Gary

Cléa

25 avril 2022. On sortait du cours d’histoire de l’art avec ma copine Anne et on avait envie de s’en jeter un petit. On est allées au café. On a papoté. Elle m’a parlé de son mari Arnaud, qui est romancier. Elle m’a expliqué qu’il s’occupait de Cléa, une compagnie regroupant des auteurs et des relecteurs. Elle m’a dit qu’elle lui avait parlé de moi et que j’étais la bienvenue parmi eux. J’ai répondu que c’était très gentil de sa part, mais que je ne me considérais pas (encore) comme une auteure en bonne et dûe forme, qu’à part mes petites bafouilles du dimanche je n’ai encore rien publié, j’ignore si je suis à la “auteur”. 

Cléa, ce sont des écrivains de tous horizons se réunissant soit pour organiser des sessions d’écriture soit pour échanger autour de la passion dévastatrice de l’écriture. Je me suis inscrite. “Bienvenue dans ta nouvelle famille !” m’a accueillie Arnaud. J’étais touchée. J’ai dit à Adèle, pour la narguer : “J’ai désormais une nouvelle famille” Elle a répondu : “Je leur souhaite bien du courage.”

Ce week-end, la compagnie organisait une retraite d’écriture dans les vertes campagnes d’Erezée. J’y suis allée. Je débarquais.

Tu aimerais bien Cléa. C’est un peu comme une meute de chiens enragés qu’on aurait par mégarde laissé s’échapper dans la nature, sans surveillance. On a beaucoup ri. A s’en taper les côtes. Et on a bien travaillé, aussi. Dans un silence religieux, monacal. On a échangé des conseils, des préoccupations et, pour ne rien gâcher, on a hyper bien mangé. Tu serais fier de moi, parce que j’ai mangé toutes mes croûtes.

On s’est mutuellement ajoutés sur Facebook. Quand j’ai ajouté Albert, j’ai vu qu’il était le mari de Fabienne B. Et Fabienne B., c’est la tante de mes cousins et il aussi l’oncle du parrain de ma nièce. Tu suis toujours ? 

Ce qui est drôle, c’est que vendredi, j’expliquais justement à Adèle que je voulais toujours que les gens fassent partie de ma famille. Par exemple, j’appelle toujours Georges-de-la-jungle “oncle Georges” et, chaque fois que je fais ça, il me dit : “Je ne suis plus ton oncle”. Et puis, un jour, alors que je faisais mon stage à la bibliothèque de Waremme, j’ai présenté mamy Tine en disant : Voici ma grand-mère. Elle a répondu qu’elle n’était pas ma grand-mère. Mais, tu comprends, c’est plus simple à expliquer, parce que quand je dis qu’elle est la grand-mère de mes sœurs, on me regarde de travers, genre : “elle est débile, celle-là?” 

Toujours est-il que quand j’ai vu qu’Albert faisait un peu, par extension, partie de ma famille, je le lui ai appris. Il buvait tranquillement son café et je suis entrée dans la cuisine en lui annonçant : “Albert ! J’ai découvert que tu es mon oncle !” Albert a craché son café et il a crié avec beaucoup de véhémence : “T’es pas un peu dingue, toi, de m’annoncer ça comme ça à brûle-pourpoint dès le petit matin ?!” S’il a dit ça, c’est parce qu’il a eu peur. Il faut dire que la veille, j’avais fait mon show avec mes nouvelles copines, des femmes frapadingues dont le niveau sonore et la sauvagerie impressionnaient ces messieurs. Derrière nous, les autres soufflaient : “Je suis ton père” en plaquant leur main sur leur bouche. Albert a épongé son café, s’est levé de sa chaise, a ouvert grand ses bras en s’écriant : “Ma nièce ! Dans mes bras!” 

C’est vrai que Cléa, c’est un peu comme une grande famille. 

Gary

Akatek au taquet

20 avril 2022. Akatek tousse beaucoup. Des quintes de toux terribles, comme s’il allait clamser en direct.

