Home sweet home, Partir en cacahuète

Rudy la Bricole

Il faisait beau et nous étions en train de profiter des premiers rayons du soleil sur la terrasse quand Père a observé d’un air attentif la pergola qui se trouvait au-dessus de nous. Il a déclaré : « Je ne sais pas si elle va tenir encore longtemps. Je crois qu’un de ces jours, elle va nous tomber sur la tête ».

« C’est vraiment très rassurant », a répondu Caro, qui a levé les yeux à son tour.

Et en effet, le poids de la glycine était devenu tel qu’elle appuyait de façon inquiétante sur les montants métalliques de la pergola.

« Je vais la réparer » a déclaré Père avec une assurance grave.

Caro m’a soufflé à l’oreille : « D’où est-ce que papa croit qu’il est bricoleur ? C’est Rudy la Bricole, oui ». Et je suis partie d’un grand fou rire un peu hystérique face au nouveau surnom dont elle venait de l’affubler. Nous étions alors loin d’imaginer à quel point ce sobriquet allait déterminer la suite des évènements.

Père était méfiant. « Je vous entends rire » a-t’il dit. Mais vu qu’il est sourd comme un pot de chambre, il n’a pas su ce qui nous faisait glousser ainsi comme deux dindes sous euphorisants.

« La première chose à faire, c’est de prendre les mesures des barres qui soutiennent l’édifice », a-t’il déclaré. Il a alors sorti son mètre ruban, l’accrochant tant bien que mal sur le premier poteau. Bien entendu, quand il l’a déroulé, l’accroche s’est défaite et le mètre s’est enroulé subitement, lui sautant presque en plein visage.

« C’est follement amusant » a déclaré Caro, sirotant sa boisson.

Au bout de trois essais-erreurs de la sorte, j’ai déclaré, pleine d’aménité : « Attends, je vais t’aider, mon petit papou ». Et je suis allée tenir le mètre. Père, en reculant, s’est tapé la tête contre le pot de fleurs suspendu en disant : « Aïe, nom de Dieu » et je lui ai crié : »Mais regarde un peu où tu vas, hein, Rudy la Bricole ».

Caro a ricané. Rudy a dit : « Passons au deuxième poteau ». Il a reculé. J’ai tenu le mètre contre le deuxième piquet. Quand je me suis relevée, ma tête a heurté le pot de fleurs suspendu.

« J’ai un peu l’impression de regarder un sketch de Mister Bean », a dit ma soeur, toujours prompte à la moquerie.

On lui a asséné une sentence bien connue dans la région « Les rwétants n’ont rien à dire ».

Ensuite nous sommes rentrées chez nous, fin de la première étape.

Le lendemain, on reçoit un message un peu inquiétant de Belle-Maman. « Votre père a fait un petit tour à l’hôpital. Rien de grave. Je vous raconterai ». Et pour toute explication, elle joint la photo suivante :

En fait, il s’était mis à remplacer la première barre de la pergola.

Et là, ce fut le drame. La barre métallique est tombée du plafond, l’assommant sur son passage, l’éjectant de la chaise sur laquelle il était perché et le projetant sur le sol.

Heureusement, Axelle, qui était dans sa chambre, a entendu un bruit assourdissant et est descendue dans le jardin. Elle y a trouvé son parrain gisant, immobile, dans une flaque de sang et tenant des propos désarçonnants.

Elle a eu les bons réflexes et a appelé les secours. L’ambulance est montée dans la rue, alertant les voisins, et les secouristes ont commencé à interroger Père sur toutes sortes de choses. « Comment vous appelez-vous ? Quel jour sommes-nous ? Qu’avez-vous mangé hier soir ? ». Père a répondu « Je suis Vincent Sacré. Surnommé « Rudy la Bricole » par mes filles. Nous sommes mardi et j’ai mangé des haricots ». Le secouriste, satisfait par sa réponse a répondu « Ok. On vous embarque quand-même pour vérification » et l’ambulance a redescendu la rue, emmenant le blessé.

