Carnet de santé

L’escalator de la vie

4 février 2022. J’avais rendez-vous chez le Docteur Cyanure et le Docteur Synapse le même jour. Parfois, Gary, j’ai l’impression d’être une vieille carriole juste bonne pour quelques entretiens au garage.  

D’abord, le Docteur Cyanure a trouvé une anomalie. Elle a décrété qu’à ce stade des opérations, je ne devais plus avoir autant de symptômes. Or je ressens une soif inextinguible, je sue la nuit comme un bœuf anxieux, j’ai de violentes crampes dans les plantes de pieds, des acouphènes, les yeux qui phosphorent ; je t’en passe et des meilleures. Elle me dit qu’elle soupçonne une co-infection. Je t’explique : Borrelia s’implante rarement seule dans un organisme, c’est une bactérie qui adore s’entourer de petites copines tout aussi fougueuses et fouteuses de bordel. Le médicament que je prends a pour mission de dézinguer les biofilms, sortes de membranes visqueuses créées par la bactérie pour se loger tranquille et, en bousillant tout ça, il aurait fait remonter à la surface une autre bactérie qui, ainsi délogée, libère moultes toxines provoquant quelques menus désagréments. Tu piges ? Du coup, rebelote pour des analyses et un nouveau traitement approprié en fonction des résultats de celles-ci.  

 “Tu es un peu comme le permafrost, m’a déclaré Caro. A mesure que tu fonds, tu libères un tas de saloperies”.  

Ensuite, Cyanure a tenté de me booster l’arrière-train en m’invitant à bouger un peu : aller marcher à travers la campagne, randonner en famille ; invitation que j’ai aimablement déclinée, lui déclarant que j’étais retournée à l’état larvaire et que je comptais bien y rester encore pour un temps indéfini. “Mais vous savez, Madame – m’a-t-elle répondu – parfois il faut s’obliger. Emprunter l’escalator de la vie”. Je l’ai regardée avec un air bovin et je suis partie. 

Adèle m’a dit : “L’image devrait pourtant te convenir, Natha. Parce qu’un escalator, ça monte tout seul, mécaniquement”. Je sens que Cyanure va devoir changer sa métaphore.  

Puis je suis allée à mon rendez-vous chez Synapse. D’abord, il a trouvé une anomalie. Il a dit qu’à ce stade des opérations – un an d’analyse, joyeux anniversaire – je ne devrais plus autant faire de marche arrière, de demis tours ou m’empêtrer autant dans mes grandes hésitations. Ensuite, il a tenté de me booster l’arrière-train en m’invitant à aller de l’avant, à décider des choses, à les mettre en place. C’était la première fois que cela m’arrivait, mais j’avais la nette impression qu’il essayait de me secouer, c’était désagréable, un peu brutalisant et irritant. Encore un qui voulait certainement que j’emprunte l’escalator de la vie. 

Quand je lui ai expliqué le verdict de Cyanure, comme il est un psychanalyste, un vrai qui ne croit pas en la maladie, il m’a dit en substance : “Ça va être pratique pour vous, vous allez pouvoir reporter la responsabilité de votre inertie sur cette bactérie pour vous dédouaner, sans vous remettre en question”.  

Je suis rentrée chez moi secouée comme un prunier et j’ai aussitôt vérifié dans un calendrier : ce n’était pourtant pas la Sainte Nathalie, c’est le 27 juillet.  

Sur ce, Gary, je retourne me coucher, bien décidée à prendre l’escalator de la vie, mais dans le sens de la descente. C’est que j’aime bien le niveau moins un, on peut y faire des courses de caddie et on est à l’abri de la pluie qui n’en finit pas de s’abattre sur le pays. 

Carnet de santé

Catapulte et insomnie

J’ai rêvé qu’on me foutait dans une catapulte et qu’on m’envoyait à l’autre bout de la ville à travers les airs.

Tout ça parce qu’hier soir, Adèle m’a raconté que, lors de la première épidémie de peste, les habitants s’étaient rendus compte que s’ils balançaient les cadavres de leurs morts de l’autre côté des remparts, ils disséminaient la maladie et décimaient leurs ennemis plus sûrement encore que s’ils les avaient étripés à la hache ou à mains nues, créant de la sorte la première arme bactériologique de l’humanité.

