Apprendre à aimer

Ce 9 octobre, voyant les heures passer interminablement depuis l’entrée de Caro à l’hôpital 30 heures plus tôt, Mère, Adèle et moi-même avons fait mine d’aller nous coucher, même si nous étions trop excitées pour sombrer dans le sommeil du juste, sachant que d’un instant à l’autre, nous allions être propulsées respectivement mamy, moyenne tata et grande tata.

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Puis un Ding de messagerie a retenti : Hannah venait de pousser son premier cri, marquant son arrivée dans ce vaste monde. Il y avait même une photo qui accompagnait le message, faisant fondre mon cœur de pierre et faisant pleurer Mère à chaudes larmes, qui a déclaré : « Elle est tellement belle ». Ce qui est vrai, en toute objectivité bien-sûr.

Le lendemain, il a fallu ronger son frein jusqu’à 14 heures, heure des visites, en allant travailler comme si c’était un jour normal, tapant sur le système nerveux des collègues, basculant du côté obscur de la force en devenant la relou de service qui montre à tous ceux qui n’osent pas dire non la photo de sa nièce, vantant sa beauté subjuguante, alors qu’elle ressemble vraisemblablement à un petit Alien fraîchement débarqué sur Terre.

A 14 heures moins deux, je suis rentrée dans la chambre 116 où Père, fendu d’un sourire radieux doublé d’un air ébahi portait sa petite fille dans les bras.

Deux jours plus tard, c’était l’anniversaire de Caro, alors Mère est allée lui acheter des petits présents, ce qui est chose rare dans notre famille de radasses où l’on ne se fait jamais de cadeaux. Du coup, elle a ouvert des yeux grands comme des soucoupes en demandant pourquoi on lui offrait des cadeaux. « C’est ton anniversaire, ma chérie », a-t’on dû lui expliquer. La chose lui avait échappé. On a fait une mini fête, debout autour de son lit (les chaises étaient inexistantes), coincées comme des sardines dans cette demi chambre exigue, transpirant comme des sagouins car apparemment les bébés aiment les ambiances tropicales.

Caro s’était mise sur son 31, avec teint blafard, cernes sous les yeux, cheveux gras et des bas de contention qui, d’après Adèle, lui confèrent un air de Louis 14.

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Puis, quelques jours plus tard, il était enfin temps de quitter l’hôpital. Quand Adèle et moi sommes allées les chercher , une infirmière a demandé à Caro : « Alors ? Vous êtes satisfaite de votre séjour ? », ce qui nous a donné l’idée de créer une page « Maternité » sur Tripadvisor. Nourriture : dégueu, soins : TB, déco de la chambre : à chier, température trop élevée.

Histoire de prendre leurs marques et de se faire aider et choyer par la famille, la nouvelle maman et son bébé se sont installées à la maison.

Comprenez tout ce que cela a de perturbant pour moi, qui suis un être dont la vie entière est rythmée par l’Ordre et l’Habitude, tout l’inverse de ce qu’amènent ces petites créatures complexes créant Désordre et Chaos dans leur sillage.

La première nuit, en allant me coucher, j’ai écouté un CD d’hypnose pour maigrir avec sa tête, ce qui change un peu de maigrir avec son cul. Le Grand Gourou compte de 10 à zéro avant d’entamer une séance d’une vingtaine de minutes de suggestions positives vous chuchotant que vous avez un corps de déesse égyptienne. Mais je n’ai entendu que « 10, vos orteils sont lourds, 9, vos mollets sont lourds » avant de sombrer dans un sommeil profond.

Pendant ce temps, apparemment, Hannah a pleuré. Puis Caro a pleuré parce qu’Hannah pleurait. Puis Petite-Beauté a sauté par le vélux et elle a atterri dans le lit de Mère, une souris vivante entre les crocs. Mère a hurlé et a essayé d’attraper le rongeur qui a trouvé refuge derrière une étagère de l’atelier, l’obligeant a déplacer toutes les boites placées dessus.

Caro s’est levée, interpellée par le vacarme et a trouvé Mère à quatre pattes en train de vider ses caisses de peinture. Caro a proposé de piéger la souris dans une boite en carton et de la rejeter dans le jardin, ce qui a réveillé le chien qui dormait allongé en plein milieu de l’escalier.

Au matin, je me suis éveillée avec des écouteurs dans les oreilles, et je me suis demandé pourquoi il n’y avait plus rien après le chiffre 9. Peut-être parce que je m’étais endormie ? En tous cas, moi, j’avais « fait ma nuit ».

Je suis allée saluer ma nièce avant de partir travailler. Elle était lovée dans les bras de Caro, qui avait la figure déconfite. Mère était étendue dans la même pièce, endormie, la bouche entrouverte, respirant fortement. « Avez-vous passé une bonne première nuit ? » ai-je demandé, car je m’inquiète pour mon prochain. « On peut dire ça comme ça » m’a dit Caro. C’est dingue, ces gens qui ont le sommeil léger et qui se réveillent au moindre cri de bébé ou de souris.

Je suis allée travailler, et j’ai bien annoncé à tout le monde que malgré ma bonne nuit réparatrice, j’étais assez fatiguée en ce moment, et que du coup il fallait me ménager. Ce n’est pas simple d’être tantine, c’est un boulot à plein temps.

Et puis, ce soir, en rentrant du boulot, Caro m’a expliqué qu’Hannah faisait un « pic de croissance ». Avide de Savoir, je lui ai demandé ce que cela signifiait et elle a répondu : « Ce sont des jours où les bébés sont plus éveillés, ils mangent plus et chient plus ». J’ai dit que je pensais que moi aussi je faisais un pic de croissance, malgré les injonctions de mon Grand Gourou d’hypnose à manger moins, mais nous avons été interrompues car Hannah, fière de démontrer à ma sœur qu’elle avait raison, a commencé à lui chier sur les mains alors qu’elle ouvrait son lange. J’ai pris un air très dégouté et Caro m’a dit : « Tiens-lui les jambes pendant que je vais chercher des essuies » Et, dans la panique, je lui ai obéi. C’est alors qu’elle a donné un second coup d’envoi en me lançant un grand jet de diarrhée.

J’ai chanté « Apprendre à aimer » de Florent Pagny, ce qui est une chanson que chante Mélanie quand Hugo et Félix font des pics de créativité.

Puis, sur le lange, j’ai vu qu’il était écrit  » Love is the message », ce qui nous a fait très fortement rire, jusqu’à en avoir mal au ventre, et d’ailleurs, Caro s’est écriée :  » Je ris tellement que je crois que ma cicatrice s’est ouverte ».

Comme quoi, faut pas croire que la vie est de tout repos.

La ruine de mon être

La semaine dernière, lassée que Bébédoux en ressorte couvert de nounous de poussière, et pleine d’un allant plutôt rare, je me suis mise à aspirer sous mon lit.

Femme passant l'aspirateur

Preuve que cette activité n’est pas faite pour moi, un vilain bruit d’élastique en caoutchouc qui claque a explosé dans le bas de ma colonne vertébrale, immédiatement suivi d’une douleur telle que j’en ai lâché l’aspirateur et me suis retrouvée à quatre pattes au milieu de ma chambre.

Une petite larme s’est formée au coin de mon œil pendant que l’aspirateur continuait à tourner dans le vide. Réflexe de survie, j’ai voulu appeler Adèle, qui se trouvait un étage plus bas, mais j’en étais incapable, la douleur me coupant le souffle et les cordes vocales.

Plus tard, ma soeur me racontera qu’elle s’enthousiasmait de mon zèle en se disant : « Dis donc, Natha aspire longtemps ! Elle est certainement en train de faire tout l’étage », ce qui eût été d’une grande mansuétude de ma part, mais il n’en était rien.

Elle ignorait que, pendant ce temps, dans l’indifférence générale, figée comme une statue de sel, j’essayais, millimètre par millimètre, de basculer vers le sol, pour finir par me retrouver sur le dos, les quatre fers en l’air telle une tortue renversée paralytique.

Quelques jours plus tôt, c’est Adèle qui s’était retrouvée en grand péril sans que cela ne m’émeuve d’un iota. Elle prenait sa douche dans la salle de bains qui jouxte ma chambre quand un immense fracas a retenti. Me réveillant en sursaut, j’ai tendu l’oreille pour deviner ce qui se passait, mais comme un silence total a suivi, je ne me suis pas inquiétée et je me suis rendormie directement, ignorant que c’est justement ce silence qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Et de fait, Adèle, se penchant pour prendre son savon, s’est évanouie dans sa douche, est tombée en arrière, ce qui a fait basculer la porte de douche qui est sortie de son axe pour aller s’encastrer dans le mur, emportant ma sœur dans sa chute. Pendant que je me rendormais, elle gisait au milieu de la salle de bain, sur la porte de douche qui avait troué un morceau du mur, mais qui, par miracle était restée entière.

Si je m’étais inquiétée et si la porte avait éclaté, j’aurais retrouvé ma sœur morte ensanglantée dans des tessons de verre. Quand j’y pense, au fond, je trouve que j’ai bien fait de ne pas bouger parce que ce spectacle traumatisant m’aurait poursuivie jusqu’à la fin de mes jours.

En attendant, c’était à mon tour de souffrir d’un grand accident domestique sans que cela émeuve quiconque.

