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Trois histoires de souris

Cette nuit, je me réveille en sursaut, les sens en alerte, le cœur battant la chamade.

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Quelque chose roule sur mon plancher.

Dans une logique somme toute assez probante, je subodore que ce quelque chose doit être un petit objet de décoration qui serait tombé d’une étagère et aurait roulé jusqu’à moi, puisque le plancher de ma chambre est légèrement incliné.

Par pure curiosité intellectuelle, j’allume ma lampe de chevet et découvre, au pied de mon lit, un quignon de pain tout sec.

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Jusqu’à preuve du contraire, je n’ai jamais installé de quignon de pain dans ma chambre en guise de décoration.

Je m’interroge un instant, bouche entrouverte et regard absent, sur la raison de la présence de cet élément nouveau dans mon environnement.

Bien qu’ayant l’esprit suffisamment ouvert pour adhérer aux théories de matérialisation d’objets, je ne trouve pas de sens philosophique à la téléportation d’un vieux bout de pain sur mon plancher, qui plus est en pleine nuit.

Fatiguée d’avoir à me triturer les méninges afin de trouver une explication au phénomène, je décide rapidement de m’en remettre à la loi cosmique qui veut que chaque événement ne trouve pas forcément son sens dans la logique humaine.

J’éteins et décide de me rendormir.

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C’est alors que j’entends un bruit de sac en plastique que l’on fouille, suivi d’un « Tic tic tic » très rapide.

Je sens les battements de mon cœur s’accélérer dans ma cage thoracique et une vague de panique me tordre le ventre. Je rallume.

Et là, je tombe nez à nez avec une souris.

La pire de mes hantises après les rats, les monstres marins et les Dinosaurus sans chocolat.

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« Salut, Nathaliochka »

Visiblement indifférente au fait que je sois en train de hurler comme une possédée, elle décide de se rendre vers ce qui semble être son morceau de pain.

N’y tenant plus, proche de l’évanouissement, je me mets à hurler en frappant dans les mains, histoire de gagner quelques secondes de répit en la faisant changer de trajectoire, méthode qui fonctionne. Elle court dans le sens inverse, accompagnée du mesquin « tic tic tic » de ses pattes, effrayée elle aussi.

Je saute de mon lit, quitte ma chambre, dévale l’escalier au triple galop, m’engouffre dans le salon, décide de terminer la nuit dans la canapé.

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Le lendemain matin, lorsque j’ouvre un œil, j’aperçois mes colocataires.

Ils se tiennent tous les trois autour de moi, vêtus de vieux pyjamas.

L’haleine fétide et le cheveu défait, ils m’interrogent.

« Que fais-tu là, Nathaliochka ? me demande Anael. « Tu dors dans le salon enroulée dans un plaid comme une pauvre âme en peine alors que tu as (faut-il te le rappeler) la plus grande chambre de la maison ».

Quand je leur ai conté ma mésaventure, Anne m’a répondu, le plus naturellement du monde : « Ben oui, c’est Pascaline, la souris. Cela fait plusieurs semaines qu’elle habite avec nous mais Caro nous a demandé de ne rien te dire. Il parait que tu aurais développé une paranoïa, si tu avais été au courant de son existence».

Je me suis alors drapée de mon plaid et ai quitté le salon la tête haute, leur disant que je n’étais pas une trouillarde.

Depuis, chaque fois que j’entre dans ma chambre, je frappe dans les mains pour intimer à Pascaline l’ordre de vider mes lieux et j’entends, à l’étage en dessous, mes colocataires glousser et se gausser de moi.

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Ce qu’il faut savoir, c’est que j’ai un passif plutôt lourd en matière de rongeurs.

Lorsque j’étais adolescente, une souris avait installé ses appartements dans le mur qui séparait ma chambre de la cuisine.

Nous l’avions surnommée Marie-Charlotte.

Vivant aux crochets de ma famille en éventrant tous nos paquets de pâtes et de céréales, elle semblait couler des jours heureux.