Akatek n’est pas mon chat, mais il s’est tellement pris de passion pour moi que je n’ai pas eu le choix : je suis à présent responsable d’un être vivant.

J’ai donc fini par prendre rendez-vous chez le vétérinaire. Adèle m’a aidée à le fourrer dans sa cage et elle m’a prévenue : “Il va pleurer de façon étrange. Ne te laisse pas impressionner, sinon tu ne parviendras jamais à destination.” En effet, il s’est mis à feuler comme un léopard traqué par un braconnier dans la savane, mais je suis restée impassible, un vrai bloc de marbre, un roc.

Je suis arrivée chez la vétérinaire en transportant mon étrange valise contenant l’Animal hurlant à la mort. Elle a fait des recherches dans son fichier, puis elle a brandi un carton en s’écriant : “Ah, le voilà ! Akatek Peers.” J’ignorais que les chats étaient à ce point vénérés par les humains qu’ils allaient jusqu’à posséder leur nom de famille. Un monde s’ouvre à moi.

La vétérinaire a extrait mon animal de compagnie de sa boîte et, étrangement, il ne lui a lacéré ni le visage ni les bras. Elle lui a retiré une tique en déclarant : “Ces bêtes sont des saloperies” “A qui le dites-vous”, ai-je répondu en grande connaissance de cause.

Ensuite, elle l’a un peu ausculté et a déclaré qu’il se portait comme un charme, il suffisait de mélanger un jaune d’oeuf à ses croquettes une fois par semaine afin de l’aider à expectorer les poils, et elle l’a remis dans sa cage.

J’ai marché le long de la chaussée, tenant à bout de bras ma valise à chat qui commençait à tanguer dangereusement à cause de son occupant qui était en train de tenter une évasion à la Prison break, sortant ses pattes tigrées de la cage et tentant d’en faire sauter les barreaux. “Calme” lui ai-je intimé quand tout à coup, le grillage a cédé. Kakou a sauté sur le sol et s’est enfui. Heureusement, il a pris la direction des jardins et pas celle de la route, sinon il aurait fini en tartare sous mes yeux. Il est allé se réfugier derrière un buisson et est resté prostré là, sourd à mes appels. J’étais en panique. Ce chat vient des beaux quartiers, il ne connaît pas le concept des voitures lancées à toute vitesse. Je lui ai dit : “Reste là”, j’ai croisé les doigts pour qu’il m’obéisse et je suis retournée jusque chez la vétérinaire qui est venue me prêter main forte. J’ai escaladé la barrière du jardin dans lequel il s’était planqué et la vétérinaire m’a avertie : “Attention, il y a un gros chien qui habite ici.” Je la soupçonne de mieux connaître les animaux de son quartier que ses voisins humains. “Attrapez-le d’un seul coup” m’a-t-elle ordonné, voyant que j’essayais vainement de l’appâter avec une vieille croquette. Et c’est ce que j’ai fait. Je me suis jetée sur lui comme un torero dans une corrida et je l’ai balancé cul par-dessus tête dans le fond de sa cage.

Dans la voiture, il s’est mis à beugler de plus belle et, bousculée par ces trop vives émotions, je me suis mise à pleurer en lui demandant pardon. “S’il t’était arrivé quelque chose, mon Kakou, je ne me le serais jamais pardonné.” Il s’en fichait éperdument, trop occupé à s’en prendre à nouveau aux barreaux de sa cage, alors j’ai appuyé sur le champignon. Comment ai-je pu croire que je pourrais m’occuper d’un être vivant ? Mes plantes vertes se font hara kiri pour éviter une trop lente décrépitude. Et, il faut le préciser, j’ai bien assez à penser avec moi-même. Me maintenir en vie me demande un degré maximal d’énergie…

Arrivée à la maison, j’ai conté ma mésaventure à mes colocataires. Adèle a dit : “Heureusement qu’il n’est rien arrivé à ton chat, sinon tu te serais jetée d’un pont.” La preuve qu’elle me connait sur le bout des doigts.

