Rentrée des classes

18 juillet 2022. Cette fois c’est officiel : les vacances sont terminées. C’est la rentrée. C’est l’impression que cela me fait, quand j’entre matinalement dans ma voiture et que je dépose mon sac à mains et ma gourde sur le siège passager.

– Ne t’inquiète pas, me rassure Adèle. Je suis sûre que tu vas te faire des copains. Tu te fais toujours des copains.

Au détour de la route en lacets apparaît l’hôpital, immense navire échoué dans un écrin de verdure, au sommet des falaises. Je gare Etoile, qui n’a pas l’air plus en forme que moi, balafrée par divers accrochages, dégonflée du pneu.

J’ai en main l’enveloppe sur laquelle j’ai pris soin d’indiquer la procédure d’admission à suivre ainsi que les différentes routes à emprunter. Je retrouve l’homme de l’accueil ORL, celui qui murmure dans son masque et à qui je dois faire tout répéter, et ce malgré ma remarquable audition. Il me dit de suivre la route 52 alors que sur mon papier il est indiqué route 102. Il est interpellé. « Non, dit-il, c’est la 52 ». J’entre dans l’ascenseur en compagnie d’une femme qui ; je l’ai entendu ; se rend au même endroit que moi : une de mes futures copines de séjour. Quand on sort de l’ascenseur, les portes des couloirs autour de nous sont bloquées à cause de travaux. « Ah, dis-je. Voilà qui commence bien ». Heureusement pour nous, la providence s’incarne en une infirmière poussant une malade dans une chaise roulante qui nous guide à travers l’hôpital jusqu’à destination. Redescendre jusqu’au zéro, longer le couloir, remonter jusqu’au sixième, prendre la troisième sortie Nord-est-sud-sud-ouest dans le rond-point et je ne sais quoi d’autre : j’ai déjà perdu la carte, et même la boussole.

Nous arrivons à destination. « Hôpital de jour, service de psychosomatique », est-il inscrit sur une photocopie. Encore des médecins qui n’ont pas droit à une plaque en bonne et due forme.

La secrétaire, bien sympathique, me reçoit puis m’invite à patienter dans le couloir. Je m’installe sur une chaise en plastique et observe les lieux. Un long couloir débouchant sur une grande fenêtre donnant sur la cime des arbres : pas trop mal. En face de moi, le bureau du Docteur Lentonnoir. Celui-là, il était clairement prédestiné : aptonyme de la mort qui tue.

En-dessous de chaque plaque de médecin est collée une photocopie un peu délavée représentant un tableau. Pour quelle raison ? J’imagine que c’est parce que la peinture calme les nerfs, en particulier l’impressionnisme. En face de moi, un Seurat, selon mon expertise. Représentant de grands peupliers ployant sous le souffle du vent.

Ils ont laissé la décoration de Noël. Des boules blanc nacré sont suspendues au-dessus des plaques de médecin et des guirlandes lumineuses traversent les plafonds. (Hashtag Noel pointilliste en plein été).

J’ai les yeux encore gonflés de la veille, la vue trouble. J’ai pleuré toute la soirée. Grosse crise mentale. Je suis allée me réfugier dans le lit de Mère, qui m’a caressé longtemps l’avant-bras pour me calmer. Quelque chose se fond sur moi, s’étend, me paralyse. Quelque chose en moi ne va pas, ne va plus, prend la place, toute la place, ne tourne pas rond. Un dérèglement total.

Les infirmières arrivent une à une et se saluent avec tant de chaleur : « Oh t’es enfin revenue de vacances, Géraldine ! Qu’est-ce que tu nous a manqué ! » Je les entends rire. Le Docteur Lentonnoir les rejoint et raconte une histoire de Ken et Barbie qui les fait toutes marrer. Leurs rires, leur entente, me font pleurer à nouveau. Je pense à nous. Moi et mes collègues. A l’ambiance de feu que l’on mettait parfois ; pour ne pas dire quotidiennement. Des délires à n’en plus finir, je ne pourrais pas te les énumérer ici ; penses-tu, en dix années… Parfois Ninie nous téléphonait depuis son étage pour nous demander d’arrêter de chanter Marcia Baïla, ou du moins de chanter moins fort, parce que cela aurait éventuellement pu déranger les lecteurs.

Je n’essaye même plus de retenir mes larmes, au son de leurs rires. Ici, on ne les craint pas, contrairement à moi. Ici, on y est coutumier. Ici, je décide de faire tomber le masque. Si je ne le fais pas ici et maintenant, quand le ferai-je ?

Un commentaire

  1. C’est écrit de façon impeccablement claire et pourtant, c’est bien dur à lire… Je me souviens des articles dans lesquels tu nous parlais de ces bons moments que vous passiez au travail, et j’avoue que j’enviais un peu cette camaraderie. Je te souhaite de tout mon cœur qu’un jour ils cessent d’être douloureux et deviennent simplement de bons souvenirs.

    Ce que tu dis de l’équipe est bien réconfortant en tout cas. Ils doivent peut-être improviser leur déco avec trois bouts de ficelles, mais humainement ils ont l’air d’avoir les moyens.

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