur vernis à ongles sur celle de leur sac à mains ». Salomé a dit : « D’accord, mais nous, on est des pipiches de luxe. Des golden pipiches ».

On a sorti le Grand Jeu.

D’abord, on a mangé un bout. Un poké bowl. Puisqu’on est des pipiches, on accorde une attention particulière à notre ligne. Saumon cru et choix de cinq légumes. On s’est installées à l’étage, dans un décor à la Beach Boys et là, au milieu des fleurs d’eucalyptus en plastique et des fougères synthétiques, on a déliré sur les surfeurs à la peau bronzée. On a imaginé qu’ils nous offraient des cocktails, puis qu’on rentrait à l’hôtel pour prendre une douche et qu’on les retrouvait à la nuit tombante sur la plage, devant un feu de camp, en faisant circuler un bon gros bédo pour « se mettre bien », comme disent les jeunes. On a imaginé tout ça, insensibles à la pluie qui tombait en hallebardes sur les trottoirs gris de Namur, insensibles surtout à la contre-éducation que je lui offrais : Salomé n’a que douze ans.

Ensuite on a fait un peu de shopping. J’ai dit à ma filleule : « On va où tu veux ». Persuadée que, c’est de son âge, elle m’emmènerait dans les chaînes de magasins chinois à deux francs six sous. Mais c’était sans compter qu’elle avait stipulé « Golden pipiches ». Elle m’a emmenée dans les boutiques chic de la ville, celles où je n’ai jamais osé poser le pied, trop timide d’une part et persuadée que je me ferais jeter comme une romano d’autre part. Salomé a cette aisance en société, une aisance telle que je l’ai suivie, un peu comme si c’était elle mon aînée. On a miré de beaux sacs à mains à paillettes, on a craqué notre slip pour des pulls qui valaient la peau du cul, et j’ai crié : « Je paie avec ma carte ! On prend tout ! » (Ce n’était pas vrai, je payais avec celle de Catherine, Golden pipiche peut-être, mais pas folle la guêpe). On est allées chez Rituals, aussi, où l’on a tant essayé de savons différents qu’on se serait crues dans « les Visiteurs », une scène coupée où ils auraient fait leurs ablutions totales dans des éviers, couverts de mousse, remplis de bulle : un vrai chaos technique. J’ai dit à Salomé : « Il faudrait qu’on se calme, sinon les vendeuses vont nous jeter dehors. Certes sur le ton du chuchotement qui leur est propre et avec beaucoup de dignité, mais nous jeter quand-même ». Elles n’ont pas réagi, trop occupées qu’elles étaient à se plaindre de leur intolérance au gluten qui leur provoquait à toutes deux des flatulences. J’ai dit à Salomé : « Viens, on se casse », laissant derrière nous une mare aux canards aux senteurs bigarrées dans lesquelles rampaient des chenilles roses en mousse : leur dernière invention.

On est rentrées à la maison. On a mangé de la galette des Rois (je crois que j’en étais à ma huitième) en buvant du thé et on a regardé « Emily in Paris ». Trop de futilités pour des filles aussi spirituelles que nous, certes, mais ce relâchement nous a fait tant de bien.

J’ai ramené Salomé chez elle.

Lundi, Catherine m’a envoyé un message. « Salomé est positive ». Bien entendu, comme nous ne sommes plus dans les années 80 et que je l’estime trop jeune pour la bagatelle, ma filleule n’est pas séropositive. Elle est toujours positive, même face à l’adversité, ça oui, mais je ne pense pas que c’était ce que mon amie voulait me souligner. Il faut vivre avec son temps : Salomé a le Covid. Ou plutôt LA Covid. C’est féminin, je ne m’y fais pas, peut-être parce que mon âme de féministe s’insurge : un virus bien balaise fait surface et il est masculin, puis l’on se rend compte des dégâts vicieux qu’il occasionne et comme par hasard il change de sexe : un truc aussi vicelard ne peut être que féminin. Soit.

Aussitôt le mot prononcé, j’ai senti un frisson me parcourir l’échine. Je n’ai pas toujours été comme ça, mais en ce moment c’est vrai, je suis devenue Maître as Hypocondriaquerie. J’ai éternué. J’ai crié à Adèle : « Salomé a le Covid ! Salomé a le Covid! ». Adèle a dit, comme un fatalisme et confirmant mes craintes : « Alors, tu vas l’avoir aussi ». Je lui ai dit : « Toi aussi, dans ce cas », ce à quoi elle a répondu : « Absolument pas. Je suis une force de la nature ». Puis elle a ajouté : « Toi, tu vas développer tous les symptômes, mais ton test sera négatif parce que tu es une malade imaginaire ». J’ai répondu « Atchoum ».

Mes jambes ont commencé à me faire mal. Mes bras aussi. Ma tête m’envoyait des court-circuits. J’ai dit : « Je suis malade ». J’ai trouvé que ça commençait à faire beaucoup comme accumulation pour une seule femme, alors j’ai dit d’un ton grave : « Puisque je fais un burnout, une dépression, la maladie de Lyme et le Covid, j’ai le droit de descendre ma couette dans le canapé et de m’y allonger jusqu’à ce que mort s’en suive ». « Comme tu voudras », m’a dit Adèle qui s’en fichait comme d’une guigne.