Je crois que c’est au cours de ces années que ma paranoïa des rongeurs s’est amplifiée.

Notre cohabitation était difficile.

Nos horaires ne correspondaient pas.

Elle vivait la nuit et moi le jour.

Son cri me glaçait les sangs.

Le bruit de ses pattes m’arrachait le système nerveux.

Chaque nuit, je cognais mon poing sur le mur pour essayer de faire taire son tapage.

Impressionnée, elle cessait alors ses allées et venues pendant plusieurs minutes, parfois même plusieurs heures. Mais inlassablement elle recommençait.

Je crois que Marie-Charlotte suivait des stages de feng-shui et qu’elle aménageait son appartement afin d’en améliorer l’énergie vitale.

Bien évidemment, ma grande hantise était qu’elle entre dans ma chambre sans y être invitée.

Mère avait tenté de me rassurer à ce sujet. « Tu vois bien qu’elle est emprisonnée dans le mur », affirmait-elle, anéantissant par cet argument toute notion de logique. (J’étais jeune et innocente, peut-être, mais je réalisais tout de même que Marie-Charlotte n’avait pas pu se matérialiser dans mon mur sans accès à l’extérieur. De plus, elle accédait facilement à la cuisine).

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Comme les paroles maternelles ne ma rassuraient guère, un concile familial se forma et nous décidâmes de passer à la solution radicale qui anéantirait mes peurs et, par la même occasion, Marie-Charlotte.

Jean-Chri fila au Brico et en ramena un piège rutilant. Je frissonnai devant ses méthodes barbares, mais ma tranquillité avait un prix.

C’est là que commença la traque.

Chaque soir, nous lui tendions une offrande placée dans un ressort métallique. Le lendemain, nous allions relever la souricière, tels des braconniers du Grand Nord et, à coup sûr, nous le retrouvions vide.

Tout notre stock de fromage y est passé.

Marie-Charlotte, habile stratège, déjouait tous nos pièges.

A croire qu’elle détenait un master en l’art et la manière de récupérer des morceaux de fromage dans des systèmes à leviers mécaniques.

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Un matin de mon adolescence, je fus réveillée de manière somme toute assez brutale.

Le « tip tip tiip » strident de Marie-Charlotte résonnait dans mes oreilles.

Mais ce n’était pas « comme d’habitude ».

C’était très proche de moi.

Trop proche.

Je sentais que le moment que j’avais tant redouté était venu : elle avait quitté ses appartements et partait à la conquête de mon territoire.

Je pensais déjà à ce que Mère dirait en apprenant la nouvelle, et cela ressemblerait à coup sûr à quelque chose comme « Avec le bordel qui règne dans ta chambre, pas étonnant que la souris vienne y faire son nid. ». Puis je fus interrompue dans mes divagations car à nouveau, elle émit son cri.

J’ouvris enfin les yeux, pestant contre celle qui rendait ma vie infernale.

Elle était là.

Elle se tenait sur moi, les pattes arrière plantées dans mon édredon, me jetant un regard plus bovin que souricier.

Vive comme l’éclair, je soulevai mes draps en hurlant et expédiai Marie-Charlotte au plafond.

Je sortis de ma chambre tel un diable hors de sa boite et alertai Mère, qui lisait tranquillement dans le canapé.

Alertée par mon vacarme, Caro nous rejoignit.

Mère, d’un air las, me dit « Oui mais Natha !, ce n’est qu’une petite souris de rien du tout. Je vais aller te la neutraliser, moi. »

Elle enfila ses pantoufles, se saisit d’un balai et se rendit dans ma chambre, escortée par ses filles.

Caro me jetait un regard affligé qui semblait dire « Quelle lopette, ma sœur. Quelle petite nature »

Nous entrâmes dans ma chambre. Marie-Charlotte se tenait au milieu.

Mère frappa le sol d’un coup de balai.

Aujourd’hui encore, j’ignore qu’elle était sa stratégie – peut-être faire reculer l’animal jusqu’à la porte de sortie – mais toujours est-il qu’elle échoua lamentablement. Le coup de balai fit en effet détaler Marie-Charlotte, mais dans notre direction.

