Partir en cacahuète

« Le complexe du gastéropode » de Catherine Deschepper + Jeu sur les premières phrases célèbres

Où il est question de Marcel Proust, de premières phrases célèbres et de tabac. Et en sus, un petit jeu !

« Le complexe du gastéropode » , en une phrase : quatre auteurs sont sélectionnées pour participer à une résidence d’écriture, enfermés dans un château, et tout va partir en sucette.

De Catherine Deschepper, aux éditions Weyrich.

Partir en cacahuète

Cléa

25 avril 2022. On sortait du cours d’histoire de l’art avec ma copine Anne et on avait envie de s’en jeter un petit. On est allées au café. On a papoté. Elle m’a parlé de son mari Arnaud, qui est romancier. Elle m’a expliqué qu’il s’occupait de Cléa, une compagnie regroupant des auteurs et des relecteurs. Elle m’a dit qu’elle lui avait parlé de moi et que j’étais la bienvenue parmi eux. J’ai répondu que c’était très gentil de sa part, mais que je ne me considérais pas (encore) comme une auteure en bonne et dûe forme, qu’à part mes petites bafouilles du dimanche je n’ai encore rien publié, j’ignore si je suis à la “auteur”. 

Cléa, ce sont des écrivains de tous horizons se réunissant soit pour organiser des sessions d’écriture soit pour échanger autour de la passion dévastatrice de l’écriture. Je me suis inscrite. “Bienvenue dans ta nouvelle famille !” m’a accueillie Arnaud. J’étais touchée. J’ai dit à Adèle, pour la narguer : “J’ai désormais une nouvelle famille” Elle a répondu : “Je leur souhaite bien du courage.”

Ce week-end, la compagnie organisait une retraite d’écriture dans les vertes campagnes d’Erezée. J’y suis allée. Je débarquais.

Tu aimerais bien Cléa. C’est un peu comme une meute de chiens enragés qu’on aurait par mégarde laissé s’échapper dans la nature, sans surveillance. On a beaucoup ri. A s’en taper les côtes. Et on a bien travaillé, aussi. Dans un silence religieux, monacal. On a échangé des conseils, des préoccupations et, pour ne rien gâcher, on a hyper bien mangé. Tu serais fier de moi, parce que j’ai mangé toutes mes croûtes.

On s’est mutuellement ajoutés sur Facebook. Quand j’ai ajouté Albert, j’ai vu qu’il était le mari de Fabienne B. Et Fabienne B., c’est la tante de mes cousins et il aussi l’oncle du parrain de ma nièce. Tu suis toujours ? 

Ce qui est drôle, c’est que vendredi, j’expliquais justement à Adèle que je voulais toujours que les gens fassent partie de ma famille. Par exemple, j’appelle toujours Georges-de-la-jungle “oncle Georges” et, chaque fois que je fais ça, il me dit : “Je ne suis plus ton oncle”. Et puis, un jour, alors que je faisais mon stage à la bibliothèque de Waremme, j’ai présenté mamy Tine en disant : Voici ma grand-mère. Elle a répondu qu’elle n’était pas ma grand-mère. Mais, tu comprends, c’est plus simple à expliquer, parce que quand je dis qu’elle est la grand-mère de mes sœurs, on me regarde de travers, genre : “elle est débile, celle-là?” 

Toujours est-il que quand j’ai vu qu’Albert faisait un peu, par extension, partie de ma famille, je le lui ai appris. Il buvait tranquillement son café et je suis entrée dans la cuisine en lui annonçant : “Albert ! J’ai découvert que tu es mon oncle !” Albert a craché son café et il a crié avec beaucoup de véhémence : “T’es pas un peu dingue, toi, de m’annoncer ça comme ça à brûle-pourpoint dès le petit matin ?!” S’il a dit ça, c’est parce qu’il a eu peur. Il faut dire que la veille, j’avais fait mon show avec mes nouvelles copines, des femmes frapadingues dont le niveau sonore et la sauvagerie impressionnaient ces messieurs. Derrière nous, les autres soufflaient : “Je suis ton père” en plaquant leur main sur leur bouche. Albert a épongé son café, s’est levé de sa chaise, a ouvert grand ses bras en s’écriant : “Ma nièce ! Dans mes bras!” 

