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« Les pêcheurs de perles de Bizet » expliqué par moi-même

Comme je vous le disais précédemment, avec les copines du cours de peinture, nous sommes allées à l’opéra voir « Les pêcheurs de perles » de Bizet. La consigne : s’imprégner du spectacle, observer le ravissement et/ou l’agacement qu’il provoque en nous et, une fois rentrées à l’atelier, pondre un petit chef d’œuvre néo-classique.

Les pêcheuses de perles – Nathalie Sacré – Huile sur toile

Puisque nous étions une cinquantaine d’élèves, Laurence avait en main un tas de billets et elle nous avait prévenus : nous devions piocher une place au hasard et surtout ne pas s’insurger si nous en avions une mauvaise.

Après avoir pioché sa place, une des élèves est venue trouver Laurence en lui disant : « Regarde, sur mon billet, il est noté « Place à visibilité réduite » » et je me suis écriée : « Nîîît. Error system. Mauvaise pioche », alors elle m’a regardée un peu de travers et je me suis dit que la soirée commençait bien, que j’allais certainement me faire des tas de nouveaux amis.

Tu me cherches, kaïra ?

Pour ma part, j’ai fait une bonne pioche car je me suis retrouvée avec Solange, Claire et Bernie, et on a mis un sacré dawa sur le troisième balcon.

La musique a démarré et j’ai dit : « C’est vraiment expérimental, comme opéra » et Bernie, qui est chanteuse lyrique et qui en connait donc un rayon a précisé : « Ils sont en train d’accorder leurs instruments. Le spectacle n’a pas encore commencé ». Solange a dit : « Tu veux dire qu’ils font les soundcheck ? ». Nous, on y peut rien, on a plutôt un passif rock and roll.

Pour faire passer le temps, on a un peu regardé notre brochure de présentation pendant que Bernie, qui travaille dans l’armement, passait des coups de fil en Irak en disant à des types d’appuyer sur le bouton.

La revue nous a révélé que de grandes personnalités avaient œuvré pour cet opéra. Tout d’abord, sachez qu’il s’agit d’un opéra d’Alain Chabat, et qu’il y a Nicolas Cage en guest star, ce qui nous a rendues toute chose.

Alain Bizet-Chabat
Nicolas Cage, chanteur d’opéra

A côté de moi, il y avait un jeune homme qui avait ouvert son carnet de croquis alors j’ai engagé la conversation, en mode « Vazy que j’te drague à l’opéra, c’est que je suis de la Haute, moi, Monsieur » et je lui ai dit : « C’est fou, moi aussi, je suis là pour un cours de peinture », et il nous a fallu au moins cinq minutes de conversation pour subodorer que peut-être, éventuellement, nous fussions tous les deux des élèves de Laurence. Là, pour le coup, je crois que j’ai atteint mon niveau maximal de percolation.

Des fois, je suis un Génie, mon p’tit

Comme l’attente était un peu longue, je me suis levée de mon siège et j’ai demandé : « Qui veut du pop corn ? Je vais en chercher », mais le rideau s’est levé alors je me suis rassise. C’est qu’on a même pas le temps de casser la dalle, dans cet endroit.

Les chanteurs sont entrés sur scène et là, un écran avec les paroles s’est allumé au-dessus de nos têtes et Solange a dit : « Oh, trop cool ! Je ne savais pas que c’était un karaoké et que l’on pouvait chanter en même temps ! », mais elle a vite déchanté (c’est le cas de le dire) quand elle a compris qu’il fallait du coffre pour pouvoir suivre.

Despacito

Des danseurs sont arrivés et je me suis écriée : « Ils dansent la mamouchka !!! ». La mamushka, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est la danse préférée de la famille Addams.

Mais parlons de l’histoire pondue par Bizet, afin de faire votre culture générale.

Cela se passe dans un village de pêcheurs. Au vu du titre, je subodore qu’ils pêchent des perles, mais en réalité, aucun indice ne va dans ce sens. Je pense que, d’une certaine manière, « Les pêcheurs de perles », ça sonne mieux que « Les pêcheurs de morue ».

