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Kakou style

Je me suis réveillée un peu patraque. J’avais l’estomac en vrac. Le cœur au bord des lèvres, comme on dit. Je me suis installée sur la terrasse pour me préparer un petit déjeuner avec du pain et du fromage, mais rien ne me faisait envie, tout me rendait nauséeuse alors, dans un premier temps, je me suis contentée d’aligner tous mes médicaments les uns à la suite des autres, dans une jolie file indienne de toutes les formes et toutes les couleurs. L’idée même de les engouffrer avec un grand verre d’eau me retournait l’estomac.

Akatek est arrivé et s’est installé pile en face de moi. “Salut mon Kakou!” lui ai-je dit, à moitié joviale. Il ne m’a rien répondu. Il me fixait juste de ses yeux de félin. Puis j’ai entraperçu quelque chose dépasser de sa bouche. Comme une sorte de long fil. Je me suis penchée pour analyser la situation mais l’intrigue n’a pas duré longtemps car il s’est aussitôt mis à cracher sur la terrasse une petite musaraigne pleine de bave. “Beurk”, ai-je dit. Je sais que les chats nous apportent cela en présent et qu’il faut les en remercier, mais c’était au-dessus de mes forces. J’étais peut-être d’humeur ingrate, il y a des jours comme ça. J’étais en train de me demander à l’aide de quel outil je pourrais déplacer le cadavre de musaraigne jusqu’au cimetière des souris que Mère a créé dans le jardin pour Hannah et qui contient déjà trois souris et deux bébés mésanges, mais je n’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps car mon chat a aspiré la queue de la souris comme on aspire un grand spaghetti, dans un grand bruit de succion et elle a disparu dans le fond de sa gueule. Puis il s’est mis à broyer sa proie, la réduisant en bouillie. Il en recraché le cœur ou un autre organe dégoulinant qu’il se réservait visiblement pour la fin, puis il a croqué dedans avec plus de fougue encore. Quelques secondes à peine. Il n’en restait pas une miette.

J’ai replié la table de mon petit déjeuner, fromages, tranches de pain, yaourts. Me suis contentée d’avaler mes gélules. Suis remontée me coucher. Il y a des jours comme ça.

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Taupe Gun

Depuis que c’est Franklin le robot tondeuse qui s’occupe de nos pelouses, on ne peut plus se permettre d’avoir un terrain miné par les talus de taupes. A regret, nous avons dû faire appel à un professionnel. Un liquideur. Un nettoyeur, si tu préfères.

Jusqu’à présent, j’ignorais que dézingueur de taupes était une profession, mais il parait qu’il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens.

Cet homme, je l’ai surnommé “Taupe Gun”. Avoue que c’est bien trouvé.Taupe Gun passe régulièrement à la maison. Il enjambe la clôture et vient vérifier l’avancée de son chantier. Il place des explosifs dans le jardin, explosifs qu’il recouvre de seaux en plastique afin que nous les visualisions et, lorsqu’une taupe a le malheur de passer dessus, elle finit en carpaccio.

Parfois, il vient accompagné de sa fille, âgée de huit ans à tout casser, à qui il a déjà divulgué les ficelles du métier car la petite se penche devant les pièges et déclare de façon experte : “Ici c’est plutôt une famille de rats taupiers. On va les exploser”. Adèle dit que la fille de Taupe Gun lui fait froid dans le dos, ce qui est quand-même un comble quand on sait que le surnom d’Adèle est Mercredi Addams. Mais il est vrai qu’au sujet des bêtes, Adèle est sensible. Par exemple, le jour où Taupe Gun est entré par la baie vitrée, le cheveu en bataille et l’air sonné et qu’il nous a raconté que l’explosif avait sauté au moment où il plaçait la tige, chose qui n’était jamais arrivée auparavant, elle lui a déclaré, l’air satisfait : “C’est la vengeance des taupes”. Cette nuit-là, j’ai mal dormi. Je m’imaginais des petites taupes appuyer mécaniquement sur des détonateurs pour faire de nous de la chair à saucisse. Je crois que parfois mon imagination me joue des tours.

L’autre jour, Père et Belle-Maman sont venus manger à la maison. Je leur ai fait visiter le potager. Père a demandé : “C’est quoi, ces seaux en plastique qui trainent sur le sol?” et je lui ai expliqué le sort que l’on réserve à ces pauvres bêtes. Père était abasourdi. Il a trouvé qu’on était des terroristes, puis il m’a demandé si je connaissais l’histoire de Paf la taupe. Au moment même où il a demandé ça, une terrible déflagration a eu lieu, nous faisant sursauter de frayeur. Immédiatement, Père a levé les mains en l’air et, regardant partout autour de lui, a dit : “Je me rends, je me rends”.

Je crois qu’il inspectait les buissons afin d’en débusquer des talibans et il était prêt à poser un genou au sol quand je lui ai expliqué que c’était justement une taupe qui avait rendu l’âme. Apparemment, l’explosion a très fortement énervé Happy qui a quitté l’intérieur de la maison où il était paisiblement allongé pour foncer vers nous comme une balle. Ventre à terre, il se dirigeait vers le seau en plastique, insensible à nos cris qui tentaient de le dissuader “Non, Happy, n’y va pas !!!” Voyant que rien ne le déviait de sa trajectoire, Père, héroïque, a plaqué le chien au sol pile avant qu’il ne saute sur la mine antipersonnel. “Il était moins une”, a dit papa en reprenant son souffle. “Tu as sauvé mon petit frère!” ai-je dit à papa en le serrant dans mes bras. Il a répondu : “Cet abruti de chien a voulu faire un attentat suicide. Je le voyais déjà réduit en bouillie, avec seulement ses deux yeux collés au seau en plastique”.