Gary

Née pour la peine

19 avril 2022. Mère a loué les services d’un jardinier. J’aime bien cette petite phrase. Elle sonne un peu comme si j’étais de haute extraction. Avec son aide, on a scarifié la pelouse. 

D’habitude, on le fait ensemble, elle et moi, et cela nous prend environ trois jours de travail. Je noue mon fichu sur la tête pour éviter que mon crâne ne cuise sous la morsure du soleil et, armée de mon râteau, je me mets à rassembler les monticules d’herbes. Ensuite je me penche, je les ramasse, je les fourre dans un grand sac que je vais porter jusqu’au ruisseau puis je les déverse aux alentours. Allergique aux foins, Adèle nous observe de loin et me dit que je ressemble à une petite paysanne qui bine les champs dans un roman de Ken Follett.

Le premier jour, je dis : “C’est plutôt agréable, comme tâche. C’est méditatif. » La nuit, je rêve que je suis une paysanne qui part faire les moissons. Le deuxième jour, je commence à rougeoyer : un savant mélange de coups de soleil et de plaques dûes à mon allergie à l’herbe (degré d’amour pour la nature : maximal) et mes mains se couvrent d’ampoules douloureuses. Le troisième jour, je crie : “Vive l’agriculture intensive” en jetant violemment mon râteau aux orties et en m’effondrant sur une souche d’arbre, observant, le visage ruisselant de sueur, Mère qui continue à ratisser, à remplir les sacs et à les traîner jusqu’à la rivière, imperturbable. 

Cette année, pleines d’un sérieux ras-le-cul, on a donc fait appel à un jardinier. J’ai rassemblé toutes les forces qui sommeillaient encore en moi et j’ai annoncé : “Je vais vous aider.” J’ai noué mon fichu sur la tête, je me suis emparée de mon râteau, et j’ai ratissé. J’ai dit : “J’aime encore bien, faire ça. C’est méditatif.” Pendant ce temps-là, Mère faisait une fixation sur les pies. Mère ne supporte pas les pies. Pour les chasser, elle a mis au point un système. Elle s’empare d’un grand seau en plastique et tape violemment dessus avec un bois en imitant leur cri. C’est un peu impressionnant à observer. Le jardinier s’est arrêté dans son mouvement et il l’a regardée d’un air curieux. J’ai dit : “Excusez ma mère, elle est un peu particulière” et il m’a répondu : “Oh, vous savez, je travaille dans une institution pour personnes handicapées, alors… j’en ai vu d’autres.” Et c’est vrai qu’il avait l’air indifférent, ou blasé, au mieux interpellé. Le travail avançait vite ; plus vite que d’habitude. J’ai à peine eu le temps d’attraper un coup de soleil et des ampoules sur les mains. 

En ratissant, j’ai repensé à une anecdote qui s’était déroulée l’année passée à la même époque. Mathilde était là et maman nous avait demandé de l’aider à sortir la table et les chaises de jardin de la cabane où ils avaient été mis en hivernage. Ce sont de gros meubles en bois, assez lourds, et j’étais tellement à bout de force que je me suis effondrée en pleurs, essayant d’expliquer à travers mes larmes que c’était au-dessus de mes forces, jamais je ne parviendrais à transporter ces chaises, c’était trop me demander. J’en avais transporté deux. Mathilde m’a regardée avec un air curieux et elle a dit : “Ah oui, quand-même.”

Ce soir, je suis assise dans le canapé, fourbue. J’ai mal partout, un coup de soleil dans la nuque, les mains brûlées, mais je savoure ma victoire. Il y a un an, j’étais ratatinée au fond de mon lit, et aujourd’hui, j’ai l’énergie d’une petite paysanne qui bine les champs dans un roman de Ken Follett.

Gary

Erratum

Erratum : C’est Serge Lama qui a chanté « Je suis malade. » Mais il se peut très bien que Charles Aznavour ait eu une mauvaise santé lui aussi. Bon rétablissement, Charles.

Erratum de l’erratum : Apparemment Charles Aznavour est trépassé. Il ne sera donc plus jamais malade. Bon repos éternel à toi, Charles.