William Frederick Yeames (1835-1918), Amy Robsart - 1877

Après un temps qui m’a semblé infini, je suis parvenue à me relever et j’ai entamé la descente de l’escalier, parvenant enfin à alerter Adèle qui est sortie de sa chambre en me regardant me mouvoir comme une momie arthritique.

« Je me suis coincé le dos », ai-je résumé. « En aspirant », ai-je aussitôt précisé pour couper court à ses questions, sachant pertinemment qu’elle allait se moquer. Et c’est ce qu’elle fit immédiatement.

Le soir, nous allions manger chez Mamy Tine. Quand je suis arrivée, je lui ai expliqué mes déboires. Elle s’est levée avec un peu de peine de sa chaise longue et elle m’a dit : « Assieds-toi ici, tu seras mieux ». Je me suis installée sans demander mon reste, aussi lentement qu’un film au ralenti et Adèle m’a dit : « J’espère que tu as honte de prendre la place d’une vieille dame de 89 ans ». Je lui ai dit oui, mais je n’en pensais rien, car la chaise longue était inclinée, et elle avait un grand dossier confortable avec un coussin très moelleux.

C’est le lendemain de mon dernier vendredi de vacances que j’ai eu mon accident d’aspirateur. C’était un jour de grande canicule et je me suis occupée du chien en immergeant sa couverture Mickey dans l’eau fraîche, mais il l’a regardée d’un air méfiant et il est allé s’allonger sur la terrasse, en plein cagnard, comme pour mépriser mes petites attentions. « Ce chien est un trou de balle » a commenté Caro, autre créature faible de ma famille car enceinte jusqu’aux dents.

Avec elle et Axelle, nous avions mis au point un système de rafraichissement à rotation qui consistait à faire quelques brasses dans la piscine, y plonger le crâne, aller se sécher sous l’arbre en lisant un livre, boire de l’eau avec des glaçons, et ainsi de suite jusqu’à la tombée de la nuit.

Mais nous n’avions plus rien à lire, alors nous nous sommes rendues à la bibliothèque. J’étais en vacances depuis trois semaines, j’avais la peau bronzée et je suis arrivée sur mon lieu de travail en short et en clapettes devant Catherine qui suffoquait devant les baies vitrées, entourée de ventilateurs.

Je lui ai raconté que moi je n’avais pas trop chaud parce que je passais mes journées dans la piscine, et, d’après Caro, cela a peut-être pesé lourd dans la balance du destin qui se retourne sur vous en vous croquant le dos si vous narguez vos collègues.

Catherine, qui n’est pas du genre à se laisser faire, m’a déclaré, avec l’air de ne pas y toucher : « C’est ton dernier vendredi de congé. Ca veut dire qu’on se revoit lundi, ça », ce qui est un running gag qui circule autour de ma personne depuis que je travaille à temps-plein et que je dois venir travailler le lundi (suivez un peu, ceci est une saga).

A ce propos, je fais une légère digression pour vous dire que j’étais en train de manger des frites en terrasse avec mes amies quand ma marraine est passée dans la rue et qu’elle m’a dit : « Dis, Natha, tu racontes partout que tu travailles à temps-plein, mais tu sais que c’est la vie normale des gens ?! ». Je referme la parenthèse.

Nous sommes rentrées dans la voiture avec notre pile de livres et, alors que Caro conduisait, je lui ai dit : « Oh, mais on est le dernier vendredi du mois ! Peut-être ai-je été payée ? Je vais aller voir sur mon application ». Quelques jours plus tôt, j’avais dit à ma sœur : « Je me demande combien je vais gagner à temps-plein. Je le saurai au mois d’août », puis j’avais rectifié  » Ah mais non, puisque je n’ai pas travaillé un mois complet » « Ah bon ? Pourtant tu as commencé le premier juillet »  « Oui mais j’ai eu trois semaines de congés ».

Il y a eu un immense silence et Caro a précisé « Tu sais que tu es payée même quand tu es en congé ? En fait, c’est même pour ça que ça s’appelle les congés payés ».

Mais je ne voudrais pas m’attarder trop longtemps sur ce moment qui peut sembler un peu gênant pour moi alors je reviens dans la voiture, au moment même où un chiffre astronomique est apparu comme par magie sur mon compte en banque. « Je suis riche !!! » ai-je hurlé, manquant faire faire une embardée à la pilote. « Ca va, c’est pas la peine de me narguer » a répondu ma pauvre sœur qui travaille à mi-temps et qui a bientôt une bouche de plus à nourrir. « Non mais je veux dire que je suis vraiment riche ! Scandaleusement riche ! » « Combien? » a-t-elle demandé sans craindre la souffrance morale. Et je lui ai donné le chiffre en question, à la virgule près. La voiture a stoppé net. « Descends », m’a-t-elle ordonné. « Tu es un vrai chien de l’enfer ».

D’habitude, je ne suis pas du genre à croire en la théorie de Jean-Noël sur le triple choc en retour. Sa théorie qui dit que si tu provoques le malheur d’autrui, ce malheur te reviendra en triple choc en pleine poire. Et pourtant, ce jour-là, immobilisée sur le dos, scrutant le plafond de ma chambre et essayant d’atteindre le bouton off de mon aspirateur, j’ai comme qui dirait eu le temps de faire pénitence en réfléchissant à la misère que j’avais répandue sur le monde quelques jours auparavant. Triple choc. Trois raisons de souffrir, donc. Ne pas avoir porté secours à Adèle, avoir nargué Catherine avec ma piscine et Caro avec ma fortune, autant de raisons qui ont fait que je me suis retrouvée à souffrir ma race pendant quelques jours, comme une vieille femme approchant redoutablement de la quarantaine.

Pour m’aider à retrouver forme humaine, j’ai décidé de prendre rendez-vous chez l’ostéopathe de la famille, qu’Adèle a surnommé « Kevin le perspicace » parce que Mère, qui tombait tout le temps par terre, est un jour allée le voir et qu’il lui a dit : « Vous avez des problèmes d’équilibre, Madame ».

J’en reviens à l’instant, et c’était une expérience un peu bizarre, parce que j’ai dû me coucher sur une table et que, ainsi allongée sur le dos, je fixais les grandes lampes rondes du plafonnier pendant qu’il appuyait sur mon ventre en disant : « Intéressant », et ça m’a fait penser à l’épisode de X-files où Scully se fait kidnapper par des extra-terrestres et se fait engrosser par eux, mais je sais pertinemment que mon obsession pour cette série a parfois tendance à affecter ma perception de la réalité.

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Ma vie de gentleman farmer

J’étais tranquille, j’étais peinard, allongée sur mon lit, les pieds en l’air, en train de commencer l’écriture d’un roman fleuve quand mon téléphone a sonné. « Anne », indiquait-il. J’ai décroché.

  • « Dis, Natha, qu’est-ce que tu es en train de faire, là ? ». « Je suis en train de rédiger mes mémoires, pourquoi ? ». « Est-ce que par hasard tu aurais une demie heure à me consacrer ? ». « Là présentement ? ». « Oui, là présentement ».

Un léger doute a effleuré mon être. Cela s’appelle la méfiance, et c’est un sentiment bien naturel pour peu que l’on ait une famille comme la mienne.

  • « Que se passe-t-il donc de si urgent ? » ai-je demandé, intriguée. « Mes moutons se sont échappés de leur enclos et se dirigent dangereusement vers les laitues du voisin. J’aurais besoin d’un coup de main pour les ramener dans leur prairie ».

Silence derrière la ligne. Silence de surprise et de stupéfaction. Non mais à quel moment ma tante a-t-elle cru que j’avais fait un post-doctorat en bergerie, je vous le demande ?

Il est vrai que j’aurais pu m’initier à ce métier l’été passé, lors de notre voyage en Islande, car nous avions croisé un mouton égaré sur le bord de la route. Mère s’était alors improvisée bergère en ramenant la pauvre créature vers les siens, usant d’un langage inconnu qu’elle a déclaré être « le mouton ».

Mais je ne suis pas certaine que « le mouton » se transmette de mère en fille, car, la seule fois où je me suis approchée de l’une de ces bestioles, j’étais enfant et mon chien avait fait si peur à l’animal qu’il s’était retourné sur le dos. Il gisait là, les quatre fers en l’air, comme une tortue sur sa carapace et, avec Caro, Odile et Martin, on essayait vainement de le remettre sur ses pattes, en proie à la panique.

Donc, je dirais, comme ça de but en blanc, que la femme qui murmure à l’oreille des moutons, ce n’est pas forcément moi.

Petit

Mais je suis ainsi faite qu’il m’est tout bonnement impossible de laisser une âme pure dans l’embarras, alors j’ai sauté dans mes baskets blanches à paillettes et je suis passée devant Mère qui était en train de biner la terre du talus et quand je lui ai expliqué pour quelle raison je filais ainsi, elle a émis un léger sarcasme et, pleine de son expérience islandaise, elle m’a dit, d’un ton assuré : « Tu veux que je vienne ? ». « Non merci, ça va aller ».

Si j’y suis allée, c’était seulement et uniquement pour avoir quelque chose à raconter sur mon blog : Cette fois c’est officiel, mes vacances sont si rasoir que j’en suis réduite à aller chasser le mouton pour avoir quelque chose à vous mettre sous la dent.