Adèle a un don. Le don de me raconter des anecdotes favorisant ma culture générale, certes, mais encombrant inutilement mon cerveau. Et mon cerveau, en ce moment, comme tu le sais, est déjà pleinement occupé à lutter contre une maladie mentale, alors si on lui ajoute des informations funestes et inutiles, eh bien… ça fait un sale mélange. Un truc pas joli joli à contempler.

Je me suis donc réveillée en sursaut, faisant bouder Stanislas qui m’en voulait de l’avoir réveillée brutalement de la sorte, éjectée par-dessus la couette.

Je n’étais, contrairement à ce que je pensais, pas gisante tel un gros sac inerte de farine au pied d’une muraille médiévale, mais dans ma chambre, bien vivante, dotée de tous mes membres, sans même que s’inscrivit sur ma peau le moindre bubon pestilentiel. A la bonne heure.

J’ai allumé ma lampe pour chasser le vilain cauchemar. A défaut de pouvoir aller réveiller Mère, qui se dore la pilule sur les pistes de ski, j’ai pensé descendre chercher Adèle pour lui dire que j’avais fait un bad trip. C’était de sa faute, après tout. Mais j’ai eu pitié d’elle et je me suis ravisée, restant plantée là, seule, en proie à la fièvre et à la panique.

Comme chaque nuit maintenant, j’ai changé de pyjama, car il était trempé. Une fois cela fait, je me suis sentie déjà mieux. Un peu mieux. Beaucoup mieux. Beaucoup trop mieux.

En fait, j’avais retrouvé de ma superbe. Comme cela, sans prévenir, subitement, tel un Phoenix qui renait de ses cendres. Résultat d’avoir trop dormi ces derniers jours, probablement.

Je me suis dit : « Allons allons… Détends-toi, Cocotte. Renifle du patchouli, prends un bon bain ou joue de la harpe. Fais un truc qui détend du bulbe ». Mais il était trois heures vingt-deux précisément, indiquait mon réveil-matin, et je ne suis pas certaine que ma soeur eut apprécié le bruit de l’eau qui coule, ni celui de la harpe que je joue pourtant assez mélodieusement.

D’ailleurs, tout bien réfléchi, je ne pense pas qu’elle aurait beaucoup plus apprécié l’odeur du patchouli en pleine nuit : elle m’aurait encore traitée de Grande Prêtresse, et elle m’aurait peut-être même dénoncée aux Autorités et j’aurais fini grillée comme une brochette d’agneau sur le grand brasier de l’Inquisition. Sait-on jamais, on n’est jamais trop prudent, dans le doute je me suis abstenue.

Il me restait alors des caresses au chat, ou Victor Hugo.

C’est bien, les chats. Ce sont de douces créatures étonnement relaxantes. La preuve, on les utilise en thérapie. J’ai caressé Stanislas. Aussitôt, elle m’a mordu la main, telle une lionne qui croquerait les flans d’une gazelle. Je lui ai donné une tape sur la tête pour me libérer et, dépitée, j’ai ouvert « Les Misérables ». Je ne suis pas loin dans ma lecture, à peine à la page 750, mais je me suis dit que comme somnifère, on ne faisait pas mieux.

Pauvre de moi, Victor, de t’avoir ainsi injustement traité d’auteur soporifique. .. Il n’en est rien. Tes pages se lisent sans interruption et se descendent telles une rivière sauvage en rafting ou telles un paquet de chips poivre et sel.

Et puis, ma lecture ne m’a pas vraiment changé les idées face à l’actualité, car Victor a écrit ceci : « Ou bien il passait son temps à trembler, claquant des dents, disant qu’il avait la fièvre, et s’informant si l’un des vingt-huit lits de la salle des fiévreux était vacant ».

Résultat des courses, je ne me suis toujours pas rendormie, et j’étais plus que jamais en proie à une vive agitation interne.

