Le ver est dans la pomme

La mort est partout

“Avec cette pandémie, la mort est partout”, m’a dit dernièrement le Docteur Synapse, dont le métier est de rassurer ses semblables. “Dans les chiffres, dans les rues, dans les discussions”.

Il est vrai que j’ai senti que la pandémie, c’était un peu le truc en trop pour moi, sans pouvoir expliquer exactement en quoi. Un peu comme la goutte d’eau qui ferait déborder la perfusion, si je puis dire.

J’y ai perdu le sens même de mon métier, l’essence même. Je me suis retrouvée dans ma chambre, face à mon ordinateur, comme une ado en blocus, incapable de me concentrer, le cerveau en compote.

“Je vous invite à réfléchir à la façon dont vous appréhendez la mort”, m’a dit ensuite Synapse. 

Et, comme si Le-Grand-Tout avait orchestré un exercice à mon intention, quand je suis rentrée à la maison, il y avait un hérisson qui était allongé d’une étrange façon sur le bitume. Celui-là même qui était venu quelques jours auparavant parader sous mes fenêtres, m’obligeant à sortir en culotte dans la nuit, armée de ma lampe de poche. Celui-là même qui m’avait fait réveiller Mère pour lui annoncer que nous allions avoir des choupissons. 

Caro, qui conduisait parce que je ne roule plus depuis que j’ai d’un seul coup arraché mon rétroviseur et éclaté ma voiture contre un lampadaire, connaissant ma compassion à l’égard des animaux, s’est exclamée : “Oh un hérisson qui bronze tranquillement !”. Mais je ne suis pas dupe, Gary. Je sais que les hérissons ne bronzent pas, pas plus qu’ils ne sortent en plein jour ou font des séances d’acupuncture, d’ailleurs.

Elle m’a déposé chez moi et je suis allée voir l’animal. Il respirait à grand peine et posait sa tête contre le sol. Seul. Il était seul, en train d’agoniser loin des siens. Il avait une plaie sur le dos de laquelle sortaient des mouches. Il me regardait de ses petits yeux tout mignons et il semblait me dire qu’il était désolé pour les choupissons à venir.

J’ai fait ce que j’ai pu, je crois. J’ai appelé le centre des urgences vétérinaires. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire car les hérissons transportent trop de virus dangereux. Ils m’ont donné un numéro spécialisé en animaux sauvages. C’était déjà fermé. J’aurais pu le mettre dans une caisse et l’amener à la maison mais je le sentais moyen, de savoir qu’un animal agonisait sous mon toit. Et je l’avoue, je l’ai senti moyen aussi de me taper une nouvelle zoonose. Je pense que j’ai déjà assez avec Vertigo et Spiroquette.

Je me suis sentie impuissante. impuissante et lâche. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour des solutions, sans succès.

Alors je suis allée me coucher.

Il a commencé à pleuvoir. Un peu d’abord. Puis beaucoup. Des torrents. J’entendais parfois passer quelques voitures, totalement indifférentes à son sort.

Comme de bien entendu, le combo imagination fertile /délire fiévreux à la doxycycline a fait son oeuvre et je l’imaginais, telle une grosse éponge, se gorger d’eau de pluie jusqu’à occuper toute la rue et à barrer le passage aux voitures qui s’inquiéteraient enfin. C’était un rien cauchemardesque. 

Le lendemain matin, j’ai repoussé le plus longtemps possible le moment d’aller le voir. Puis, n’en pouvant plus, je me suis enfin décidée à y aller et, crois-moi ou pas, mais il avait disparu.

Quand je suis rentrée, maman m’a demandé : “Alors ?” et j’ai répondu qu’il n’était plus là, qu’il était probablement parti retrouver sa famille pour le pique-nique du dimanche.

Il paraît que la première étape du deuil est le déni. il parait aussi qu’il peut durer longtemps. Personnellement je n’en sais rien. Car aucun membre  de ma famille n’est mort.

En parlant de mort, justement, cette nuit, j’ai rêvé de Vincent M.

Vincent M., c’était mon collègue et il est mort il y a quelques années dans un accident de la route. Il était jeune, il avait une femme et trois enfants en bas âge et tout le monde adorait sa gentillesse, sa disponibilité, sa façon toujours détendue de voir la vie. Je ne me remets toujours pas de sa mort. Je veux dire que je ne peux toujours pas y croire. Cela m’est impossible.