Nous hurlâmes toutes trois et, d’un seul élan, bondîmes sur mon lit.

C’est à ce moment précis que Jean-Chri entra dans ma chambre, probablement alerté par notre ramdam.

Il nous trouva juchées sur le lit, les unes serrées aux autres, solidaires, brandissant un balai bien inutile, jetant des regards angoissés vers la souris qui nous regardait passivement en remuant les moustaches.

Sans se départir de son flegme légendaire, il attrapa une boite en carton, invita Marie-Charlotte à s’y rendre, ce qu’elle fit immédiatement, un peu comme si elle avait affaire à « l’homme qui murmurait à l’oreille des souris » en personne.

Puis, princier, il nous dit « Vous pouvez descendre du lit, maintenant ».

« Enfin, si c’est la souris qui vous faisait peur »

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Les abysses pour les nuls

Je me promenais avec Mère et tante Olympe le long d’une vaste plage andalouse.

Le vent était tiède, les mouettes coassaient (c’est quoi le putain de cri d’une mouette ?) et nous nous tenions voûtées afin de rechercher sur le sable les petits trésors que la mer nous offrait : de jolis coquillages nacrés, des morceaux multicolores de verre poli par les vagues, un squelette d’oursin, une étoile de mer rouge vif.

 

Je me posais un tas de questions métaphysiques sur cette impulsion qui nous pousse à ramasser et à enfourner en poche ces petits ravissements quand Mère nous interpella. « Eh les filles, venez voir ! ».

Sur le sable gisait une espèce de grosse merde noirâtre.

 

Connaisseuse, je déclarai : « C’est un étron de bobtail ».

Ma mère me lança un regard joueur et, avec un petit sourire en coin, elle titilla la crotte avec un bâton. Elle bougea. Faiblement, mais elle bougea, nous arrachant à toutes trois un cri de dégoût. « Qu’est-ce que c’est que cette chose ?! » verbalisa tante Olympe.

« Visiblement, c’est un étron des mers » lui répondis-je.

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Nous avons passé un petit temps penchées au-dessus de notre découverte, mais pas trop quand-même, parce que ça nous retournait un peu l’estomac de savoir que pareil spécimen pouvait se baigner impunément dans les mers du Sud alors même que nous en ignorions l’existence.

J’ai tenté de relativiser en déclarant que c’était bien là un comportement typiquement humain, de se sentir dégoûtés dès qu’un être vivant ne nous ressemblait pas. J’ai même ajouté : « Si ça tombe, ce gros excrément nous observe et il se dit que nous sommes répugnantes ».

« Je me contrefiche de ce que cet étron des mers du Sud pense de moi », me répondit tante Olympe. « Rentrons à l’appartement. On va se renseigner sur internet afin d’en apprendre un peu plus sur lui. J’ai besoin de savoir. Sinon je vais faire des cauchemars. Des cauchemars peuplés de merdes des mers ».

Comme il est bien connu que la connaissance fait reculer l’ignorance et la peur engendrée par elle, nous nous sommes installées devant l’ordinateur. Rapidement, un problème prit forme : comment trouver des informations sur quelque chose que nous ne connaissons pas ?  En tant que documentaliste professionnelle, je proposai quelques clés de recherche : étron des mers, crotte marine, animal aquatique (nocturne) andalou, excrément maritime espagnol.

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« Le Wakete est un animal aquatique nocturne »

Après quelques recherches infructueuses autour du thème de la limace des mers, nous apprîmes enfin que nous avions affaire à un « pepino de mar », autrement dit un concombre des mers.

Étions-nous sauvées du dégoût pour autant ? No lo sé. Car au cours de nos recherches, nous apprîmes également que, lorsqu’il se sent menacé, le concombre des mers peut éjecter ses intestins via son anus pour ensuite les régénérer.

Je n’appuierai donc pas la thèse disant que la connaissance fait reculer le dégoût et la peur.