A l’hôpital, ils lui ont dit qu’il avait quand-même eu bien de la chance que la barre soir creuse et non pas pleine, que ça l’avait sauvé d’un crâne fracassé. Ils lui ont aussi fait passer un scanner du cerveau et ils ont déclaré que tout était normal de ce côté là, ce qui est un comble quand on connait mon père, mais je préfère croire en la médecine parce que j’avoue que je nous voyais déjà nous rendre à l’hôpital chaque soir, des années durant, répétant inlassablement : « Coucou papa. Nous sommes tes filles, Nathalie et Caroline » et chaque fois il aurait répondu quelque chose comme : « Passe-moi le sel, Rebecca » « J’ai vu un chien saucisse à la cafétéria » ou encore « J’ai de la purée dans les écoutilles ».

J’ai à peine entraperçu cette longue vie pleine de souffrance et de surréalisme, soulagée que son cerveau soit déclaré nickel par des professionnels.

Au téléphone, il m’a dit : « Il faut savoir que le matin-même, je m’étais cogné la tête en ouvrant la portière de ma voiture. C’était une rude journée » et je lui ai répondu « Si ça tombe, c’est ça qui t’a sauvé. C’est peut-être comme le coup du menhir. Tu sais, quand le druide se prend le coup sur la tête et qu’il perd la mémoire, il se souvient de tout au moment où il reçoit un second coup ». Père était très content que son éducation de bédéphile ait porté ses fruits et il m’a répondu « Oui, à mon avis ça fonctionne comme ça, mon Nounou ».

Il faut savoir que quand il était jeune, il s’était déjà cabossé la tête en ouvrant une porte de garage et il en a gardé une cicatrice sur le front, lui rappelant à vie cet épisode dramatique et du coup, sa confusion mentale remonterait peut-être à sa prime jeunesse, mais ça, je me suis bien gardée de lui dire, il était déjà assez secoué comme ça.

Après quelques jours de récupération où il lui était interdit de faire quoi que ce soit, Père a décidé que son grand projet ne devait pas en rester là et il s’est rendu au magasin de bricolage pour acheter de nouvelles barres. Doté d’une force herculéenne, il les a chargées dans sa camionnette (elles rentraient pile poil) et a démarré. Sur la route, il a été contraint de freiner brusquement et, je vous le donne en mille, les barres ont glissé et sont allées s’encastrer dans le pare-brises qui a éclaté en mille morceaux.

C’est très mal, je sais, mais on a ri.

Et notre paternel nous a expliqué d’un air penaud que maintenant, « ses vieux » (comme on a surnommé ses amis du club de marche) l’appellent eux aussi « Rudy la Bricole ».

« Et pourtant, j’ai réalisé de grands travaux dans ma vie » s’est-il justifié.

J’ai vu le haut de la bouche de ma soeur commencer à trembler et j’ai regardé vers le sol afin de ne pas croiser son regard sinon je savais que si on se regardait dans les yeux, on nous perdrait à tout jamais. « Ca vous fait rigoler ? » a-t’il demandé, un rien vexé. Et comme nous aimons Père de tout notre coeur et que nous ne voulons pas briser ses rêves, nous avons répondu un « Non, pas du tout » très assuré, résistant vaillamment à la crise de fou rire qui se profilait.

« Regardez. Le mur, là. C’est moi qui l’ai réparé. C’est vrai que j’ai pas terminé de le mettre en couleur. Mais ça fait son charme ».

« Et là, au-dessus du radiateur, j’aurais peut-être dû mettre une planche en plus. Pour finaliser.

« Mais j’ai aussi réalisé des grands chantiers. Quand vous êtes nées, j’ai moi-même ajouté une chambre à la maison. C’est vrai que j’avais oublié d’ajouter du sable dans le ciment, mais bon… après quarante ans elle tient toujours. C’est le principal, quand-même ».

Partir en cacahuète

A la plaine de jeux

Adèle et moi étions peinardes, installées dans le canapé quand Caro nous a appelées. « Comment ça va, les soeurs ? ». Cette question somme toute banale n’a l’air de rien – simple formalité simple politesse – mais quand elle survient, il faut s’en méfier comme de la peste et de préférence y répondre par un gros mensonge. On n’est pas des lapins de six semaines, on sait qu’il est cruel de répondre à une mère célibataire qu’ici tout va bien, qu’on boit de la tisane et qu’on s’envoie un marbré au chocolat en regardant les oiseaux s’ébrouer. Alors on brode un peu. Pour éviter toute jalousie. « Oh ça va. Adèle a beaucoup de travail et là je suis en train de faire la vaisselle. Et toi ? ». « J’essaye de nettoyer mon appartement mais ce n’est pas facile parce qu’Hannah est dans mes pattes, qu’elle est en mode vermisseau sous amphétamine et qu’elle demande avec insistance pour aller dehors. »