Faites-moi un truc de fou

En moins de cinq minutes, j’étais sur place. Anne était sur le pied de guerre. Elle avait déployé sur sa table de jardin foultitude d’outils saugrenus dont l’utilité m’échappait et elle scrutait la prairie d’un air mauvais. Moi qui m’attendais à courser deux dangereux échappés d’Alcatraz, il n’y avait là que deux gentils moutons en train de brouter paisiblement dans leur prairie, nous observant d’un œil torve.

« Tu as vu la cruauté dans leur regard ? » me dit-elle, s’emparant brusquement d’une pince coupante aussi grande qu’elle.

« Mais… Ils sont dans leur prairie… Ils ne se sont pas échappés du tout », ai-je tenté. « C’est parce que je viens de réussir à les faire rentrer, mais regarde : Ils ont défoncé la clôture ». Et de fait, Ginko et Biloba avaient confondu le filet de la clôture avec quelque chose qui se mange. « Il faut renforcer la clôture pour qu’ils ne s’échappent plus », m’a-t-elle dit.

De nouveau, je me suis demandée à quel moment elle avait cru que je pourrais lui être d’une quelconque utilité, mes aptitudes manuelles étant de notoriété publique.

J’ai lancé un bref regard sur la table, perturbée par les outils qu’elle avait rassemblé. Il y avait là : des pinces coupantes, des colsons, mais aussi un masque de Venise, un casque de soldat en plastique, et un grand sachet de nourriture pour chien.

  • « C’est quoi ça ? » lui ai-je demandé en pointant le sac du doigt. « Ça ? Mais ça se voit, regarde la photo : c’est un chien de berger. Je me suis dit que ça pourrait nous être utile ». « Tu veux dire qu’il y a un chien de berger enfermé dans ce sac ? ». « Oui ». J’ai ouvert le sac, qui contenait des petites croquettes. »Il est lyophilisé, alors, ton chien de berger ». »Oui, mais je n’ai pas encore eu le temps de le réhydrater ». »Ce n’est rien. Laisse tomber. On fera sans lui », ai-je dit avec l’aplomb des femmes émancipées.

« Tu sais, ai-je tenté afin de me sortir d’embarras, si tu as des problèmes avec eux, c’est à Pierre le chevrier de venir t’aider ». « Pierre le chevrier est dans un camp de nudistes en Ardèche », me répondit-elle.

Là j’ai imaginé un type en train de courir cul nu dans les montagnes, la floche à l’air, chaussé de bottines de randonnée, suivi par 36 moutons et j’ai dit : « Donne-moi ça. On devrait s’en sortir sans lui. « 

Nous nous sommes dirigées vers la clôture éventrée et avons commencé à la remettre sur pieds.

Je sais que parfois, mon imagination a tendance à me jouer des tours, ou alors c’est Mélanie qui est parvenue à corrompre mon esprit en m’obligeant à regarder Jurassic park sans relâche, mais j’ai pensé à cette scène où ils doivent réparer la clôture et l’escalader sans savoir à quel moment le courant reviendra.

Je me suis dit qu’Anne avait peut-être raison, ces bêtes avaient le regard cruel, et qu’il valait mieux les enfermer à triple tour pour éviter qu’ils ne s’échappent et ne sèment la panique dans tout Malonne-city.

Des sauveuses, voilà ce que nous étions. Ni plus ni moins. Qui risquaient de se prendre un million de volts dans le cul.

Une fois le travail accompli, nous nous sommes dirigées vers les salades du voisin pour vérifier qu’elles étaient toujours en place et là, un type est sorti de sa maison, armé d’un arc à flèches. Mais pas un joli arc en bois du genre Robin des bois, non.

Un truc de combat, futuriste, un outil fabriqué pour terrasser un Velociraptor, justement.

J’avoue que j’ai pensé que le délire allait trop loin, mais Anne avait l’air rassuré. Elle a d’ailleurs précisé : « C’est mon voisin, il tire à l’arc ». « Ah oui, je vois ça ». « Et parfois, Duchesse-le-chat se met en travers de lui et la cible ».

Et puis, il me semble que le gentil voisin a déclaré : « Si tes moutons viennent bouffer mes salades, ils finiront en méchoui ». Mais ça, qui sait, peut-être que je l’ai inventé, juste pour vous amuser…

Le syndrome du dimanche soir

Déjà, l’été a super mal commencé.

Un matin, alors que je m’apprêtais à mordre dans mon pistolet au gouda en m’éventant avec une revue « Mon jardin ma maison », ma cheffe (Appelons-la Eugénie)  m’a appelée dans son bureau. Je m’y suis rendue avec diligence, légèrement inquiète, me remémorant un âge ingrat heureusement révolu durant lequel planait cette menace : être appelé dans le bureau du Directeur.

J’ai enjambé les quelques (piles de) bouquins qui envahissent son bureau et je me suis assise en face d’elle.

« C’est à quel sujet ? » lui ai-je demandé, faussement décontractée, terminant de mâchouiller mon pistolet. « Nous t’avons trouvé un temps plein » a-t-elle annoncé sans ménagement. « Un temps plein ?! Mais… ça veut dire que je vais devoir venir travailler tous les jours ?! » « Précisément, Nathaliochka. C’est bien de cela qu’il s’agit ».

Comprenez mon désarroi : C’est une révolution copernicienne pour moi qui ai passé les 15 premières années de carrière à mi-temps, justifiant cela à grands coups de nobles idéaux tels que : J’ai besoin de temps pour mon Art, j’ai l’intention de publier mes mémoires dans la collection de la Pléiade, je vais peindre de grandes fresques qui seront exposées au MoMa. Idéaux qui n’ont pas vu le jour, si ce n’est des petits Mickey gribouillés dans des carnets de brouillon.

Tout de suite, elle a abattu ses cartes en déclarant : « Tu devras peut-être venir travailler tous les jours, oui, mais tu seras riche ».

A cet instant, je me suis vue à Saint-Tropez, en train de piloter un yacht, avec sur le nez des lunettes de soleil Gucci et j’ai dit « Ok. Même s’il y a quand-même une ombre au tableau » « Laquelle ? » a-t-elle demandé. « Je vais devoir vous supporter tous les jours ». Et là, Eugénie ne s’est pas laissée démonter car elle m’a répondu du tac au tac : « Oh, tu sais, Nathaliochka : C’est réciproque. Nous aussi on va devoir te supporter tous les jours ». (Comme quoi, parfois, dans cette bibliothèque, il faut bien reconnaître que l’ambiance est un peu « joutes verbales » sur les bords).

Après quelques jours de réflexion, je suis allée signer mon contrat, qui prend acte le premier juillet. Au moment où tout le monde file se la couler douce sur les plages d’Honolulu, quoi. J’ai trouvé cette disparité très injuste alors j’ai décrété que je ferais une semaine test (première semaine à temps complet), suivie de trois semaines de repos, histoire de me remettre de mes émotions.

Vendredi, Mère m’a un peu taclée en disant : « Est-ce que tu te rends compte que c’est le dernier vendredi de ta vie où tu peux glander ? ».

On peut dire que la pression commençait à monter.

Dimanche, j’ai commencé à ressentir des bouffées de stress, un peu comme si c’était le dernier jour des vacances avant la rentrée scolaire. Le syndrome du dimanche, on appelle ça.

J’étais déboussolée, et ce n’est rien de le dire, vous allez voir.

A midi, j’étais invitée à l’anniversaire de Sacha.

Le matin, je l’ai appelé pour qu’il me donne son adresse. Il m’a dit : « Mais enfin, Natha, tu es déjà venue plein de fois chez moi ! ». Je crois que la plupart des mortels ignore que pour moi, cela ne change strictement rien. Un peu comme si tout était toujours à refaire, comme s’il fallait repartir de zéro. Il m’a dit : « C’est à Braine-l’Alleud » « Oh, j’allais aller à Braine-le-Comte, moi ».

Pour vous dire que ce dimanche commençait mal. 

Je suis montée dans Etoile, ma voiture, et j’ai enclenché Morgan, mon GPS.

Mais je crois qu’il y a des gros problèmes de communication entre Morgan et moi car quand il me disait de rester à droite, je suis restée à droite. Or, il faut savoir que la vie n’est jamais aussi simple qu’une consigne verbalisée par un GPS. En réalité, je crois que Morgan voulait que je m’interroge plus profondément sur le sens de rester à droite sur une autoroute et j’ai compris, mais hélas trop tard, que peut-être, quand il me disait de rester à droite, en réalité, il voulait que je tourne à droite, ce qui n’est pas pareil du tout, vous en conviendrez.

Le trajet devenait si long que cela m’a mis la puce à l’oreille et j’ai commencé à m’inquiéter. Une inquiétude d’abord vague qui est devenue peu à peu plus sourde quand j’ai aperçu le panneau Pairi Daïza orné d’une tête de raton laveur.

Je m’y connais en animaux. C’est pour voir si vous suivez.

Puis j’ai vu un panneau Mons et, même si je suis une bite en géographie, cela m’a paru très étrange. Quand je suis arrivée à Dour, j’ai définitivement perdu les pédales et je suis sortie de l’autoroute en beuglant sur Morgan qui m’a annoncé cette chose horrible : « Il te reste 80 km entre ici et ta destination », ce qui est une chose tout à fait étrange puisqu’il y a une cinquantaine de kilomètres entre chez moi et chez Sacha et que je roulais maintenant depuis plus d’une heure et demie.