Le lendemain, alors que nous passions voir si la mer avait repris Pepino ou si elle l’avait laissé se dessécher seul sur le sable (les yeux dans l’eau), nous avons pu remarquer que, visiblement, le fait que Mère l’ait titillé avec un bâton avait été considéré par lui comme une menace puisqu’il avait lancé l’opération : « je vous balance mes intestins à la tronche (via mon anus, cela va sans dire) ». Et nous avons également constaté que Pepino, si monochrome à l’extérieur, possédait par ailleurs des entrailles chatoyantes.

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Sur ce, me voilà ravie de vous avoir inculqué quelques éléments de biologie appliquée.

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Bref, j’ai chanté

Hier soir, nous allions manger chez Violette Doublevé.

Violette Doublevé est cantatrice. Une vraie. Une chanteuse lyrique qui a de la classe et du coffre, une Callas en herbe (désolée, mais c’est à peu près l’unique référence que je possède en la matière) qui a le don de nous scotcher, parce que quand elle demande « Passe-moi le sel », il se peut qu’elle le fasse avec sa voix de sprano-alto-super-baryton, et c’est toujours du plus grand effet.

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Je suis jalouse de Violette Doublevé.

Parce que j’aurais aimé être chanteuse.

J’aurais peut-être plus percé sur la scène rock-underground-alternative qu’à l’opéra, mais j’aurais adoré savoir chanter. Je serais devenue une Catherine Ringer de choc, une Patti Smith d’enfer, une Bjork du tonnerre de Dieu.

J’aurais soulevé les foules et déchaîné les passions. Ma voix aurait bercé des milliards d’êtres humains sur Terre et il y aurait un tas de posters à mon effigie.

« This is love, this is love that I’m feeling »

Avant de partir chez Violette Doublevé, j’ai décidé d’entonner un petit air d’opéra dans les wc de Père.

Le chat Confetti était là, installé à côté de moi, le regard intrigué.

« Qu’est-ce qu’elle me fiche ? »

J’ai chanté.

Aussitôt, j’ai vu les oreilles de Confetti s’aplatir.

Il a fait le gros dos.

Ses poils se sont hérissés, et, sans que j’aie eu le temps d’entamer mon refrain, il s’est jeté sur moi.

Il s’est emparé de ma main droite et y a planté ses dents.

Tout en me mordant, il me griffait de ses deux pattes, visiblement effrayé par mes vocalises.

C’était sa façon de me demander de stopper mon chant qui, apparemment, lui avait mis les nerfs à rude épreuve.

Et après, on viendra dire que les chats sont mélomanes.

Faudrait pas pousser Bobonne dans les orties.

Celui-là doit avoir du mou pour chat dans les oreilles, en tout cas.

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Cujo, chien de l’enfer et du chaos

Caro faisait sa vaisselle.

Je la regardais plonger ses casseroles dans l’eau mousseuse quand elle me dit : « Il y a un problème, quand-même, avec cet appartement. C’est qu’il y a un vilain chien qui habite en dessous de ma fenêtre et qui passe son temps à aboyer. »

A cet instant, comme pour prouver ses propos, et avec une synchronicité qui étonnerait Dieu lui-même, l’Animal se mit à hurler à la lune.

A peu près comme ceci : « Awouwou awouwou Awouwou « , en trois temps.

Ce funeste cri m’évoqua plutôt un loup qui rôderait dans la forêt qui borde notre nouveau domicile.

« C’est impossible, voyons », me dit-elle. « Les loups n’existent pas sous nos latitudes. Regarde plutôt ici en bas ». Et elle ouvrit la fenêtre.

Je me penchai.

En contrebas, un énorme molosse me fixait du regard avec des yeux en sabre laser.

Quand il vit ma tête dépasser, il aboya de plus belle, et toujours en trois temps : « Awouwou awouwou Awouwou ».

En ouvrant la fenêtre, j’avais créé, sans le vouloir, un bruit qui le contrariait et il exprimait avec une certaine agressivité son mécontentement.

