Dans la vallée des chiens hurleurs

Hier, bien décidée à passer ma matinée de congé de façon calme et productive, j’ai empoigné mon texte de théâtre (je ne vous l’avais pas encore annoncé, mais je compte changer de métier et faire carrière sur les planches), afin d’aller l’étudier à l’ombre du cerisier en fleurs.

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A peine avais-je ouvert mon syllabus que le Prince de Bel-Air est arrivé à la maison afin de faire avancer le chantier piscine qui est en cours en ce moment. (Le Prince de Bel Air, c’est le surnom d’Alain, hein, ce n’est pas que Mère ait engagé Will Smith pour lui creuser une piscine. Mais comme nous connaissons nombre d’Alain, nous avons dû les surnommer).

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Yo, je vais te la creuser, ta piscine

Et la bonne idée du Prince de Bel-Air, ça a été de venir avec son nouveau chien, le petit Choco. Un petit chiot mignon et foufou, qu’il a attaché avec une longue corde au tronc de l’Arbre-Parfait afin de limiter son champ d’action.

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Immédiatement, j’ai senti venir l’oignon. Parce que je connais Petit-Frère, et je savais que l’intrusion d’un autre chien sur son territoire n’allait pas être à son goût. Car Petit-Frère, vous l’aurez deviné, est un mâle dominant. Et cette visite impromptue l’a subitement courroucé.

D’abord, j’ai cru qu’il allait donner au dénommé Choco une raison autre que la couleur de son pelage de s’appeler ainsi en l’étalant avec un couteau sur sa tartine et en n’en faisant qu’une bouchée, mais, à mon grand étonnement, j’ai pu constater qu’Happy (Aka Petit-Frère) se sentait plus d’humeur Harvey Weinstein qu’Hannibal Lecter.

Pour le dire plus prosaïquement, Happy-le-chien a violé Choco en moins de temps qu’il faut pour le dire. Choco, pas démonté pour un sou (enfin, façon de parler), s’est subitement élancé dans l’étang, traumatisant les poissons et le règlement d’ordre intérieur de Mère stipulant bien que, depuis qu’un golden retriver s’est jeté dedans, lacérant la bâche avec ses griffes et le vidant, tout chien est strictement interdit de plongeon. Mère, courant dans ses bottes en caoutchouc, s’est précipitée sur Choco et l’a tiré par la corde pour l’extraire de son étang.

Aussitôt ressorti de l’eau, Happy a continué sa domination sur Choco, qui a aussitôt replongé. J’ai crié, j’ai couru, je l’ai ressorti de l’étang.

Vu que c’était le chaos, Mère a décidé de les séparer en faisant rentrer son chien dans le couloir, mais Happy ne voulait point cesser de violer encore et encore le petit Choco qui courait frénétiquement autour de l’arbre en faisant des bonds en l’air, rendant sa corde de plus en plus courte. Quand Mère a enfin réussi a attraper Happy, elle l’a tiré par le collier et, prostrée par la peur de me faire mordre et le chaos qui régnait depuis un moment sous mes yeux, j’ai quand-même pu crier « Stop ! » : Petit Frère avait les pattes arrière ligotées par la corde et se trouvait immobilisé sur le sol. Mère a essayé de démêler les chiens, en me répétant « Mais aide-moi un peu », ce dont j’étais bien incapable.

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Arrête, vilain toutou

Quand Happy a été emmené à l’intérieur, j’ai pu me rasseoir dans mon transat et, à peine avais-je ouvert mon texte que je l’ai entendu hurler à la lune.

Lassitude extrême

Le hurlement de Happy a déclenché celui de Choco (anormalement grave pour un si petit chien), qui lui répondait à distance. Cette conversation a rapidement attisé les aboiements de Georges et Gaston, les chiens d’Alain-le-voisin (vous voyez bien qu’il y a beaucoup de Alain). Et je me suis écriée : « Ce n’est pas possible ! On est dans la vallée des chiens hurleurs ou quoi ?! ».