Bien-sûr, j’ai eu envie de m’arrêter là et de pleurer sur le bas-côté de la route.

Mais j’avais conscience que cela ne m’aiderait en rien, et qu’il fallait que je fasse demi-tour. Je suis donc repartie dans l’autre sens, bien décidée à faire de cette expérience une mise en pratique de la méthode essai-erreur et, noble comme une guerrière qui se déteste de toutes ses forces, j’ai tourné à droite chaque fois que Morgan me disait de rester à droite.

A un moment, j’ai vu un panneau indiquant Namur et j’ai eu très envie de le suivre et de rentrer chez moi et d’expliquer à Sacha que j’avais attrapé une méningite, ce qui n’était pas loin d’être vrai.

Mais j’ai tenu bon et, à force de tourner à droite, je suis arrivée à bon port.

J’avais les jambes qui flageolaient et une furieuse envie de vider d’un seul coup la bouteille de rouge que je lui amenais quand Marion est arrivée vers moi et qu’en guise de salut elle s’est exclamée : « Mais alors ! C’est à cette heure-ci que tu arrives ?! Ton réveil est tombé en panne ou quoi ?! ». Là, pour le coup, j’ai été obligée de raconter à tout le monde que je m’étais égarée du côté de Dour. Bien-sûr, il y a eu des blagues disant que le festival n’avait pas encore commencé, et un type me regardait comme si un extra-terrestre s’était matérialisé devant lui. Je voyais sortir de son crâne de longs points d’interrogation et de la stupeur à l’état pur « Comment est-ce diantre possible ?», mais je pense que ses questions sont restées sans réponse.

Une fois rentrée chez moi, je me suis effondrée de fatigue dans un petit fauteuil en osier et j’ai raconté ma mésaventure à Mère qui, malgré le fait qu’elle m’ait mise au monde, ne semblait pas comprendre comment cela était ne fût-ce qu’envisageable et, douce comme le miel, elle m’a un peu rudoyée au lieu de me réconforter dans mon immense tristesse d’être moi-même.

Mais ce n’est pas tout.

Mon syndrome du dimanche s’est encore amplifié quand, une légère boule au ventre, vérifiant mentalement que je n’avais rien oublié (cartable, perforatrice, stylo bille), je suis allée me coucher – tôt pour être en forme pour mon premier lundi de travail.

L’anxiété de cette journée de perdition, sur laquelle s’est greffée mon angoisse d’oublier quelque chose de fondamental, sur quoi s’est ajoutée une invasion de moustiques sanguinaires ont fait en sorte que j’ai eu beaucoup de difficulté à fermer l’œil.

Vers quatre heures du matin, alors que je commençais enfin à doucement voguer vers l’oubli, un bruit suspect a éveillé mon attention vacillante : quelqu’un remuait dans le buisson en face de ma fenêtre. Je dis quelqu’un parce que le bruit et les mouvements de branches étaient tels que cela ne pouvait provenir que d’une taille humaine. Cela semblait se débattre dans les feuillages. Ma première hypothèse a été qu’il s’agissait d’un membre de la famille O’Connor, une famille de chevreuils coutumiers du jardin, et qu’il était coincé dans le buisson. Il semblait se débattre dans les branches sans pouvoir s’extraire du buisson.

Je suis restée postée à ma fenêtre pendant une bonne demi-heure, entre angoisse de voir sortir un ours sanguinaire, crainte qu’un O’Connor ne soit empêtré dans un filet, et impatience liée à la curiosité de voir de quoi il s’agissait.

A un moment, j’ai pensé réveiller Mère afin que nous allions prêter main forte à notre ami O’Connor, mais quand je suis passée devant sa porte, je l’ai entendue ronfler comme une bienheureuse et j’ai pensé que si je la réveillais pour lui dire que nous allions passer le reste de la nuit à manquer recevoir des coups de sabot dans le visage, il y avait un risque que je me fasse marabouter, donc je suis retournée dans ma chambre.

Et c’est là que j’ai vu un kangourou sortir du buisson.

Oui, je sais, ce n’est pas possible. C’est exactement ce que je me suis dit en rectifiant le tir et en concluant qu’il s’agissait vraisemblablement d’un renard.

Puis le buisson a continué à bouger et j’ai vu un mouvement se faire sur le toit de la cabane de jardin. Une fouine me regardait droit dans les yeux, immobile.

J’ai pensé : « Il y a une bagarre de fouines sous ma fenêtre ». Des gangs de fouines ennemies qui se promènent nuitamment dans Wépion en agitant des grands lacets de cuir, faisant fuir les kangourous et réveillant les gentils êtres humains.

Une fois tous les animaux partis (moustiques, kangourou, fouine), j’ai enfin pu sombrer dans le sommeil et j’ai commencé à faire des cauchemars dans lesquels Bébédoux se faisait égorger par une fouine en furie.

Tu m’étonnes que le lendemain, je suis arrivée hagarde à la bibliothèque pour mon premier jour de temps plein.

Dans la vallée des chiens hurleurs

Hier, bien décidée à passer ma matinée de congé de façon calme et productive, j’ai empoigné mon texte de théâtre (je ne vous l’avais pas encore annoncé, mais je compte changer de métier et faire carrière sur les planches), afin d’aller l’étudier à l’ombre du cerisier en fleurs.

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A peine avais-je ouvert mon syllabus que le Prince de Bel-Air est arrivé à la maison afin de faire avancer le chantier piscine qui est en cours en ce moment. (Le Prince de Bel Air, c’est le surnom d’Alain, hein, ce n’est pas que Mère ait engagé Will Smith pour lui creuser une piscine. Mais comme nous connaissons nombre d’Alain, nous avons dû les surnommer).

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Yo, je vais te la creuser, ta piscine

Et la bonne idée du Prince de Bel-Air, ça a été de venir avec son nouveau chien, le petit Choco. Un petit chiot mignon et foufou, qu’il a attaché avec une longue corde au tronc de l’Arbre-Parfait afin de limiter son champ d’action.

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Immédiatement, j’ai senti venir l’oignon. Parce que je connais Petit-Frère, et je savais que l’intrusion d’un autre chien sur son territoire n’allait pas être à son goût. Car Petit-Frère, vous l’aurez deviné, est un mâle dominant. Et cette visite impromptue l’a subitement courroucé.

D’abord, j’ai cru qu’il allait donner au dénommé Choco une raison autre que la couleur de son pelage de s’appeler ainsi en l’étalant avec un couteau sur sa tartine et en n’en faisant qu’une bouchée, mais, à mon grand étonnement, j’ai pu constater qu’Happy (Aka Petit-Frère) se sentait plus d’humeur Harvey Weinstein qu’Hannibal Lecter.

Pour le dire plus prosaïquement, Happy-le-chien a violé Choco en moins de temps qu’il faut pour le dire. Choco, pas démonté pour un sou (enfin, façon de parler), s’est subitement élancé dans l’étang, traumatisant les poissons et le règlement d’ordre intérieur de Mère stipulant bien que, depuis qu’un golden retriver s’est jeté dedans, lacérant la bâche avec ses griffes et le vidant, tout chien est strictement interdit de plongeon. Mère, courant dans ses bottes en caoutchouc, s’est précipitée sur Choco et l’a tiré par la corde pour l’extraire de son étang.

Aussitôt ressorti de l’eau, Happy a continué sa domination sur Choco, qui a aussitôt replongé. J’ai crié, j’ai couru, je l’ai ressorti de l’étang.

Vu que c’était le chaos, Mère a décidé de les séparer en faisant rentrer son chien dans le couloir, mais Happy ne voulait point cesser de violer encore et encore le petit Choco qui courait frénétiquement autour de l’arbre en faisant des bonds en l’air, rendant sa corde de plus en plus courte. Quand Mère a enfin réussi a attraper Happy, elle l’a tiré par le collier et, prostrée par la peur de me faire mordre et le chaos qui régnait depuis un moment sous mes yeux, j’ai quand-même pu crier « Stop ! » : Petit Frère avait les pattes arrière ligotées par la corde et se trouvait immobilisé sur le sol. Mère a essayé de démêler les chiens, en me répétant « Mais aide-moi un peu », ce dont j’étais bien incapable.

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Arrête, vilain toutou

Quand Happy a été emmené à l’intérieur, j’ai pu me rasseoir dans mon transat et, à peine avais-je ouvert mon texte que je l’ai entendu hurler à la lune.

Lassitude extrême

Le hurlement de Happy a déclenché celui de Choco (anormalement grave pour un si petit chien), qui lui répondait à distance. Cette conversation a rapidement attisé les aboiements de Georges et Gaston, les chiens d’Alain-le-voisin (vous voyez bien qu’il y a beaucoup de Alain). Et je me suis écriée : « Ce n’est pas possible ! On est dans la vallée des chiens hurleurs ou quoi ?! ».

Au bout d’un quart d’heure, j’ai compris que rien ne calmerait les clameurs de Petit Frère qui hurlait son désarroi et glaçait mon sang de grande sœur protectrice.