Il faut dire que ma nièce, de par sa nature à moitié danoise, possède les gênes du grand air et du froid et qu’elle fait comme qui dirait une légère obsession pour l’extérieur, montrant du doigt avec insistance la baie vitrée en disant « Han. Han » ce qui, dans son langage, signifie « Si tu ne m’emmènes pas dehors dans la minute, je ferai de ta vie un enfer ». Parfois même, elle s’empare de son bonnet, son écharpe et son manteau et tente de les enfiler elle-même, histoire que l’on comprenne bien le message. Et souvent, de par cette menace, elle fait de nos vies … un paradis. Un paradis où il est question de mettre un manteau, de filer dans le froid et de la suivre dans le jardin, à faire invariablement et des heures durant les choses qui suivent : transvaser du sable dans un seau, tremper la main dans la vasque aux oiseaux pour en extraire les graines et les donner à manger au chien, faire signe au bonhomme vert et déposer un caillou dans sa brouette. Multitude d’activités passionnantes et ô combien enrichissantes.

Adèle et moi, on s’est dit que c’était tout de même incroyable, ces mères célibataires qui ne supportent pas la moindre contrariété, mais vu qu’il s’agit de la famille, on peut rendre service. Adèle, se levant comme une seule femme a dit à Caro « On va emmener le Pimousse à la plaine de jeux pendant que tu fais ton ménage. Tu vas voir : On va te la fatiguer un peu et comme ça, ce soir tu seras tranquille ». J’ai supposé que le « on » voulait dire qu’elle m’impliquait dans son grand projet et que je n’avais pas le choix.

C’est comme cela que nous avons brisé la monotonie de notre vie monacale afin de nous dépêcher sur une mission improbable.

Je n’en ai pas l’air comme ça, mais j’ai déjà une petite expérience en la matière. Pas plus tard que le semaine précédente, je m’y étais rendue avec Caro afin qu’elle fasse mon écolage. Il faisait beau. Il y avait des adultes qui, deux par deux, accompagnaient leurs enfants. Tous des couples de trentenaires blancs hétérogenrés et une femme enceinte avec sa mère. Première info qui a son importance : il faut être deux à la plaine de jeux. Soutien mutuel ? Personne n’est assez fou pour vivre seul pareil calvaire ? A priori pas forcément rassurant.

La femme enceinte et sa mère m’ont semblé sympathiques. Nous avons échangé quelques mots. Hannah s’est immédiatement prise d’amour pour son fils. Elle l’a serré dans ses bras. Mais très vite, il a vu une petite fille de son âge qu’il a jugée plus intéressante et il s’est rendu près d’elle en lui demandant comment elle s’appelait et si elle voulait jouer avec lui. La petite fille lui a sorti un « Non » cruel et catégorique sur lequel il n’y avait pas matière à débattre. Marius semblait extrêmement interpellé par ce verdict sans appel et il a demandé à sa mère, un sanglot dans la voix : « Pourquoi elle ne veut pas jouer avec moi, la petite fille ? ». Sa mère lui a dit qu’elle n’en savait rien, mais qu’il pouvait peut-être demander directement à la principale intéressée, conseil qu’il s’est empressé de suivre en demandant : « Pourquoi tu ne veux pas jouer avec moi ? » et elle a dit : « Je n’ai pas envie ». Là, on a vu toute l’incompréhension du monde passer dans son regard et il a dit à sa maman : « Peut-être qu’elle dit non mais qu’elle pense oui ? » et là, je me suis lancée dans une grande conversation avec la maman sur le consentement, sur le fait qu’il fallait inculquer très tôt cette notion aux petits garçons et on allait en arriver à parler en mode « Achtagmitou » et balancer des porcs quand Caro m’a renvoyé sa fille, qui voulait aller sur le toboggan, en lui disant « Demande à Tata ».

J’ai emmené l’enfant vers le toboggan et soudain, en observant tous ces couples autour de moi, il m’est venu une idée à laquelle je n’avais encore jamais pensé parce que c’était la première sortie de notre trio hors de la maison. J’en ai immédiatement fait part à Caro : « Tu as conscience qu’on va souvent nous prendre pour un couple de lesbiennes ? » Et elle m’a répondu « Oui, je viens de m’en rendre compte. C’est pour ça que j’ai crié à Hannah : « Va voir près de Tata » ». Puis elle a ajouté : « Ce n’est pas que je ne veuille pas passer pour une lesbienne, mais si un jour il y avait une chance infime pour que je me fasse draguer à la plaine de jeux par un père célibataire, je ne voudrais pas que tu foutes mon coup en l’air ».