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Il était purement effrayant.

Le long de ses babines retroussées coulait un long filet de bave.

Son haleine pestilentielle remonta jusqu’à mes narines.

Je crus apercevoir dans son pelage le sang séché des petits enfants qu’il avait engloutis pour son déjeuner.

« C’est Cujo » dis-je, même sans avoir lu le bouquin ou vu le film.

C’est ce qu’il m’évoqua comme cela, à brûle-pourpoint. « Cujo. Le chien de l’enfer et du chaos »

Effrayée, je refermai vivement la fenêtre afin de retrouver l’ordre réconfortant de l’appartement de ma sœur.

Je haletais.

« Ah tu vois, dit-elle, que c’est un chien »

« Il est l’incarnation de l’angoisse », lui répondis-je, en me servant un whisky sans glace que j’avalai d’un seul trait, cul sec.

« Awouwou awouwou Awouwou » entendit-on encore plusieurs heures durant, en fond sonore.

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Plusieurs nuits durant, Cujo a hurlé à la mort.

Un peu à bout, j’ai envoyé un message à Caro : « Mode « boulettes de poison » enclenché ? ».

Puis, reconnaissant que je suis un être que le manque de sommeil peut pousser dans ses retranchements, je me suis radoucie. J’ai pensé que lui enlever la vie pouvait paraître disproportionné et, surtout, m’attirer des ennuis. Alors j’ai décidé de lui parler.

La fenêtre était ouverte et il souffrait de la chaleur, allongé dans sa cour trois étages plus bas.

Je l’ai interpellé. Avec une voix douce mais néanmoins ferme : « Cujo, chien de l’enfer et du chaos ».

Il a relevé la tête vers moi, tout comme ses voisins de gauche qui étaient installés sur leur terrasse et me regardaient avec un air interloqué.

« Je vais te demander de bien vouloir fermer ta putain de sale gueule de chien satanique ».

J’ai dit cela avec énormément de douceur (peut-être même avec un soupçon de mièvrerie) car on m’a enseigné que les êtres violents traitent la violence avec indifférence alors que, non habitués à la douceur, celle-ci les déstabilise sensiblement. J’ai même ajouté un « S’il-te-plait, mon bon toutou ».

Mon ton doucereux a eu l’air de lui plaire car je l’ai vu acquiescer et il s’est immédiatement recouché, signe qu’il m’obéissait au doigt et à l’œil.

« Là, pour le coup, je suis plutôt devenu Beethoven »

Les voisins semblaient eux aussi satisfaits car ils m’ont envoyé des pouces en l’air signifiant vraisemblablement quelque chose comme « Bravo pour votre intervention, personne n’avait jusqu’ici pensé à lui parler gentiment, dans un dialogue constructif et pacifiste comme vous venez de le faire, et le voisinage vous dit d’ores et déjà un tout grand merci ».

La nuit suivante, il s’est tu.

Mais je n’ai pas vraiment pu savourer ma victoire, car d’autres chiens ont pris le relais, plus loin.

Plusieurs chiens.

Je crois que je vis dans le vallée des chiens hurleurs.

Je sens que je vais devoir aller leur parler.

Group of Maltese dogs, yawning, sitting in a row, isolated on white

« On va te mettre la misère, ma fille »

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De la mithridatisation par les plantes vertes

Rassurez-vous. Si j’emploie un mot d’un registre aussi soutenu que « mithridatisation », c’est sciemment. Loin de moi l’envie de vous en boucher un coin grâce à ma grande maîtrise de la langue française.

Félicitations pour votre entrée à l’Académie Française,  Nathalie Veille-au-grain

Si j’utilise ce mot, c’est que c’est lui qui reflète le mieux l’opération que mes collègues tentent depuis plusieurs années d’effectuer sur moi en ma parlant de plantes vertes, de légumes et de potagers.

Tu as vu, la belle tomate ?