Le surlendemain, Taupe Gun est passé à la maison. Il a dit à Mère : “Désolé, mais je n’ai pas pu passer hier. J’étais en championnat”.

Quand il est reparti, elle nous a dit : “J’ignorais qu’il existait des championnats d’explosion de taupes”.

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Pornokratès

Je recommence un peu à marcher. Comme ça, de temps en temps. Une demi-heure par ci par là. C’est tellement agréable de pouvoir marcher à nouveau. Sans souffrir. Sans avoir la sensation que mes jambes vont se dérober sous moi. Sans traîner la patte. Sans avoir envie de m’asseoir pour toujours dans le bois, déclarant cérémonieusement : “Laissez-moi ici”. Sans devoir prendre un Dafalgan, une douche froide, du Traumeel et de l’Arnica juste pour avoir fait pisser le chien.

J’aime bien dire à Happy qu’on va à nouveau aller se promener. Il connaît le mot, “promenade”, il connaît les signaux magiques. Le pantalon de rando qu’on enfile, les chaussures que l’on lace. Il fait aller sa petite tête de gauche à droite de façon trop mignonne, alors je fais toujours durer le plaisir. “On va se promener?”. Tête à gauche, tête à droite. “On va faire une promenade?” Tête à droite, tête à gauche. “Un petit tour?”. Mignon comme tout.

“Arrête un peu de torturer ce chien”, me dit alors Mère. Puis ensuite, je lui enfile sa laisse et là il n’est plus mignon du tout, il se transforme en un animal sauvage qui tire comme un dératé, il me traîne dans le gravier jusqu’en haut de l’escalier, jusque sur la route, il me tire ventre à terre jusqu’à la haie des voisins dans laquelle il lève invariablement la patte et je le laisse faire parce que la femme ne dit jamais bonjour. Mon chien pisse sur ses buissons, c’est ma vengeance à moi. Il tire tellement qu’il a du mal à respirer, un peu comme si on ne le sortait jamais, un prisonnier qui a sa permission. Il tire tellement qu’il fait un bruit assourdissant, un bruit de cochon. Avec maman on plaisante toujours en l’appelant “Gourouni”, ce qui signifie cochon en grec, pour ta gouverne. On dit qu’on a un peu l’impression d’être la femme dans le tableau de Félicien Rops, celle qui promène son gourouni, sauf que nous on a enfilé des vêtements, histoire de ne pas faire jaser le voisinage.

L’autre jour, je suis donc entraînée dans la traction folle de Gourouni qui, deux maisons plus loin, se met à fouiller un buisson avec force grognements, quand je vois que Norman est dans son jardin en train d’arracher les mauvaises herbes. Norman a quarante ans et vit toujours chez sa mère, ce qui est louche. Je cause toujours un peu avec lui, et ce jour-là, je lui lance un grand “Salut!” très enjoué auquel il me répond un : « Ça va, toi ?” visiblement inquiet. “Oui oui, merci, pourquoi ? “Je demande ça parce que je trouve que tu respires fort”, me dit-il. Et là je réalise que mon abruti de chien se trouve caché dans son buisson, en train de renifler comme un sanglier d’Ardenne. “C’est Happy!” lui dis-je en tirant sur la laisse pour extraire le coupable et lui prouver que non, je ne suis pas si foutue que je suis déjà hors d’haleine entre le numéro 40 et le 44, à cracher mes poumons comme une vieille carne prête pour l’abattoir.

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La vie des bêtes

Comme chaque matin, Mère et moi étions installées à la table du petit déjeuner.

Et comme chaque matin, Adèle est sortie de sa chambre en s’exclamant que nous avions la visite de l’infirmière en chef (elle-même).

En général, Adèle est du genre à se moquer gratuitement des autres. Mais là, je dois bien avouer qu’elle n’a pas tort de se gausser de nous car il faut reconnaître que c’est une vision qui vaut son pesant de cacahuètes. On s’installe souvent côte à côte afin de scruter « Notre jardin extraordinaire« , jumelles au poing, parées de nos pyjamas devenus informes à force de confinements successifs, biscottes sans gluten et petit pot en plastique rempli de boules roses en tous genres pour seule nourriture. Il est donc vrai que l’image n’est pas sans évoquer « Vol au-dessus d’un nid de coucou ».

C’est donc dans cette situation que nous nous trouvions quand j’ai aperçu au loin une chose brune se mouvoir dans les broussailles.

Etant une spécialiste des animaux de renommée presque mondiale, il ne m’a fallu qu’une seconde pour m’écrier : « La famille O’Connor est revenue! ».

La famille O’Connor, c’est une famille de chevreuils qui avait élu domicile dans le bois devant chez nous et qui a fait vivre à notre famille mille aventures au plus près de la nature. Par exemple en créant une rare dispute entre maman et Jean-Chri car elle voulait protéger son potager de leur appétit féroce et quand il a tendu un grillage pour ce faire, elle a soutenu qu’il n’était pas assez haut, chose qu’il a balayée d’un revers de main négligeant en soutenant qu’un chevreuil ne pouvait pas sauter si haut. (Bien entendu je vous le donne en mille, un chevreuil peut visiblement sauter si haut et Beau-Père a dû parfaire son ouvrage devant un potager dévasté et une épouse courroucée).

Puis un jour, les O’Connor ont disparu.