Au bout d’un quart d’heure, j’ai compris que rien ne calmerait les clameurs de Petit Frère qui hurlait son désarroi et glaçait mon sang de grande sœur protectrice.

J’ai donc pris mes cliques et mes claques et j’ai quitté illico presto la maison afin d’aller étudier chez Caro. Arrivée devant chez ma sœur, elle m’envoie un message pour me dire qu’elle fait une course et qu’elle en a pour une grosse demie heure. Alors, forte de ma nouvelle motivation (datant d’avant-hier), je me suis rendue à la piscine, ce qui était dans mes plans de la journée, au même titre qu’étudier mon texte.

Tom et Jerry VS la fille en maillot ...

En effet, la veille, je m’étais rendue chez Décathlon afin de me racheter la panoplie de la parfaite nageuse, mais parfois, preuve que la vie a comme qui dirait d’autres desseins que les vôtres et qu’elle vous teste pour vous contrarier, la piscine était complète. Oui, complète. Sold out, comme à un concert d’Iggy pop.

Frustrée, j’ai donc fait marche arrière et j’ai attendu ma sœur devant son appartement. Quand elle m’a ouvert, je me suis installée dans le canapé et j’ai enfin pu ouvrir mon texte.

Mais mon cerveau, trop contrarié par les récents évènements, semblait vidé de toute substance et, en lieu et place d’apprendre mes répliques, je voyais inlassablement passer des boulettes de poussière poussées par le vent, comme dans les westerns.

Caro a empoigné le texte et m’a donné la réplique pendant quelques phrases et je lui répétais inlassablement : « Là je sais que je dois dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi ».

Elle a refermé le carnet, me l’a lancé en disant : « Tu dois mieux réviser que ça ».

Ensuite, elle m’a dit que cela lui rappelait mes années d’étude, quand j’étais en blocus et que j’écoutais le chant des baleines avec Mélanie et que l’on s’endormait en ronflant, ou quand, avec Stéphanie J., on inventait des noms d’auteurs russes et qu’on allait sonner chez Sébastien pour lui dire qu’il était très important qu’il étudie à fond le chapitre sur « Le dégel de l’espoir » de Bourkouïev.

Bref, quand mes amis et moi faisions tout sauf étudier.

Puis, elle a dit : « Il est midi, je vais regarder mon jeu », et elle m’a tendu une grande assiette de carottes râpées (il paraît que c’est bon pour la mémoire). A la télé, il y avait un autiste Asperger qui connaissait par cœurs les dates liées aux rois de France. J’ai demandé à Caro, qui connaît la maladie mentale de par son métier, comment cela se faisait qu’il ait toutes ces connaissances, et elle m’a répondu : « C’est parce que quand il lit une seule fois quelque chose, il le retient à vie », et j’ai répondu : « Tu veux dire comme moi avec mon texte de théâtre ?! ».

Là, elle a levé les yeux au ciel et elle a dit : « Oui, c’est ça. Exactement comme ça ».

Il parait que les petits chats sont très mignons

Un jour que nous faisions du camping et qu’il régnait un silence tout à fait inhabituel pour cette famille, Mère, inconfortablement installée sur sa chaise pliante, s’est exclamée : « Il parait que les petits chats sont très mignons ».

Cette phrase, sortie de nulle part, nous a quelque peu inquiétés sur sa santé mentale car elle venait du néant et nous ignorions alors à quoi elle pouvait bien faire référence.

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« C’est celaaaa, oui »

Par après, nous avons compris que quelqu’un donnait des chatons et que Mère était en train de se laisser tenter.

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« Mignonitude extrême »

Cette phrase est donc devenue une arme pouvant servir à toutes sortes de railleries, un mantra incontournable que l’on aime ressortir dans les occasions les plus éloignées possibles du sujet.

(Par exemple : « Les filles, vous voulez bien débarrasser la table ? » « Il parait que les petits chats sont très mignons »).

chaton« Tu peux toujours siffler et battre la caisse »

C’est suite à cet épisode que nous avions recueilli Pilou et Grisou, les chats des petites.