Si vous ignorez ce que ce mot signifie, (ce qui était mon cas il y a quelques semaines encore, ne soyez point honteux), je vais commencer par vous l’expliquer afin que vous puissiez compatir à mon insondable souffrance morale.

Mithridate était un roi grec assez connu, mais vous ne pouvez pas vraiment vous en souvenir car il naquit dans les environs de 132 avant JC (Jésus-Christ, hein, pas Jean-Claude), donc autant dire jadis ou naguère.

Alors qu’il était adolescent et que son principal souci était de dissimuler ses boutons d’acné, un drame va bouleverser son existence : son père se fait assassiner. Et pas par n’importe qui. Je vous le donne en mille : par sa propre mère (mais pas en personne, disons plutôt qu’elle fait faire le sale boulot à quelqu’un).

Avouez que point de vue ambiance familiale, on a connu plus feng-shui.

Mais ce n’est pas tout, car il comprend très vite que sa mère, avide de pouvoir, rêve de voir périr le fruit de ses entrailles, son petit Mithridate adoré (les ravages de la dépression post-partum ? (Peut-être que le choix du prénom de son fils aurait déjà dû nous mettre la puce à l’oreille)).

Les journées de Mithridate ne sont donc pas sans risques. Un jour, on essaye de le faire tomber de cheval et le lendemain, on lui sert une soupe au goût chelou, genre arsenic ou mort-aux-rats.

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Bois ça, Mitri. ca va te requinquer après ta chute de cheval

Craignant pour sa vie, le jeune Mithridate veut acquérir une connaissance parfaite des poisons et de leurs antidotes.

Il pousse même le bouchon un peu plus loin (et c’est là que son histoire nous intéresse) car il décide d’en absorber en doses homéopathiques afin d’y habituer son corps et de mieux s’en préserver. Il s’immunise donc contre le danger qui le guette.

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Ne force pas la dose, gamin

Avouez que la démarche est assez risquée, quand on sait combien d’heures d’agonie vivra Madame Bovary qui a décidé que sa vie était d’un mortel ennui (mortel, vous avez suivi ?).

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C’est de son histoire que nous vient le terme « mithridatisation ».

Voilà pour le principe. Mais par extension, l’expression s’utilise parfois pour d’autres intoxications, idéologiques par exemple. Et c’est précisément à ce cas de figure là que je veux en arriver.

Vous savez que mes collègues sont tous sans exception férus de plantes, de fruits, de légumes, de jardins, contrairement à moi.

Il parait que je ne perçois pas les nuances existant entre une hirondelle et un putois, que je sais seulement qu’il y a parmi eux un truc qui vole et un machin qui pue.

Vous savez a contrario que pour moi, les plantes s’appellent des trucs verts et les animaux  des trucs bruns.

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Je n’ai jamais compris pourquoi l’on donnait un nom aux espèces. Je trouve que c’est typiquement l’exemple de l’Etre Humain qui veut faire régner se suprématie sur les règnes végétal et animal, l’exemple type de notre soi-disant Toute-Puissance.

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Un caillou a-t-il besoin de savoir qu’il s’appelle Quartz blanc ? S’appelle-t-il vraiment de la sorte ? Qui le lui a demandé ? Un être humain qui comprend le langage des cailloux ? Cela m’étonnerait, voyez-vous.

Et si quartz blanc s’appelait en réalité Pierre mais que l’être humain qui l’avait interrogé avait trafiqué les données en renommant Pierre « Quartz blanc » pour que Pierre ne souffre pas de railleries du genre « Han han t’es un caillou et tu t’appelles Pierre ?! »

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Trop drôle

Pour en revenir à nos moutons, je crois que mes collègues essayent de mithridatiser mon esprit en venant chaque jour me parler un peu de botanique. Comme ça, l’air de rien, en passant, sans avoir l’air d’y toucher.

Heureusement, je suis très clairvoyante et j’ai pu démasquer leur stratégie.

Je ne leur dis rien, pour ne pas qu’ils se doutent que je les ai percés à jour, et je continuerai à confondre fougère et pousse de bambou.