Yo, je vais pécho la morue

Et, allez savoir pourquoi, ils décident qu’une bonne femme qui passait en pirogue sur le fleuve allait devenir leur divinité. Donc ils lui disent, dans les grandes lignes, de garder le voile, de ne jamais montrer son visage, de prier devant l’abîme et de ne pas faire chier. (Cela vous fait penser à quelque chose ? Intégrisme islamiste, dis-moi ton nom).

Mon âme féministe s’est insurgée contre ce patriarcat misogyne et j’ai eu envie de crier : « Libère-toi de tes chaînes, brise le carcan, Leïla ! », mais je suis restée bien sagement calée dans mon siège.

Le problème, c’est que deux amis d’enfance sont amoureux de ladite divinité. Et un soir, l’un des deux va la rejoindre en secret et lui roule une pelle. Mais, comme de bien entendu, l’autre les aperçoit et, vu qu’il est le chef et que c’est lui qui décide du sort de chacun, il décide de les faire tuer.

Mec, tu es jaloux parce que ta dulcinée aime ton meilleur ami, mais est-ce une raison pour les poignarder sous les acclamations hystériques du village ? Va te faire psychanalyser, j’ai envie de dire.

Tout vient de la mère, je n’arrête pas de vous le répéter

Leïla, voyant sa fin approcher, prend les choses en main et décide d’intercéder auprès du chef. Elle lui demande de la tuer mais d’épargner son mec. Là, elle insiste sacrément en demandant « Tue-moi » pendant des minutes entières et avec moult trémolos dans la voix. Epuisée, j’ai manqué crier : « Mais butez-la, à la fin ! Vous voyez bien qu’elle demande ! ».

Si je dis ça, moi, c’est histoire d’épargner nos tympans.

Mais bouffez-la !

A la fin, le chef du village décide quand-même de déclarer sa flamme en criant très fort : « Cela fait des années que je t’aiiimeeeuh » et Leila pousse un immense cri aigu qui m’a fait reculer sur mon siège et éclater de rire de surprise, faisant se retourner sur moi un vieux couple habillé en tweed.

Non mais meuf, fais pas genre « J’avais rien catché depuis toutes ces années ». On ne nous la fait pas, à nous.

Et, en parlant de flammes, un incendie éclate à ce moment-là pour détourner l’attention de la foule lapidaire car le chef décide de changer d’avis et de les laisser s’enfuir. En fait, il aperçoit qu’elle porte un collier de perles (il était grand temps que l’on parle de perles) et c’est cet indice qui prouve qu’elle lui a sauvé la vie auparavant, donc, en analyse avec son psy, il a décidé de faire amende honorable, grand bien lui fasse, c’est toujours ça de pris pour son karma de mec colérique et jaloux.

Là j’te pêche de la perle

A ce moment-là, Poupette a crié : « Trop bien ! » parce qu’elle adore peindre des incendies, elle en a même fait une spécialité.

« Incendie » – Poupette Pêcheur – Huile sur toile

Enfin, on a pu libérer les fauves et, dans l’escalier, on s’est tous retrouvés. La femme qui avait fait une mauvaise pioche m’a expliqué qu’elle avait ouvert porte après porte jusqu’à trouver une place qui lui convienne en déclarant qu’elle s’était perdue et j’ai crié « Trop bien » et on s’est clapé dans la main comme si notre équipe de rugby féminine en avait massacré une autre.

Solange m’a montré la vue qu’elle avait depuis la loge qu’elle avait squatté après l’entracte et je me suis écriée : « Oh ! Regarde ! Il y avait même un orchestre ! « , ce qui a fait tiquer une Béatrice de Montmirail qui nous écoutait.

Sont-elles sérieuses, Pierre-Henry ?

Puis j’ai croisé Margo, qui est une future chanteuse lyrique professionnelle et elle m’a dit : « J’ai tellement hâte que des grands types me hurlent « Il faut te tuer » dans les oreilles. Après, on vient dire que les chanteurs parlent fort. Mais c’est qu’ils sont sourds ! ».

Oh sole mioooo

Lessivées par autant d’émotions et de décibels, nous avions hâte de rejoindre la voiture et de se casser fissa. Mais nous n’étions pas au bout de nos peines, car c’est là que nous avons compris qu’il y avait comme qui dirait comme une couille dans le potage car l’escalier du parking était rempli d’une file de personnes faisant plusieurs étages. Des centaines de personnes devaient quitter le même endroit et il n’y avait qu’une seule machine pour payer et une seule barrière pour se barrer.

