Animaux

La vie des bêtes

Comme chaque matin, Mère et moi étions installées à la table du petit déjeuner.

Et comme chaque matin, Adèle est sortie de sa chambre en s’exclamant que nous avions la visite de l’infirmière en chef (elle-même).

En général, Adèle est du genre à se moquer gratuitement des autres. Mais là, je dois bien avouer qu’elle n’a pas tort de se gausser de nous car il faut reconnaître que c’est une vision qui vaut son pesant de cacahuètes. On s’installe souvent côte à côte afin de scruter « Notre jardin extraordinaire« , jumelles au poing, parées de nos pyjamas devenus informes à force de confinements successifs, biscottes sans gluten et petit pot en plastique rempli de boules roses en tous genres pour seule nourriture. Il est donc vrai que l’image n’est pas sans évoquer « Vol au-dessus d’un nid de coucou ».

C’est donc dans cette situation que nous nous trouvions quand j’ai aperçu au loin une chose brune se mouvoir dans les broussailles.

Etant une spécialiste des animaux de renommée presque mondiale, il ne m’a fallu qu’une seconde pour m’écrier : « La famille O’Connor est revenue! ».

La famille O’Connor, c’est une famille de chevreuils qui avait élu domicile dans le bois devant chez nous et qui a fait vivre à notre famille mille aventures au plus près de la nature. Par exemple en créant une rare dispute entre maman et Jean-Chri car elle voulait protéger son potager de leur appétit féroce et quand il a tendu un grillage pour ce faire, elle a soutenu qu’il n’était pas assez haut, chose qu’il a balayée d’un revers de main négligeant en soutenant qu’un chevreuil ne pouvait pas sauter si haut. (Bien entendu je vous le donne en mille, un chevreuil peut visiblement sauter si haut et Beau-Père a dû parfaire son ouvrage devant un potager dévasté et une épouse courroucée).

Puis un jour, les O’Connor ont disparu.

Nous étions en automne et tranquillement installées en famille dans le salon quand nous les avons vus accourir dans le jardin, apeurés par quelque chose et déboussolés. Puis de grands rires ont explosé, ainsi que des tirs. Des chasseurs avinés se promenaient dans le bois (un bois dans lequel on n’avait jamais vu passer quelqu’un en 25 ans) et semblaient tirer au hasard, si près des maisons. Heureusement, comme ils étaient raides défoncés, ils visaient mal et la famille de chevreuils semblait intacte. Mais le sang de Caro n’a fait qu’un tour et, alors qu’elle est loin d’être une spécialiste des animaux comme moi (Quand un jour je lui ai dit : « Il est trop mignon, le poster avec des renardeaux qui se trouve dans la salle d’attente du médecin, elle m’a répondu : « Aaaah, ce sont des renardeaux ! Et moi qui pensais que c’étaient des oursons… ») et qu’elle ne les aime que dans une très faible mesure (une tape amicale sur le chien en se bouchant le nez tout au plus), elle s’est levée comme une balle, a ouvert la porte de la cuisine, a enfilé les bottes en caoutchouc de Mère et, insensible à la pluie qui tombait et accessoirement au fait qu’elle s’adressait à des hommes armés, s’est mise à beugler « Bande d’enfoirés ». Un appel resté sourd, couvert par le bruit des balles, mais qui lui a valu nos applaudissements, pour la beauté du geste. C’est ainsi qu’elle a chassé les chasseurs et, par la même occasion, la famille O’Connor qui a rejoint la route, où les attendaient d’autres dangers.

Et on ne les a jamais revus depuis.

En parlant d’animaux, je vous avais relaté jadis sur ce blog qu’une nuit j’avais été réveillée par un boucan infernal dans les buissons en bas de ma fenêtre et que j’en avais vu sortir un kangourou.

Eh bien, figurez-vous que, quand Mère m’a tendu la paire de jumelles pour que je puisse mirer le retour des O’Connor, à la seconde même où il s’est mis de profil, j’ai compris mon ancienne méprise et je me suis écriée : « Maman !!! » « Oui Natha ? » »L’autre fois… Ce n’était pas un kangourou qui est sorti de mon buisson ! Mais un O’Connor ». Et Mère a mis sa tête entre ses mains dans un geste un peu désespéré que je n’ai pas su interpréter.

A croire que notre jardin extraordinaire porte bien son nom, parce que ce n’est pas tout.