J’ai donc pris mes cliques et mes claques et j’ai quitté illico presto la maison afin d’aller étudier chez Caro. Arrivée devant chez ma sœur, elle m’envoie un message pour me dire qu’elle fait une course et qu’elle en a pour une grosse demie heure. Alors, forte de ma nouvelle motivation (datant d’avant-hier), je me suis rendue à la piscine, ce qui était dans mes plans de la journée, au même titre qu’étudier mon texte.

Tom et Jerry VS la fille en maillot ...

En effet, la veille, je m’étais rendue chez Décathlon afin de me racheter la panoplie de la parfaite nageuse, mais parfois, preuve que la vie a comme qui dirait d’autres desseins que les vôtres et qu’elle vous teste pour vous contrarier, la piscine était complète. Oui, complète. Sold out, comme à un concert d’Iggy pop.

Frustrée, j’ai donc fait marche arrière et j’ai attendu ma sœur devant son appartement. Quand elle m’a ouvert, je me suis installée dans le canapé et j’ai enfin pu ouvrir mon texte.

Mais mon cerveau, trop contrarié par les récents évènements, semblait vidé de toute substance et, en lieu et place d’apprendre mes répliques, je voyais inlassablement passer des boulettes de poussière poussées par le vent, comme dans les westerns.

Caro a empoigné le texte et m’a donné la réplique pendant quelques phrases et je lui répétais inlassablement : « Là je sais que je dois dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi ».

Elle a refermé le carnet, me l’a lancé en disant : « Tu dois mieux réviser que ça ».

Ensuite, elle m’a dit que cela lui rappelait mes années d’étude, quand j’étais en blocus et que j’écoutais le chant des baleines avec Mélanie et que l’on s’endormait en ronflant, ou quand, avec Stéphanie J., on inventait des noms d’auteurs russes et qu’on allait sonner chez Sébastien pour lui dire qu’il était très important qu’il étudie à fond le chapitre sur « Le dégel de l’espoir » de Bourkouïev.

Bref, quand mes amis et moi faisions tout sauf étudier.

Puis, elle a dit : « Il est midi, je vais regarder mon jeu », et elle m’a tendu une grande assiette de carottes râpées (il paraît que c’est bon pour la mémoire). A la télé, il y avait un autiste Asperger qui connaissait par cœurs les dates liées aux rois de France. J’ai demandé à Caro, qui connaît la maladie mentale de par son métier, comment cela se faisait qu’il ait toutes ces connaissances, et elle m’a répondu : « C’est parce que quand il lit une seule fois quelque chose, il le retient à vie », et j’ai répondu : « Tu veux dire comme moi avec mon texte de théâtre ?! ».

Là, elle a levé les yeux au ciel et elle a dit : « Oui, c’est ça. Exactement comme ça ».

Je suis devenue une nana Instagram

Hier, Mère est rentrée chafouin.

Elle s’est assise dans le salon d’été, les bras ballants, le regard vide, et elle a chouiné. Elle disait qu’elle n’avait pas le moral, qu’elle avait l’impression de n’avoir pas eu une journée productive, qu’elle n’avait rien fait (ce qui est le summum de la dépravation pour Mère qui souffre d’un Haut Trouble d’Ultra-hyperactivité), et qu’elle avait envie de faire quelque chose, mais elle ne savait pas quoi, elle hésitait entre aller courir et prendre l’apéro.

Ici je laisse un instant de silence parce que vous avouerez que son échelle de valeur craint sévère. Moi, par exemple, comme tout être humain normalement constitué, je n’aurais jamais hésité entre ces deux choses antinomiques : le sport et l’apéro.

J’aurais choisi l’apéro.

Je le précise quand-même au cas où vous ne cerneriez pas super bien ma personnalité.

Mais allez savoir ce qui m’a pris, je m’entends encore dire : « Si tu vas courir, je viens avec toi ».

Ce sont des choses qui peuvent arriver. Certains criminels, par exemple, avouent avoir agi sur un coup de folie, ce moment où tout bascule et où ils ne reconnaissent pas leurs actes.

A ce moment-là, j’ai eu l’impression d’être une autre femme. Une version de moi inversée.

Au lieu de plonger la main dans un bol de cacahuètes enrobées, j’allais devenir une Instagrameuse « body positive » qui enfile ses baskets pour partir faire son footing.

Déjà la veille, Mathilde s’était beaucoup inquiétée pour moi parce que j’ai mangé une carotte crue à la place de mes chips. Ici, je franchissais un nouveau seuil : faire du sport.

On est parties. Mère a crié à Adèle : « A tout à l’heure, on part courir ». Adèle a dit : « On ? » avec angoisse. Mère lui a répondu : « Natha et moi ». Là, Adèle a sorti sa tête de sa chambre et, les yeux ronds comme des soucoupes, elle a dit : « Des extra-terrestres ont kidnappé ma grande sœur et ont pris possession de son corps », et je ne pouvais pas lui en vouloir pour cette remarque parce que je pensais à peu près pareil. Sauf que je sais que quand les extra-terrestres kidnappent des femmes, c’est pour les engrosser afin de mieux coloniser la Terre, pas pour leur faire faire du footing dans les bois.

J’oublie de préciser que je tousse depuis deux jours et que je me shoote à coups de jus de citron histoire d’enrayer la bronchite qui se profile doucement et qu’il il faisait un froid à vous pourfendre les bronches. Mais rien ne pouvait entamer ma nouvelle personnalité d’Instagrameuse, donc j’ai foulé le sol de la forêt d’un pas léger. Traduisez par  » J’ai hissé mon gros cul, traînant la patte et crachant mes poumons, l’aorte prête à rompre ».

Au début, tout allait assez bien, je dois le reconnaître. Il me restait encore quelques acquis de mon dernier entraînement, celui que j’avais fait un an auparavant avec Mélanie. D’ailleurs, Mère a déclaré : « Mais tu te débrouilles bien ! « . Je lui ai répondu, en soufflant comme une forge : « Promets-moi de ne rien dire à Mélanie ». Parce que je savais que si elle apprenait que je me suis « remise à courir », elle allait me harceler jusqu’à faire de moi la femme qui remporte l’ultra trail du Mont-Blanc.

Mère m’a dépassée. Elle courait devant moi et revenait en arrière pour me rejoindre, faisant des allers et retours comme Happy quand il renifle les fougères. Elle m’a fait signe de continuer sur mon chemin alors qu’elle bifurquait afin de faire une plus grande boucle.

Cela faisait presque une demie-heure que je courais et je voyais le point bleu de la veste de Mère s’éloigner de plus en plus de moi jusqu’à disparaître derrière les arbres quand une douleur a vrillé le haut de mon cuissot gauche. Je n’ai pas fait la médecine, mais j’ai suffisamment regardé des bribes de Grey’s anatomy à cause de Caro pour pouvoir affirmer que c’était un claquage. J’ai pensé à la phrase « Préparez le défibrilateur péruvien », qui est une sorte blague qu’on fait avec Mélanie, et j’ai continué à courir, mais en claudiquant un peu, et à chaque pied gauche qui se posait sur le sol, je pensais  » Aïe ».

C’est un claquage, ça ne fait pas de doute

Ayant été élevée dans une famille de sportifs, je connais tous les préceptes du jogging, même sans en avoir pratiqué. Je sais que le dernier tronçon (depuis le gros arbre au coin jusqu’à la voiture), on doit faire un sprint, pour terminer en beauté. Mon beau-père disait : « Pour se décrasser les jambes » et c’est vrai que les miennes étaient sacrément encrassées, tout comme mes bronches déjà affaiblies qui aspiraient l’air froid à grandes goulées. Bien entendu, j’aurais été incapable de faire ce fameux sprint final, et je tentais plus humblement de simplement rejoindre la voiture quand j’ai entendu que quelqu’un derrière moi courait à grandes enjambées. J’ai pensé au mec chelou que j’avais croisé auparavant et qui faisait des sprints avec son doberman et j’ai tenté d’accélérer le pas, me concentrant sur les « Aïe » réguliers que j’émettais. J’ai pensé à tous ces thrillers islandais dont je m’abreuve. Mon corps, dévoré par un doberman, retrouvé à cent mètres à peine de ma voiture. Mère qui arriverait trop tard pour me sauver, ou qui subirait le même sort un peu plus tard. J’ai accéléré la cadence, sachant pourtant qu’il me rattraperait et que l’issue serait inexorable.

La douleur irradiait dans ma jambe. La présence se rapprochait, jusqu’à me dépasser. C’était Mère. Elle était fraiche comme un gardon. J’ai tenté d’articuler : « Si tu n’en n’as pas assez, tu peux refaire une boucle. Je t’attends ici ». Elle m’a dit : « Oh non, ça va. Il faut que j’en garde sous le capot. » « Moi aussi » ai-je dit, pour donner le change.

Et on est rentrées à la maison. Dans la voiture je lui ai avoué : « Je me suis blessée ». Elle a dit : « Il faut faire un peu de yoga. Des salutations au soleil. Il n’y a rien de tel pour étirer les muscles ».

J’ai déroulé mon tapis de yoga, et quand j’ai commencé ma petite séance de yoga post jogging, je me suis dit que c’était officiel, j’étais devenue quelqu’un d’autre. Quelqu’un de bien. Il ne me manquait plus qu’un jus de chou kale et je passais officiellement de l’autre côté du miroir.