Venez, on se casse

On a un peu patienté en chantant « Tuez-moi » en mettant des trémolos, puis j’ai déclaré : « Je vous préviens, ce soir, je paye avec des pièces de un centime » et il y a eu un mouvement de foule de mécontentement dans les vestes en jacquard.

Elle est sérieuse, la gueuse ?

Laurence nous a dit : « Allez-y, allez chercher votre voiture sans passer par l’automate  » et elle a ajouté tout bas « On peut payer à la barrière avec sa carte Visa ». Les autres l’ont crue sur parole (confiance aveugle en notre Maître), donc on a dépassé tout le monde dans la file, ce qui a hérissé le poil de pas mal de monde.

On est rentrées dans la voiture et j’ai dit : « Vous vous rendez compte que si Laurence a tort et qu’on se retrouve coincées devant la barrière en bloquant tout le monde, ce ne sont pas des tomates, qu’on va nous jeter, mais des parpaings ».

Lapidons-les

Une fois arrivées devant le guichet, Maria s’est extirpée de la voiture sans que l’on doive appeler le service de désincarcération (cinq personnes dans une petite voiture) et a montré sa carte Visa au type qui l’a regardée avec des yeux ronds et qui lui a dit : « Vous savez, Madame, vous pouviez rester dans la voiture et tendre votre carte sans devoir sortir ». Puis, quand la barrière s’est levée, Cécile a démarré en trombe, faisant mine de laisser Maria sur le parking, ce qui nous a beaucoup amusées.

Ensuite on a repris la route, sous les instructions de Morgan, mon gps.

Quand je suis rentrée, j’étais excitée comme une puce sous acide et je ne parvenais pas à fermer l’oeil. J’ai pensé  » C’est à croire que je suis folle d’opéra », jusqu’à ce que je réalise que j’avais tout simplement oublié de prendre mon médicament pour la tension.

Que voulez-vous, c’est exaltant, ce genre de soirée.

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London calling

Un matin, ton réveille sonne à 5 heures (violent outrage) et, malgré cela, quand ton pied foule la moquette en pilou, tu te lèves, fraiche comme un gardon. Tu te sens d’humeur très « sex-and-drugs-and-rock-and-roll ». T’as fort envie de briser ta guitare électrique sur le sol devant une foule en délire. Ce syndrome s’appelle le « London calling », et il est difficile voire impossible d’y résister. Le mieux qu’il y ait à faire, c’est y céder et prendre un ticket aller vers la capitale angloise.

C’est précisément ce que nous avons fait, avec les copines de l’Académie (il y avait aussi des hommes, mais dans cet article, une fois n’est pas coutume, le féminin l’emportera) : Un petit citytrip de deux jours pour nous culturer un tantinet.

Le voyage avait bien commencé, parce que, quand Adèle a voulu prendre son siège dans l’Eurostar, un beau jeune homme occupait sa place. « C’est étrange que nous ayons le même siège », ont-ils constaté de concert.

Vous avez le teint pâlot. Vous êtes vegan ? Moi aussi.

Mais lorsque ma sœur a voulu lui dire que c’était très certainement un coup du destin, il a déclaré que nous nous étions trompées de voiture, ce qui était évidemment impossible puisque jamais nous n’aurions pu faire une erreur de ce genre.

Le premier jour, nous avons visité l’expo Sorolla à la National Gallery.

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Sorolla, c’est le peintre préféré de Laurence. Et c’est vrai que le mec, il envoie du gros pâté. Dès la première toile, nous avons été comme aspirées et nous sommes restés calées. La bouche entrouverte, la langue pendante, prostrées, nous gênions le passage, hébétées devant tant de splendeur.

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Jean-Denis nous attend, rentrons à l’Hôtel de la Plage

Très vite, Laurence a commencé à montrer des signes d’hyperventilation. D’un seul coup, son visage est devenue rouge pivoine, comme si son sang était subitement monté jusqu’à sa tête. Elle avait des bouffées de chaleur, des palpitations, l’impression que ses jambes ne la portaient plus, des difficultés à articuler. Etant une éminente spécialiste de la santé mentale, j’ai pu immédiatement diagnostiquer un syndrome de Stendhal et la rassurer : tout cela n’était que passager, une réaction physiologique face à tant de grands chefs-d’oeuvre.