La femme enceinte est revenue près de nous et elle a dit à Marius : « Va chercher Mamita ». Là, je me suis écriée : « Oh ! Mamita ! C’est comme chez nous, ça ! » parce que Belle-Maman se fait appeler Mamita par Hannah. La femme a interpellé sa mère : « Oh c’est fou maman ! Madame s’appelle aussi Mamita ! » Et là, croyez bien que je suis restée comme deux ronds de flanc et Caro m’a dit : « T’inquiète, tu ne passes pas pour une lesbienne. Mais pour une grand-mère » et elle a ri d’un rire que j’ai trouvé sardonique.

J’ai dit à ma soeur : « Je sais que j’ai beaucoup de cheveux blancs, mais le médecin a dit que c’est à cause de l’accélération de mon vieillissement cellulaire » « Ton amie Solange dit que ça fait un peu vilaine femme qui tue des dalmatiens » « Oui, peut-être, mais Mélanie trouve que ça fait un peu artiste contemporaine. Et ça, c’est bien ».

Ensuite on a fait connaissance avec un couple et leurs deux enfants. Par politesse plutôt que par pure curiosité, j’ai demandé comment s’appelait leur petite fille et ils m’ont répondu « Blanche ». Là, je me suis exclamée : « Oh, Caro ! C’est sa copine Blanche ! » et la mère de Blanche m’a regardée d’un air intrigué. C’est parce que c’est devenu une blague à la maison.

Je vous explique.

Quelques jours plus tôt, Père avait emmené Hannah à l’Intermarché. Il faut savoir que Père adore l’Intermarché. C’est son lieu de rendez-vous. Il y rencontre chaque jour à la pause de 10 heures quelques vieux covidiens et ils s’asseyent sur les marches en toussant dans leurs masques et en buvant du café dans des gobelets en plastique. Je ne juge pas Père. Peut-être ferais-je pareil que lui si j’habitais Saint-Servais, que j’étais pensionnée, confinée à domicile et un brin sociable. Soit. Père nous avait envoyé une photo de Hannah qui jouait avec une petite fille pendant que son papy buvait son café. « Elle joue avec Rosie » était intitulée la photo. Et Rosie, c’est important de le dire, est noire. Africaine, si vous préférez. L’anecdote passe et, quelques jours plus tard, Caro m’appelle. Elle me dit : « Je suis à la plaine et Hannah se fait une nouvelle copine. Blanche ». Et là, il y a eu comme qui dirait un peu de confusion entre nous parce que je lui ai demandé : « Pourquoi est-ce que tu précises que sa copine est blanche ? C’est important pour toi ? ». « M’enfin Natha ! C’est son prénom, Blanche. Elle s’appelle juste Blanche ».

Maintenant vous comprenez pourquoi je me suis écriée : « Oh! C’est sa copine Blanche !  » quand la maman m’a dit son prénom. Caro m’a glissé « Ce n’est pas elle. C’est une autre Blanche ». « Oui mais c’est quoi cette mode d’appeler toutes les petites filles Blanche ». Puis j’ai demandé à la femme comment s’appelait son petit garçon et elle a répondu « Jean », ce qui n’est pas un prénom d’enfant, vous en conviendrez. « Ils sont d’un âge très rapproché », ai-je dit, fière de pouvoir lancer des sujets de conversation que je n’ai jamais eus, entre adultes responsables de descendance. « Ce sont des jumeaux », m’a répondu la mère de Blanche et Jean, et ma soeur m’a dit : « Tu ne fermerais pas un peu ta gueule, pour changer ? ».

j’ai dit à Caro. « Tu as vu, notre vie, comme elle est devenue ? Hier encore on snifait des rails de coke dans des soirées électro et aujourd’hui on est dans une plaine de jeux en train de faire tourner un bébé dans un carrousel en demandant à une femme enceinte quand elle a prévu de mettre bas ».

Puis il y a eu cette situation effrayante : des enfants se sont assis autour de Hannah, tous en cercle, et leurs parents se sont approchés (à la plaine il faut suivre les enfants) formant à leur tour un cercle autour du cercle.