J’ai envoyé un message au Docteur Cyanure, lui demandant : « Est-il possible de faire une amplification de Jarisch-Herxmeier à ce stade des opérations ? Je suis souffrance ». Une réaction d’Herxmeier, c’est une petite spécificité de la maladie de Lyme, un truc bien sympa qui se produit quand la bactérie est tuée et qu’elle libère des toxines amplifiant les douleurs du malade. Elle a répondu : « Tout est possible. Appelez-moi à 21 heures ». Je l’ai appelée à 21 heures, j’ai énuméré mes symptômes. Elle a dit : « Vous faites le Covid, m’est avis ».

J’ai installé un campement. « Ton nid à puces », aurait dit Mère qui a échappé de justesse à la peste bubonique en se barrant aux sports d’hiver. Livres, paquets de mouchoirs, plaquette de vitamines C, grog miel-citron comme me l’a inculqué Jean-Chri qui ne rechignait pas à nous verser la bonne larmichette de rhum dans le breuvage.

On a aussi fait le plein de vitamines : des jus de fruits, des brocolis, du saumon, des soupes, du popcorn devant la télé.

Adèle a dit : « Je vais poser sur la porte d’entrée le badigeon stipulant que notre maisonnée est frappée par la peste ». Et elle a ri.

Tous les chats se sont posés sur moi, et le chien s’est couché à mes pieds.

Adèle a déclaré : « On dirait un peu Blanche-Neige, mais mourante ». J’ai répondu : « Atchoum ». Elle a dit : « Tu essayes de me parler de ton ami le nain? ».

Je suis allée voir le Docteur Jivago. Il m’a enfoncé une longue tige dans la narine gauche en prévenant : « Ca va faire très mal ». Tant d’égards, je n’en reçois pas si souvent de la gent masculine. Il m’a dit que je recevrais les résultats le lendemain soir. Ma famille entière a parié qu’il sera négatif.

J’ai beaucoup dormi. « Comme d’habitude, tu veux dire ? », s’est exclamée Mélanie. J’ai répondu « Plus encore que d’habitude ». De longues siestes et des nuits à devoir changer entièrement de vêtements, trempés qu’ils étaient par la fièvre.

Caro nous a proposé de faire des courses alimentaires, mais on a de quoi vivre en autarcie pour quelques temps. « Sinon n’hésitez pas, hein. Je vous jette des courses sur le pas de la porte et je me casse en courant ». Je me sens aimée, c’est dingue. Barbara, sa cheffe, a déclaré d’un ton grave : « Ta soeur va peut-être passer l’arme à gauche, elle cumule trop », mais Caro lui a répondu : « T’inquiète, elle n’a rien. C’est purement psychologique ».

Du coup, avec Adèle, on vit à deux, coupées du monde. On a prévenu Mère, mais elle ne s’est pas inquiétée de mon sort. Et moi, je déteste être malade sans ma maman. J’ai besoin qu’elle me fasse des soupes, qu’elle me dise d’aller me reposer, qu’elle s’inquiète pour moi. Là, rien. Elle envoie des photos de la montagne, soleil sur les pistes et tout et tout.

Ce soir, Adèle est arrivée en trainant ses pantoufles dans le salon. « J’ai mal à la tête », me dit-elle. J’ai ri à mon tour. J’ai dit : « Te voilà toi aussi frappée, ô force de la nature ! ». Je lui ai proposé : « Et si on écrivait un message à maman ? Un truc bien larmoyant pour pourrait enfin l’émouvoir? ». « Fais ça, seulement ». J’ai écrit : « Je suis positive. Et Adèle est sur la pente descendante. Comme toi au ski, sauf que nous, on descend irrémédiablement vers la mort ».

A l’heure où je t’écris, Gary, je n’ai toujours pas de nouvelles d’elle. Je pense que sa maisonnée va agoniser dans l’indifférence générale et quand elle reviendra de Val-d’Isère, elle devra bouter le feu à la fois à la maison et à nos cadavres et partir plus loin recommencer sa vie à zéro.

Sur ce, bien le bonsoir.

5 réflexions au sujet de “« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »”

  1. Je découvre ton blog suite à ta venue sur le mien, quelle bonne surprise ! C’est toujours agréable d’être lu, mais quand c’est par des gens qui ont du talent, ça l’est encore plus.

      1. Bon alors peut-être vas-tu apprécier la blague que j’ai fais à mes collègues nageur du club que je viens d’intégrer. Demain, je fais ma première compétition et sur le Wathsapp du club j’ai laissé ce message :

        Petite question, un 400 NL pour l’ancien et le peu expérimenté que je suis, ça risque de durer. Si jamais j’avais une envie pressente au cours de l’épreuve (ce qui arrive de plus en plus souvent depuis quelques temps rapport à l’augmentation de volume liée à l’âge de ma prostate), est-ce que je peux me soulager dans le bassin ou dois-je en sortir pour aller au toilettes ? Le cas échéant, ce temps est-il décompté ? Merci de me renseigner, je n’ai rien trouvé à ce sujet dans le règlement de la FFN pour les vétérans.

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