C’est vrai que Cléa, c’est un peu comme une grande famille. 

Animaux

Akatek au taquet

20 avril 2022. Akatek tousse beaucoup. Des quintes de toux terribles, comme s’il allait clamser en direct.

Akatek n’est pas mon chat, mais il s’est tellement pris de passion pour moi que je n’ai pas eu le choix : je suis à présent responsable d’un être vivant.

J’ai donc fini par prendre rendez-vous chez le vétérinaire. Adèle m’a aidée à le fourrer dans sa cage et elle m’a prévenue : “Il va pleurer de façon étrange. Ne te laisse pas impressionner, sinon tu ne parviendras jamais à destination.” En effet, il s’est mis à feuler comme un léopard traqué par un braconnier dans la savane, mais je suis restée impassible, un vrai bloc de marbre, un roc.

Je suis arrivée chez la vétérinaire en transportant mon étrange valise contenant l’Animal hurlant à la mort. Elle a fait des recherches dans son fichier, puis elle a brandi un carton en s’écriant : “Ah, le voilà ! Akatek Peers.” J’ignorais que les chats étaient à ce point vénérés par les humains qu’ils allaient jusqu’à posséder leur nom de famille. Un monde s’ouvre à moi.

La vétérinaire a extrait mon animal de compagnie de sa boîte et, étrangement, il ne lui a lacéré ni le visage ni les bras. Elle lui a retiré une tique en déclarant : “Ces bêtes sont des saloperies” “A qui le dites-vous”, ai-je répondu en grande connaissance de cause.

Ensuite, elle l’a un peu ausculté et a déclaré qu’il se portait comme un charme, il suffisait de mélanger un jaune d’oeuf à ses croquettes une fois par semaine afin de l’aider à expectorer les poils, et elle l’a remis dans sa cage.

J’ai marché le long de la chaussée, tenant à bout de bras ma valise à chat qui commençait à tanguer dangereusement à cause de son occupant qui était en train de tenter une évasion à la Prison break, sortant ses pattes tigrées de la cage et tentant d’en faire sauter les barreaux. “Calme” lui ai-je intimé quand tout à coup, le grillage a cédé. Kakou a sauté sur le sol et s’est enfui. Heureusement, il a pris la direction des jardins et pas celle de la route, sinon il aurait fini en tartare sous mes yeux. Il est allé se réfugier derrière un buisson et est resté prostré là, sourd à mes appels. J’étais en panique. Ce chat vient des beaux quartiers, il ne connaît pas le concept des voitures lancées à toute vitesse. Je lui ai dit : “Reste là”, j’ai croisé les doigts pour qu’il m’obéisse et je suis retournée jusque chez la vétérinaire qui est venue me prêter main forte. J’ai escaladé la barrière du jardin dans lequel il s’était planqué et la vétérinaire m’a avertie : “Attention, il y a un gros chien qui habite ici.” Je la soupçonne de mieux connaître les animaux de son quartier que ses voisins humains. “Attrapez-le d’un seul coup” m’a-t-elle ordonné, voyant que j’essayais vainement de l’appâter avec une vieille croquette. Et c’est ce que j’ai fait. Je me suis jetée sur lui comme un torero dans une corrida et je l’ai balancé cul par-dessus tête dans le fond de sa cage.

Dans la voiture, il s’est mis à beugler de plus belle et, bousculée par ces trop vives émotions, je me suis mise à pleurer en lui demandant pardon. “S’il t’était arrivé quelque chose, mon Kakou, je ne me le serais jamais pardonné.” Il s’en fichait éperdument, trop occupé à s’en prendre à nouveau aux barreaux de sa cage, alors j’ai appuyé sur le champignon. Comment ai-je pu croire que je pourrais m’occuper d’un être vivant ? Mes plantes vertes se font hara kiri pour éviter une trop lente décrépitude. Et, il faut le préciser, j’ai bien assez à penser avec moi-même. Me maintenir en vie me demande un degré maximal d’énergie…

Arrivée à la maison, j’ai conté ma mésaventure à mes colocataires. Adèle a dit : “Heureusement qu’il n’est rien arrivé à ton chat, sinon tu te serais jetée d’un pont.” La preuve qu’elle me connait sur le bout des doigts.