Dans mon rêve, il m’expliquait que maintenant, il travaillait sur un nouveau projet, il vendait des cornets de pâtes dans la bibliothèque de Boitsfort. Il disait que ça marchait bien, il se faisait de l’argent parce qu’il y avait de plus en plus de bobos qui mangeaient des spaghettis le midi. 

Il était bien, ce rêve, parce qu’il m’a fait penser à un projet que l’on avait imaginé ensemble quand on travaillait au bibliobus et qu’il y avait peu de passage dans notre halte, qu’on s’ennuyait comme des rats. On avait imaginé vendre des frites. Il y avait justement une sorte de petite aubette et on aurait pu allier nos passions communes pour les poulycrocs et Danielle Style.

Puis il est devenu moche, ce rêve, quand je me suis réveillée pleine d’effroi, me disant qu’en vrai Vincent M. est mort, qu’il ne vendra jamais ni frites ni spaghettis dans la bibliothèque.

Et pourtant, malgré son absence corporelle, il semblait me dire, à travers ma nuit : “Crois en tes rêves, même les plus saugrenus”.

Car c’est peut-être cela qu’il faut retenir de la mort : les morts continuent à nous divulguer leurs enseignements malgré leur absence.

Le ver est dans la pomme

Je percole

Adèle est entrée dans le salon et s’est posée devant mon pied à perfusion. Elle l’a un peu observé, silencieusement. Puis elle m’a regardée avec des sourcils interrogateurs. 

Je connais ma petite sœur, je voyais bien qu’il se tramait quelque chose dans sa caboche. Un rouage machiavélique qu’elle n’allait pas tarder à m’exposer était à l’œuvre. Puis elle a rompu le silence en demandant : “Comment penses-tu que tes veines supportent autant de litres de liquide supplémentaires ? Tu ne crois pas qu’au bout de plusieurs semaines, tu vas te mettre à enfler comme une baudruche, et peut-être même exploser ?”

Pour une fois, j’ai trouvé sa question pertinente et je lui ai avoué que justement, je me la posais aussi. Elle a dit : “Et d’ailleurs, c’est quoi exactement, ce que l’on t’envoie ?” Elle a regardé les pochettes sur lesquelles il est inscrit en grandes lettres “NaCl”. 

Bon Dieu Gary, si tu savais à quel point mes cours de sciences ne sont qu’un souvenir lointain… Apparemment le cerveau d’Adèle n’était pas plus frais, sur ce coup-là, alors j’ai risqué une réponse : “De l’eau?” “Non, Natha” a-t-elle répondu “L’eau c’est H2O. Ça coule de source, enfin”. Puis j’ai eu une fulgurance. Une fulgurance de l’époque où Jean-Chri me faisait réciter mon tableau de Mendeleïev : “Du sel ?”. C’est Monsieur Stévenin qui aurait été fier de moi.

Pour confirmer mon hypothèse, nous avons consulté une source fiable, Wikipédia, qui annonçait laconiquement : “Le NaCl n’est autre que du chlorure de sodium. On l’appelle plus communément sel de table ou sel de cuisine, ou tout simplement sel”. Je ne sais pas pourquoi, mais ça a mis un froid. Adèle a conclu : “En fait, ils te balancent du Stérimar dans le système sanguin”.

C’est à ce moment-là que Mère est intervenue. Elle a dit : “Vous êtes vraiment des tartes, les filles. Sachez que certains organes de notre corps sont des émonctoires”. Et devant nos bouches bées et nos regards bovins, elle a précisé : “C’est-à-dire qu’ils sont faits pour éliminer les toxines de notre corps”.

Cela nous a rendues baba. Mais le plus intriguant, c’est que Mère, qui cherche encore plus ses mots que moi et ne sait plus dire ni chaton ni rivière, nous place dans la conversation le mot “émonctoire”. Moi je dis que le cerveau humain est un mystère dont on n’a pas fini de percer les secrets.

Le ver est dans la pomme

La tactique de la tique

Dieu merci, toutes les tiques ne sont pas infectées. Il existe encore sur cette terre des tiques saines, qui boivent un jus détox le matin et font du footing dans les bois. Mais comme tout ce qui est sain, elles ne m’intéressent pas. Moi, j’ai toujours préféré les galettes au chocolat et les tiques infectées.

Les tiques font partie de la famille des arachnides. Les araignées, si tu préfères. Il en existe de nombreuses espèces. Les tiques dures, les tiques molles, les tiquettes.

