Comme Victor avant moi

Premier jour

25 février 2022. J’avais une demie heure à tuer avant le rendez-vous fatal. Je crois que, dans mon empressement à en finir avec cette attente qui me mettait au supplice depuis maintenant une dizaine de jours, j’avais quitté la maison trop tôt. Alors je suis passée chez Claudine. L’odeur et la compagnie des livres me procurent un calme qui ne pouvait pas être superflu. Je me suis dirigée vers le rayon jeunesse. Elle avait mis en évidence un nouvel album de Jon Klassen, “Le rocher tombé du ciel”. Crois-tu au hasard ? En le parcourant, j’ai pensé que ce livre parlait de ma vie. Un beau matin, tu sors de ta chaumière en sifflotant gaiement quand un météore, semblant s’être matérialisé pile au-dessus de ta tête dans le seul but de te raplatir comme une crêpe, te tombe sur le râble et te réduit en bouillie sur le seuil de ta porte. Et hop, carpaccio de toi-même.

Si ça m’a fait penser à moi, c’est qu’il m’est arrivé une tuile dont je ne t’ai pas encore parlé ici, même si c’est le lieu idéal pour le faire (Un journal intime intitulé “Les Misérables”, tu penses bien) et si je ne t’en ai encore touché mot, c’est que cet évènement a provoqué un silence en moi, un cri muet. “Je sentais un cri infini qui passait à travers l’univers et qui déchirait la nature” nous rapporte Munch quand il a peint “le cri”.

Edvard aurait-il reçu la même missive que moi ? Je l’ignore, mais toujours est-il qu’un matin, une lettre de la Ville m’est arrivée par recommandé. Mère, qui a le flair d’un fin limier, a déclaré : “Si tu veux mon avis, ça pue du cul”. Je l’ai rassurée tout de suite, lui expliquant que j’avais probablement des livres en retard sur ma carte et que l’on me battait le rappel. J’ai passé un coup de fil à Christine, et nous dissertions sur le sex appeal de Charles Berling quand j’ai décacheté d’une main distraite la fameuse enveloppe. La lettre était assez longue et, la parcourant d’un rapide coup d’œil circulaire, j’aperçois qu’elle se termine par une date écrite en gras et soulignée. Je dis à Christine : “Attends, je te laisse, je te rappelle plus tard, parce que ça sent encore l’embrouille, cette histoire”. Et je ne croyais pas si bien dire. L’objet de la lettre était le suivant : “Entretien en vue d’un éventuel licenciement”.

Si tu te dis surpris, Victor, ce n’est rien à côté de moi. Il y a des coups de poignard qui, je crois, font moins mal que celui-là.

23 mars 2022. Il y a eu l’incompréhension. Totale. Les pleurs. Les pourquoi qui ont hanté mes nuits. Il y a eu l’intervention de mon avocat. Des rêves de crocodiles peuplant les rivières. Il y a la dépression, tentaculaire, qui m’a vissée à elle, m’enserrant de ses griffes. Il y a eu l’inquiétude de l’entourage et des pleurs encore, la douleur viscérale, celle d’un animal blessé pris dans un piège. Il y a eu la pensée d’une hospitalisation éventuelle. Macramé chez les déments. Le rendez-vous en psychiatrie, la promesse qu’il y aura des jours meilleurs, et, le même jour, l’annonce par téléphone : “Aujourd’hui était votre dernier jour de contrat, le Collège a tranché”. Aujourd’hui, c’était hier. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui est en réalité demain. “Et demain sera votre premier jour sans travail”.

Ces dix années éreintantes mais aimées sont à présent derrière moi. Et, bien-sûr, je me sens vide, bien entendu je suis épuisée par tout ce qui vient de se jouer : une maladie qui, en quelque sorte, s’est retournée contre moi. Mais s’il y a bien une chose que j’ai comprise de l’intérieur, c’est que la dépression est une arme à double tranchant : soit elle vous anéantit, soit elle vous rend plus fort, ou du moins plus vrai avec vous-même. Et je ne sais pas encore très bien où je vais, vers quel horizon professionnel je me dirige, mais je sais qu’il s’avancera vers moi le moment venu.

En attendant, Victor, laisse-moi dire à mes collègues combien je les ai aimés, combien ce fut un plaisir sans cesse renouvelé de les avoir à mes côtés afin de construire ensemble la bibliothèque de nos rêves, à quel point j’ai aimé travailler main dans la main avec toutes les personnes qui ont gravité autour de moi, à quel point je me suis sentie à ma place, à quel point j’ai cru en ce que je faisais, parce que je me permets de croire que la littérature nous sauvera tous, c’est un espoir que ma maladie n’a pas détruit, bien au contraire, elle l’a renforcé, et c’est pleine de cette transmission que j’essaie aujourd’hui de m’extraire de cette purée de poix.

4 réflexions au sujet de “Premier jour”

  1. Zut alors ! J’espère que tu arriveras à voir ça comme un nouveau départ, même si ce n’est pas le cas en ce moment

  2. Pfou… J’espère que tu digèreras ce mauvais coup dans des délais raisonnables. Ça doit vraiment faire un choc. Bon, mais si tu es maintenant sans emploi, tu n’es en tout cas pas sans travail. Entre l’écriture, la peinture et toutes les activités artistiques et d’artisanat auxquelles tu te livres, le désœuvrement n’est pas prêt de te mettre la main dessus ! Et je crois que c’est le plus important.
    Je t’envoie plein de bonnes pensées en attendant que tu trouves quels nouveaux chemins insoupçonnés emprunter maintenant que tu as du temps pour te balader.

  3. sans voix et très émue je suis …
    la voie artistique est ce qui sauve et je te le souhaite car tu es quelqu’un de grand talent, Natha

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