C’est qu’il n’est pas question qu’ils inoculent mon esprit avec leur poison, voyez-vous.

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Le cadeau de Noël de Figaro

Seb a fumé des clopes sur mon balcon.

Il a refermé la porte derrière lui, nous avons quitté l’appartement, insouciants.

Je me suis rendue au marathon-bouffe familial. Cette année, ô exploit, j’alignais trois réveillons à la suite. Entre le réveillon numéro deux et le numéro trois, je suis passée en coup de vent chez moi, juste pour empoigner quelques chaises pliantes (Caro m’attendait dans la voiture, moteur ronronnant)

Empressée, je constate tout de même une variable en mon for intérieur : il fait froid dans mon appartement, limite venteux.

Et là tout s’enchaîne très vite. A la même seconde, je constate également qu’une présence règne en ces lieux.

Non le souffle léger de quelqu’un qui désirerait passer le plus inaperçu possible, mais la présence angoissée d’un animal de taille moyenne pris au piège derrière les rideaux.

Figaro était là. Chez MOI. Dans MON appartement.

Il est entré par la porte que Sébastien avait mal refermée, s’est réfugié sur mon appui de fenêtre et, pris de panique car pris en flagrant délit, il s’est mis à cavaler dans toute la pièce comme un dératé, emportant au passage tous les objets qui se trouvaient dessus : une vase de fleurs datant de l’époque Ikea, des dizaines de  boîtes métalliques que je collectionne névrotiquement, un petit chien en bois. Tous ont explosé à l’unisson sur le sol dans un fracas inexprimable.

Non content de ce premier exploit et toujours sous l’effet de l’angoisse, il s’est jeté sur mon sapin de noël qui s’est renversé sous son poids.

Ensuite il s’est accroché à ma belle tapisserie représentant des roseaux sauvages qu’il a lacérée de ses griffes.

Tout cela, je vous le répète, le temps d’une simple seconde, temps qu’il m’a fallu pour réaliser ce qui se déroulait sous mes yeux encore mal habitués à la lumière que je venais d’allumer.

A ce niveau du récit, Figaro et moi étions exactement sur le même pied d’égalité, à savoir morts de trouille. 

Mais c’est avec une grande sagacité et vivacité d’esprit que je me suis ressaisie et ai décidé d’agir.

Je lui ai couru après en hurlant, pour le faire sortir par la porte grande ouverte, parce que je commence à connaître cette vile racaille et je sais désormais que la fureur et les cris sont le seul langage qu’il comprend.

Il est parti, la queue entre les jambes, en état de panique profonde.

Je flageolais sur mes jambes.

Je suis entrée dans la cuisine, pour fermer à clé cette putain de porte du jardin.

Et là j’ai vu. Que le fait d’avoir saccagé mon salon n’était en fait que sa signature finale. Parce qu’avant que je n’entre, il s’était élancé dans mes poubelles, en avait vidé le contenu qu’il avait consciencieusement étalé dans toute la surface de la cuisine.

Je me suis penchée pour inspecter plus en détail son chef d’œuvre de détraqué. Et j’ai cru apercevoir un message écrit en lettres de trognons de pommes, de langes de bébé et de sauce tomate. Il m’a semblé décrypter « Fuck christmas ».

Mais peut-être suis-je paranoïaque.

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Picpic le moustique

Ma sœur Mathilde est venue loger à la maison durant quelques jours. Comme je ne possède pas de chambre d’amis, elle dort avec moi.

J’accédais lentement à cet état de détente divine qui précède l’endormissement (la petite sœur dormait enfin, l’appartement baignait dans un calme divin, même la rue s’était tue) quand un trop familier bourdonnement aigu se fit entendre. Un moustique.

L’instant d’avant, absolument rien ne laissait augurer de son existence. C’est un peu
comme s’il s’était soudainement matérialisé devant mon oreille. Comme s’il avait attendu patiemment dans l’immensité et l’obscurité de ma chambre que j’accède à cet état précis de détente avant de lancer l’offensive : ce léger bruit chevrotant qui semble dire : Je vais pourrir ta nuit.