J’ai dit à Caro : « J’ai peur. Je crois que je vais faire une crise d’angoisse ». « A cause du Covid ?  » a-t’elle demandé (et c’est vrai que ce n’était pas très Covid-friendly, comme situation), mais j’ai répondu « Non, de me retrouver à faire une activité de parents ». Alors on est rentrées.

C’est donc forte de cette première expérience que je suis allée prêter main forte à Adèle. On a pris le bébé, la poussette, Doudou et le lapin en peluche que l’on a nommé « Karl Marx » et on a filé à la plaine sous un vent glacé.

Heureusement pour nous, il n’y avait pas grand monde ce jour-là, sans doute parce qu’il faisait un froid à se geler le cul. Je dis heureusement pour nous, parce qu’Adèle, qui est déjà de nature asociale à la base n’aurait pas supporté l’épreuve de la petite conversation badine entre parents et j’avais peur qu’elle ne me fasse une crise à la Munch, un beau remake du cri dans la plaine de jeux. Il faut savoir que ma soeur souffre de quelques légers troubles se situant à divers endroits du prisme autistique et qu’à cela s’ajoute un humour noir à faire pâlir Morticia Addams et – ce n’est pas tout – elle a tiré bénéfice de la crise Covid pour ne jamais plus sortir de la maison. Elle ne s’est plus acheté de vêtements, n’a fait qu’une seule fois des courses alimentaires en un an, a décidé de laisser pousser ses cheveux jusqu’à la fin de la pandémie puis voyant qu’elle ressemblait de plus en plus à Hagrid a finalement opté pour une coupe maison qui lui sied fort bien. Une somme d’éléments qui font que je craignais un tant soit peu sa première sortie dans le grand monde.

L’amener là, au milieu d’une plaine de jeux c’était comme sortir un animal au comportement très incertain – Normalement elle ne mord pas, vous pouvez vous approcher, mais ça reste un animal, hein, on ne peut pas toujours anticiper ses réactions, soyez quand-même prudents.

Hannah a voulu monter les marches qui menaient au toboggan. Alors j’ai dû la suivre, afin d’éviter qu’elle ne tombe la tête la première dans les escaliers et que nous n’ayons à en découdre avec sa mère. Arrivée sur le premier palier, elle a voulu continuer son ascension et je me suis retrouvée sur le territoire d’un petit garçon. Il a tenté d’entrer en contact avec moi et je me suis accroupie à sa hauteur pour qu’il sache que je ne désirais pas le dominer mais plutôt essayer de comprendre ce qu’il baragouinait afin d’établir une communication non-violente basée sur le respect mutuel.

Il était question de camion et de cailloux. J’avais un peu l’impression d’être la Jane Goodal des plaines de jeux. j’ai traduit à Adèle : « Je crois qu’il voudrait retourner près de son camion pour transporter des cailloux ». Elle a répondu d’un air pincé « Je m’en contrefiche ».

Il faisait un froid mordant et je commençais à craindre que ma soeur ne se mette à mordre les enfants alors j’ai dit : « On rentre à la maison ? », mais Hannah, visiblement, ne l’entendait pas de cette oreille car elle s’est mise à chouiner, comportement qu’elle adopte désormais dès que la frustration de l’existence pointe son nez. Adèle, qui a plus d’un tour dans son sac, m’a dit : « Attends, je vais détourner son attention. Hannah ? On va aller voir les canards ? » et Hannah a mimé un bec de canard qui s’ouvre et se ferme avec sa petite main, ce qui voulait dire qu’elle était d’accord avec le nouveau projet éducatif de ses tantes. Adèle lui a crié à travers toute la plaine : « N’oublie pas Karl Marx. Il est là-bas, la gueule dans la sable » et je crois qu’on nous a regardées bizarrement. Hannah est partie illico bras dessus bras dessous avec Karl Marx, direction les canards.

« Pauvre petit garçon sur le toboggan, ai-je dit. On voyait bien qu’il n’est pas fort stimulé à la maison. Il parlait vraiment très mal, le petit chou ». « Il est stupide » a tranché Adèle. « Et en plus Il avait une bulle verte qui lui sortait du nez. Ca me dégoute. Je déteste les enfants. Ils disent des choses idiotes et ils ne se mouchent pas le nez. »

On est rentrées éreintées et mortes de froid, la chandelle au nez. Caro avait eu le temps de faire son ménage.