Nous étions en automne et tranquillement installées en famille dans le salon quand nous les avons vus accourir dans le jardin, apeurés par quelque chose et déboussolés. Puis de grands rires ont explosé, ainsi que des tirs. Des chasseurs avinés se promenaient dans le bois (un bois dans lequel on n’avait jamais vu passer quelqu’un en 25 ans) et semblaient tirer au hasard, si près des maisons. Heureusement, comme ils étaient raides défoncés, ils visaient mal et la famille de chevreuils semblait intacte. Mais le sang de Caro n’a fait qu’un tour et, alors qu’elle est loin d’être une spécialiste des animaux comme moi (Quand un jour je lui ai dit : « Il est trop mignon, le poster avec des renardeaux qui se trouve dans la salle d’attente du médecin, elle m’a répondu : « Aaaah, ce sont des renardeaux ! Et moi qui pensais que c’étaient des oursons… ») et qu’elle ne les aime que dans une très faible mesure (une tape amicale sur le chien en se bouchant le nez tout au plus), elle s’est levée comme une balle, a ouvert la porte de la cuisine, a enfilé les bottes en caoutchouc de Mère et, insensible à la pluie qui tombait et accessoirement au fait qu’elle s’adressait à des hommes armés, s’est mise à beugler « Bande d’enfoirés ». Un appel resté sourd, couvert par le bruit des balles, mais qui lui a valu nos applaudissements, pour la beauté du geste. C’est ainsi qu’elle a chassé les chasseurs et, par la même occasion, la famille O’Connor qui a rejoint la route, où les attendaient d’autres dangers.

Et on ne les a jamais revus depuis.

En parlant d’animaux, je vous avais relaté jadis sur ce blog qu’une nuit j’avais été réveillée par un boucan infernal dans les buissons en bas de ma fenêtre et que j’en avais vu sortir un kangourou.

Eh bien, figurez-vous que, quand Mère m’a tendu la paire de jumelles pour que je puisse mirer le retour des O’Connor, à la seconde même où il s’est mis de profil, j’ai compris mon ancienne méprise et je me suis écriée : « Maman !!! » « Oui Natha ? » »L’autre fois… Ce n’était pas un kangourou qui est sorti de mon buisson ! Mais un O’Connor ». Et Mère a mis sa tête entre ses mains dans un geste un peu désespéré que je n’ai pas su interpréter.

A croire que notre jardin extraordinaire porte bien son nom, parce que ce n’est pas tout.

Hier nuit, j’ai été réveillée par un halètement étrange que j’ai attribué au chien. J’ai pensé qu’il faisait une crise cardiaque ou une attaque de panique et, comme j’ai absolument besoin que ce chien soit immortel et que j’en connais un rayon question vétérinaire, je suis sortie de ma chambre en toute urgence devant Happy qui me regardait d’un oeil torve, visiblement dérangé dans son sommeil par mon ramdam. J’ai saisi que le bruit venait de dehors, et Happy aussi car son regard devenait maintenant apeuré. Je lui ai dit : « Quelqu’un respire fort dehors. C’est peut-être un monstre. Ou plus vraisemblablement un animal. Je dois sortir pour en avoir le coeur net ». Mais à cet instant, le chien s’est allongé de tout son poids sur mes pieds, bloquant le passage de la porte. Il voulait me protéger. « J’irai quand-même, même si je dois en payer de ma vie », lui ai-je dit. J’ai enjambé la bête et je suis sortie. Dehors, le halètement continuait de plus belle. il faisait noir comme dans un cul. Je commençais à flipper de ne rien voir. J’ai allumé la lampe de poche de mon téléphone et là je les ai aperçus : deux hérissons qui se taisaient à présent et me regardaient en faisant bouger leur petit nez trop mignon.

En fait, des hérissons forniquaient sous mes fenêtres. Si c’est pas merveilleux.

C’était une grande nouvelle, pour notre jardin extraordinaire. Car Mère a toujours voulu avoir des hérissons dans son jardin.

Elle avait même érigé un hôtel à hérisson dans le potager. Juste à côté du cimetière de Grisemine, feu le chat d’Adèle. Mais son hôtel est resté désespérément vide, même quand je lui recommandais de poser un paillasson « Welcome », jusqu’à pourrir sur place comme un vulgaire tas de bois.

La nouvelle étant trop importante et Mère étant de toute manière insomniaque, je suis montée jusqu’à sa chambre et, brandissant ma lampe torche dans son visage, j’ai crié : « On va avoir des choupissons !!! ». Elle était réveillée mais semblait indifférente ou tout au plus interloquée par mon annonce. « Qu’est-ce que tu dis ? ». Et elle a ajouté : « Des quoi ? ».

J’étais fière. Fière de connaître un mot que Mère ne connaissait pas, qui plus est en matière de bestioles. Je lui ai donc transmis le savoir inculqué par mes collègues, désireux de m’initier au monde des plants de tomates, des ancolies et des choupissons (Merci Dédé, merci Fabienne, grâce à vous je peux briller en société de par mes connaissances quasi encyclopédiques). J’ai précisé : « Des hérissons. On va avoir des bébés hérissons ».

Mère a bondi hors de son lit et elle est sortie en culotte dans le parterre de fleurs, d’où les hérissons fricoteurs avaient disparu. Elle était presque aussi émue que le jour où Caro lui a annoncé qu’elle allait devenir grand-mère. Et, comme j’ai tendance à mélanger les mots en ce moment (brouillard cérébral), j’ai dit : « Je n’en reviens pas. Et dire qu’on va avoir des bébés phoques ».

Mère s’est exclamée : « C’est vrai ? On va aussi avoir des bébés phoques ? » et je l’ai regardée avec un air circonspect. Puis elle est partie. Je lui ai demandé : « Tu vas où? » et elle a répondu : « Je reviens. Je vais voir dans la piscine. On ne sait jamais. »

Ouate de phoque

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Ma vie de gentleman farmer

J’étais tranquille, j’étais peinard, allongée sur mon lit, les pieds en l’air, en train de commencer l’écriture d’un roman fleuve quand mon téléphone a sonné. « Anne », indiquait-il. J’ai décroché.