Cela remonte à bien longtemps et nous en avions presque oublié la joie d’avoir des chatons à la maison.

Et puis, l’autre jour, Stanislas a apporté ses quadruplés à Adèle. Elle les a emmenés un par un par la peau du cou et les a déposés dans sa chambre, sur son tapis.

Bien entendu, Adèle était en émoi. Elle y voyait là un immense privilège et un plaisir non moins immense. Voir crapahuter ces petites boules de poils au pied de son lit : quel bonheur incommensurable !

Comme c’est dans sa nature, elle nous snobait un peu : « Eh, les sœurs, vous savez, les chatons dorment dans ma chambre ».

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Seulement voilà.

Le lendemain matin, elle s’est levée avec le cheveu en bataille et elle a déclaré : « J’avais carrément idéalisé le fait de dormir avec des chatons. Parce qu’en réalité ils ont piaillé tout le temps. Et en plus, ils ont pissé à mort sur mes rideaux et mon tapis, ces petits bâtards« .

Comme quoi, ils ont beaux être mignons, ces petits chats sont des gros cons.

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Bon, je dois bien admettre qu’ils sont mimis, ces petits pisseux.

Et comme il y a au moins 18 personnes qui veulent prendre un de nos chatons, on a décidé de se lancer dans un commerce en faisant engrosser Stanislas pour ensuite revendre ses bébés. Avouez qu’on a de la suite dans les idées.

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La naissance des chatons

Ma sœur Mathilde a un chat. Un joli chaton nommé Stanislas et surnommé plus modestement « Petite beauté ».

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Je crois que Stanislas souffre d’un trouble de la personnalité car c’est APRES l’avoir nommé(e) de la sorte que Mathilde s’est aperçue qu’en fait, Stanislas était une femelle.

george sand« Ben quoi ? Je m’appelais bien George Sand »

Stanislas a vécu alternativement en appartement et en maison-avec-jardin. Mais dans l’appartement, elle s’échappait par la fenêtre et rentrait chez la voisine de ma sœur qui lui hurlait dessus comme si cette satanée bête sortait tout droit des enfers.

Comme la voisine en question a accroché une petite poupée vaudou sur sa porte d’entrée en guise de non-bienvenue (sur laquelle il est écrit « mort ») , Mathilde n’a pas osé tenter le Diable. Avant de retrouver la tête de son chat dans un carton un soir en rentrant du boulot, elle a déposé Stanislas chez Mère.

Mère qui, rappelons-le, a déjà une véritable ménagerie à domicile avec Happy-le-chien et les deux chats : Grisou et Akatek-au-taquet.

Portant bien son nom, il n’a pas fallu à Petite beauté cinq minutes avant de se retrouver la principale attraction des matous du quartier.

Et ce qui devait arriver arriva.

Petite beauté allait devenir mère.

Au fur et à mesure des semaines, le ventre du chat s’arrondissait.

Avec mes sœurs, on a fait des paris sur le nombre de chatons que Stany allait avoir. Il y avait la team « trois » et la team « quatre ».

Et puis, en ce 24 août, Stanislas a réveillé maman à 5h30 du matin pour lui signifier qu’elle perdait les eaux et qu’elle ne comptait pas accoucher seule dans son coin mais bien en sa présence. Si maman bougeait ne fût-ce que d’un iota, Stanislas la ramenait à elle à force de miaulements stridents, sa spécialité.

Je me suis toujours demandé comment un chat aussi minuscule que Petite beauté parvenait à mettre les humains à son service (en particulier quand je dors dans l’atelier de maman et qu’elle me réveille à 7h du matin, les pattes accrochées en ventouse sur le velux et qu’elle miaule jusqu’à ce que je lui ouvre la fenêtre pour qu’elle puisse s’installer sur mon cou et s’endormir en m’étouffant à sa guise), mais c’est un fait avéré : elle y parvient toujours.