On s’est affalées dans les canapés, lessivées, et Hannah nous a grimpé dessus en sautant en en criant « Tatatatata !!! ».

Caro a dit : « Je vois que vous l’avez bien fatiguée. Merci, les soeurs ».

« De rien », a-ton répondu. « Nous, ça nous fait plaisir de rendre service »

Guindaille, Partir en cacahuète

Le jacuzzi des Yakuzas

Cet été, pendant la canicule, Rebecca nous a invitées, Sophie et moi, à passer une après-midi jacuzzi chez elle. Pleine de bon sens, je lui ai dit : « Un jacuzzi un jour de canicule ?! Tu ne serais pas un petit peu maboule dans ta tête ?! « , mais elle m’a répondu que c’était une astuce des gens du désert. « J’ignorais que les berbères adoraient les jacuzzis », lui ai-je asséné avec un soupçon de moquerie. « Mais non, enfin ! C’est juste qu’ils boivent des grandes tasses de thé bien chaud en plein désert, ce qui relève du même principe ». Sophie, qui est une scientifique de renom, s’est exclamée : « Aaaah…. Tu veux dire qu’ils se donnent encore plus chaud pour après avoir l’impression d’avoir plus froid ? » « Oui, a-t’elle conclu, je parlais de ça ».

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Partir en cacahuète, Transports

Reprendre le bus

Le parking dans lequel je vais garer Etoile tous les matins ferme définitivement.

Je sais que c’est pour une bonne cause (notamment y construire notre nouvelle bibliothèque), mais du coup, après m’être renseignée sur les autres parkings, sur les dangers de la circulation à vélo, sur le dropping en hélicoptère privé, j’ai dû me résigner à prendre le bus. Oui, je dis bien me résigner. Car si j’ai mis tant d’années à réussir mon permis de conduire dans la souffrance, l’abnégation et une persévérance exemplaire, ce n’est pas pour me retrouver à prendre les transports en commun avec la plèbe. D’ailleurs, c’est bien simple : je ne sais plus comment on fait.

Françoise, qui prend la même ligne que moi et qui est emprunte de charité, a décidé de me prêter main forte. Elle m’a prise sous son aile afin de me remontrer les gestes perdus.

Avant d’embarquer, elle m’a tout expliqué. « Tu dois monter dans le bus, puis aller valider ton ticket sur la petite machine. Attention car ensuite, il faut faire marche arrière et remonter le courant. Ce n’est pas évident, car nous ne sommes pas des saumons ! Je dirais plutôt que nous sommes des sardines. Tu comprends ma blague ? Car on sera serrées comme des sardines, empilés les uns sur les autres contre des adolescents couverts d’acné et porteurs asymptomatiques. En général, mon astuce, c’est de penser à respirer vers le haut, prendre une goulée d’oxygène, mais là, avec le masque, je ne sais pas quoi te dire. Disons que ça deviendra un trajet de tous les dangers ».

Le premier jour, pleine d’entrain, je suis partie à pieds de la maison. Il y a une demie heure de marche jusqu’à l’arrêt de bus et du coup, j’avais l’impression d’être une belle personne qui enfile ses baskets, emporte son pique-nique Wich-wach dans son sac à dos et longe les prairies en respirant le doux parfum de la brume qui s’évapore, sous le regard paisible des chevaux.

Quand je suis arrivée à l’arrêt de bus, c’était le calme plat.

Pas un seul écolier. Je suis montée dans le bus, me suis installée, ai observé la Meuse qui défilait. Françoise est montée plus loin. Je lui ai dit : « C’était facile, en fait ! » et elle m’a répondu que c’était normal, qu’on était seulement au niveau 1 de difficulté, qu’il allait croître au fur et à mesure des jours de la semaine.

A 16h30, Françoise est venue m’attendre devant la bibliothèque. Je lui ai dit : « Viens, on va vérifier l’avancée des travaux sur le parking. Parce que je vois déjà bien venir l’affaire : ils nous font déguerpir, tout ça pour ne commencer les travaux que dans six mois. Un immense trou ! Je veux voir un immense trou, un cratère qui creuse l’entièrté du parking ! Rien de moins! ». Elle m’a répondu très prosaïquement : « Tu ne feras rien de tout ça » »Ah non ? » »Non » »Et pourquoi pas, ma bonne Dame ? » »Parce qu’on a exactement une minute pour attraper le bus » »Ah ouaiiiis ». Là, on s’est hâtées, mais je ne voulais pas que Françoise fasse une crise cardiaque sur le trottoir (elle est fragile), donc je n’ai pas couru. Elle m’a dit « Si tu veux, on ira voir sur Google vue aérienne pour voir s’ils ont explosé notre ancien parking ».