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Née pour la peine

19 avril 2022. Mère a loué les services d’un jardinier. J’aime bien cette petite phrase. Elle sonne un peu comme si j’étais de haute extraction. Avec son aide, on a scarifié la pelouse. 

D’habitude, on le fait ensemble, elle et moi, et cela nous prend environ trois jours de travail. Je noue mon fichu sur la tête pour éviter que mon crâne ne cuise sous la morsure du soleil et, armée de mon râteau, je me mets à rassembler les monticules d’herbes. Ensuite je me penche, je les ramasse, je les fourre dans un grand sac que je vais porter jusqu’au ruisseau puis je les déverse aux alentours. Allergique aux foins, Adèle nous observe de loin et me dit que je ressemble à une petite paysanne qui bine les champs dans un roman de Ken Follett.

Le premier jour, je dis : “C’est plutôt agréable, comme tâche. C’est méditatif. » La nuit, je rêve que je suis une paysanne qui part faire les moissons. Le deuxième jour, je commence à rougeoyer : un savant mélange de coups de soleil et de plaques dûes à mon allergie à l’herbe (degré d’amour pour la nature : maximal) et mes mains se couvrent d’ampoules douloureuses. Le troisième jour, je crie : “Vive l’agriculture intensive” en jetant violemment mon râteau aux orties et en m’effondrant sur une souche d’arbre, observant, le visage ruisselant de sueur, Mère qui continue à ratisser, à remplir les sacs et à les traîner jusqu’à la rivière, imperturbable. 

Cette année, pleines d’un sérieux ras-le-cul, on a donc fait appel à un jardinier. J’ai rassemblé toutes les forces qui sommeillaient encore en moi et j’ai annoncé : “Je vais vous aider.” J’ai noué mon fichu sur la tête, je me suis emparée de mon râteau, et j’ai ratissé. J’ai dit : “J’aime encore bien, faire ça. C’est méditatif.” Pendant ce temps-là, Mère faisait une fixation sur les pies. Mère ne supporte pas les pies. Pour les chasser, elle a mis au point un système. Elle s’empare d’un grand seau en plastique et tape violemment dessus avec un bois en imitant leur cri. C’est un peu impressionnant à observer. Le jardinier s’est arrêté dans son mouvement et il l’a regardée d’un air curieux. J’ai dit : “Excusez ma mère, elle est un peu particulière” et il m’a répondu : “Oh, vous savez, je travaille dans une institution pour personnes handicapées, alors… j’en ai vu d’autres.” Et c’est vrai qu’il avait l’air indifférent, ou blasé, au mieux interpellé. Le travail avançait vite ; plus vite que d’habitude. J’ai à peine eu le temps d’attraper un coup de soleil et des ampoules sur les mains. 

En ratissant, j’ai repensé à une anecdote qui s’était déroulée l’année passée à la même époque. Mathilde était là et maman nous avait demandé de l’aider à sortir la table et les chaises de jardin de la cabane où ils avaient été mis en hivernage. Ce sont de gros meubles en bois, assez lourds, et j’étais tellement à bout de force que je me suis effondrée en pleurs, essayant d’expliquer à travers mes larmes que c’était au-dessus de mes forces, jamais je ne parviendrais à transporter ces chaises, c’était trop me demander. J’en avais transporté deux. Mathilde m’a regardée avec un air curieux et elle a dit : “Ah oui, quand-même.”

Ce soir, je suis assise dans le canapé, fourbue. J’ai mal partout, un coup de soleil dans la nuque, les mains brûlées, mais je savoure ma victoire. Il y a un an, j’étais ratatinée au fond de mon lit, et aujourd’hui, j’ai l’énergie d’une petite paysanne qui bine les champs dans un roman de Ken Follett.

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Erratum

Erratum : C’est Serge Lama qui a chanté « Je suis malade. » Mais il se peut très bien que Charles Aznavour ait eu une mauvaise santé lui aussi. Bon rétablissement, Charles.

Erratum de l’erratum : Apparemment Charles Aznavour est trépassé. Il ne sera donc plus jamais malade. Bon repos éternel à toi, Charles.

Portrait de Charles Aznavour