Portrait de Charles Aznavour
Gary

Vieille carne

17 avril 2022. J’ai encore reçu un recommandé venant de la Ville. Je me suis rendue à la Poste. Le problème, avec la Poste, c’est qu’elle est située pile à côté d’une boutique de pralines et que c’est un sacré acte de bravoure de ne pas céder à la tentation d’y entrer. Peut-être devraient-ils unir leurs forces, tant qu’à faire : pour tout recommandé, un sachet de tuiles aux amandes offert, pour toute récupération d’un colis, un chocolat à la liqueur.

J’ai réussi à rayer cet endroit de ma carte mentale le jour où la vendeuse m’a demandé si je voulais des manons avec ou sans la noisette. Mais d’où vient cette mode de proposer des confiseries sans sa noisette initiale ?! Après les MM’s et le chocolat noir, voici venu le tour des manons. Je subodore que c’est à cause des forts allergènes contenus dans ce fruit à coque. Il paraît qu’il s’agit là d’une allergie très puissante, létale. D’abord, tu sens ta gorge racler, puis enfler comme une baudruche jusqu’à ce que l’air ne circule plus. Là tu te mets à convulser, à taper des poings sur la table en guise d’alerte, tu deviens d’abord rouge, puis bleu et , à moins que quelqu’un n’ait la présence d’esprit et le courage de te faire une trachéotomie express à l’aide d’une paille, tu étouffes aussi sûrement qu’un canard dans une cocotte minute. A ce sujet, j’ai une opinion politique, certes radicale : si tu sais que tu es allergique à la noisette, ne cherche plus à manger ni de manons, ni de MM’s. C’est aussi simple que cela ; je suis bien navrée pour toi.

Mais je sens que je m’éloigne du sujet. Que je digresse.

J’entre dans le bureau de poste et là, je vois ma voisine, qui crie pour toute la file d’attente : “Alors Natha, tu as retrouvé du travail ?” Cette femme est encore plus pressante que le pire des inspecteurs du Forem. Je lui balbutie un “Non” un peu coupable, puis j’ajoute : “Mais ça ne fait que quelques semaines que je suis sans emploi, hein”

Et puis, accessoirement, je suis malade. Je sens que cette méprise, cet oubli systématique de mon état de santé commence à me courir sur le haricot (“courir sur le fagiolo”, dirait Fabienne) et je me demande si je ne devrais pas me mettre à porter une pancarte autour du cou : “Je suis malade.”, mais j’ai peur que les gens ne se mettent à chanter Aznavour ou à changer prestement de trottoir en me croisant.

Je trouve que les maladies mentales manquent cruellement de la reconnaissance que l’on devrait leur accorder, et ce depuis la nuit des temps. Si tu as un cancer des trompes de fallope, tu as droit à de la compassion de la part de tes semblables, mais si tu souffres de troubles bipolaires, de schizophrénie ou de dépression, les gens sont prêts à sortir la fléchette hypodermique et à te la souffler en plein coeur en criant : “Fais dodo, Maïtika.”

Je tiens à rendre à la maladie mentale ses lettres de noblesse, c’est mon but, ma quête, mon inaccessible étoile. D’ailleurs, rien qu’en rédigeant ce texte, je sens que j’y contribue, on sent dans ce rythme effréné de verbiage les effets délétères des antidépresseurs administrés chacun à double dose ; et je précise pour couronner le tout qu’il est précisément 5h25 et que je n’ai que peu dormi.