« Vous aimez ? C’est moi qui les ai peints »
Et là, tu vois, ils changent leurs draps de lit

Ensuite, nous avons visité la collection permanente du musée. Autant dire qu’il y avait de quoi faire, avec ses 72 pièces en enfilade.

Vous êtes ici

J’ai croisé un des nénuphars de Monet et j’ai dit à Claude que j’étais désolé de lui dire ça, mais que son tableau faisait bien pâle figure devant les Sorolla, même s’il fallait lui accorder qu’il avait quand-même fait du bon boulot.

Image associée

On a aussi vu un tableau de Patenier, qui est un peintre dinantais, ce qui a mis Laurence en émoi car elle souffre de chauvinisme, et c’est vrai que c’était bizarre de trouver une vue de Dinant en plein milieu de Londres.

Dinant, sans son téléphérique

Ensuite, Laurence est venue me dire que le musée abritait « Ophélie », et je me suis mis en tête de la trouver.

Je marche à l’envers

Autant vous dire que c’était un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Nous arpentions les couloirs, errant dans l’immense labyrinthe du musée, passant encore et encore devant les mêmes tableaux dont ceux-ci, posés côte à côte :

« Ce qu’il ne faut pas faire » (tuer des animaux pour les manger)

Et « Ce qu’il faut faire » (manger vegan, bio et de saison).

Mais je n’en démordais pas et voulais à tout prix la voir.

Je commençais à me demander si nous n’étions pas tombées dans une faille temporelle quand on s’est renseignées sur internet afin d’en avoir le coeur net. Ils stipulaient que le tableau se trouvait à la Tate Britain.

Encore un coup dans l’eau

Déçues, harassées, au bout du rouleau, les pieds en compote, le podomètre ayant enregistré 15 632 pas, nous sommes sorties du musée et nous sommes précipitées dans le premier pub venu, où nous nous sommes effondrées sur des banquettes et avons commandé des fish and chips accompagnés de grandes lampées de Guinness pour bien faire passer le tout.

Après, nous avons voulu prendre le métro pour nous rendre à notre hôtel, mais quand Laurence a payé son trajet, la machine a avalé son ticket. Elle est allée voir un technicien qui travaillait là et, au bout d’une longue attente et de moult tergiversations, il lui a ouvert la barrière en disant qu’elle pouvait prendre son métro, et qu’une fois arrivée à destination, pour sortir de la station, il lui suffirait de dire au type « My name is Lawrence », et il saurait qu’il peut lui ouvrir la barrière car il allait appeler son collègue pour le prévenir.

Quand on est arrivés à destination, elle a suivi les instructions et a déclaré au type : « My name is Lawrence ». Il l’a regardée et, après deux secondes de silence, il a dit « Ok », l’air de dire « Je suis ravi de le savoir, mais qu’est-ce que tu veux que ça me fasse », et ce grand moment de solitude nous a fait rigoler comme des baleines à bosse.

Puis le type a dit : « It’s a joke », car en fait il savait très bien de quoi il retournait, mais les anglais sont comme ça, ils veulent nous mettre à l’épreuve en nous testant sans relâche.

On s’est régénérés pendant une nuit entière en dormant sur des matelas mous après avoir pris une douche en pipi de chat glacé et le matin venu, mes jambes avaient l’air de fonctionner de nouveau.

Je marche !

Les plus téméraires ont pris un english breakfast et Laurence a voulu voler une petite miniature de confiture sur la table voisine.

Quand elle a été prise la main dans le sac par la tenancière qui lui a demandé ce qu’elle voulait, elle a sursauté comme si elle avait été prise en flagrant délit de braquage de banque et ce fut un moment magnifique, avec bouffées de chaleur et rougeoiement.

On s’est rendues à la Tate Britain pour aller voir Turner.

Mais pas Tina.

Plutôt Joseph Mallord William. Plus pâlot et plus tourmenté.

Appelez-moi Will

Will Turner, pour ceux qui ne le connaissent pas, est un peintre de renom qui s’est fendu de quelques petits tableaux et de quelques aquarelles somme toute assez banales pour l’époque et qui, Dieu sait pourquoi, fait encore parler de lui moult décennies après son trépas.