Hier nuit, j’ai été réveillée par un halètement étrange que j’ai attribué au chien. J’ai pensé qu’il faisait une crise cardiaque ou une attaque de panique et, comme j’ai absolument besoin que ce chien soit immortel et que j’en connais un rayon question vétérinaire, je suis sortie de ma chambre en toute urgence devant Happy qui me regardait d’un oeil torve, visiblement dérangé dans son sommeil par mon ramdam. J’ai saisi que le bruit venait de dehors, et Happy aussi car son regard devenait maintenant apeuré. Je lui ai dit : « Quelqu’un respire fort dehors. C’est peut-être un monstre. Ou plus vraisemblablement un animal. Je dois sortir pour en avoir le coeur net ». Mais à cet instant, le chien s’est allongé de tout son poids sur mes pieds, bloquant le passage de la porte. Il voulait me protéger. « J’irai quand-même, même si je dois en payer de ma vie », lui ai-je dit. J’ai enjambé la bête et je suis sortie. Dehors, le halètement continuait de plus belle. il faisait noir comme dans un cul. Je commençais à flipper de ne rien voir. J’ai allumé la lampe de poche de mon téléphone et là je les ai aperçus : deux hérissons qui se taisaient à présent et me regardaient en faisant bouger leur petit nez trop mignon.

En fait, des hérissons forniquaient sous mes fenêtres. Si c’est pas merveilleux.

C’était une grande nouvelle, pour notre jardin extraordinaire. Car Mère a toujours voulu avoir des hérissons dans son jardin.

Elle avait même érigé un hôtel à hérisson dans le potager. Juste à côté du cimetière de Grisemine, feu le chat d’Adèle. Mais son hôtel est resté désespérément vide, même quand je lui recommandais de poser un paillasson « Welcome », jusqu’à pourrir sur place comme un vulgaire tas de bois.

La nouvelle étant trop importante et Mère étant de toute manière insomniaque, je suis montée jusqu’à sa chambre et, brandissant ma lampe torche dans son visage, j’ai crié : « On va avoir des choupissons !!! ». Elle était réveillée mais semblait indifférente ou tout au plus interloquée par mon annonce. « Qu’est-ce que tu dis ? ». Et elle a ajouté : « Des quoi ? ».

J’étais fière. Fière de connaître un mot que Mère ne connaissait pas, qui plus est en matière de bestioles. Je lui ai donc transmis le savoir inculqué par mes collègues, désireux de m’initier au monde des plants de tomates, des ancolies et des choupissons (Merci Dédé, merci Fabienne, grâce à vous je peux briller en société de par mes connaissances quasi encyclopédiques). J’ai précisé : « Des hérissons. On va avoir des bébés hérissons ».

Mère a bondi hors de son lit et elle est sortie en culotte dans le parterre de fleurs, d’où les hérissons fricoteurs avaient disparu. Elle était presque aussi émue que le jour où Caro lui a annoncé qu’elle allait devenir grand-mère. Et, comme j’ai tendance à mélanger les mots en ce moment (brouillard cérébral), j’ai dit : « Je n’en reviens pas. Et dire qu’on va avoir des bébés phoques ».

Mère s’est exclamée : « C’est vrai ? On va aussi avoir des bébés phoques ? » et je l’ai regardée avec un air circonspect. Puis elle est partie. Je lui ai demandé : « Tu vas où? » et elle a répondu : « Je reviens. Je vais voir dans la piscine. On ne sait jamais. »

Ouate de phoque

pandemie

La quarantaine en quarantaine

Il paraît que mes occupations sont de plus en plus has-been.

Tout ça parce qu’il y a quelques jours, je me suis levée de mon transat d’un seul bond et que j’ai jeté mon plaid et ma tasse de tisane en l’air en m’écriant : “Je pars !”.

Ca a inquiété ma famille, parce que je n’avais plus pris ma voiture depuis au moins quatre mois et il parait que j’angoisse mon entourage et celui qui croise ma route quand je me mets à conduire et il parait aussi que conduire, c’est comme faire du vélo, ça ne s’oublie pas, mais que c’est valable pour tout le monde sauf pour moi.

Alors je suis partie en trombe jusqu’au point presse et je me suis acheté foultitude de carnets de mots fléchés et de mots croisés et je me suis rassise dans mon transat. J’ai récupéré ma tasse de verveine et mon plaid et je me suis mise à remplir frénétiquement les grilles des heures durant.

Adèle est venue mettre son nez dans mon affaire et désormais c’est notre passion commune. Rien ne nous résiste. A part peut-être le nom des monnaies anciennes mésopotamiennes en trois lettres.