Je récupère donc mon recommandé. Je sors sur le parking, ouvre grand la portière de ma voiture afin de faire un maximum d’air car je sens que j’ai le poumon droit qui se comprime perceptiblement, et je déchire l’enveloppe. Là, je crois que la moustache de Dédé se mettrait à frisotter sévèrement, car l’intitulé est cette fois “Invitation à un outplacement.” Si tu ne connais pas ce terme, moi je le connais fort bien, Mère ayant travaillé dans les ressources humaines. “Outplacement” signifie que tu es jugé trop vieux pour encore intéresser le moindre employeur et que tu dois suivre une formation pour t’aider à rester dans le moove. “Ils pensent que je suis une vieille carne prête pour l’abattoir”, dis-je à Mère en lui tendant l’enveloppe d’un air meurtri. “Allons allons, ma chérie… ne sois pas si mélodramatique, me répond-elle. C’est une obligation légale de l’employeur, et ça peut être intéressant pour toi car ils vont t’aider à faire ton CV et à redéfinir tes priorités professionnelles.” Dire à quelqu’un qui est en burn-out le terme “redéfinition des priorités professionnelles” est, à mon sens, le meilleur moyen de le voir sombrer dans la panique. J’ai senti mon cœur palpiter dans ma poitrine, mon souffle s’accélérer. “Du calme, me rassure-t-elle. Il est trop tôt. Ce n’est pas maintenant. Plus tard. Quand tu auras retrouvé du poil de la bête.”

J’ai donc demandé au Docteur Valium si elle pouvait me faire un certificat médical attestant que je suis inapte à suivre des ateliers à obédience professionnelle ; ce qu’elle a fait, et je l’ai envoyé à la Ville, par recommandé, accompagné d’une manon sans noisette.

Donc, si je résume bien la situation, je viens d’envoyer un certificat médical alors que je n’ai plus d’employeur.

Je sens que je vais aller me recoucher, tiens. Il est 5h48 et j’entends les cloches de Pâques tintinnabuler.

Gary

Premier jour

25 février 2022. J’avais une demie heure à tuer avant le rendez-vous fatal. Je crois que, dans mon empressement à en finir avec cette attente qui me mettait au supplice depuis maintenant une dizaine de jours, j’avais quitté la maison trop tôt. Alors je suis passée chez Claudine. L’odeur et la compagnie des livres me procurent un calme qui ne pouvait pas être superflu. Je me suis dirigée vers le rayon jeunesse. Elle avait mis en évidence un nouvel album de Jon Klassen, “Le rocher tombé du ciel”. Crois-tu au hasard ? En le parcourant, j’ai pensé que ce livre parlait de ma vie. Un beau matin, tu sors de ta chaumière en sifflotant gaiement quand un météore, semblant s’être matérialisé pile au-dessus de ta tête dans le seul but de te raplatir comme une crêpe, te tombe sur le râble et te réduit en bouillie sur le seuil de ta porte. Et hop, carpaccio de toi-même.

Si ça m’a fait penser à moi, c’est qu’il m’est arrivé une tuile dont je ne t’ai pas encore parlé ici, même si c’est le lieu idéal pour le faire (Un journal intime intitulé “Les Misérables”, tu penses bien) et si je ne t’en ai encore touché mot, c’est que cet évènement a provoqué un silence en moi, un cri muet. “Je sentais un cri infini qui passait à travers l’univers et qui déchirait la nature” nous rapporte Munch quand il a peint “le cri”.

Edvard aurait-il reçu la même missive que moi ? Je l’ignore, mais toujours est-il qu’un matin, une lettre de la Ville m’est arrivée par recommandé. Mère, qui a le flair d’un fin limier, a déclaré : “Si tu veux mon avis, ça pue du cul”. Je l’ai rassurée tout de suite, lui expliquant que j’avais probablement des livres en retard sur ma carte et que l’on me battait le rappel. J’ai passé un coup de fil à Christine, et nous dissertions sur le sex appeal de Charles Berling quand j’ai décacheté d’une main distraite la fameuse enveloppe. La lettre était assez longue et, la parcourant d’un rapide coup d’œil circulaire, j’aperçois qu’elle se termine par une date écrite en gras et soulignée. Je dis à Christine : “Attends, je te laisse, je te rappelle plus tard, parce que ça sent encore l’embrouille, cette histoire”. Et je ne croyais pas si bien dire. L’objet de la lettre était le suivant : “Entretien en vue d’un éventuel licenciement”.

Si tu te dis surpris, Victor, ce n’est rien à côté de moi. Il y a des coups de poignard qui, je crois, font moins mal que celui-là.