J’avais besoin de parler à quelqu’un. Une personne digne de confiance qui ne connaisse pas Mélanie. J’ai envoyé un petit message à Fanny. Fanny, c’est ma nouvelle copine. On ne se connait pas encore très bien, alors quand elle m’a demandé : « Tu fais quoi de beau ? » et que je lui ai répondu : « Je viens d’aller courir 40 minutes », comme si c’était une chose tout à fait normale, j’ai eu l’impression d’être un imposteur (le mot n’existe pas au féminin, ce qui tombe sous le sens). J’ai d’autant plus savouré mon effet qu’elle semblait très impressionnée. Puis, par souci d’honnêteté intellectuelle, j’ai rétabli la vérité. Quand elle m’a dit : « ça doit faire du bien, de courir » , je lui ai répondu  » Non, absolument pas, en fait. ça fait même beaucoup de mal ». Je marchais comme un canard boiteux et je toussais de plus en plus fort.

Ma jambe de bois s’appelle Smith

Le soir, alors que nous regardions une série, je me suis levée du canapé pour aller ouvrir à Petite-Beauté qui défonçait la baie vitrée pour entrer, et j’ai eu la même démarche qu’aurait eue Quasimodo un soir humide, ce qui a fait glousser Mère.

Me dirigeant douloureusement vers le canapé, je me suis rassise et, à ce moment-là, l’inspecteur de police a demandé à une vieille dame munie d’une cane de lui faire visiter l’étage et elle lui a répondu : « Je ne peux pas, j’ai la guibole qui ne suit plus » et Mère s’est exclamée : « C’est toi !!!! » et elle a ri de façon démoniaque.

Je suis allée me coucher. Trainant la patte, je me suis hissée en haut des escaliers dans une quinte de toux encore plus violente, lacérant mes poumons. J’avais l’impression d’avoir 90 ans.

Mère m’a souhaité bonne nuit. Elle a dit : « Récupère bien des forces, parce que demain, on va courir 50 minutes ».

Je suis une manuelle

Avant, c’était Jean-Chri qui faisait nos châssis et qui tendait nos toiles dessus.

Afin que je sois moins sotte et plus autonome, il avait pris la peine de me montrer comment procéder, un soir de grande animation dans la maison. J’avais pris cette photo que j’adore.

Je crois que son objectif était quelque chose du genre : « Donne un poisson à Natha et elle mangera un jour. Apprends-lui à pêcher , elle mangera toute sa vie ».

Vous qui l’avez connu, vous savez qu’il était un grand optimiste à tendance utopiste et je crois qu’il pensait sincèrement me transmettre quelques clés de débrouillardise. « C’est facile, regarde », disait-il. Et je l’observais comme deux ronds de flanc, opinant du chef et faisant semblant de m’intéresser à la chose, étant dotée d’un esprit ayant du mal à se fixer sur certains thèmes qu’il affectionnait tant et qui avaient le don de me rendre neurasthénique (les maths, les travaux manuels).

Quelle ne fût pas mon angoisse quand j’ai vu notre expo approcher à grands pas et que mes rouleaux de toile jonchaient le sol lamentablement, emportant au passage des petits nounous de dessous de lit, pris au piège de mes couches d’huile.

A vrai dire, les bras m’en tombaient de découragement.

Mère, qui ne se laisse pas démonter pour si peu, a pris le taureau par les cornes et s’est penchée sur le sujet, jusqu’à le maîtriser parfaitement.

Comme elle me connait comme si elle m’avait faite, et surtout qu’elle craignait que je n’y perde beaucoup de doigts et/ou de mains, elle m’a spontanément proposé de réaliser mes châssis.

Mais qui serais-je alors ? Quel genre de femme ? Quelqu’un qui se contente de manger le poisson qu’on lui tend au lieu d’apprendre à pêcher ?

Cela n’aurait pas été digne de moi.

Je me suis alors entendue insister pour apprendre par moi-même alors qu’honnêtement, je hais le bricolage.

Mon objectif était clair : faire semblant d’essayer sincèrement, mais énerver Mère par ma gaucherie et la laisser s’emparer de mon marteau en s’exclamant : « Oui mais Natha ! Laisse-moi faire ». Le bémol : elle se serait énervée sur moi, mais d’après mes calculs, le jeu en valait la chandelle.

C’était dimanche passé et j’ai été réveillée très tôt par mon rêve chelou de chaton raplati dans de la vinaigrette (suivez un peu, ceci est une saga), donc je suis descendue dans le salon.

Mère sciait des planches.

Je l’ai avertie du grand danger qu’elle courait en réveillant Adèle un dimanche à 7h30, mais elle était prête à vivre dangereusement, m’a t’elle dit. Et de fait, Adèle s’est levée et elle s’est lovée dans le canapé, mais sans sourciller d’un iota. On s’est demandé pourquoi elle ne nous avait pas maraboutées pour l’avoir réveillée si tôt et elle a répondu, avec le sourire du chat dans Alice au pays des merveilles : « Cela me fait trop plaisir de vous observer ».

Clairement, elle avait hâte que la situation dégénère et elle se délectait de la persécution exercée par sa mère sur sa soeur aînée, celle à qui elle doit logiquement le plus de respect. Elle disait même que cela valait bien le désagrément d’un réveil matinal.

J’avais tout le matériel nécessaire, ce qui est un bon point.

En effet, deux jours plus tôt, j’étais allée faire les quelques emplettes nécessaires chez Chlèpeur. J’avais bien pris toutes mes mesures, et j’ai donc fait un gros tas de bois sur le sol, avec tout ce que je devais emporter. Deux fois 98 cm, fois 4 côtés, fois six tableaux, je reporte huit, moins deux, plus quelques traverses, au carré,… J’étais grisée par ma maîtrise du sujet (Ah tu vois, Jean-Chri, qu’elles ont servi à quelque chose, ces milliers d’heures où tu as tenté de m’expliquer les équations à deux inconnues).

Le tas devenait de plus en plus grand, et j’ai essayé de porter toutes mes planches dans mes longs bras, mais il y en avait trop, c’était un trop grand tas, alors j’en laissais tomber, puis je me penchais pour en ramasser, ce qui en faisait tomber d’autres dans un grand fatras qui a énervé la vendeuse, qui m’a regardée d’un air condescendant et a enroulé, agacée, mes planches dans un grand tape pour que je puisse les transporter, en ajoutant : « Ce sera plus facile pour vous ».

Quand je suis arrivée au cours de yoga (troisième étage sans ascenceur) avec mon tas de bois , éborgnant au passage l’une ou l’autre petite vieille, j’avais les bras en mousse et j’ai laissé tomber mon fagot sur le sol, rougeoyante et à bout de souffle.

Je crachais mes poumons, les mains sur les genoux, quand Mère s’est écriée : « Mais c’est quoi tout ça ?!!! Pourquoi tu en as autant ? », et je lui ai expliqué mon calcul. Je voyais bien qu’elle tiquait, mais il parait qu’il est de mauvais ton de se faire du mouron avant un cours de yoga alors elle a laissé l’énergie de Vishnou s’emparer d’elle pendant une heure et quand elle est sortie, elle a a nouveau contemplé mon tas de planches inertes et elle a dit : « Tu sais qu’elles vont par deux ? ».

Là, un grand silence s’est fait et j’ai dit un « Oui » extrêmement faible, quasiment inaudible, et Mère a mis sa tête entre ses mains, comme si une fatigue morale la traversait.

J’avais tout pris en double.

J’ai marché jusqu’à la voiture, qui était loin, et la rue montait très fort, et en plus il pleuvait à verse, mais je souffrais en silence. Je sentais les muscles de mes bras chauffer puis se paralyser, mais je n’osais point demander de pause à Mère, craignant un léger courroux.

Le lendemain, j’ai retransporté le tas de planches dans le sens inverse, pour les ramener au magasin, expliquant à la vendeuse que je n’avais pas vu que les planches allaient par deux, ce à quoi elle a répondu que c’était pourtant évident et que malheureusement, ils ne peuvent rembourser les planches que si on les ramène le jour-même, pas le lendemain, ce qui est d’une logique évidente.

Alors je suis rentrée chez moi avec mes planches, commençant à avoir la nette impression qu’elles me suivaient partout, un peu comme dans la blague Carambar : « Préfèrerais-tu que 12 poussins te suivent partout même aux toilettes ou avoir une barbe en steak haché ? », sauf que pour moi on aurait remplacé les poussins par des châssis de tableaux et que, du coup, j’aurais choisi l’option d’avoir une barbe en steak haché.

Tout cela pour vous dire que j’avais le matériel nécessaire, et même plus encore.

Et du coup, dimanche, je me sentais prête à assembler des tenons et mortaises, fière de connaître un terme technique grâce à Mel-Bichon qui a suivi en son temps des cours de menuiserie.

D’abord, j’ai dû taper sur un clou pour préparer le trou dans lequel allait se visser l’attache.

Il est cousu de fil blanc que j’ai tapé sur mon doigt, qui se situait pile entre le marteau et le bois.

Adèle a souri. Elle a dit : « Ca commence tellement bien. J’aime ça ».

