Hortense

23 janvier 2023

J’ai rendez-vous à l’hôpital pour l’entretien des six mois. Une demi année est passée depuis mon hospitalisation. La neige fondante saupoudrant le parking et les températures en-dessous de zéro annoncent une ambiance très différente de celle, caniculaire, qui régnait cet été et m’aident à prendre la mesure du temps venant de s’écouler. Il y a six mois, j’étais au plus fort de ma dépression. Dans l’oeil du cyclone, en quelque sorte.

Notre groupe se reforme, le temps d’une matinée. Assis en rang d’oignons sur des chaises en plastique vissées le long du mur, nous nous retrouvons et échangeons des nouvelles. Nous sommes tellement contents de nous revoir. « J’ai l’impression d’attendre le bus » nous dit Gilles. La porte face à nous s’ouvre, nous dévoilant une Madame Pirette enjouée qui nous annonce que nous allons, chacun à notre tour, « passer au shampoing ».

Cécile commence. Je lui lance : « Demande une colo pour devenir blonde platine ! », mais elle en ressort le cheveu gluant, la trace des ventouses marquant son front au fer rouge. Cet examen se nomme très mystérieusement : « les potentiels évoqués » et j’ignore toujours ce qu’il dévoile de mon fonctionnement neurologique car le docteur Valium n’a toujours pas reçu les résultats du premier.

Madame Pirette me sangle un bonnet sur la tête, qu’elle resserre sous le menton et m’enduit le cuir chevelu d’un liquide gluant ressemblant étrangement à un éternuement de Raptor. Le but du jeu, c’est de cliquer sur un bouton lors de signaux sonores. Facile, les doigts dans le nez.

Nous devons aussi répondre à un questionnaire long comme un bras dont les réponses fournies ne peuvent rien augurer de bon. « Vous sentez-vous utile pour la société ? Plus inutile qu’un parapluie en Zambie »« Vous sentez-vous plus triste qu’à l’ordinaire ? A une fréquence dépassant l’entendement humain ».

Michael a apporté une plante en pot afin de l’offrir au personnel soignant, mais ils doivent refuser son présent car « la terre est interdite dans un hôpital ». On jette un oeil à la déco environnante. Les boules de Noël sont toujours là, ainsi que les reproductions des oeuvres impressionnistes. Seul changement : un sapin de Noël, chargé de ses ornements et de longs cheveux d’ange semble oublié là. La seule plante verte du couloir dépérit. Gilles s’exclame : « La terre est interdite ? mais alors… cette plante en plastique est drôlement bien imitée…ils ont même mis plein de feuilles mortes ».

– J’imagine que l’environnement doit être stérile » réfléchit Sabine.

– A l’image de nos raisonnements » dis-je afin de propager un peu de joie dans nos coeurs desséchés.

Michael, ne sachant que faire de sa plante, me la fiche dans les bras en s’exclamant : « Tiens, c’est pour toi ». J’en reste coite et stupéfaite. Il ignore qu’aucune plante verte n’a survécu à ma prise en charge. Je lui dis : « Elle est belle, très belle, même. Mais je n’ai jamais été responsable d’un être vivant » Je demande à Sabine : « Tu la veux ? » Je vois bien qu’elle est tentée, mais elle déclare : « Je crois que cela te fera un bon exercice, de chérir une plante verte ».

En réalité, la plante n’est pas verte. Elle est d’un mauve fuchsia magnifique, ma couleur préférée, et s’accorde d’ailleurs merveilleusement à mon manteau. « Ok. Je la prends, merci. Je crois que je vais l’appeler Hortense. « Hortense l’hortensia » « Ce n’est pas un hortensia, banane. C’est une ortie » m’apprend Michael, tatillon.

La matinée terminée, on laisse les deux hommes à leur questionnaire et on décide d’aller se faire un petit repas entre filles à la cafétéria. Je promène Hortense à travers le dédale de couloirs. Cette histoire me fait drôlement penser à une autre, plus ancienne, remontant à mes études supérieures. André avait arraché un bégonia dans une jardinière de l’école et me l’avait offerte avec emphase : « Tenez, ma chère… une fleur pour célébrer notre amitié » J’étais restée prostrée, fleur en main, quand un surveillant a déboulé dans la cour et m’a engueulé comme du pu parce que j’avais arraché une fleur de son bac. Je jette donc un regard circulaire autour de moi, mais aucun vigile ne semble tracassé par mon introduction illicite de terreau au coeur de l’hôpital.

A la cafétaria, je croise Fabian, qui me demande si j’assortis toujours ma plante verte à mon manteau. On fait la file pour recevoir notre plâtrée. Ce midi, c’est gratin de macaronis. On s’installe à table quand j’entends : « Comment ça va, mon petit Phasme ? » C’est Anne, ma tante, qui travaille ici. « Tu connais tout le monde ? » me demande Cécile. « Un vrai pilier de comptoir d’hôpital » répond Sabine en me narguant.

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