Je me suis forcée à fermer les yeux et je crois que ça a marché parce que je me suis réveillée plusieurs heures plus tard, les vêtements à nouveau trempés. J’avais rêvé que je gardais un appartement et que les propriétaires allaient rentrer incessamment sous peu de vacances alors que j’avais laissé traîner absolument partout de vieux paquets de frites et de la mayonnaise : sous la table basse, sur la moquette, derrière les vases. Je les ramassais pour les rassembler en un grand sac poubelle, mais plus je nettoyais, plus les frites froides semblaient se multiplier par magie.

Le chat avait fini par prendre toute la place dans le lit et j’étais collée contre le mur, moite et délirante. J’ai poussé Stanislas, puis j’ai à nouveau changé de vêtements.

J’avais les sinus qui battaient la chamade, comme Kaa dans le livre de la jungle, lorsqu’il s’endort sur sa branche et tombe en contrebas.

J’avais la tête qui tournait, comme mon amie Geneviève qui a le syndrome de Ménière et qui, lorsqu’on lui demande comment elle va, répond invariablement : « ça tourne, ça tourne ».

J’avais la fièvre dans le sang, comme dans cette chanson stupide D’Alain Chante-fort.

J’avais la tête compressée, comme quand on la plonge dans la baignoire et que l’on entend sa propre respiration en mode Darth Vader.

J’avais les boules, j’avais les glandes, j’avais les crottes de nez qui pendent.

Je me suis levée péniblement. Suis descendue. Adèle préparait des cocktails de vitamines en pressant comme une forcenée sur des oranges qui n’avaient rien demandé. Alain-le-voisin était dans son allée de garage. « Salut ! », lui ai-je crié. « Vade retro Satanas », m’a-t-il répondu en mettant ses doigts en croix.

J’ai lu dans la presse que près de 50 % de la population contractera Omicron dans les semaines qui viennent, alors autant te dire que je ne donne pas cher de sa peau, coincé en étau comme il l’est entre les voisines du 40 (nous) qui toussons et grognons et ceux du 44 (les Ippersiel) qui crachent leurs poumons dans le caniveau.

Voilà pour les nouvelles fraîches, mon cher Gary.

Sur ce, je m’en vais agoniser dans mon canapé.

Carnet de santé

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »

13 janvier 2022. Je suis sortie de chez moi.

J’ai dit à Salomé : « Marraine t’emmène en ville pour ton anniversaire ». C’était samedi. On a déclaré : « On se fait une journée de pipiches ». Pipiches, c’est un mot qu’on a inventé avec mes soeurs et il signifie « pétasses futiles qui aiment accorder la couleur de leur vernis à ongles sur celle de leur sac à mains ». Salomé a dit : « D’accord, mais nous, on est des pipiches de luxe. Des golden pipiches ».

On a sorti le Grand Jeu.

D’abord, on a mangé un bout. Un poké bowl. Puisqu’on est des pipiches, on accorde une attention particulière à notre ligne. Saumon cru et choix de cinq légumes. On s’est installées à l’étage, dans un décor à la Beach Boys et là, au milieu des fleurs d’eucalyptus en plastique et des fougères synthétiques, on a déliré sur les surfeurs à la peau bronzée. On a imaginé qu’ils nous offraient des cocktails, puis qu’on rentrait à l’hôtel pour prendre une douche et qu’on les retrouvait à la nuit tombante sur la plage, devant un feu de camp, en faisant circuler un bon gros bédo pour « se mettre bien », comme disent les jeunes. On a imaginé tout ça, insensibles à la pluie qui tombait en hallebardes sur les trottoirs gris de Namur, insensibles surtout à la contre-éducation que je lui offrais : Salomé n’a que douze ans.