Mère est donc restée à son chevet des heures durant, rassurant le petit chat qui mettait bas.

Quand je suis arrivée à Wépion ce soir là, maman a pointé le doigt vers une petite caisse et m’a dit : « Regarde Natha, les chatons sont nés le même jour que toi ».

Qu’une petite émotion m’ait étreinte à la vue de la naissance de chatons pourrait vous sembler surprenant de ma part (vous connaissez ma passion sans bornes pour ces créatures) mais c’était beau et étrange, ces petites vies qui sont arrivées chez nous, le jour de mon anniversaire, quelques semaines après le décès de mon beau-père. Même si ce ne sont que des chatons, oui, c’est la vie qui prend forme dans un moment si triste.

Je me suis accroupie vers les petites crevettes aveugles et je les ai comptées. C’est la « team quatre » qui avait gagné (Adèle-Caro).

Puis je leur ai déclaré : « C’est trop cool, on pourra fêter nos anniversaires ensemble », et j’ai un peu souri.

Le psychopathe au chihuahua

Un jour, un homme s’assied à côté de moi à l’arrêt de bus.

La cinquantaine, les cheveux grisonnants coiffés à la brosse, les traits tirés, une chaîne imitation or autour du cou, des vieux tatouages délavés sur les poings et les doigts.

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Mes bichons m’ont souvent surnommée « BDC« , parce que j’ai toujours « Beaucoup De Chance » dans la vie.

Et c’est vrai.

Parce que l’homme, non content d’entamer la conversation avec moi à l’arrêt de bus, s’installe à mes côtés afin de me livrer quelques éléments de sa palpitante existence.

En quelques minutes, je sais déjà :

– Qu’il habite seul dans une grande maison avec son dalmatien et son chihuahua.

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– Qu’il a un seul ami sur cette vaste Terre, que cet ami est facteur et que cet ami facteur a essayé de tuer sa femme quand il a appris qu’elle le trompait.

– Que Mister Chihuahua, lorsqu’il a appris cela, a tenté d’arrondir les angles et a expliqué à son ami facteur que s’il tuait sa femme, il ne serait pas plus avancé. (Ce qui me fait dire que l’homme qui était à mes côtés dans ce bus était à la fois pacifiste et empli de bon sens).

– Qu’il a perdu son travail il y a quelques années, qu’il se sent seul à Namur-city et qu’il ne connaît pas de chouettes endroits où sortir et faire des rencontres féminines.

Et bien entendu, c’est à ce stade de la conversation que le bât a commencé à blesser, mais je crois que je ne me rendais pas encore bien compte de l’étendue des dégâts que cela allait engendrer. Je n’avais pas de recul, comprenez-vous. Et je voyais la gare se rapprocher salutairement de nous.

Je suis descendue en saluant Mister Chihuahua avec toute la politesse que m’ont transmise mes parents.

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« Mais laissez-moi un peu tranquille »

Quelques jours plus tard, on frappe à ma baie vitrée.

Je descends de mon atelier et tombe nez à nez avec… Mister Chihuahua en personne.

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« Salut, Beauté »

En moi résonne un cri de panique. Des points d’interrogation sortent par mes oreilles.

Je n’ai jamais donné mon adresse à cet homme. Ni mon nom, d’ailleurs.

Ce qui sous-entend qu’il a probablement quadrillé le quartier à ma recherche.

C’est un peu, admettez-le, un scénario digne d’un film d’horreur. Mis à part ce petit chihuahua, peut-être. Qui sautille au bout de sa laisse, très content de sa promenade.

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J’ouvre la porte. Que faire d’autre ? Il s’agit d’une baie vitrée qui révèle l’entièreté de la maison.

-« Que faites-vous ici ?! » demande-je à Mister Chihuahua.

– « On est venus te dire un p’tit bonjour » me répond-il, visiblement ravi.