Caro a déclaré : “On dirait Bon-papa” et j’ai été flattée, parce qu’il est vrai que mon grand-père était un grand cruciverbiste. Mais elle a continué : “Enfin… Sauf que lui il était plus doué.” Et elle a aussi ajouté que ça la faisait doucement rire qu’une personne qui ne sait plus aligner deux mots à la suite et qui souffre hautement de brouillard mental (Je vous expliquerai) se mette à faire des mots croisés. Je lui ai répondu “Arrête un peu de me morganer” et elle est restée comme deux ronds de flanc. Il parait que ce mot n’existe pas, mais le vrai souci, c’est qu’elle n’a pas un vocabulaire assez étendu pour me comprendre.

Plus je ferai des mots croisés, plus l’écart entre moi et le reste du monde se creusera.

Le problème, quand on a quarante ans en quarantaine, c’est que l’on doit faire sa crise autrement. Avant, on refusait la quarantaine en faisant un bond dans le passé, en refusant de vieillir, en rajeunissant (on sortait en boîte, on se teignait en blonde et on roulait des pelles à des inconnus), mais tout cela est devenu impossible. Les boîtes et les bars sont fermés, les coiffeurs sont morts et les inconnus portent des masques cousus par leurs femmes. Alors cette génération est devenue plus créative en opérant un demi-tour magistral et en faisant l’inverse : un bond dans le futur. 

Si je dis ça, c’est parce que je constate avec soulagement que je ne suis pas la seule à avoir désormais des occupations de vieille dame.

Le haïku que Dédé avait composé pour mon anniversaire

Barbara, par exemple, m’a confié qu’elle s’intéressait désormais aux oiseaux. A défaut de pouvoir revendre ses jumelles sur Ebay (ses filles), elle en a acheté une paire et tous les jours elle scrute névrotiquement les moindres faits et gestes des habitants de son jardin en essayant de les identifier. Elle m’a dit : “Je me suis aussi acheté des bâtons de marche” et là m’est venue l’image des marcheurs fous qui viennent envahir le bois et qui se mettent en rond et font des exercices avec leurs bâtons, provoquant les sarcasmes de Mère.

Je n’ai pas osé dire à Barbara qu’à la maison, nous faisions de même, et que les plus grands évènements de la journée se rapportent souvent aux petits protégés. 

D’ailleurs, Mère essaie de m’enseigner la différence qu’il y a entre un coucou et une sitelle torchepot, mais c’est chose vaine car je manque cruellement d’intérêt et de concentration.

Mélanie, quant à elle, m’a téléphoné un soir en panique.

Qu’est-ce qu’il se passe mon Bichon ?

J’ai acheté un puzzle pour les enfants.

Et ?

Et au bout de dix minutes, ils ont envoyé chier mon beau paysage marin sur fond de ciel bleu de mille pièces pour aller jouer au foot dans le jardin.

C’est normal, ça. A cet âge là ils ne restent pas concentrés longtemps.

Ce n’est pas vraiment ça le problème.

C’est quoi alors ?

C’est que j’ai continué le puzzle toute seule.

Ah.

Oui.

Et j’y ai pris plaisir.

Ce qui est bien, lorsqu’on vit une amitié forte d’au moins vingt bonnes années, c’est que l’on sait ce qui inquiète l’autre et que l’on peut à loisir la rassurer ou, au contraire, amplifier ses craintes.

Quand nous avions la vingtaine, nous avions rencontré une fille de notre âge qui avait déclaré adorer les puzzles et, du haut de notre grande vilenie, nous nous étions moquées d’elle. Beaucoup. Elle portait un pull en laine tricoté main avec une tête de berger allemand et faisait une tresse avec un chouchou.

Et je savais précisément que c’est à cela qu’elle pensait. Et elle savait que je pensais à ce à quoi elle pensait (là j’avoue que j’ai moi-même décroché – brouillard cérébral).

Elle a dit : “Je sais ce que tu vas dire. Que je suis devenue comme cette fille. Celle qui portait un pull en angora et des chouchous. « Oui, c’est vrai », ai-je reconnu.

Et là, dans grande pureté d’âme, j’ai tempéré mon propos: “Mais n’oublie jamais que tu as une excuse”.

“Ah oui ?”

“Oui, c’est qu’un Grand Fléau s’est abattu sur l’Humanité”. 

Et je crois sincèrement que ça excuse tout.

Ou du moins pas mal de choses.