On a eu le bus. Il y avait un peu plus de monde. Des jeunes. (Je sais que ça fait vieille de dire « des jeunes », mais comme je viens de fêter mes 40 ans, Mamy Tine m’a dit : « Tu es vieille maintenant ! » et je lui ai répondu que c’est l’hôpital qui se fout de la charité vu qu’elle a 90 balais). J’ai dit à Françoise : « Ohlala, je stresse, j’espère que ça va aller » et un jeune m’a dit « Eh oh, du calme hein, tout le monde pourra monter ». Il n’avait pas compris mon humour alors il s’est adressé à moi avec condescendance, ce qui est le propre de la jeunesse. J’ai voulu lui répondre : « Non t’inquiète, gamin, je ne suis pas stressée, je suis juste marrante », mais Françoise m’a conseillé de laisser tomber, et j’ai obéi à mon coach.

Arrivée à l’arrêt de bus, j’ai commencé à ressentir des relans de mon adolescence. Vu que je vis à nouveau chez Mère, c’était cette ligne de bus que j’empruntais à cette époque et chaque fois que je devais rentrer à pieds, je râlais plein ma panse de devoir me taper tout ce trajet.

J’avais un peu l’impression d’être Kritika, l’enfant du Népal, qui doit tous les jours gravir la montagne dans ses tongs en portant son petit frère sur son dos, mais Jean-Chri nous disait que ce n’était rien du tout, que la vue était jolie et que ça nous faisait du bien de nous bouger un peu. « La marche à pieds n’a jamais tué personne » disait-il pour résumer la situation. Et c’est peut-être vrai, du moins pour ceux qui ne se font pas percuter par un camion.

Une demie heure plus tard, arrivée dans le quartier, je suis tombée sur Elisa, la voisine, qui se demandait pourquoi j’étais à pieds et quand je lui ai expliqué mes déboires elle a dit : « Ça me fait penser à quand vous étiez adolescentes et qu’on vous voyait toujours rentrer à pieds ! »

Le lendemain, rebelotte, je me suis levée au chant du coq et je me suis rendue à l’arrêt de bus. Il y avait pas mal de monde, cette fois. Et trois bus pour nous absorber tous. J’ai envoyé un SMS à Françoise « Je suis dans le deuxième bus » afin qu’elle me repère bien. Puis mon bus a dépassé tout le monde. J’ai envoyé un nouveau message « Premier bus ». Pour ne pas devoir changer 18 fois de message sur le trajet (Je suis dans le premier/ Ah non, deuxième/ Zut on s’est fait distancer, on est troisièmes), j’espérais que mon bus reste en tête de la course, et je sentais qu’effectivement on allait gagner car il fonçait à toute berzingue sur la chaussée. Je me disais « Allez, chauffe, Marcelline ! » quand Marcelline, grisée par la course, est passée devant Françoise sans s’arrêter, en soulevant ses cheveux, l’abandonnant là dans des trombes de poussières. On se serrait crues dans Speed, quand ils sont contraints de rouler à grande vitesse sinon le bus explose.

J’étais seule. Seule sans mon coach. Dès le deuxième jour d’autonomie. J’ai envoyé « La vie nous sépare ». Elle a répondu « Ce n’est pas facile, mais tout ira bien. Tu gères. Je crois en toi ».

Au moment de sortir, une petite fille était en stress car elle ne savait pas si c’était là qu’elle devait descendre. Moi je savais. Donc, forte de ce savoir, je suis descendue du bolide infernal et j’ai attendu Françoise.

Quand je lui ai dit : « En tout cas, merci pour tout ce que tu fais pour moi. Tout le monde n’a pas cette chance. », elle m’a répondu : « Je t’en prie. Mais là, tu vois, on est seulement au niveau 2. Il y avait de la place dans le bus. C’était facile. Et cet après-midi, au retour, on aura de la place aussi, puisqu’on est mercredi. C’est demain ça va se corser. Sache que tu ne dois jamais te reposer sur tes acquis ».