Et là il fait un pas, entre chez moi et s’affale sur le canapé en demandant à Câline d’arrêter de sauter en l’air comme ça.

En moi parle la pédagogue. J’explique à l’homme que je suis une femme seule et que ça peut éventuellement foutre les boules de savoir qu’un inconnu a sillonné le quartier à ma recherche et s’invite chez moi. Et ce n’est pas un chihuahua qui rendra l’affaire moins sordide, bien au contraire.

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Je lui demande de ne plus jamais mettre les pieds chez moi.

L’homme, visiblement déçu, regarde tristement ses pieds et déclare : « C’est fort dommage, parce que j’avais envie de te présenter mon dalmatien qui est resté à la maison. »

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Non mais, parfois, je me demande s’il n’y a pas qu’à moi qu’il arrive des choses pareilles…

 

Les abysses pour les nuls

Je me promenais avec Mère et tante Olympe le long d’une vaste plage andalouse.

Le vent était tiède, les mouettes coassaient (c’est quoi le putain de cri d’une mouette ?) et nous nous tenions voûtées afin de rechercher sur le sable les petits trésors que la mer nous offrait : de jolis coquillages nacrés, des morceaux multicolores de verre poli par les vagues, un squelette d’oursin, une étoile de mer rouge vif.

Je me posais un tas de questions métaphysiques sur cette impulsion qui nous pousse à ramasser et à enfourner en poche ces petits ravissements quand Mère nous interpella. « Eh les filles, venez voir ! ».

Sur le sable gisait une espèce de grosse merde noirâtre.

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Connaisseuse, je déclarai : « C’est un étron de bobtail ».

Ma mère me lança un regard joueur et, avec un petit sourire en coin, elle titilla la crotte avec un bâton. Elle bougea. Faiblement, mais elle bougea, nous arrachant à toutes trois un cri de dégoût. « Qu’est-ce que c’est que cette chose ?! » verbalisa tante Olympe.

« Visiblement, c’est un étron des mers » lui répondis-je.

Nous avons passé un petit temps penchées au-dessus de notre découverte, mais pas trop quand-même, parce que ça nous retournait un peu l’estomac de savoir que pareil spécimen pouvait se baigner impunément dans les mers du Sud alors même que nous en ignorions l’existence.

J’ai tenté de relativiser en déclarant que c’était bien là un comportement typiquement humain, de se sentir dégoûtés dès qu’un être vivant ne nous ressemblait pas. J’ai même ajouté : « Si ça tombe, ce gros excrément nous observe et il se dit que nous sommes répugnantes ».

« Je me contrefiche de ce que cet étron des mers du Sud pense de moi », me répondit tante Olympe. « Rentrons à l’appartement. On va se renseigner sur l’internet (elle prononce  » Linternète ») afin d’en apprendre un peu plus sur lui. J’ai besoin de savoir. Sinon je vais faire des cauchemars. Des cauchemars peuplés de merdes des mers ».

Comme il est bien connu que la connaissance fait reculer l’ignorance et la peur engendrée par elle, nous nous sommes installées devant l’ordinateur. 

Rapidement, un problème prit forme : comment trouver des informations sur quelque chose que nous ne connaissons pas ?  

En tant que documentaliste, et donc professionnelle de l’information, je proposai quelques clés de recherche : étron des mers, crotte marine, animal aquatique (nocturne) andalou, excrément maritime espagnol.

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« Le Wakete est un animal aquatique nocturne »

Après quelques recherches infructueuses autour du thème de la limace des mers, nous apprîmes enfin que nous avions affaire à un « pepino de mar », autrement dit un concombre des mers.

Étions-nous sauvées du dégoût pour autant ? No lo sé. Car au cours de nos recherches, nous apprîmes également que, lorsqu’il se sent menacé, le concombre des mers peut éjecter ses intestins via son anus pour ensuite les régénérer.

Je n’appuierai donc pas la thèse du Siècle des Lumières qui soutenait que la connaissance fait reculer le dégoût et la peur.