  • « Dis, Natha, qu’est-ce que tu es en train de faire, là ? ». « Je suis en train de rédiger mes mémoires, pourquoi ? ». « Est-ce que par hasard tu aurais une demie heure à me consacrer ? ». « Là présentement ? ». « Oui, là présentement ».

Un léger doute a effleuré mon être. Cela s’appelle la méfiance, et c’est un sentiment bien naturel pour peu que l’on ait une famille comme la mienne.

  • « Que se passe-t-il donc de si urgent ? » ai-je demandé, intriguée. « Mes moutons se sont échappés de leur enclos et se dirigent dangereusement vers les laitues du voisin. J’aurais besoin d’un coup de main pour les ramener dans leur prairie ».

Silence derrière la ligne. Silence de surprise et de stupéfaction. Non mais à quel moment ma tante a-t-elle cru que j’avais fait un post-doctorat en bergerie, je vous le demande ?

Il est vrai que j’aurais pu m’initier à ce métier l’été passé, lors de notre voyage en Islande, car nous avions croisé un mouton égaré sur le bord de la route. Mère s’était alors improvisée bergère en ramenant la pauvre créature vers les siens, usant d’un langage inconnu qu’elle a déclaré être « le mouton ».

Mais je ne suis pas certaine que « le mouton » se transmette de mère en fille, car, la seule fois où je me suis approchée de l’une de ces bestioles, j’étais enfant et mon chien avait fait si peur à l’animal qu’il s’était retourné sur le dos. Il gisait là, les quatre fers en l’air, comme une tortue sur sa carapace et, avec Caro, Odile et Martin, on essayait vainement de le remettre sur ses pattes, en proie à la panique.

Donc, je dirais, comme ça de but en blanc, que la femme qui murmure à l’oreille des moutons, ce n’est pas forcément moi.

Mais je suis ainsi faite qu’il m’est tout bonnement impossible de laisser une âme pure dans l’embarras, alors j’ai sauté dans mes baskets blanches à paillettes et je suis passée devant Mère qui était en train de biner la terre du talus et quand je lui ai expliqué pour quelle raison je filais ainsi, elle a émis un léger sarcasme et, pleine de son expérience islandaise, elle m’a dit, d’un ton assuré : « Tu veux que je vienne ? ».

« Non merci, ça va aller ».

Si j’y suis allée, c’était seulement et uniquement pour avoir quelque chose à raconter sur mon blog : Cette fois c’est officiel, mes vacances sont si rasoir que j’en suis réduite à aller chasser le mouton pour avoir quelque chose à vous mettre sous la dent.

Faites-moi un truc de fou

En moins de cinq minutes, j’étais sur place. Anne était sur le pied de guerre. Elle avait déployé sur sa table de jardin foultitude d’outils saugrenus dont l’utilité m’échappait et elle scrutait la prairie d’un air mauvais. Moi qui m’attendais à courser deux dangereux échappés d’Alcatraz, il n’y avait là que deux gentils moutons en train de brouter paisiblement dans leur prairie, nous observant d’un œil torve.

« Tu as vu la cruauté dans leur regard ? » me dit-elle, s’emparant brusquement d’une pince coupante aussi grande qu’elle.

« Mais… Ils sont dans leur prairie… Ils ne se sont pas échappés du tout », ai-je tenté. « C’est parce que je viens de réussir à les faire rentrer, mais regarde : Ils ont défoncé la clôture ». Et de fait, Ginko et Biloba avaient confondu le filet de la clôture avec quelque chose qui se mange. « Il faut renforcer la clôture pour qu’ils ne s’échappent plus », m’a-t-elle dit.

De nouveau, je me suis demandée à quel moment elle avait cru que je pourrais lui être d’une quelconque utilité, mes aptitudes manuelles étant de notoriété publique.

J’ai lancé un bref regard sur la table, perturbée par les outils qu’elle avait rassemblé. Il y avait là : des pinces coupantes, des colsons, mais aussi un masque de Venise, un casque de soldat en plastique, et un grand sachet de nourriture pour chien.

  • « C’est quoi ça ? » lui ai-je demandé en pointant le sac du doigt. « Ça ? Mais ça se voit, regarde la photo : c’est un chien de berger. Je me suis dit que ça pourrait nous être utile ».
  • « Tu veux dire qu’il y a un chien de berger enfermé dans ce sac ? ».
  • « Oui ».
  • J’ai ouvert le sac, qui contenait des petites croquettes.
  • « Il est lyophilisé, alors, ton chien de berger ».
  • « Oui, mais je n’ai pas encore eu le temps de le réhydrater ».
  • « Ce n’est rien. Laisse tomber. On fera sans lui », ai-je dit avec l’aplomb des femmes émancipées.

« Tu sais, ai-je tenté afin de me sortir d’embarras, si tu as des problèmes avec eux, c’est à Pierre le chevrier de venir t’aider ».

« Pierre le chevrier est dans un camp de nudistes en Ardèche », me répondit-elle.

Là j’ai imaginé un type en train de courir cul nu dans les montagnes, la floche à l’air, chaussé de bottines de randonnée, suivi par 36 moutons et j’ai dit : « Donne-moi ça. On devrait s’en sortir sans lui. « 

Nous nous sommes dirigées vers la clôture éventrée et avons commencé à la remettre sur pieds.

Je sais que parfois, mon imagination a tendance à me jouer des tours, ou alors c’est Mélanie qui est parvenue à corrompre mon esprit en m’obligeant à regarder Jurassic park sans relâche, mais j’ai pensé à cette scène où ils doivent réparer la clôture et l’escalader sans savoir à quel moment le courant reviendra.