J’ai porté mon doigt endolori à ma bouche, puis, quand la douleur s’est un peu estompée, j’ai voulu retirer le clou, mais je l’avais trop enfoncé, il ne voulait pas sortir du châssis. Mère s’est écriée : « Oui mais Natha ! Tu ne devais pas enfoncer le clou ! On ne sait plus le retirer, maintenant ! « . On a tiré dessus comme des forcenées, et on a même dû utiliser une pince.

J’ai immédiatement pressenti que la journée allait être longue.

Adèle jubilait, engoncée dans ses scotoufles (pantoufles écossaises), une tasse de café chaud à la main.

Ensuite, j’ai emboîté les quatre bois les uns dans les autres, en tapant un peu dessus, m’écriant fièrement : « Regarde, Adèle : j’ai une paume d’acier, comme Mamy !  » (On appelle sa Mamy « Paume d’acier » car elle sait enfoncer un bouchon de cidre dans une bouteille en un seul coup de paume), mais Adèle n’était visiblement pas de cet avis car elle m’a répondu : « On dirait plutôt que tu as une paume en mousse ». Mais il est facile de dénigrer le travail des autres quand on se contente d’observer, une tasse de café à la main.

Il ne restait plus que quelques petits détails à fignoler, mais j’y étais presque.

Très vite, Mère a compris que je ne lui serais pas d’une grande aide et elle a prononcé la phrase que j’attendais tant et que j’entends souvent depuis ma naissance : « Donne-moi ça, je vais le faire ».

Et c’est de cette façon qu’elle a assemblé tous mes châssis, en plus des siens, sans un instant élever la voix ou s’énerver sur moi, ce qui pourrait friser l’exploit et ce qui a fortement ennuyé Adèle qui a baillé en disant : « Pffff, ce n’est même pas drôle. Il ne se passe rien, à votre spectacle », et elle est montée prendre sa douche, nous laissant à notre atelier « Tenons et mortaises ».

Le burnout de Sven

La dernière fois que je suis allée chez Ikea avec Adèle, une chose inhabituelle a frappé notre rétine : Le hall d’entrée était salement décoré.

Les motifs fleuris du canapé, repris également sur les murs, nous ont fait penser à un dimanche soir pluvieux chez Mère-grand, quand tu es enfant, que tu as mangé trop de tarte au riz, que le sucre te fait délirer, que tes parents tardent à venir te rechercher, que tu n’as pas fait ton devoir de maths, que le coucou de l’horloge émet un sinistre Dong et que ta Mamy te dit que si tu n’es pas sage, tu finiras par te retrouver sur les murs.

Tout cela nous éloignait dangereusement du célèbre impeccable design suédois que nous vénérons tant.

Il va sans dire que nous avons été à la fois surprises, choquées et déçues.

On s’est demandé ce qui leur était passé par la tête et là, nous avons été frappées par un éclair de génie : Il y a peut-être un stagiaire chez Ikea qui fait un burnout et qui a décidé de couler la boite insidieusement.

Il s’appellerait Sven (sans vouloir faire de stigmatisation, bien entendu).

Quand nous sommes allées à la cantine et que nous avons vu le prix de notre gâteau (1 euro), nous avons eu la confirmation de notre théorie. Si les gâteaux au chocolat ne coûtent qu’un malheureux euro, sûr que c’est Sven qui veut mettre Ikea en déficit.

Et surtout, à la cantine, ils servaient un nouveau plat : Des frites-croquettes. Oui, des croquettes accompagnées de frites, sans même un soupçon de légumes, ce qui est une hérésie pour les suédoises healthy-green-smoothies que nous sommes.

De retour à la maison, j’ai parlé de Sven à pas mal de copines qui ont dit que notre théorie se tenait.

Et puis, vendredi dernier, Adèle avait besoin de cadres pour notre expo et nous sommes reparties chez Ikea en famille (mais sans prévenir Mathilde, qui travaillait, pour ne pas lui faire de peine).

A peine installée dans la voiture, je reçois une photo sur Messenger de Fanny et Marie-France.

« Encore un coup de Sven ? »

Car le Grand Plan Cosmique de l’Existence a fait en sorte que nous allions chez Ikea le même jour.

Je leur réponds en envoyant un cliché du fauteuil qui provoque mon courroux.

Ouate de phoque

(Désolée si vous avez adopté Ektorp. Les goûts et les couleurs, il parait que ça ne se discute pas. Mais si c’est le cas, j’aimerais tout de même que l’on en parle un tantinet).

Et en effet, au restaurant, en portant mon plateau de frites-croquettes, j’entends héler mon prénom et je tombe sur elles. Marie-France m’explique qu’elle est venue jusque-là pour acheter un bureau à son fils, mais qu’hélas le bureau est en rupture de stock et que, pendant qu’elles dégustent un gâteau à un euro, son fils est en train de consciencieusement ranger sa chambre afin de recevoir ledit bureau. Fanny m’explique d’un air cruel : « Mais elle ne l’a pas prévenu que le bureau n’était pas là, pour qu’il continue son rangement ».

Et ce n’est pas tout. Dieu avait vraiment décidé que je serais connue comme un vieux sou chez Ikea, parce que je suis aussi tombée sur les soeurs David, mes nouvelles copines qui m’avaient offert un dinosaure à mon expo. (Suivez un peu, ceci est une saga).

Elles étaient un peu fébriles et elles m’ont expliqué que quand elles étaient venues hier (vivent-elles-là ?), elles avaient vu Sven se cacher en-dessous de son bureau en les apercevant.

Si j’ai bien compris, les plans de cuisine d’Isabelle changent tous les jours et, en sus, elle aimerait y intégrer un petit poulailler pour Doris et Priscilla, ses deux poules imaginaires.

Immédiatement, j’ai compris que le burnout de Sven était dû à mes deux copines, et que c’était donc de leur faute si les canapés Ektorp existent et si on grossit à cause des frites croquettes.

Mais je n’ai rien osé leur reprocher.

Car l’amitié, c’est pouvoir se taire et accepter les autres dans leur immense complexité.

Trois histoires de souris

Cette nuit, je me réveille en sursaut, les sens en alerte, le cœur battant la chamade.

martine cauchemar

Quelque chose roule sur mon plancher.

Dans une logique somme toute assez probante, je subodore que ce quelque chose doit être un petit objet de décoration qui serait tombé d’une étagère et aurait roulé jusqu’à moi, puisque le plancher de ma chambre est légèrement incliné.

Par pure curiosité intellectuelle, j’allume ma lampe de chevet et découvre, au pied de mon lit, un quignon de pain tout sec.

what the fuck

Jusqu’à preuve du contraire, je n’ai jamais installé de quignon de pain dans ma chambre en guise de décoration.

Je m’interroge un instant, bouche entrouverte et regard absent, sur la raison de la présence de cet élément nouveau dans mon environnement.

Bien qu’ayant l’esprit suffisamment ouvert pour adhérer aux théories de matérialisation d’objets, je ne trouve pas de sens philosophique à la téléportation d’un vieux bout de pain sur mon plancher, qui plus est en pleine nuit.

Fatiguée d’avoir à me triturer les méninges afin de trouver une explication au phénomène, je décide rapidement de m’en remettre à la loi cosmique qui veut que chaque événement ne trouve pas forcément son sens dans la logique humaine.

J’éteins et décide de me rendormir.

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C’est alors que j’entends un bruit de sac en plastique que l’on fouille, suivi d’un « Tic tic tic » très rapide.

Je sens les battements de mon cœur s’accélérer dans ma cage thoracique et une vague de panique me tordre le ventre. Je rallume.

Et là, je tombe nez à nez avec une souris.

La pire de mes hantises après les rats, les monstres marins et les Dinosaurus sans chocolat.

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« Salut, Nathaliochka »

Visiblement indifférente au fait que je sois en train de hurler comme une possédée, elle décide de se rendre vers ce qui semble être son morceau de pain.

N’y tenant plus, proche de l’évanouissement, je me mets à hurler en frappant dans les mains, histoire de gagner quelques secondes de répit en la faisant changer de trajectoire, méthode qui fonctionne. Elle court dans le sens inverse, accompagnée du mesquin « tic tic tic » de ses pattes, effrayée elle aussi.

Je saute de mon lit, quitte ma chambre, dévale l’escalier au triple galop, m’engouffre dans le salon, décide de terminer la nuit dans la canapé.

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Le lendemain matin, lorsque j’ouvre un œil, j’aperçois mes colocataires.

Ils se tiennent tous les trois autour de moi, vêtus de vieux pyjamas.

L’haleine fétide et le cheveu défait, ils m’interrogent.

« Que fais-tu là, Nathaliochka ? me demande Anael. « Tu dors dans le salon enroulée dans un plaid comme une pauvre âme en peine alors que tu as (faut-il te le rappeler) la plus grande chambre de la maison ».

Quand je leur ai conté ma mésaventure, Anne m’a répondu, le plus naturellement du monde : « Ben oui, c’est Pascaline, la souris. Cela fait plusieurs semaines qu’elle habite avec nous mais Caro nous a demandé de ne rien te dire. Il parait que tu aurais développé une paranoïa, si tu avais été au courant de son existence».

Je me suis alors drapée de mon plaid et ai quitté le salon la tête haute, leur disant que je n’étais pas une trouillarde.