Vous l’aurez compris, pas de quoi casser trois pattes à un faisan, même si je dois bien reconnaître que certaines de ses oeuvres seraient du meilleur effet dans mon hall d’entrée.

Moi je le poserais plutôt dans la cuisine

Ensuite, nous avons visité le reste du musée qui abritait une exposition d’art contemporain qui nous a laissée pantoises, et Laurence a sorti cette grande phrase : « Pour pouvoir comprendre l’art contemporain, il faut sacrément pouvoir lâcher prise ».

Mais ce n’est pas tout, car la Tate Britain accueillait également une expo Van Gogh et nous avons sauté sur l’occasion pour aller contempler les toiles du Maître.

Vincent ? Oui, c’est moi

L’exposition commençait par des gravures de Gustave Doré (allez comprendre pourquoi), et Mère s’est exclamée : « Je ne savais pas que Julien Doré faisait de la gravure ».

Gravure sur bichons

Il y avait un monde de fou dans cette expo. Pire qu’à un concert de rock. Tant de monde qu’il nous était impossible de voir les tableaux de Vince. Du coup, on a pu faire plein de blagues en disant qu’on ne savait pas qu’il y avait autant de monde qui venait écouter Julien Doré, que le public était de plus en plus en délire, et qu’il fallait faire attention aux mouvements de foule. On s’est demandé si Vincent nous ferait une dédicace à la fin de son concert.

Garde-le, ça prendra peut-être un peu de valeur plus tard

Les rares fois où j’y suis parvenue à approcher un peu ses toiles, je les ai trouvées croûteuses et assez vilaines. Mais j’imagine que c’est moi qui n’ai rien compris à son génie, et Adèle et moi nous sommes extirpées de la foule pour aller nous asseoir contre une pilasse bien fraîche en attendant que Mère et Laurence, qui scrutaient le moindre détail, ressortent de cet enfer.

Quand elle est enfin sortie, Laurence a déclaré : « Regarder des toiles de Van Gogh, c’est prendre une sérieuse leçon d’humilité ».

Tu as encore beaucoup à apprendre, Petite.

Avec Adèle, on a trouvé extraordinaire qu’un peintre puisse déplacer autant de foule qu’une rock star et on a imaginé que si on imprimait des grands cadres avec des photos de Bébédoux, on rameuterait encore plus de monde et ou pourrait faire fortune.

Dans le métro, en lisant la presse gratuite, Nico a remarqué que les anglais parlaient de Dinant comme étant « The place to be », signe évident qu’il nous fallait rentrer dans nos chaumières.

Dans le train du retour, j’étais installée à côté du Renifleur-Fou, qui reniflait bruyamment et compulsivement toutes les six secondes, nous mettant les nerfs en pelote.

Mère et Adèle se sont lâchement réfugiées dans la musique en mettant leurs écouteurs, me laissant seule face à l’adversité. Au bout d’un moment, quand les femmes de l’autre côté du couloir me regardaient avec des larmes dans les yeux, j’ai fait acte de bravoure en lui proposant un mouchoir. J’ai cru que tout le wagon allait m’acclamer, mais le Renifleur-Fou a refusé mon aide en disant : « Allergy ». Comme si avoir des allergies pouvait le dispenser de se moucher.

Mais comme la vengeance est un plat qui se mange froid, je me suis mise à puer très fort des pieds.

Ben oui, on avait fait 32 798 pas, après tout.

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Je suis une manuelle

Avant, c’était Jean-Chri qui faisait nos châssis et qui tendait nos toiles dessus.

Afin que je sois moins sotte et plus autonome, il avait pris la peine de me montrer comment procéder, un soir de grande animation dans la maison. J’avais pris cette photo que j’adore.

Je crois que son objectif était quelque chose du genre : « Donne un poisson à Natha et elle mangera un jour. Apprends-lui à pêcher , elle mangera toute sa vie ».

Vous qui l’avez connu, vous savez qu’il était un grand optimiste à tendance utopiste et je crois qu’il pensait sincèrement me transmettre quelques clés de débrouillardise. « C’est facile, regarde », disait-il. Et je l’observais comme deux ronds de flanc, opinant du chef et faisant semblant de m’intéresser à la chose, étant dotée d’un esprit ayant du mal à se fixer sur certains thèmes qu’il affectionnait tant et qui avaient le don de me rendre neurasthénique (les maths, les travaux manuels).