Dans un premier temps on se dit Merde. Un grain de sable est venu se coincer dans
l’engrenage du sommeil. On se dit ensuite que ce n’est rien, que ce n’est pas une bête si insignifiante qui va nous gâcher la vie. C’est ce qu’on se dit pour se protéger, mais au fond on sait que ce n’est pas la peine de se leurrer : c’est fichu. On ne fermera pas l’œil tant qu’il ne se sera pas retrouvé écrabouillé sur un mur, giclant de sang.

Au second bourdonnement (Fichtre, comment appelle-t’on au juste le cri du moustique ?)
on cache sa tête dans les couvertures. Mais il fait chaud. Et on craint de mourir étouffé.

Au bout d’une demie heure oscillant entre les traditionnels « Oh ça va je ne
l’entends plus je vais peut-être pouvoir m’endormir, tant pis si je me fais piquer, c’est un moindre mal après tout » et « Putain de sa mère en short cela dépasse mon entendement de savoir qu’une si minuscule et si insignifiante créature puisse me rendre à ce point dingue », on se dit enfin : « Aux grands maux les grands remèdes : la guerre est déclarée. (Meurs, créature de l’enfer) »

Pendant ce temps il me semble important de vous préciser que Mathilde en écrase. Ma sœur possède un sommeil que je lui ai toujours envié : un lourd sommeil que rien ne peut troubler. Plus petite, nous devions même la secouer comme un prunier avant qu’elle ne daigne ouvrir un œil torve, ce qui impressionnait toujours les éventuels non habitués. Il va donc sans dire qu’elle n’a pas capté l’immense combat qui se livrait à ses côtés cette nuit là.

J’ai allumé la lampe. En pleine nuit, c’est toujours un plaisir de voir des immenses boules de feu danser devant les yeux. Il faut attendre qu’ils recouvrent la vue, on est comme un boxeur KO assis sur le coin de son ring. Un ring, voilà ce qu’allait devenir ma chambre. Ma lampe de chevet en mains, je décidai de scanner l’étendue du mur.

Très vite je me suis rendue compte que l’éclairage était insuffisant et que si je voulais retrouver un moustique sur un mur mauve dans une lumière tamisée je pouvais toujours siffler et battre la caisse. Je n’y arriverais pas. Je décidai alors de frapper à l’aveugle mon livre sur le mur (« Feu vert pour le permis de conduire »). Les chances d’atteindre ma cible s’amenuisaient, et même si statistiquement les chances d’y parvenir étaient minces, c’était mieux que de se rendre.

Je sentais que je commençais à perdre mon flegme légendaire et ce qui me désolait le plus, c’était que l’Insecte gagne sur l’Homme. Il me fallait renoncer au combat. (Minuscule et futile créature inférieure : 1 – Magnifique et intelligente créature supérieure : 0).

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De rage, je dirigeai ma lampe de chevet dans les yeux de ma sœur qui avait superbement ignoré mon combat, mais elle ne broncha pas.

Il va sans dire que je ne fermai l’œil qu’une heure avant que le réveil ne sonne. Que quand il sonna je frappai Mathilde qui se leva comme une fleur, se pencha vers moi, me dit que j’avais une mine affreuse. Je lui répliquai que si j’avais une mine affreuse c’est que j’avais combattu héroïquement pour elle, ce à quoi elle répondit par un œil interrogateur et une arcade sourcilière relevée, puis elle se gratta le poignet. « Putain » me dit-elle « Je me suis fait bouffer par un moustique ». Puis elle se gratta la jambe, le bras, la main.

Il se fait qu’elle s’était fait cribler de piqûres et que, personnellement, j’en suis
sortie indemne.

Comme quoi il y a une justice sur cette Terre.

Grand Seigneur, je lui ai donné un stick anti moustique avant qu’elle ne parte à l’école.

Et j’ai ri, aussi. J’ai ri nerveusement.

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