Je suis étonnée qu’il n’existe aucune secte de la tique dirigée par des anorexiques car elles ont un régime extrêmement intriguant : elles mangent peu, voire très peu. Certaines espèces peuvent même jeûner pendant cinq années. Jamais je ne pourrais survivre à pareil régime, Gary. Peut-être cinq heures tout au plus. 

Et ce n’est pas tout ! En plus du jeûne intermittent, elles pratiquent la monodiète. As-tu déjà tenté de faire une monodiète ? Moi oui, de galettes au chocolat, et je peux te dire qu’au bout d’une quinzaine de jours, cela devient lassant, on a envie d’autre chose. De gaufrettes à la vanille, par exemple. Les tiques, quant à elles, font un peu plus original et plus dark : elles ne se nourrissent que de sang. Oui, tu m’as bien lu, Gary : du sang. Et comme on ne vend pas encore de sang en cannette ou en tetrapack au Night and Day, elles doivent le prélever frais sur une victime, telles des petites Dracula des sous-bois. 

Comme elles sont fainéantes et stratèges (l’un engendrant souvent l’autre), elles ont mis au point une technique, décidée lors d’un comité d’éthique. Elles ont surnommé cela “la tactique de la tique”. C’est ainsi qu’elles passent à l’attaque. 

D’abord, elles choisissent de s’installer dans des endroits prisés par leurs proies comme des points d’eau ou d’ombre. Là, elles s’installent dans les herbes hautes et attendent patiemment qu’une innocente victime passe près d’elles (un joggeur aventureux, une biche aux abois) Quand elles détectent des émanations de CO2, elles se jettent littéralement sur lui.

Ensuite elles le piquent en entrant leurs petites pattes en dents de scie qui leur permettent de découper la peau puis de rester bien fixées sur leur sujet. 

Enfin, elles injectent à leur hôte un savant cocktail de leur invention, bien loin des caipirinhas et autres mojitos, contenant : un anesthésiant qui empêche de ressentir qu’une “ opération morsure” est en cours, une protéine capable de désactiver les cellules du système immunitaire, sans oublier bien évidemment la bactérie Borrelia (celle qui nous intéresse particulièrement) ainsi que d’autres saloperies du même acabit dont la tique elle-même était parasitée. 

Et là, mon cher Gary, c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres. C’est ici que tout peut partir en sucette.

« Le ver est dans la pomme » : Lyme-chroniques

Voir les autres épisodes ? C’est ICI

Le ver est dans la pomme

Le village des damnés

Quand Mélanie a lu mon article concernant cette histoire de ballon divinatoire, elle m’a téléphoné angoissée. Elle se demandait si j’avais conscience qu’il est impossible que cinq enfants se promènent dans les rues de Wépion un matin en pleine semaine. Elle pense qu’il est encore plus improbable qu’ils soient en train de fêter Halloween un 29 juin.

Ensuite, elle m’a demandé de demander à Adèle si elle avait vu les enfants, ce matin. Evidemment, Adèle a répondu “Non. De quels enfants tu parles, Natha?”, alimentant les doutes de ma meilleure amie sur ma santé mentale. Elle m’a demandé si les enfants étaient tous blonds aux yeux rouges. Je n’ai pas bien compris de quoi elle voulait parler.

Puis elle m’a dit qu’elle était plongée dans Doctissimo et qu’ils expliquaient que les délires hallucinatoires n’étaient hélas pas rares avec la Doxycycline. 


Mais alors, mon cher Gary, comment expliquer la présence du ballon? Crois-tu en la matérialisation de ballons de baudruche avec un œil crevé ?

Le ver est dans la pomme

Le ballon divinatoire

Ce matin, quand j’ai ouvert la porte à l’infirmière A., je l’ai trouvée entourée de cinq enfants.

J’ai d’abord cru qu’elle était venue avec ses enfants et qu’elle les laissait à la porte mais je sais qu’elle n’en n’a pas.

Ils m’ont dit qu’ils apportaient des ballons porte-bonheur. En effet, ils transportaient un grand sac dans lequel se trouvaient multitude de petits ballons de baudruche à peine soufflés. Il fallait en piocher un au hasard. Mère leur a demandé s’ils voulaient une petite pièce en échange et tous semblaient dire non, sauf une petite fille blonde chaussée de grandes bottes en caoutchouc qui a déclaré qu’elle ne serait pas contre l’idée d’aller s’acheter une glace.

J’ai donc plongé ma main dans le sac et en ai ressorti un pauvre ballon à l’œil crevé et au rictus angoissé. On aurait dit un Halloween estival.