Quelle ne fût pas mon angoisse quand j’ai vu notre expo approcher à grands pas et que mes rouleaux de toile jonchaient le sol lamentablement, emportant au passage des petits nounous de dessous de lit, pris au piège de mes couches d’huile.

A vrai dire, les bras m’en tombaient de découragement.

Mère, qui ne se laisse pas démonter pour si peu, a pris le taureau par les cornes et s’est penchée sur le sujet, jusqu’à le maîtriser parfaitement.

Comme elle me connait comme si elle m’avait faite, et surtout qu’elle craignait que je n’y perde beaucoup de doigts et/ou de mains, elle m’a spontanément proposé de réaliser mes châssis.

Mais qui serais-je alors ? Quel genre de femme ? Quelqu’un qui se contente de manger le poisson qu’on lui tend au lieu d’apprendre à pêcher ?

Cela n’aurait pas été digne de moi.

Je me suis alors entendue insister pour apprendre par moi-même alors qu’honnêtement, je hais le bricolage.

Mon objectif était clair : faire semblant d’essayer sincèrement, mais énerver Mère par ma gaucherie et la laisser s’emparer de mon marteau en s’exclamant : « Oui mais Natha ! Laisse-moi faire ». Le bémol : elle se serait énervée sur moi, mais d’après mes calculs, le jeu en valait la chandelle.

C’était dimanche passé et j’ai été réveillée très tôt par mon rêve chelou de chaton raplati dans de la vinaigrette (suivez un peu, ceci est une saga), donc je suis descendue dans le salon.

Mère sciait des planches.

Je l’ai avertie du grand danger qu’elle courait en réveillant Adèle un dimanche à 7h30, mais elle était prête à vivre dangereusement, m’a t’elle dit. Et de fait, Adèle s’est levée et elle s’est lovée dans le canapé, mais sans sourciller d’un iota. On s’est demandé pourquoi elle ne nous avait pas maraboutées pour l’avoir réveillée si tôt et elle a répondu, avec le sourire du chat dans Alice au pays des merveilles : « Cela me fait trop plaisir de vous observer ».

Clairement, elle avait hâte que la situation dégénère et elle se délectait de la persécution exercée par sa mère sur sa soeur aînée, celle à qui elle doit logiquement le plus de respect. Elle disait même que cela valait bien le désagrément d’un réveil matinal.

J’avais tout le matériel nécessaire, ce qui est un bon point.

En effet, deux jours plus tôt, j’étais allée faire les quelques emplettes nécessaires chez Chlèpeur. J’avais bien pris toutes mes mesures, et j’ai donc fait un gros tas de bois sur le sol, avec tout ce que je devais emporter. Deux fois 98 cm, fois 4 côtés, fois six tableaux, je reporte huit, moins deux, plus quelques traverses, au carré,… J’étais grisée par ma maîtrise du sujet (Ah tu vois, Jean-Chri, qu’elles ont servi à quelque chose, ces milliers d’heures où tu as tenté de m’expliquer les équations à deux inconnues).

Le tas devenait de plus en plus grand, et j’ai essayé de porter toutes mes planches dans mes longs bras, mais il y en avait trop, c’était un trop grand tas, alors j’en laissais tomber, puis je me penchais pour en ramasser, ce qui en faisait tomber d’autres dans un grand fatras qui a énervé la vendeuse, qui m’a regardée d’un air condescendant et a enroulé, agacée, mes planches dans un grand tape pour que je puisse les transporter, en ajoutant : « Ce sera plus facile pour vous ».

Quand je suis arrivée au cours de yoga (troisième étage sans ascenceur) avec mon tas de bois , éborgnant au passage l’une ou l’autre petite vieille, j’avais les bras en mousse et j’ai laissé tomber mon fagot sur le sol, rougeoyante et à bout de souffle.

