Crapaud magique

22 décembre 2022

M’est encore arrivé une bricole. Du genre de celles dont je pourrais faire ma spécialité.

Ce midi, prise d’un élan dynamique incomparable, je me suis mise à déplacer des objets dans l’atelier. Ne te méprends surtout pas, je n’étais pas en train de ranger, mais il me fallait faire de la place pour un bureau. Au pied du mur, j’aperçois une étrange tache brune. Curieuse, je m’en approche. C’est un crapaud. Oui, un crapaud. Bien installé dans les bouclettes de mon tapis, il demeure là, inerte.

Je crie en déboulant dans la salle à manger :

– Il y a un crapaud dans mon atelier !

Mère, qui est en train de bricoler, en soulève son marteau de surprise.

– Qu’est-ce qu’elle a dit ?! crie Adèle depuis sa chambre.

– Elle dit qu’elle a un crapaud dans l’atelier.

– On le savait déjà, répond-elle, faisant référence à notre jeu consistant à détourner le plus de phrases possibles de notre quotidien afin de définir la folie.

Adèle se lève. Elle demande :

– Mais qu’est-ce que tu racontes encore ?

– Viens voir.

Et là, force est de constater que j’ai raison : il y a bien un crapaud dans mon atelier.

– Comment est-ce possible, une histoire pareille ?

– Avec ta sœur, dit Mère d’un air blasé, je dirais qu’absolument tout est envisageable.

– Il est vivant ?

– Mystère et boule de gomme, dis-je, préférant ne pas savoir.

– Il est là depuis quand ?

– Autre mystère.

– Depuis quand n’as-tu pas nettoyé ton atelier ? demande Mère, regrettant que sa pédagogie pour le rangement ait échoué quelque part, jadis.

– Jamais, dis-je comme une évidence.

– Tu as conscience que tu vas devoir le retirer de là ? demande Adèle.

– Oui. Hélas. Mais je compte attendre un peu.

– Tu vas attendre longtemps ?

– Probablement. Pourquoi ?

– Parce que j’ai envie d’assister au moment où tu devras le faire sortir.

– J’attends de me ressaisir. Je n’aime pas les bestioles baveuses. Et son front est tout bizarre. Et puis, je ne sais pas comment m’y prendre.

– Avec une ramassette et un morceau de bois.

– Et s’il est vivant ?

– Il va bouger.

– Mais je vais crier !

– C’est justement ça qui est cool !

– Et s’il est mort ?

– Il sera tout coulant et incrusté à la moquette.

– Arrête. Mon estomac se retourne.

Et là, je me mets à en faire des caisses et des caisses, afin d’apitoyer mon insensible soeur. Quand j’étais petite, mes parents m’avaient surnommée « Hollywood Banana” tellement j’excellais dans la surenchère psychologique.

– Je vais appeler mon père, dis-je en abattant ma dernière carte.

– Ton père est trop sensible, me répond-elle. Tu n’as pas le droit de lui infliger ça.

Adèle, soudain clémente, ou lassée de mon cinéma, demande :

– Tu veux que je le fasse ?

Autant te dire que je bondis sur l’occasion, il ne faut pas me le demander deux fois et voilà qu’Adèle, munie d’une ramassette et d’un long bois, se met à tâter la forme brunâtre en déclarant d’un ton expert :

– Il est clamsé, ton bestiau. Il est même momifié, si tu veux mon avis, dit-elle en toquant dessus avec son bois.

Elle le retourne, me le montre. Le pauvre hère a les pattes figées dans une posture crispée que l’on se met à imiter toutes les deux avec grand amusement.

En jetant le crapaud par-dessus bord, en direction du buisson, elle déclare :

– Et dire que c’était peut-être ton prince charmant… mais à cause de ton éternel désordre, tu ne l’as pas vu et maintenant il finit momifié au pied d’un buisson. Si c’est-y pas dommage, cette histoire …

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