Je me suis dit qu’Anne avait peut-être raison, ces bêtes avaient le regard cruel, et qu’il valait mieux les enfermer à triple tour pour éviter qu’ils ne s’échappent et ne sèment la panique dans tout Malonne-city.

Des sauveuses, voilà ce que nous étions. Ni plus ni moins. Qui risquaient de se prendre un million de volts dans le cul.

Une fois le travail accompli, nous nous sommes dirigées vers les salades du voisin pour vérifier qu’elles étaient toujours en place et là, un type est sorti de sa maison, armé d’un arc à flèches. Mais pas un joli arc en bois du genre Robin des bois, non.

Un truc de combat, futuriste, un outil fabriqué pour terrasser un Velociraptor, justement.

J’avoue que j’ai pensé que le délire allait trop loin, mais Anne avait l’air rassuré. Elle a d’ailleurs précisé : « C’est mon voisin, il tire à l’arc ». « Ah oui, je vois ça ». « Et parfois, Duchesse-le-chat se met en travers de lui et la cible ».

Et puis, il me semble que le gentil voisin a déclaré : « Si tes moutons viennent bouffer mes salades, ils finiront en méchoui ». Mais ça, qui sait, peut-être que je l’ai inventé, juste pour vous amuser…

Oh yeah
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Dans la vallée des chiens hurleurs

Hier, bien décidée à passer ma matinée de congé de façon calme et productive, j’ai empoigné mon texte de théâtre (je ne vous l’avais pas encore annoncé, mais je compte changer de métier et faire carrière sur les planches), afin d’aller l’étudier à l’ombre du cerisier en fleurs.

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A peine avais-je ouvert mon syllabus que le Prince de Bel-Air est arrivé à la maison afin de faire avancer le chantier piscine qui est en cours en ce moment. (Le Prince de Bel Air, c’est le surnom d’Alain, hein, ce n’est pas que Mère ait engagé Will Smith pour lui creuser une piscine. Mais comme nous connaissons nombre d’Alain, nous avons dû les surnommer).

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Yo, je vais te la creuser, ta piscine

Et la bonne idée du Prince de Bel-Air, ça a été de venir avec son nouveau chien, le petit Choco. Un petit chiot mignon et foufou, qu’il a attaché avec une longue corde au tronc de l’Arbre-Parfait afin de limiter son champ d’action.

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Immédiatement, j’ai senti venir l’oignon. Parce que je connais Petit-Frère, et je savais que l’intrusion d’un autre chien sur son territoire n’allait pas être à son goût. Car Petit-Frère, vous l’aurez deviné, est un mâle dominant. Et cette visite impromptue l’a subitement courroucé.

D’abord, j’ai cru qu’il allait donner au dénommé Choco une raison autre que la couleur de son pelage de s’appeler ainsi en l’étalant avec un couteau sur sa tartine et en n’en faisant qu’une bouchée, mais, à mon grand étonnement, j’ai pu constater qu’Happy (Aka Petit-Frère) se sentait plus d’humeur Harvey Weinstein qu’Hannibal Lecter.

Pour le dire plus prosaïquement, Happy-le-chien a violé Choco en moins de temps qu’il faut pour le dire. Choco, pas démonté pour un sou (enfin, façon de parler), s’est subitement élancé dans l’étang, traumatisant les poissons et le règlement d’ordre intérieur de Mère stipulant bien que, depuis qu’un golden retriver s’est jeté dedans, lacérant la bâche avec ses griffes et le vidant, tout chien est strictement interdit de plongeon. Mère, courant dans ses bottes en caoutchouc, s’est précipitée sur Choco et l’a tiré par la corde pour l’extraire de son étang.

Aussitôt ressorti de l’eau, Happy a continué sa domination sur Choco, qui a aussitôt replongé. J’ai crié, j’ai couru, je l’ai ressorti de l’étang.

Vu que c’était le chaos, Mère a décidé de les séparer en faisant rentrer son chien dans le couloir, mais Happy ne voulait point cesser de violer encore et encore le petit Choco qui courait frénétiquement autour de l’arbre en faisant des bonds en l’air, rendant sa corde de plus en plus courte. Quand Mère a enfin réussi a attraper Happy, elle l’a tiré par le collier et, prostrée par la peur de me faire mordre et le chaos qui régnait depuis un moment sous mes yeux, j’ai quand-même pu crier « Stop ! » : Petit Frère avait les pattes arrière ligotées par la corde et se trouvait immobilisé sur le sol. Mère a essayé de démêler les chiens, en me répétant « Mais aide-moi un peu », ce dont j’étais bien incapable.

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Arrête, vilain toutou

Quand Happy a été emmené à l’intérieur, j’ai pu me rasseoir dans mon transat et, à peine avais-je ouvert mon texte que je l’ai entendu hurler à la lune.

Lassitude extrême

Le hurlement de Happy a déclenché celui de Choco (anormalement grave pour un si petit chien), qui lui répondait à distance. Cette conversation a rapidement attisé les aboiements de Georges et Gaston, les chiens d’Alain-le-voisin (vous voyez bien qu’il y a beaucoup de Alain). Et je me suis écriée : « Ce n’est pas possible ! On est dans la vallée des chiens hurleurs ou quoi ?! ».

Au bout d’un quart d’heure, j’ai compris que rien ne calmerait les clameurs de Petit Frère qui hurlait son désarroi et glaçait mon sang de grande sœur protectrice.

J’ai donc pris mes cliques et mes claques et j’ai quitté illico presto la maison afin d’aller étudier chez Caro. Arrivée devant chez ma sœur, elle m’envoie un message pour me dire qu’elle fait une course et qu’elle en a pour une grosse demie heure. Alors, forte de ma nouvelle motivation (datant d’avant-hier), je me suis rendue à la piscine, ce qui était dans mes plans de la journée, au même titre qu’étudier mon texte.