J’ai dit à l’infirmière A., en lui tendant le ballon pour le lui montrer : “J’espère que ce ballon n’est pas divinatoire” et elle a répondu : “Promis, je ferai attention à tes yeux avec mes aiguilles”.

Le ver est dans la pomme

Un peu de science

Je vais te parler un peu de science, Gary. T’inoculer mon nouveau savoir d’infectiologue en chef acquis sur Doctissimo. On va commencer doucement, parce que je sais que tu es un peu lent à la détente.

Parlons des spirochètes. 

Les spirochètes sont des bactéries en forme de Spirelli (d’où leur nom, à mon avis). Hormis leur forme, ces bactéries ont un autre point commun avec les pâtes : c’est que quand tu en chopes, tu dégustes à fond. Pour te le dire sans ambages, tu trinques ta race, tu douilles sévère, tu le sens passer en toute puissance. Bienvenue dans le monde de l’infection à spirochète.

Attention, toutes ne sont pas à mettre dans le même panier. Il faut savoir que nous sommes remplis de spirochètes qui servent à toutes sortes de choses importantes dans l’organisme. Enfin, quand je dis “nous”, je ne t’inclus pas, car tu es un carnet et les carnets ne sont pas des organismes vivants, jusqu’à preuve du contraire. 

Mais il y a aussi les méchantes spirochètes. Celles qui transmettent des maladies. Il en existe trois sortes, dont Borrelia, qui est celle qui nous intéresse présentement, responsable de la maladie de Lyme ou des fièvres récurrentes.

Les spirochètes sont très vives et se déplacent à toute vitesse, ce qui est un comble lorsque l’on pense que ce sont elles qui sont responsables du fait que c’est à peine si je sais encore marcher.

Le ver est dans la pomme

Intestinalement vôtre

Autour de moi, on commence à me demander si, au bout de ces deux premières semaines de traitement,  je vois des améliorations à mon état. A mon avis, il est encore trop tôt pour le dire. Mais, tout bien réfléchi, j’en vois tout de même une. Le sujet risque de ne pas te plaire, Gary, car je sais que tu es un carnet sensible et un peu “nareux”, comme on dit en Wallonie. 

Et pourtant, j’ai un besoin urgent. De t’en parler. Il s’agit de mes intestins. Je ne te l’ai pas encore dit, mais ma flore intestinale a été dézinguée par Borrelia, jusqu’à la suppression totale de certaines bactéries importantes et très bénéfiques. D’ailleurs, quand le Docteur Cyanure a reçu mes résultats d’analyses et que nous avons vu qu’il y avait un zéro pointé au bout de presque chaque colonne, je lui ai dit que j’avais reçu un très mauvais bulletin. Caro, qui a dû faire les mêmes analyses et qui a chopé le même genre de saloperie (mais qui n’en fait pas tout un foin contrairement à moi), lui a fait la même blague et elle s’est esclaffée “ Vous avez vraiment un sacré humour, dans votre famille!”.

Comment te le dire sans t’offusquer ? Disons que je produis en ce moment de bien beaux étrons.

Tout cela me fait penser à mes collègues. Non pas parce qu’ils me font chier, mais parce qu’avec eux, on a un jeu. Chaque fois que l’on va aux toilettes, on doit donner un compte rendu aux autres. Mais pas n’importe quel compte rendu, non. Un compte rendu littéraire. Parce que nous sommes bibliothécaires, après tout. 

Le règlement est simple : il faut donner à notre commission un titre de film ou de roman. Par exemple : “Et au milieu coule une rivière”, “Le haut des Hurlevent” “Les misérables””Le rouge et le noir””Vingt mille lieues sous les mers””Les dix petits nègres” (à transposer en “Ils étaient dix”), sans oublier “Autant en emporte le vent”.

Eh bien, mon cher Gary, tu seras ravi d’apprendre qu’en ce moment c’est plutôt : “La cité de la joie”.

Le ver est dans la pomme

Week-end

Aujourd’hui c’est vendredi. L’infirmière B. vient me débrancher. Il paraît qu’une législation interdit de faire des perfusions le week-end. Cela hallucine Adèle qui dit que c’est un peu comme si, à la bibliothèque, on ne pouvait pas louer de Danièle Style le mardi, seulement les autres jours de la semaine. Il parait que c’est pour que les infirmières aient des week-ends plus cool. J’ose espérer que c’est aussi pensé pour les malades. 

Cinq jours sur sept, on m’envoie de la grosse balle dans le ciboulot. Je commence déjà à devenir dinguotte, alors je n’ose imaginer si c’était sans interruption.