Ensuite on a fait un peu de shopping. J’ai dit à ma filleule : « On va où tu veux ». Persuadée que, c’est de son âge, elle m’emmènerait dans les chaînes de magasins chinois à deux francs six sous. Mais c’était sans compter qu’elle avait stipulé « Golden pipiches ». Elle m’a emmenée dans les boutiques chic de la ville, celles où je n’ai jamais osé poser le pied, trop timide d’une part et persuadée que je me ferais jeter comme une romano d’autre part. Salomé a cette aisance en société, une aisance telle que je l’ai suivie, un peu comme si c’était elle mon aînée. On a miré de beaux sacs à mains à paillettes, on a craqué notre slip pour des pulls qui valaient la peau du cul, et j’ai crié : « Je paie avec ma carte ! On prend tout ! » (Ce n’était pas vrai, je payais avec celle de Catherine, Golden pipiche peut-être, mais pas folle la guêpe). On est allées chez Rituals, aussi, où l’on a tant essayé de savons différents qu’on se serait crues dans « les Visiteurs », une scène coupée où ils auraient fait leurs ablutions totales dans des éviers, couverts de mousse, remplis de bulle : un vrai chaos technique. J’ai dit à Salomé : « Il faudrait qu’on se calme, sinon les vendeuses vont nous jeter dehors. Certes sur le ton du chuchotement qui leur est propre et avec beaucoup de dignité, mais nous jeter quand-même ». Elles n’ont pas réagi, trop occupées qu’elles étaient à se plaindre de leur intolérance au gluten qui leur provoquait à toutes deux des flatulences. J’ai dit à Salomé : « Viens, on se casse », laissant derrière nous une mare aux canards aux senteurs bigarrées dans lesquelles rampaient des chenilles roses en mousse : leur dernière invention.

On est rentrées à la maison. On a mangé de la galette des Rois (je crois que j’en étais à ma huitième) en buvant du thé et on a regardé « Emily in Paris ». Trop de futilités pour des filles aussi spirituelles que nous, certes, mais ce relâchement nous a fait tant de bien.

J’ai ramené Salomé chez elle.

Lundi, Catherine m’a envoyé un message. « Salomé est positive ». Bien entendu, comme nous ne sommes plus dans les années 80 et que je l’estime trop jeune pour la bagatelle, ma filleule n’est pas séropositive. Elle est toujours positive, même face à l’adversité, ça oui, mais je ne pense pas que c’était ce que mon amie voulait me souligner. Il faut vivre avec son temps : Salomé a le Covid. Ou plutôt LA Covid. C’est féminin, je ne m’y fais pas, peut-être parce que mon âme de féministe s’insurge : un virus bien balaise fait surface et il est masculin, puis l’on se rend compte des dégâts vicieux qu’il occasionne et comme par hasard il change de sexe : un truc aussi vicelard ne peut être que féminin. Soit.

Aussitôt le mot prononcé, j’ai senti un frisson me parcourir l’échine. Je n’ai pas toujours été comme ça, mais en ce moment c’est vrai, je suis devenue Maître as Hypocondriaquerie. J’ai éternué. J’ai crié à Adèle : « Salomé a le Covid ! Salomé a le Covid! ». Adèle a dit, comme un fatalisme et confirmant mes craintes : « Alors, tu vas l’avoir aussi ». Je lui ai dit : « Toi aussi, dans ce cas », ce à quoi elle a répondu : « Absolument pas. Je suis une force de la nature ». Puis elle a ajouté : « Toi, tu vas développer tous les symptômes, mais ton test sera négatif parce que tu es une malade imaginaire ». J’ai répondu « Atchoum ».

Mes jambes ont commencé à me faire mal. Mes bras aussi. Ma tête m’envoyait des court-circuits. J’ai dit : « Je suis malade ». J’ai trouvé que ça commençait à faire beaucoup comme accumulation pour une seule femme, alors j’ai dit d’un ton grave : « Puisque je fais un burnout, une dépression, la maladie de Lyme et le Covid, j’ai le droit de descendre ma couette dans le canapé et de m’y allonger jusqu’à ce que mort s’en suive ». « Comme tu voudras », m’a dit Adèle qui s’en fichait comme d’une guigne.