23 mars 2022. Il y a eu l’incompréhension. Totale. Les pleurs. Les pourquoi qui ont hanté mes nuits. Il y a eu l’intervention de mon avocat. Des rêves de crocodiles peuplant les rivières. Il y a la dépression, tentaculaire, qui m’a vissée à elle, m’enserrant de ses griffes. Il y a eu l’inquiétude de l’entourage et des pleurs encore, la douleur viscérale, celle d’un animal blessé pris dans un piège. Il y a eu la pensée d’une hospitalisation éventuelle. Macramé chez les déments. Le rendez-vous en psychiatrie, la promesse qu’il y aura des jours meilleurs, et, le même jour, l’annonce par téléphone : “Aujourd’hui était votre dernier jour de contrat, le Collège a tranché”. Aujourd’hui, c’était hier. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui est en réalité demain. “Et demain sera votre premier jour sans travail”.

Ces dix années éreintantes mais aimées sont à présent derrière moi. Et, bien-sûr, je me sens vide, bien entendu je suis épuisée par tout ce qui vient de se jouer : une maladie qui, en quelque sorte, s’est retournée contre moi. Mais s’il y a bien une chose que j’ai comprise de l’intérieur, c’est que la dépression est une arme à double tranchant : soit elle vous anéantit, soit elle vous rend plus fort, ou du moins plus vrai avec vous-même. Et je ne sais pas encore très bien où je vais, vers quel horizon professionnel je me dirige, mais je sais qu’il s’avancera vers moi le moment venu.

En attendant, Victor, laisse-moi dire à mes collègues combien je les ai aimés, combien ce fut un plaisir sans cesse renouvelé de les avoir à mes côtés afin de construire ensemble la bibliothèque de nos rêves, à quel point j’ai aimé travailler main dans la main avec toutes les personnes qui ont gravité autour de moi, à quel point je me suis sentie à ma place, à quel point j’ai cru en ce que je faisais, parce que je me permets de croire que la littérature nous sauvera tous, c’est un espoir que ma maladie n’a pas détruit, bien au contraire, elle l’a renforcé, et c’est pleine de cette transmission que j’essaie aujourd’hui de m’extraire de cette purée de poix.

Gary

Ampoules

J’ai demandé à la secrétaire du Beau Rivage si je pouvais utiliser les toilettes. “Bien entendu”, me répond-elle.  

Quand j’en ressors, je lui signale : “En tout cas, il ne faut pas être épileptique, chez vous. Sinon on risque fortement de tomber en catatonie”. “Oh zut… Vous voulez dire que la lampe est de nouveau en train de clignoter ?””Sacrément” “Elle nous fait souvent ce coup-là. Mais j’ai trouvé un truc, me dit-elle en s’emparant manu militari d’une grande latte en plastique. Je tape sur l’ampoule avec ça et tout rentre dans l’ordre”. Elle quitte son aquarium et s’en va frapper un grand coup dans la lampe qui cesse instantanément de clignoter. “Vous voyez…” 

Son collègue arrive. “Patricia, Il y a un problème avec la lampe du couloir, elle clignote” “Elle aussi ?!”. Puis, s’adressant à moi, les épaules basses, elle constate : “C’est dingue… Il n’y a plus rien qui va”. “Oh ça Madame… je ne vous le fais pas dire… lui dis-je. C’est d’ailleurs bien pour ça que je suis ici…” Patricia part dans un petit rire contenu, un brin nerveux, celui de la secrétaire éduquée à ne pas se moquer de la clientèle qui fréquente les différents cabinets. Puis elle explique à son collègue : “Il faut taper dedans”. 

Le collègue semble perplexe. Il lui demande, surpris : “Taper dans qui ???!!!”. Elle rit. “Dans l’ampoule, pas dans quelqu’un”. Je dis à Patricia : “Vous me rassurez un peu. Je commençais à croire que cela faisait partie de vos méthodes : un grand coup de latte dans l’ampoule, et tout rentre dans l’ordre”. En disant cela, je tape sur ma tempe avec mon index, mimant la folie. 