Le lendemain, alors que nous passions voir si la mer avait repris Pepino ou si elle l’avait laissé se dessécher seul sur le sable (les yeux dans l’eau), nous avons pu remarquer que, visiblement, le fait que Mère l’ait titillé avec un bâton avait été considéré par lui comme une menace puisqu’il avait lancé l’opération : « je vous balance mes intestins à la tronche (via mon anus, cela va sans dire) ». Et nous avons également constaté que Pepino, si monochrome à l’extérieur, possédait par ailleurs des entrailles chatoyantes.

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Sur ce, me voilà ravie de vous avoir inculqué quelques éléments de biologie appliquée.

N’oublions pas non plus que le pepino de mar se mange.

Oui oui, sans déconner.

Sorry chéri, c’est tout ce que j’ai ramené de la pêche

Bref, j’ai chanté

Hier soir, nous allions manger chez Violette Doublevé.

Violette Doublevé est cantatrice.

Une vraie.

Une chanteuse lyrique qui a de la classe et du coffre, une Callas en herbe (désolée, mais c’est à peu près l’unique référence que je possède en la matière) qui a le don de nous scotcher, parce que quand elle demande « Passe-moi le sel », il se peut qu’elle le fasse avec sa voix de sprano-alto-super-baryton, et c’est toujours du plus grand effet.

castafioreJe suis jalouse de Violette Doublevé.

Parce que j’aurais aimé être chanteuse.

J’aurais peut-être plus percé sur la scène rock-underground-alternative qu’à l’opéra, mais j’aurais adoré savoir chanter. Je serais devenue une Catherine Ringer de choc, une Patti Smith d’enfer, une Bjork du tonnerre de Dieu.

J’aurais soulevé les foules et déchaîné les passions. Ma voix aurait bercé des milliards d’êtres humains sur Terre et il y aurait un tas de posters à mon effigie.

« This is love, this is love that I’m feeling »

Avant de partir chez Violette Doublevé, j’ai décidé d’entonner un petit air d’opéra dans les wc de Père.

Le chat Confetti était là, installé à côté de moi, le regard intrigué.

« Qu’est-ce qu’elle me fiche ? »

J’ai chanté.

Aussitôt, j’ai vu les oreilles de Confetti s’aplatir.

Il a fait le gros dos.

Ses poils se sont hérissés, et, sans que j’aie eu le temps d’entamer mon refrain, il s’est jeté sur moi.

Il s’est emparé de ma main droite et y a planté ses dents.

Tout en me mordant, il me griffait de ses deux pattes, visiblement effrayé par mes vocalises.

C’était sa façon de me demander de stopper mon chant qui, apparemment, lui avait mis les nerfs à rude épreuve.

Et après, on viendra dire que les chats sont mélomanes.

Faudrait pas pousser Bobonne dans les orties.

Celui-là doit avoir du mou pour chat dans les oreilles, en tout cas.

Cujo, chien de l’enfer et du chaos

Caro faisait sa vaisselle.

Je la regardais plonger ses casseroles dans l’eau mousseuse quand elle me dit : « Il y a un problème, quand-même, avec cet appartement. C’est qu’il y a un vilain chien qui habite en dessous de ma fenêtre et qui passe son temps à aboyer. »

A cet instant, comme pour prouver ses propos, et avec une synchronicité qui étonnerait Dieu lui-même, l’Animal se mit à hurler à la lune.

A peu près comme ceci : « Awouwou awouwou Awouwou « , en trois temps.

Ce funeste cri m’évoqua plutôt un loup qui rôderait dans la forêt qui borde notre nouveau domicile.

« C’est impossible, voyons », me dit-elle. « Les loups n’existent pas sous nos latitudes. Regarde plutôt ici en bas ». Et elle ouvrit la fenêtre.

Je me penchai.

En contrebas, un énorme molosse me fixait du regard avec des yeux en sabre laser.

Quand il vit ma tête dépasser, il aboya de plus belle, et toujours en trois temps : « Awouwou awouwou Awouwou ».