Je crachais mes poumons, les mains sur les genoux, quand Mère s’est écriée : « Mais c’est quoi tout ça ?!!! Pourquoi tu en as autant ? », et je lui ai expliqué mon calcul. Je voyais bien qu’elle tiquait, mais il parait qu’il est de mauvais ton de se faire du mouron avant un cours de yoga alors elle a laissé l’énergie de Vishnou s’emparer d’elle pendant une heure et quand elle est sortie, elle a a nouveau contemplé mon tas de planches inertes et elle a dit : « Tu sais qu’elles vont par deux ? ».

Là, un grand silence s’est fait et j’ai dit un « Oui » extrêmement faible, quasiment inaudible, et Mère a mis sa tête entre ses mains, comme si une fatigue morale la traversait.

J’avais tout pris en double.

J’ai marché jusqu’à la voiture, qui était loin, et la rue montait très fort, et en plus il pleuvait à verse, mais je souffrais en silence. Je sentais les muscles de mes bras chauffer puis se paralyser, mais je n’osais point demander de pause à Mère, craignant un léger courroux.

Le lendemain, j’ai retransporté le tas de planches dans le sens inverse, pour les ramener au magasin, expliquant à la vendeuse que je n’avais pas vu que les planches allaient par deux, ce à quoi elle a répondu que c’était pourtant évident et que malheureusement, ils ne peuvent rembourser les planches que si on les ramène le jour-même, pas le lendemain, ce qui est d’une logique évidente.

Alors je suis rentrée chez moi avec mes planches, commençant à avoir la nette impression qu’elles me suivaient partout, un peu comme dans la blague Carambar : « Préfèrerais-tu que 12 poussins te suivent partout même aux toilettes ou avoir une barbe en steak haché ? », sauf que pour moi on aurait remplacé les poussins par des châssis de tableaux et que, du coup, j’aurais choisi l’option d’avoir une barbe en steak haché.

Tout cela pour vous dire que j’avais le matériel nécessaire, et même plus encore.

Et du coup, dimanche, je me sentais prête à assembler des tenons et mortaises, fière de connaître un terme technique grâce à Mel-Bichon qui a suivi en son temps des cours de menuiserie.

D’abord, j’ai dû taper sur un clou pour préparer le trou dans lequel allait se visser l’attache.

Il est cousu de fil blanc que j’ai tapé sur mon doigt, qui se situait pile entre le marteau et le bois.

Adèle a souri. Elle a dit : « Ca commence tellement bien. J’aime ça ».

J’ai porté mon doigt endolori à ma bouche, puis, quand la douleur s’est un peu estompée, j’ai voulu retirer le clou, mais je l’avais trop enfoncé, il ne voulait pas sortir du châssis. Mère s’est écriée : « Oui mais Natha ! Tu ne devais pas enfoncer le clou ! On ne sait plus le retirer, maintenant ! « . On a tiré dessus comme des forcenées, et on a même dû utiliser une pince.

J’ai immédiatement pressenti que la journée allait être longue.

Adèle jubilait, engoncée dans ses scotoufles (pantoufles écossaises), une tasse de café chaud à la main.

Ensuite, j’ai emboîté les quatre bois les uns dans les autres, en tapant un peu dessus, m’écriant fièrement : « Regarde, Adèle : j’ai une paume d’acier, comme Mamy !  » (On appelle sa Mamy « Paume d’acier » car elle sait enfoncer un bouchon de cidre dans une bouteille en un seul coup de paume), mais Adèle n’était visiblement pas de cet avis car elle m’a répondu : « On dirait plutôt que tu as une paume en mousse ». Mais il est facile de dénigrer le travail des autres quand on se contente d’observer, une tasse de café à la main.

Il ne restait plus que quelques petits détails à fignoler, mais j’y étais presque.

Très vite, Mère a compris que je ne lui serais pas d’une grande aide et elle a prononcé la phrase que j’attendais tant et que j’entends souvent depuis ma naissance : « Donne-moi ça, je vais le faire ».

Et c’est de cette façon qu’elle a assemblé tous mes châssis, en plus des siens, sans un instant élever la voix ou s’énerver sur moi, ce qui pourrait friser l’exploit et ce qui a fortement ennuyé Adèle qui a baillé en disant : « Pffff, ce n’est même pas drôle. Il ne se passe rien, à votre spectacle », et elle est montée prendre sa douche, nous laissant à notre atelier « Tenons et mortaises ».