Et c’est sur cette belle parole pleine de philosophie que j’ai commencé ma journée de travail.

Baby-sitting, Partir en cacahuète

Ma vie de magazine

Samedi, quand je suis rentrée du boulot, Caro, Adèle et Axelle étaient installées sous l’Arbre Parfait avec le bébé, le chien et les chats. « C’est réunion au sommet, à ce que je vois ? ». « On t’attendait pour faire un pique-nique », me disent-elles. « Et après, ajoute Caro, on aimerait faire une sieste. Je prendrai Hannah et elle s’endormira dans mes bras en regardant le feuillage, comme les bébés de magazine ».

Je n’ai pas voulu briser les rêves de ma sœur, mais je vois mal ma nièce, ce vermisseau sous amphétamines, se relaxer sous un pommier. « Vous voulez parler de magazines people, comme Closer ? » « Non, plutôt les magazines de Vie Meilleure, comme Flow » « Ah ok, je vois le concept. On profite de moments simples en famille, à manger des graines puis à écouter le vent dans les branches » « Exactement ».

Je vois très bien de quels magazines elles veulent parler. Mère en possède des piles et des piles, mais je n’ai jamais pu en lire un dans son entièreté car, pour les besoins de ses collages, elle les réduit en gruyère aussi sûrement que Marie-Charlotte (notre souris) ne le fait avec nos boites de céréales. Puis, par un étrange tour de passe passe, elle parvient à transformer toutes les phrases optimisantes qu’ils contiennent en phrases qui te donnent envie de te jeter par-dessus la balustrade.

On est allées remplir nos assiettes dans la cuisine. Evidemment, pour notre vie à la Flow, on a mangé des crudités venant du potager (hashtag je cultive moi-même mes légumes), avec des œufs encore tout chauds d’être tombés du trou de cul de nos poules (hashtag je vous baratine) et on est allées s’asseoir sur le grand tapis de yoga de Mère.

Hannah observait toutes les assiettes et, sachant très bien qu’elle n’avait pas le droit de piocher dedans, elle s’est dirigée droit sur moi, déjouant mon autorité légendaire. « C’est dingue, ça quand-même », ont dit mes sœurs. Alors qu’elle se régalait de ma pitance, en saisissant des petits morceaux du bout de ses doigts agiles, j’ai compris que j’aimais cet être humain au-delà du possible car je serais prête à tout pour elle, même à partager mon oeuf cuit dur

Quand on a eu terminé notre repas, on s’est allongées sur le tapis et Adèle a pris Hannah sur son ventre et lui a montré les feuilles de l’arbre parfait qui dansaient dans le vent. D’abord, elle agitait les jambes telle une coureuse de marathon, puis, peu à peu, Bébé s’est relaxée. J’avoue que j’étais bluffée. Que leur plan fonctionnait. C’est vrai qu’on était belles, là, toutes ensemble, en train de digérer nos repas santé à même la rudesse jaunie des herbes cramées. Mêrme Happy était sage et ne demandait pas à lécher nos assiettes, comme un chien de magazine (En vrai, je doute que le jus de concombre le fasse saliver).

Tout à coup, Franklin la tortue tondeuse (suivez un peu, ceci est une saga) arrive droit sur nous comme un bolide.

Agitation. Cris. Stupeur et tremblements. Hannah se réveille en sursaut. Happy prend la tangente. Caro se lève et, poussée par son instinct de mère qui n’écoute que son courage, se poste entre Franklin et le Bébé. Toute cette scène me fait furieusement penser à cette célèbre photo de l’homme qui bloque les chars de Tian’anmen.

Mais Franklin ne s’arrête pas. Il fonce droit sur elle. Adèle lui crie « Bloque-le avec ton pied !!! ». Mais c’est trop tard, il est sur le tapis de yoga et émet une fumée étrange. Caro le bloque avec son pied. Il s’arrête enfin.  Franklin est perturbé dans sa tâche. Il nous communique son intention via un écran. « Retour station », nous annonce-t’il. On dirait un cosmonaute qui n’a pas pu effectuer sa mission et qui rentre la tête entre les épaules.

On soulève le tapis de yoga. Il porte les séquelles d’un broyage par tortue-tondeuse.

Quant à Caro, elle a gardé ses deux pieds et se remet doucement de l’attaque du robot.

Comme quoi il vaut mieux que la vie de magazine reste cantonnée à du papier glacé.