Tom et Jerry VS la fille en maillot ...

En effet, la veille, je m’étais rendue chez Décathlon afin de me racheter la panoplie de la parfaite nageuse, mais parfois, preuve que la vie a comme qui dirait d’autres desseins que les vôtres et qu’elle vous teste pour vous contrarier, la piscine était complète. Oui, complète. Sold out, comme à un concert d’Iggy pop.

Frustrée, j’ai donc fait marche arrière et j’ai attendu ma sœur devant son appartement. Quand elle m’a ouvert, je me suis installée dans le canapé et j’ai enfin pu ouvrir mon texte.

Mais mon cerveau, trop contrarié par les récents évènements, semblait vidé de toute substance et, en lieu et place d’apprendre mes répliques, je voyais inlassablement passer des boulettes de poussière poussées par le vent, comme dans les westerns.

Caro a empoigné le texte et m’a donné la réplique pendant quelques phrases et je lui répétais inlassablement : « Là je sais que je dois dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi ».

Elle a refermé le carnet, me l’a lancé en disant : « Tu dois mieux réviser que ça ».

Ensuite, elle m’a dit que cela lui rappelait mes années d’étude, quand j’étais en blocus et que j’écoutais le chant des baleines avec Mélanie et que l’on s’endormait en ronflant, ou quand, avec Stéphanie J., on inventait des noms d’auteurs russes et qu’on allait sonner chez Sébastien pour lui dire qu’il était très important qu’il étudie à fond le chapitre sur « Le dégel de l’espoir » de Bourkouïev.

Bref, quand mes amis et moi faisions tout sauf étudier.

Puis, elle a dit : « Il est midi, je vais regarder mon jeu », et elle m’a tendu une grande assiette de carottes râpées (il paraît que c’est bon pour la mémoire). A la télé, il y avait un autiste Asperger qui connaissait par cœurs les dates liées aux rois de France. J’ai demandé à Caro, qui connaît la maladie mentale de par son métier, comment cela se faisait qu’il ait toutes ces connaissances, et elle m’a répondu : « C’est parce que quand il lit une seule fois quelque chose, il le retient à vie », et j’ai répondu : « Tu veux dire comme moi avec mon texte de théâtre ?! ».

Là, elle a levé les yeux au ciel et elle a dit : « Oui, c’est ça. Exactement comme ça ».

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Trois histoires de souris

Cette nuit, je me réveille en sursaut, les sens en alerte, le cœur battant la chamade.

martine cauchemar

Quelque chose roule sur mon plancher.

Dans une logique somme toute assez probante, je subodore que ce quelque chose doit être un petit objet de décoration qui serait tombé d’une étagère et aurait roulé jusqu’à moi, puisque le plancher de ma chambre est légèrement incliné.

Par pure curiosité intellectuelle, j’allume ma lampe de chevet et découvre, au pied de mon lit, un quignon de pain tout sec.

what the fuck

Jusqu’à preuve du contraire, je n’ai jamais installé de quignon de pain dans ma chambre en guise de décoration.

Je m’interroge un instant, bouche entrouverte et regard absent, sur la raison de la présence de cet élément nouveau dans mon environnement.

Bien qu’ayant l’esprit suffisamment ouvert pour adhérer aux théories de matérialisation d’objets, je ne trouve pas de sens philosophique à la téléportation d’un vieux bout de pain sur mon plancher, qui plus est en pleine nuit.

Fatiguée d’avoir à me triturer les méninges afin de trouver une explication au phénomène, je décide rapidement de m’en remettre à la loi cosmique qui veut que chaque événement ne trouve pas forcément son sens dans la logique humaine.

J’éteins et décide de me rendormir.

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C’est alors que j’entends un bruit de sac en plastique que l’on fouille, suivi d’un « Tic tic tic » très rapide.

Je sens les battements de mon cœur s’accélérer dans ma cage thoracique et une vague de panique me tordre le ventre. Je rallume.

Et là, je tombe nez à nez avec une souris.

La pire de mes hantises après les rats, les monstres marins et les Dinosaurus sans chocolat.

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« Salut, Nathaliochka »

Visiblement indifférente au fait que je sois en train de hurler comme une possédée, elle décide de se rendre vers ce qui semble être son morceau de pain.

N’y tenant plus, proche de l’évanouissement, je me mets à hurler en frappant dans les mains, histoire de gagner quelques secondes de répit en la faisant changer de trajectoire, méthode qui fonctionne. Elle court dans le sens inverse, accompagnée du mesquin « tic tic tic » de ses pattes, effrayée elle aussi.

Je saute de mon lit, quitte ma chambre, dévale l’escalier au triple galop, m’engouffre dans le salon, décide de terminer la nuit dans la canapé.

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Le lendemain matin, lorsque j’ouvre un œil, j’aperçois mes colocataires.

Ils se tiennent tous les trois autour de moi, vêtus de vieux pyjamas.

L’haleine fétide et le cheveu défait, ils m’interrogent.

« Que fais-tu là, Nathaliochka ? me demande Anael. « Tu dors dans le salon enroulée dans un plaid comme une pauvre âme en peine alors que tu as (faut-il te le rappeler) la plus grande chambre de la maison ».

Quand je leur ai conté ma mésaventure, Anne m’a répondu, le plus naturellement du monde : « Ben oui, c’est Pascaline, la souris. Cela fait plusieurs semaines qu’elle habite avec nous mais Caro nous a demandé de ne rien te dire. Il parait que tu aurais développé une paranoïa, si tu avais été au courant de son existence».