En ouvrant la fenêtre, j’avais créé, sans le vouloir, un bruit qui le contrariait et il exprimait avec une certaine agressivité son mécontentement.

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Il était purement effrayant.

Le long de ses babines retroussées coulait un long filet de bave.

Son haleine pestilentielle remonta jusqu’à mes narines.

Je crus apercevoir dans son pelage le sang séché des petits enfants qu’il avait engloutis pour son déjeuner.

« C’est Cujo » dis-je, même sans avoir lu le bouquin ou vu le film.

C’est ce qu’il m’évoqua comme cela, à brûle-pourpoint. « Cujo. Le chien de l’enfer et du chaos »

Effrayée, je refermai vivement la fenêtre afin de retrouver l’ordre réconfortant de l’appartement de ma sœur.

Je haletais.

« Ah tu vois, dit-elle, que c’est un chien »

« Il est l’incarnation de l’angoisse », lui répondis-je, en me servant un whisky sans glace que j’avalai d’un seul trait, cul sec.

« Awouwou awouwou Awouwou » entendit-on encore plusieurs heures durant, en fond sonore.

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Plusieurs nuits durant, Cujo a hurlé à la mort.

Un peu à bout, j’ai envoyé un message à Caro : « Mode « boulettes de poison » enclenché ? ».

Puis, reconnaissant que je suis un être que le manque de sommeil peut pousser dans ses retranchements, je me suis radoucie.

J’ai pensé que lui enlever la vie pouvait paraître disproportionné et, surtout, m’attirer des ennuis.

Alors j’ai décidé de lui parler.

La fenêtre était ouverte et il souffrait de la chaleur, allongé dans sa cour trois étages plus bas.

Je l’ai interpellé. Avec une voix douce mais néanmoins ferme : « Cujo, chien de l’enfer et du chaos ».

Il a relevé la tête vers moi, tout comme ses voisins de gauche qui étaient installés sur leur terrasse et me regardaient avec un air interloqué.

« Je vais te demander de bien vouloir fermer ta putain de sale gueule de chien satanique ».

J’ai dit cela avec énormément de douceur (peut-être même avec un soupçon de mièvrerie) car on m’a enseigné que les êtres violents traitent la violence avec indifférence alors que, non habitués à la douceur, celle-ci les déstabilise sensiblement. J’ai même ajouté un « S’il-te-plait, mon bon toutou ».

Mon ton doucereux a eu l’air de lui plaire car je l’ai vu acquiescer et il s’est immédiatement recouché, signe qu’il m’obéissait au doigt et à l’œil.

C’est que mon bac + 3 en psychologie canine n’a pas été vain, voyez-vous.

« Là, pour le coup, je suis plutôt devenu Beethoven »

Les voisins semblaient eux aussi satisfaits car ils m’ont envoyé des pouces en l’air signifiant vraisemblablement quelque chose comme « Bravo pour votre intervention, personne n’avait jusqu’ici pensé à lui parler gentiment, dans un dialogue constructif et pacifiste comme vous venez de le faire, et le voisinage vous dit d’ores et déjà un tout grand merci ».

La nuit suivante, il s’est tu.

Mais je n’ai pas vraiment pu savourer ma victoire, car d’autres chiens ont pris le relais, plus loin.

Plusieurs chiens.

Je crois que je vis dans le vallée des chiens hurleurs.

Je sens que je vais devoir aller leur parler.

Group of Maltese dogs, yawning, sitting in a row, isolated on white

« On va te mettre la misère, ma fille »

Yves Lecoq

Que le chat fasse « Miaou » et que le chien fasse « Wouf wouf », je veux encore bien l’admettre. De tous temps, l’être humain a été tenté de retranscrire le cri des animaux qui l’entourent afin de pouvoir rendre au mieux des sons qui lui sont étrangers. Besoin permanent de synthétiser.

Dans le même genre d’idée, le poisson qui fait « Bloup bloup » me parait déjà plus difficilement acceptable.