Patricia glousse. Son collègue, quant à lui, semble toujours aussi interpellé. C’est à ce moment-là que Casual-Freud sort silencieusement de son bureau et m’invite à le suivre d’un geste de la main. C’est à mon tour.  

Beatriz Meneses
Gary

Les Misérables – Victor Hugo

D’abord, Je t’ai cherché à la lettre “H”. Mais comme je restais bredouille, j’ai fini par demander conseil à Claudine, qui était en train de ranger une pile de livres, accroupie au fond de la librairie. “Je suis à la recherche des Misérables, mais je ne les trouve pas”, lui dis-je. “C’est normal : ils prenaient trop de place alors on les a foutus en dessous du meuble. Tu vas lire ça ?! me demande-t-elle, visiblement épouvantée. Je soupèse le livre. Son poids, combiné à l’appréhension de Claudine, ont raison de mon enthousiasme. Cette entreprise me paraît soudain faramineuse. Colossale. Je me mets à hésiter. Peut-être pourrais-je me contenter d’une version abrégée ? Mais ne serait-ce point un sacrilège ? Qui sont ces personnes qui osent couper dans du Victor Hugo ou du Marcel Proust pour les rendre plus digestes pour le tas de feignasses que nous sommes devenus ? Qui sont ces mécréants osant ainsi saboter l’œuvre d’une vie, le travail d’un artiste qui a réfléchi à chaque mot posé, à chaque emplacement de virgule ? “Là, il y a trop de descriptions de paysages, je vais couper. Et là ? Plusieurs pages relatant une anecdote totalement inintéressante sur un biscuit trempé dans une tasse de thé. Franchement, Marcel, tu aurais pu nous épargner tous ces détails insipides. Je sectionne”. Non, je ne pouvais décemment pas te faire ça, Victor. Alors j’ai emporté la brique dans mon cabas et je suis rentrée chez moi.  

“Hugo” est-il écrit sobrement sur la couverture. “Les Misérables”. L’éditeur n’a pas jugé nécessaire de préciser ton prénom. On ne s’embarrasse pas de ça. Ceci dit, il est peu probable qu’il s’agisse de l’œuvre de Jean-Michel Hugo, mais tout de même : respect.  Plus tard, j’aimerais bénéficier du même traitement. “Pradier : la vie incessante”. Ça sonne plutôt bien. Reconnais même que ça claque.  

Que dire ? Ta réputation de plus grand romancier de tous les temps est amplement méritée, bougre de saligaud. L’écriture est flamboyante, le suspense haletant. Tes pages se lisent sans interruption et se descendent telle une rivière sauvage en rafting ou tel un paquet de chips poivre et sel. 

Bon, je reconnais que j’ai zappé la reconstitution de la bataille de Waterloo (j’ai toujours refusé de jouer à Stratego, ce n’est pas pour me coltiner des pages entières de stratégie guerrière) pour reprendre quand les fossés débordent de cadavres encore fumants et que les champs et les plaines, gorgés de sang, dégoulinent sur les chemins.  

J’ai peut-être beaucoup dormi sur les bancs de l’école, mais je me souvenais quand-même très bien de la scène finale de ton bouquin. Alors, dès que les parisiens se sont mis à défoncer leurs armoires et leurs tables basses à coups de hache afin de les rassembler sur la rue pour y ériger des barricades, j’ai frissonné de tout mon être, sentant l’inexorable arriver. Je savais qu’il ne fallait pas que je m’attache à Gavroche, mais malgré mes avertissements (“N’y va pas, malheureux !”), il a grimpé sur la barricade et, chantant “Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau c’est la faute à Rousseau”, et s’est fait dégommer la tronche. Mais non, Victor ! Non ! Tu n’as pas pu commettre un acte aussi indescriptible ! Une aussi abjecte infâmie ! 