Et au moins, comme ça, j’ai l’impression d’avoir un week-end. De reprendre un horaire. La notion de temps commençait drôlement à m’échapper.

D’ailleurs, hier, quand j’ai dit à Adèle, qui travaille 20 heures sur 24 alors que je suis en arrêt maladie depuis janvier : “J’ai tellement hâte d’être en week-end”, elle a été offusquée. Elle a même dit : “Non mais tu te fous de ma gueule ou quoi?”. Moi, ce que je voulais dire par là, c’est juste qu’on va enfin me retirer le bout de plastoc qui me sort du bras et que je vais arrêter de vivre comme un Playmobil. Je vais aussi pouvoir prendre une douche et me laver les cheveux. Tu vois, Gary. J’ai des projets. Je dirais même que c’est un week-end de dingue qui s’annonce.

Le ver est dans la pomme

Effets secondaires

Ce matin, comme mon cathéter était bouché et ma veine enflée, l’infirmière A. a dû me le retirer et en placer un autre dans l’autre bras. Comme je m’inquiétais un peu du gruyère que deviennent déjà mes bras, je lui ai demandé ce qu’on ferait quand ils seraient saturés, et elle a répondu du tac au tac : “Quand on aura fini avec les bras on fera dans les jambes”. J’ai demandé : “ Et ensuite, ce sera dans la jugulaire ?”. Elle a répondu un grand oui plein d’enthousiasme et elle a ajouté : “Parce qu’on est des barbares”.

Ensuite elle m’a expliqué que parfois, certains patients sont équipés d’une voie centrale et devant mon ignorance elle a précisé que c’est quelque chose que l’on place à la base du cou, un peu comme un syphon par lequel on peut balancer absolument tout ce que l’on veut, par litrons s’il le faut. Il suffit d’appuyer sur un bouton.

“Elle est amusante, cette fille” a déclaré Mère une fois qu’elle a quitté la pièce. J’imagine que cela dépend du point de vue de chacun.

Mère, qui détient à présent son brevet d’aide d’aide soignante, a constaté que l’infirmière avait fait une erreur dans les perfusions, elle avait mis une grande dose de médicaments dans une petite pochette. Elle a commencé à stresser comme une malade et à s’agiter comme une poule sans tête pendant que moi j’étais là, immobile et stupéfaite, shootée et ne sachant que faire.

Alors j’ai décidé de jouer ma carte “Appel à un ami” et j’ai appelé Ivanovitch, qui est médecin. Le risque, avec Ivanovitch, c’est qu’il te voit vite six pieds sous terre. Il a comme qui dirait un petit côté alarmiste, mais vu qu’il semblait détendu sur la question, je me suis relaxée moi aussi et mère est redescendue à 32 point 12, ce qui est sa tension habituelle.

Quand l’infirmière est revenue, nous lui avons signalé son erreur et elle a répondu : “Oh, ça va, il n’y a pas mort d’homme”. Alors je l’ai fixé d’un œil morne et j’ai répondu “C’est ce qu’on verra”.

Puis elle m’a regardée plus attentivement et elle a dit : “Je trouve quand-même que tu as les pupilles étrangement dilatées”. Quand je lui ai demandé à quoi c’était dû elle a dit : “C’est juste que tu commences à être sacrément imprégnée”.

C’est vrai qu’elle est amusante, cette fille.

Le ver est dans la pomme

A l’article de la mort

Cher Gary,

Aujourd’hui, je suis allée faire quelques courses chez Rond-Point pour les besoins de la Communauté de l’Ano. La Communauté de l’Ano, c’est là que je vis depuis maintenant trois ans. C’est-à-dire chez ma mère, avec ma sœur Adèle. Pour la société, nous sommes un peu des pauvres filles qui squattent chez leur mère. Elle est un Tanguy et moi un Boomerang. Alors,pour inverser la vapeur, on dit que notre mère vit chez nous et c’est fou comme cela renvoie une meilleure image, celle de bienfaitrices. En échange du logement, Mère s’occupe du jardin et de pas mal de repas. Et si on se surnomme la Communauté de l’Ano, c’est un jeu de mots qui fait référence à la Communauté de l’Anneau de Tolkien, mais pour anorexiques car Mère possède la structure mentale d’une anorexique et, moi qui aimais manger une bonne dizaine de Dinosaures russes trempés dans de la Danette pour mon dessert, j’ai dû quelque peu m’adapter. Si je te raconte tout cela, c’est pour que l’on fasse peu à peu connaissance, Gary. Même si l’on s’éloigne un peu du sujet, il est important de planter le décor.