Depuis, chaque fois que j’entre dans ma chambre, je frappe dans les mains pour intimer à Pascaline l’ordre de vider mes lieux et j’entends, à l’étage en dessous, mes colocataires glousser et se gausser de moi.

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Ce qu’il faut savoir, c’est que j’ai un passif plutôt lourd en matière de rongeurs.

Lorsque j’étais adolescente, une souris avait installé ses appartements dans le mur qui séparait ma chambre de la cuisine.

Nous l’avions surnommée Marie-Charlotte.

Vivant aux crochets de ma famille en éventrant tous nos paquets de pâtes et de céréales, elle semblait couler des jours heureux.

Je crois que c’est au cours de ces années que ma paranoïa des rongeurs s’est amplifiée.

Notre cohabitation était difficile.

Nos horaires ne correspondaient pas.

Elle vivait la nuit et moi le jour.

Son cri me glaçait les sangs.

Le bruit de ses pattes m’arrachait le système nerveux.

Chaque nuit, je cognais mon poing sur le mur pour essayer de faire taire son tapage.

Impressionnée, elle cessait alors ses allées et venues pendant plusieurs minutes, parfois même plusieurs heures. Mais inlassablement elle recommençait.

Je crois que Marie-Charlotte suivait des stages de feng-shui et qu’elle aménageait son appartement afin d’en améliorer l’énergie vitale.

Bien évidemment, ma grande hantise était qu’elle entre dans ma chambre sans y être invitée.

Mère avait tenté de me rassurer à ce sujet. « Tu vois bien qu’elle est emprisonnée dans le mur », affirmait-elle, anéantissant par cet argument toute notion de logique. (J’étais jeune et innocente, peut-être, mais je réalisais tout de même que Marie-Charlotte n’avait pas pu se matérialiser dans mon mur sans accès à l’extérieur. De plus, elle accédait facilement à la cuisine).

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Comme les paroles maternelles ne ma rassuraient guère, un concile familial se forma et nous décidâmes de passer à la solution radicale qui anéantirait mes peurs et, par la même occasion, Marie-Charlotte.

Jean-Chri fila au Brico et en ramena un piège rutilant. Je frissonnai devant ses méthodes barbares, mais ma tranquillité avait un prix.

C’est là que commença la traque.

Chaque soir, nous lui tendions une offrande placée dans un ressort métallique. Le lendemain, nous allions relever la souricière, tels des braconniers du Grand Nord et, à coup sûr, nous le retrouvions vide.

Tout notre stock de fromage y est passé.

Marie-Charlotte, habile stratège, déjouait tous nos pièges.

A croire qu’elle détenait un master en l’art et la manière de récupérer des morceaux de fromage dans des systèmes à leviers mécaniques.

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Un matin de mon adolescence, je fus réveillée de manière somme toute assez brutale.

Le « tip tip tiip » strident de Marie-Charlotte résonnait dans mes oreilles.

Mais ce n’était pas « comme d’habitude ».

C’était très proche de moi.

Trop proche.

Je sentais que le moment que j’avais tant redouté était venu : elle avait quitté ses appartements et partait à la conquête de mon territoire.

Je pensais déjà à ce que Mère dirait en apprenant la nouvelle, et cela ressemblerait à coup sûr à quelque chose comme « Avec le bordel qui règne dans ta chambre, pas étonnant que la souris vienne y faire son nid. ». Puis je fus interrompue dans mes divagations car à nouveau, elle émit son cri.

J’ouvris enfin les yeux, pestant contre celle qui rendait ma vie infernale.

Elle était là.

Elle se tenait sur moi, les pattes arrière plantées dans mon édredon, me jetant un regard plus bovin que souricier.

Vive comme l’éclair, je soulevai mes draps en hurlant et expédiai Marie-Charlotte au plafond.

Je sortis de ma chambre tel un diable hors de sa boite et alertai Mère, qui lisait tranquillement dans le canapé.

Alertée par mon vacarme, Caro nous rejoignit.

Mère, d’un air las, me dit « Oui mais Natha !, ce n’est qu’une petite souris de rien du tout. Je vais aller te la neutraliser, moi. »

Elle enfila ses pantoufles, se saisit d’un balai et se rendit dans ma chambre, escortée par ses filles.

Caro me jetait un regard affligé qui semblait dire « Quelle lopette, ma sœur. Quelle petite nature »

Nous entrâmes dans ma chambre. Marie-Charlotte se tenait au milieu.

Mère frappa le sol d’un coup de balai.

Aujourd’hui encore, j’ignore qu’elle était sa stratégie – peut-être faire reculer l’animal jusqu’à la porte de sortie – mais toujours est-il qu’elle échoua lamentablement. Le coup de balai fit en effet détaler Marie-Charlotte, mais dans notre direction.

Nous hurlâmes toutes trois et, d’un seul élan, bondîmes sur mon lit.

C’est à ce moment précis que Jean-Chri entra dans ma chambre, probablement alerté par notre ramdam.

Il nous trouva juchées sur le lit, les unes serrées aux autres, solidaires, brandissant un balai bien inutile, jetant des regards angoissés vers la souris qui nous regardait passivement en remuant les moustaches.

Sans se départir de son flegme légendaire, il attrapa une boite en carton, invita Marie-Charlotte à s’y rendre, ce qu’elle fit immédiatement, un peu comme si elle avait affaire à « l’homme qui murmurait à l’oreille des souris » en personne.

Puis, princier, il nous dit « Vous pouvez descendre du lit, maintenant ».

« Enfin, si c’est la souris qui vous faisait peur »

C’est l’amour à la plage (d’Amée)

Il faisait tellement chaud. 

Une canicule de Dieu le père.

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Happy-le-chien ressemblait plus à une carpette qu’à un chien. C’est bien simple : il semblait vouloir fusionner avec le carrelage du hall afin que celui-ci lui prodigue un soupçon de fraicheur.

J’ai bu huit verres d’eau d’affilée.

Adèle s’éventait.

Mathilde agonisait dans le canapé.

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On s’est dit : « Et si nous allions jusqu’à la Meuse pour nous baigner avec Toutoute ? » (Toutoute, c’est un des surnoms de Happy-le-chien).

C’était semble-t-il une riche idée, productive et rafraichissante, car nous avons été éduquées à être créatives, à ne pas nous ennuyer, en accord avec Dame Nature.

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On s’est donc rendues à la plage.

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Dit comme ça, je reconnais que ça envoie du rêve.

Mais la plage, à Namur-city, entendons-nous bien, se résume en une prairie jaunâtre calcinée par le soleil et maculée de fientes d’oies et de mégots de cigarette.

Pas grave.

Ce que nous voulions, c’était nous rafraîchir.

Point barre.

Mathilde a tenu à emporter Caroline Receveur.

Caroline Receveur, c’est notre bouée flamand rose.

Notre bouée étant hautement instagrammable, nous lui avons donné le nom d’une influenceuse connue portant par ailleurs le même prénom que notre sœur, ce qui a amené déjà pas mal de phrases miraculeuses quand nous avions lancé le défi de tenir debout sur Caroline.

  • Vas-y Minou, monte sur Caroline.
  • J’espère qu’il va tenir longtemps.
  • Attention à ne pas déchirer Caroline.

On a donc emmené Toutoute et Caroline Receveur dans la voiture.

Mais Caroline prenait toute la place, donc Mathilde s’est retrouvée écrasée en dessous.

Elle tentait de nous donner des indications à propos du chemin à suivre pour arriver à la plage, mais, de un : elle ne voyait pas la route et de deux : nous n’entendions pas ce qu’elle baragouinait écrasée sous l’immense bouée.

Nous sommes quand-même arrivées à bon port.

Les badauds nous regardaient un peu étrangement, certainement à cause de tout notre armada, mais nous n’en n’avions cure.

Adèle a retiré ses chaussures et ses vêtements et elle s’est approchée du bord.

Elle a mis un pied dans l’eau pour prendre un peu la température et là, c’est le drame.

Son pied a glissé et elle est tombée la tête la première dans l’eau, tout en prenant soin de boire la tasse.

Puis sa tête est ressortie et elle a déclaré : « Eh bien voilà : je suis dans l’eau ».

Le soir, on est tombées par hasard sur cette vidéo qui nous a fait bien marrer.

Et puis, hier, Sébastien est venu manger à la maison.

La première chose qu’il nous ai dite, c’est : « Vous avez vu aux infos ? La Meuse est complètement intoxiquée à cause de la chaleur. Elle contient 75% de bactéries, c’est super dangereux. Personne ne peut s’y baigner, c’est strictement interdit. Il y a même un enfant qui est entre la vie et la mort parce qu’il a bu la tasse. »

Là, on est devenues un peu blêmes, et Adèle s’est écriée : « Mais…mais… Je vais mourir ! »

Pour la rassurer, on lui a dit que non, que, comme lui aurait dit son père « ça fera ton immunité ».

Et puis, j’ai ajouté : « De toutes façons, si tu te sens mal, je t’emmène aux urgences ».

Ce qui nous a bien fait rire car une légende urbaine raconte qu’Adèle y a une carte de fidélité (tout ça parce qu’un jour elle a refermé le coffre de sa voiture sur son doigt).

Vous voyez, nous, on est trop yolo, on boit l’eau de la Meuse quasiment à la paille. Même pas peur.