Mais ce qui dépasse mon entendement, c’est que l’inconscient collectif essaye de faire gober aux enfants que le coq, noble gallinacée, roi de la basse-cour, pousse un magistral « Cocorico » aux lueurs du jour. « Cocorico ». Mais pourquoi donc ? C’est d’une absurdité sans nom, et le croire serait d’une naïveté affligeante.

En tout cas, Yves Lecoq, qui vit dans le jardin d’à côté, est à mille lieues d’entonner ce genre de chant. S’il était véridique, ce « Cocorico » sonnerait délicieusement à mes oreilles (reconnaissez que ça a de la gueule, du rythme, de la prestance, de l’originalité). Mais il n’en n’est rien. Son chant à lui ressemble plus au bruit d’une scie à métaux. Ou d’un castrat qu’on étrangle.

Il faut savoir qu’en plus de posséder une voix éraillée, Yves Lecoq est noctambule. Les lueurs de l’aube, il s’en tamponne sévère. La touche romantique de ciel rose qui s’élève par-dessus son tas de fumier, il s’en bat le jonc. Lui, ce qui le fait kiffer, c’est la nuit. Sa marotte, c’est l’obscurité. Son heure favorite, c’est trois heures du matin. C’est à cette heure de la nuit qu’il est au zénith de sa forme. Et il tient à en avertir le voisinage, c’est-à-dire moi.

Il crie sous ma fenêtre un « Debout, vieille morue», qu’ il alterne parfois avec « Lève tes fesses, feignasse » ou « Tu vas te lever, grognasse ? »

Oui, vous l’aurez remarqué, Yves Lecoq, en plus de posséder une voix de crécelle et d’être insomniaque, souffre visiblement du syndrome de Gilles de la Tourette. A moins qu’il ne tienne délibérément des propos orduriers. Je l’ignore.

Sa méthode, c’est l’usure. Énervée de l’entendre m’insulter au milieu de la nuit, je m’extirpe péniblement de ma couette duveteuse, je m’empare d’un objet pris au hasard de ce qui traîne sur mon bureau, j’ouvre les rideaux, puis la fenêtre, et je le lui lance avec hargne en pleine poire.

Voilà pourquoi Yves le Coq possède dans son enclos : trois tubes de colle Pritt, un pinceau en poils de belette, deux rouleaux de papier collant et un taille-crayons en forme de crapaud.

 

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La courte aventure de Didier le bourdon et de Meredith l’araignée

Hier soir, je peignais tranquillement dans mon atelier quand j’ai dû interrompre mon chef-d’œuvre afin de sauver d’une mort certaine un bourdon qui s’était empêtré dans une toile d’araignée.

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Ce n’est pas spécialement que je ressente des élans dignes de Brigitte Bardot, mais Didier, sous l’emprise d’un stress pré-mortem bien légitime, émettait un bourdonnement qui agaçait mes tympans.

PHOTOS. Brigitte Bardot : sa vie au service des animaux

Quand je le libérai du piège, il s’échappa et, sans un merci, vint s’écraser à maintes reprises contre les murs de l’atelier.

Soit il avait perdu la vue, soit il avait bu trop de bourbon, je ne sais pas. (bourdon/bourbon : vous saisissez ?).

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Mais le fait de se cogner à répétition contre des murs semblait le rendre de plus en plus anxieux et le taux vibratoire de son bourdonnement me rendait par contamination extrêmement à cran moi aussi.

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Vive comme l’éclair, j’attrapai Didier Bourdon dans mon gobelet à dents et l’enfermai avec un morceau de carton.

D’un geste, je vidai le contenu du verre dans la toile de Meredith.

Meredith, c’est mon araignée.

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Avide de sang, Meredith se précipita du haut de ses huit pattes sur Didier et n’en fit qu’une bouchée.

Le calme revenu, je pus enfin me remettre à mon travail.

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J’entendis à peine Meredith roter.