Je sais, il y a certainement une symbolique dans tout cela. Il devait mourir. Tomber pour la France. Sacrifier son innocence sur l’autel de la cruauté, afin d’améliorer la société. Mais Victor… Je suis au regret de te dire que si la société a certes changé, elle ne s’est pas améliorée pour autant. Comme tu le dis si bien : “C’est autre chose”. Alors, sache que, quand je serai écrivain, jamais au grand jamais je ne ferai mourir mes personnages, même pour des idées. Surtout pour des idées. 

Gary

L’escalator de la vie

4 février 2022. J’avais rendez-vous chez le Docteur Cyanure et le Docteur Synapse le même jour. Parfois, Gary, j’ai l’impression d’être une vieille carriole juste bonne pour quelques entretiens au garage.  

D’abord, le Docteur Cyanure a trouvé une anomalie. Elle a décrété qu’à ce stade des opérations, je ne devais plus avoir autant de symptômes. Or je ressens une soif inextinguible, je sue la nuit comme un bœuf anxieux, j’ai de violentes crampes dans les plantes de pieds, des acouphènes, les yeux qui phosphorent ; je t’en passe et des meilleures. Elle me dit qu’elle soupçonne une co-infection. Je t’explique : Borrelia s’implante rarement seule dans un organisme, c’est une bactérie qui adore s’entourer de petites copines tout aussi fougueuses et fouteuses de bordel. Le médicament que je prends a pour mission de dézinguer les biofilms, sortes de membranes visqueuses créées par la bactérie pour se loger tranquille et, en bousillant tout ça, il aurait fait remonter à la surface une autre bactérie qui, ainsi délogée, libère moultes toxines provoquant quelques menus désagréments. Tu piges ? Du coup, rebelote pour des analyses et un nouveau traitement approprié en fonction des résultats de celles-ci.  

 “Tu es un peu comme le permafrost, m’a déclaré Caro. A mesure que tu fonds, tu libères un tas de saloperies”.  

Ensuite, Cyanure a tenté de me booster l’arrière-train en m’invitant à bouger un peu : aller marcher à travers la campagne, randonner en famille ; invitation que j’ai aimablement déclinée, lui déclarant que j’étais retournée à l’état larvaire et que je comptais bien y rester encore pour un temps indéfini. “Mais vous savez, Madame – m’a-t-elle répondu – parfois il faut s’obliger. Emprunter l’escalator de la vie”. Je l’ai regardée avec un air bovin et je suis partie. 

Adèle m’a dit : “L’image devrait pourtant te convenir, Natha. Parce qu’un escalator, ça monte tout seul, mécaniquement”. Je sens que Cyanure va devoir changer sa métaphore.  

Puis je suis allée à mon rendez-vous chez Synapse. D’abord, il a trouvé une anomalie. Il a dit qu’à ce stade des opérations – un an d’analyse, joyeux anniversaire – je ne devrais plus autant faire de marche arrière, de demis tours ou m’empêtrer autant dans mes grandes hésitations. Ensuite, il a tenté de me booster l’arrière-train en m’invitant à aller de l’avant, à décider des choses, à les mettre en place. C’était la première fois que cela m’arrivait, mais j’avais la nette impression qu’il essayait de me secouer, c’était désagréable, un peu brutalisant et irritant. Encore un qui voulait certainement que j’emprunte l’escalator de la vie. 

Quand je lui ai expliqué le verdict de Cyanure, comme il est un psychanalyste, un vrai qui ne croit pas en la maladie, il m’a dit en substance : “Ça va être pratique pour vous, vous allez pouvoir reporter la responsabilité de votre inertie sur cette bactérie pour vous dédouaner, sans vous remettre en question”.  

Je suis rentrée chez moi secouée comme un prunier et j’ai aussitôt vérifié dans un calendrier : ce n’était pourtant pas la Sainte Nathalie, c’est le 27 juillet.  

Sur ce, Gary, je retourne me coucher, bien décidée à prendre l’escalator de la vie, mais dans le sens de la descente. C’est que j’aime bien le niveau moins un, on peut y faire des courses de caddie et on est à l’abri de la pluie qui n’en finit pas de s’abattre sur le pays.