J’ai envoyé un message au Docteur Cyanure, lui demandant : « Est-il possible de faire une amplification de Jarisch-Herxmeier à ce stade des opérations ? Je suis souffrance ». Une réaction d’Herxmeier, c’est une petite spécificité de la maladie de Lyme, un truc bien sympa qui se produit quand la bactérie est tuée et qu’elle libère des toxines amplifiant les douleurs du malade. Elle a répondu : « Tout est possible. Appelez-moi à 21 heures ». Je l’ai appelée à 21 heures, j’ai énuméré mes symptômes. Elle a dit : « Vous faites le Covid, m’est avis ».

J’ai installé un campement. « Ton nid à puces », aurait dit Mère qui a échappé de justesse à la peste bubonique en se barrant aux sports d’hiver. Livres, paquets de mouchoirs, plaquette de vitamines C, grog miel-citron comme me l’a inculqué Jean-Chri qui ne rechignait pas à nous verser la bonne larmichette de rhum dans le breuvage.

On a aussi fait le plein de vitamines : des jus de fruits, des brocolis, du saumon, des soupes, du popcorn devant la télé.

Adèle a dit : « Je vais poser sur la porte d’entrée le badigeon stipulant que notre maisonnée est frappée par la peste ». Et elle a ri.

Tous les chats se sont posés sur moi, et le chien s’est couché à mes pieds.

Adèle a déclaré : « On dirait un peu Blanche-Neige, mais mourante ». J’ai répondu : « Atchoum ». Elle a dit : « Tu essayes de me parler de ton ami le nain? ».

Je suis allée voir le Docteur Jivago. Il m’a enfoncé une longue tige dans la narine gauche en prévenant : « Ca va faire très mal ». Tant d’égards, je n’en reçois pas si souvent de la gent masculine. Il m’a dit que je recevrais les résultats le lendemain soir. Ma famille entière a parié qu’il sera négatif.

J’ai beaucoup dormi. « Comme d’habitude, tu veux dire ? », s’est exclamée Mélanie. J’ai répondu « Plus encore que d’habitude ». De longues siestes et des nuits à devoir changer entièrement de vêtements, trempés qu’ils étaient par la fièvre.

Caro nous a proposé de faire des courses alimentaires, mais on a de quoi vivre en autarcie pour quelques temps. « Sinon n’hésitez pas, hein. Je vous jette des courses sur le pas de la porte et je me casse en courant ». Je me sens aimée, c’est dingue. Barbara, sa cheffe, a déclaré d’un ton grave : « Ta soeur va peut-être passer l’arme à gauche, elle cumule trop », mais Caro lui a répondu : « T’inquiète, elle n’a rien. C’est purement psychologique ».

Du coup, avec Adèle, on vit à deux, coupées du monde. On a prévenu Mère, mais elle ne s’est pas inquiétée de mon sort. Et moi, je déteste être malade sans ma maman. J’ai besoin qu’elle me fasse des soupes, qu’elle me dise d’aller me reposer, qu’elle s’inquiète pour moi. Là, rien. Elle envoie des photos de la montagne, soleil sur les pistes et tout et tout.

Ce soir, Adèle est arrivée en trainant ses pantoufles dans le salon. « J’ai mal à la tête », me dit-elle. J’ai ri à mon tour. J’ai dit : « Te voilà toi aussi frappée, ô force de la nature ! ». Je lui ai proposé : « Et si on écrivait un message à maman ? Un truc bien larmoyant pour pourrait enfin l’émouvoir? ». « Fais ça, seulement ». J’ai écrit : « Je suis positive. Et Adèle est sur la pente descendante. Comme toi au ski, sauf que nous, on descend irrémédiablement vers la mort ».

A l’heure où je t’écris, Gary, je n’ai toujours pas de nouvelles d’elle. Je pense que sa maisonnée va agoniser dans l’indifférence générale et quand elle reviendra de Val-d’Isère, elle devra bouter le feu à la fois à la maison et à nos cadavres et partir plus loin recommencer sa vie à zéro.

Sur ce, bien le bonsoir.