Cela faisait longtemps que je n’étais plus allée faire les courses à cause de mes crises d’angoisse. Dans les supermarchés, il y a des néons, des êtres humains qui portent des masques, un sens de circulation, un protocole à respecter, du bruit. Toutes des choses que je gère difficilement. La dernière fois que j’y suis allée, c’était au mois d’octobre. J’étais confuse, je ne retrouvais pas les emplacements des aliments et quand on m’a demandé de reculer derrière la ligne de sécurité, je me suis sentie tellement pestiférée que je me suis effondrée en pleurs devant la caissière qui a continué à scanner impassiblement mes articles. Pour résumer, La dernière fois que j’ai fait des courses, je suis rentrée avec des articles sans queue ni tête et je me suis retrouvée avec un premier mois de repos médical.

Lassée de vivre aux crochets des autres (Il faut couper ma viande à midi, me faire à manger sinon je me laisserais mourir de faim, ne compter sur moi pour rien), j’ai pris une grande décision et j’ai déclaré : “C’est moi qui irai chez Rond-Point aujourd’hui”. Mère a d’abord sourcillé : “Tu es certaine que tu ne vas pas décompenser dans le rayon mou pour chats?” et je lui ai répondu que dans la vie, on ne pouvait être sûres de rien, alors il fallait prendre le risque.

Bien évidemment, comme pour toujours me mettre à l’épreuve, le magasin subissait un grand chambardement. Ils étaient en train de modifier tous les rayonnages et une souris n’y aurait pas retrouvé ses jeunes. 

J’ai essayé de rester calme. J’ai respiré un grand coup et j’ai tenté de faire preuve de résilience. Tout se passait bien. J’avais en mains la liste de courses de Mère et j’avais fait ce que Jean-Chri me conseillait toujours avant un examen : “Tu lis tout une fois afin de te faire une idée de ce que l’on attend de toi. Tu globalises”. Puis, à la seconde lecture, j’ai réalisé que je ne savais pas où se trouvait la mayonnaise. J’essayais de me concentrer du mieux que je pouvais mais, rien à faire, mon esprit n’avait plus aucune logique, ni même un élément de réponse et je peux te dire que c’est flippant quand ça t’arrive pour des choses aussi débiles qu’un pot de mayonnaise. Comme je commençais à céder à la panique (je n’avais aucune idée d’où ça pouvait se trouver et mon cerveau n’enclenchait pas même un soupçon de raisonnement, il produisait seulement un immense trou noir dans lequel je vais finirais tôt ou tard par m’engouffrer), j’ai pris la sage décision de ne PAS prendre le pot de mayonnaise, quitte à déplaire aux habitantes de ma demeure. Et puis, il faut être logique, si on vit dans une communauté d’anorexiques, ce n’est pas pour ramener un pot familial de mayonnaise aux œufs. Je me suis contentée  de remplir mon caddie de légumes. Puis, plus difficile, il me fallait des cartouches pour l’imprimante et des piles pour la balance (communauté de l’Ano, toujours). Comme je ne trouvais pas ces dernières, j’ai demandé mon chemin à un badaud qui rangeait des boîtes de conserve dans un étalage et il m’a dit que les piles se trouvaient au rayon papeterie. Je n’ai pas trouvé cela d’une logique implacable, mais qui suis-je pour juger de la logique ?

A la caisse, une vieille dame qui poussait un déambulateur fixait mon bras gauche, duquel ressortait une valve anti-reflux et, d’un air contrit, elle m’a fait signe qu’elle me laissait passer. En effet, ce matin, l’infirmière A. est parvenue à fixer un cathéter en s’écriant d’un air satisfait : “Ah mais je vais finir par devenir une vraie professionnelle, moi !” ce qui ne m’a pas forcément rassurée puisque je pensais, peut-être naïvement, qu’elle était déjà professionnelle de la santé. 

Te rends-tu compte, Gary ? Je suis passée devant une vieille dame en déambulateur tant mon cas semblait encore plus désespéré que le sien et ma vie peut-être encore plus courte. J’ai bien vu aux regards qu’elles ont échangé avec la caissière qu’elles pensaient que je ne passerais probablement pas l’été, que j’étais certainement à l’article de la mort, fauchée par la maladie dans la fleur de l’âge. 

Mais tout cela m’a permis de gagner une place dans la file et je crois en toute honnêteté que j’en avais grand besoin.