Je me suis alors drapée de mon plaid et ai quitté le salon la tête haute, leur disant que je n’étais pas une trouillarde.

Depuis, chaque fois que j’entre dans ma chambre, je frappe dans les mains pour intimer à Pascaline l’ordre de vider mes lieux et j’entends, à l’étage en dessous, mes colocataires glousser et se gausser de moi.

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Ce qu’il faut savoir, c’est que j’ai un passif plutôt lourd en matière de rongeurs.

Lorsque j’étais adolescente, une souris avait installé ses appartements dans le mur qui séparait ma chambre de la cuisine.

Nous l’avions surnommée Marie-Charlotte.

Vivant aux crochets de ma famille en éventrant tous nos paquets de pâtes et de céréales, elle semblait couler des jours heureux.

Je crois que c’est au cours de ces années que ma paranoïa des rongeurs s’est amplifiée.

Notre cohabitation était difficile.

Nos horaires ne correspondaient pas.

Elle vivait la nuit et moi le jour.

Son cri me glaçait les sangs.

Le bruit de ses pattes m’arrachait le système nerveux.

Chaque nuit, je cognais mon poing sur le mur pour essayer de faire taire son tapage.

Impressionnée, elle cessait alors ses allées et venues pendant plusieurs minutes, parfois même plusieurs heures. Mais inlassablement elle recommençait.

Je crois que Marie-Charlotte suivait des stages de feng-shui et qu’elle aménageait son appartement afin d’en améliorer l’énergie vitale.

Bien évidemment, ma grande hantise était qu’elle entre dans ma chambre sans y être invitée.

Mère avait tenté de me rassurer à ce sujet. « Tu vois bien qu’elle est emprisonnée dans le mur », affirmait-elle, anéantissant par cet argument toute notion de logique. (J’étais jeune et innocente, peut-être, mais je réalisais tout de même que Marie-Charlotte n’avait pas pu se matérialiser dans mon mur sans accès à l’extérieur. De plus, elle accédait facilement à la cuisine).

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Comme les paroles maternelles ne ma rassuraient guère, un concile familial se forma et nous décidâmes de passer à la solution radicale qui anéantirait mes peurs et, par la même occasion, Marie-Charlotte.

Jean-Chri fila au Brico et en ramena un piège rutilant. Je frissonnai devant ses méthodes barbares, mais ma tranquillité avait un prix.

C’est là que commença la traque.

Chaque soir, nous lui tendions une offrande placée dans un ressort métallique. Le lendemain, nous allions relever la souricière, tels des braconniers du Grand Nord et, à coup sûr, nous le retrouvions vide.

Tout notre stock de fromage y est passé.

Marie-Charlotte, habile stratège, déjouait tous nos pièges.

A croire qu’elle détenait un master en l’art et la manière de récupérer des morceaux de fromage dans des systèmes à leviers mécaniques.

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Un matin de mon adolescence, je fus réveillée de manière somme toute assez brutale.

Le « tip tip tiip » strident de Marie-Charlotte résonnait dans mes oreilles.

Mais ce n’était pas « comme d’habitude ».

C’était très proche de moi.

Trop proche.

Je sentais que le moment que j’avais tant redouté était venu : elle avait quitté ses appartements et partait à la conquête de mon territoire.

Je pensais déjà à ce que Mère dirait en apprenant la nouvelle, et cela ressemblerait à coup sûr à quelque chose comme « Avec le bordel qui règne dans ta chambre, pas étonnant que la souris vienne y faire son nid. ». Puis je fus interrompue dans mes divagations car à nouveau, elle émit son cri.

J’ouvris enfin les yeux, pestant contre celle qui rendait ma vie infernale.

Elle était là.

Elle se tenait sur moi, les pattes arrière plantées dans mon édredon, me jetant un regard plus bovin que souricier.

Vive comme l’éclair, je soulevai mes draps en hurlant et expédiai Marie-Charlotte au plafond.

Je sortis de ma chambre tel un diable hors de sa boite et alertai Mère, qui lisait tranquillement dans le canapé.

Alertée par mon vacarme, Caro nous rejoignit.

Mère, d’un air las, me dit « Oui mais Natha !, ce n’est qu’une petite souris de rien du tout. Je vais aller te la neutraliser, moi. »

Elle enfila ses pantoufles, se saisit d’un balai et se rendit dans ma chambre, escortée par ses filles.

Caro me jetait un regard affligé qui semblait dire « Quelle lopette, ma sœur. Quelle petite nature »

Nous entrâmes dans ma chambre. Marie-Charlotte se tenait au milieu.

Mère frappa le sol d’un coup de balai.

Aujourd’hui encore, j’ignore qu’elle était sa stratégie – peut-être faire reculer l’animal jusqu’à la porte de sortie – mais toujours est-il qu’elle échoua lamentablement. Le coup de balai fit en effet détaler Marie-Charlotte, mais dans notre direction.

Nous hurlâmes toutes trois et, d’un seul élan, bondîmes sur mon lit.

C’est à ce moment précis que Jean-Chri entra dans ma chambre, probablement alerté par notre ramdam.

Il nous trouva juchées sur le lit, les unes serrées aux autres, solidaires, brandissant un balai bien inutile, jetant des regards angoissés vers la souris qui nous regardait passivement en remuant les moustaches.

Sans se départir de son flegme légendaire, il attrapa une boite en carton, invita Marie-Charlotte à s’y rendre, ce qu’elle fit immédiatement, un peu comme si elle avait affaire à « l’homme qui murmurait à l’oreille des souris » en personne.

Puis, princier, il nous dit « Vous pouvez descendre du lit, maintenant ».

« Enfin, si c’est la souris qui vous faisait peur »

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Les abysses pour les nuls

Je me promenais avec Mère et tante Olympe le long d’une vaste plage andalouse.

Le vent était tiède, les mouettes coassaient (c’est quoi le putain de cri d’une mouette ?) et nous nous tenions voûtées afin de rechercher sur le sable les petits trésors que la mer nous offrait : de jolis coquillages nacrés, des morceaux multicolores de verre poli par les vagues, un squelette d’oursin, une étoile de mer rouge vif.

 

Je me posais un tas de questions métaphysiques sur cette impulsion qui nous pousse à ramasser et à enfourner en poche ces petits ravissements quand Mère nous interpella. « Eh les filles, venez voir ! ».

Sur le sable gisait une espèce de grosse merde noirâtre.

 

Connaisseuse, je déclarai : « C’est un étron de bobtail ».

Ma mère me lança un regard joueur et, avec un petit sourire en coin, elle titilla la crotte avec un bâton. Elle bougea. Faiblement, mais elle bougea, nous arrachant à toutes trois un cri de dégoût. « Qu’est-ce que c’est que cette chose ?! » verbalisa tante Olympe.

« Visiblement, c’est un étron des mers » lui répondis-je.

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Nous avons passé un petit temps penchées au-dessus de notre découverte, mais pas trop quand-même, parce que ça nous retournait un peu l’estomac de savoir que pareil spécimen pouvait se baigner impunément dans les mers du Sud alors même que nous en ignorions l’existence.

J’ai tenté de relativiser en déclarant que c’était bien là un comportement typiquement humain, de se sentir dégoûtés dès qu’un être vivant ne nous ressemblait pas. J’ai même ajouté : « Si ça tombe, ce gros excrément nous observe et il se dit que nous sommes répugnantes ».

« Je me contrefiche de ce que cet étron des mers du Sud pense de moi », me répondit tante Olympe. « Rentrons à l’appartement. On va se renseigner sur internet afin d’en apprendre un peu plus sur lui. J’ai besoin de savoir. Sinon je vais faire des cauchemars. Des cauchemars peuplés de merdes des mers ».

Comme il est bien connu que la connaissance fait reculer l’ignorance et la peur engendrée par elle, nous nous sommes installées devant l’ordinateur. Rapidement, un problème prit forme : comment trouver des informations sur quelque chose que nous ne connaissons pas ?  En tant que documentaliste professionnelle, je proposai quelques clés de recherche : étron des mers, crotte marine, animal aquatique (nocturne) andalou, excrément maritime espagnol.

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« Le Wakete est un animal aquatique nocturne »

Après quelques recherches infructueuses autour du thème de la limace des mers, nous apprîmes enfin que nous avions affaire à un « pepino de mar », autrement dit un concombre des mers.

Étions-nous sauvées du dégoût pour autant ? No lo sé. Car au cours de nos recherches, nous apprîmes également que, lorsqu’il se sent menacé, le concombre des mers peut éjecter ses intestins via son anus pour ensuite les régénérer.

Je n’appuierai donc pas la thèse disant que la connaissance fait reculer le dégoût et la peur.

Le lendemain, alors que nous passions voir si la mer avait repris Pepino ou si elle l’avait laissé se dessécher seul sur le sable (les yeux dans l’eau), nous avons pu remarquer que, visiblement, le fait que Mère l’ait titillé avec un bâton avait été considéré par lui comme une menace puisqu’il avait lancé l’opération : « je vous balance mes intestins à la tronche (via mon anus, cela va sans dire) ». Et nous avons également constaté que Pepino, si monochrome à l’extérieur, possédait par ailleurs des entrailles chatoyantes.

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Sur ce, me voilà ravie de vous avoir inculqué quelques éléments de biologie appliquée.

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Bref, j’ai chanté

Hier soir, nous allions manger chez Violette Doublevé.

Violette Doublevé est cantatrice. Une vraie. Une chanteuse lyrique qui a de la classe et du coffre, une Callas en herbe (désolée, mais c’est à peu près l’unique référence que je possède en la matière) qui a le don de nous scotcher, parce que quand elle demande « Passe-moi le sel », il se peut qu’elle le fasse avec sa voix de sprano-alto-super-baryton, et c’est toujours du plus grand effet.

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Je suis jalouse de Violette Doublevé.

Parce que j’aurais aimé être chanteuse.

J’aurais peut-être plus percé sur la scène rock-underground-alternative qu’à l’opéra, mais j’aurais adoré savoir chanter. Je serais devenue une Catherine Ringer de choc, une Patti Smith d’enfer, une Bjork du tonnerre de Dieu.

J’aurais soulevé les foules et déchaîné les passions. Ma voix aurait bercé des milliards d’êtres humains sur Terre et il y aurait un tas de posters à mon effigie.

« This is love, this is love that I’m feeling »

Avant de partir chez Violette Doublevé, j’ai décidé d’entonner un petit air d’opéra dans les wc de Père.

Le chat Confetti était là, installé à côté de moi, le regard intrigué.

« Qu’est-ce qu’elle me fiche ? »

J’ai chanté.

Aussitôt, j’ai vu les oreilles de Confetti s’aplatir.

Il a fait le gros dos.

Ses poils se sont hérissés, et, sans que j’aie eu le temps d’entamer mon refrain, il s’est jeté sur moi.

Il s’est emparé de ma main droite et y a planté ses dents.

Tout en me mordant, il me griffait de ses deux pattes, visiblement effrayé par mes vocalises.

C’était sa façon de me demander de stopper mon chant qui, apparemment, lui avait mis les nerfs à rude épreuve.

Et après, on viendra dire que les chats sont mélomanes.

Faudrait pas pousser Bobonne dans les orties.

Celui-là doit avoir du mou pour chat dans les oreilles, en tout cas.