Psychanalyse

Partir en cacahuète

21 décembre 2021. J’ai oublié de prendre mon antidépresseur. Enfin… quand je dis oublier… c’est que je me suis rendue compte quatre jours auparavant qu’il ne m’en restait plus que quatre et que j’ai dit : “Il faut que j’aille en chercher ». Puis, bien entendu, j’ai occulté ce fait important. Alors, le matin même, je me suis retrouvée étrangement dépourvue lorsque la bise fût venue. “Je n’ai plus d’antidépresseur”, ai-je crié, en proie à la panique, à Mère. Il se fait qu’elle m’a légèrement fait la morale, rapport au fait que j’avais omis de me réapprovisionner. Mais elle a dit aussi : “Ce n’est pas si grave, il suffit que tu téléphones au Docteur Jivago et il t’en prescrira ». Ce que j’ai fait sur le champ. Au bout du fil, le Docteur Jivago avait l’air malade, au bout de sa vie, comme disent les jeunes, mais je ne lui ai pas relevé l’absurdité de cette situation. Les médecins ont-ils le droit d’être malades ? Il m’a dit : “Très bien, je t’envoie la prescription sur ta carte d’identité”. Il va sans dire qu’au soir, j’ai commencé à sérieusement battre de l’aile. Puis, j’ai compris. “Adèle !”, ai-je crié. J’ai oublié d’aller chercher les antidépresseurs que Jivago m’a prescrits!”. Elle a ri. Elle a dit quelque chose comme : “Tu es un boulet”, et elle a ajouté : “Je n’y connais pas grand chose, mais à mon avis, demain matin, il se peut que tu battes quelque peu la campagne”. 

On l’a dit à Mère. Je te passe les détails de ce qu’elle a dit. Mais il était question de problème grave que je prenais avec trop de légèreté, il était question de problèmes chimiques et d’atteintes neurologiques sévères. “Pourquoi crois-tu que l’on répète sans arrêt qu’il ne faut jamais arrêter un médicament pareil du jour au lendemain ?”. On a même cherché les coordonnées des pharmacies de garde, mais à l’idée de prendre ma voiture, avec ce mal de tête qui commençait, j’ai préféré jouer le risque et aller me coucher. La nuit, grosse insomnie. Puis, quand je me suis enfin endormie, je me suis mise à rêver. Tu commences à me connaître, maintenant. Si, déjà à la base, je fais des rêves chelous, tu te doutes que, privée de ma dose synthétique de bonne humeur, je suis littéralement partie en cacahuète. J’ai rêvé d’une femme qui était kidnappée et séquestrée depuis des années par un homme. Pour cesser de se faire violer sans relâche par lui, elle lui avait demandé de pouvoir subir une opération de transformation pour pouvoir devenir un homme. Apparemment, elle préférait se faire violer par l’arrière-train que par le vagin. Tout cela n’est qu’une question de point de vue, finalement. Puis un jour, elle parvient à s’enfuir et elle suit son kidnappeur jusque dans un théâtre très chic. Là, il retire sa cape et elle se rend compte qu’une fois dehors, dans la civilisation, il se fait passer pour un faux prêtre. En effet, il porte un col blanc. Un faux prêtre faussement sourd muet, qui parle la langue des signes et qui fait également semblant d’avoir une fausse main. Quand je me suis réveillée, j’étais épuisée, j’avais le cerveau en vrac, comme si on m’en avait arraché des morceaux à mains nues, et j’ai dû gratter Etoile qui était recouverte de givre pour enfin partir en quête de ces maudits comprimés. 

Tu sais quoi, Gary ? Eh bien, je crois que je ne les oublierai plus jamais.

Psychanalyse

Le ver est dans la pomme

L’écriture de mon livre « Le ver est dans la pomme » prend peu à peu forme. Je m’attaque maintenant aux illustrations. Et il commencera certainement comme ceci :

Tu ne seras pas étonné si je te dis qu’il pleuvait à verse et que le ciel était d’un gris plombé. Que je n’ai pas osé faire un créneau sur la chaussée et que je suis allée me garer dans le parc situé plus loin alors que j’avais déjà trois minutes de retard à cause d’un accident de moto survenu sur la route. Barrage policier, mec plié par terre et tout et tout. Tu ne seras pas étonné si je te dis que j’ai foutu mon pied sur une dalle piège du trottoir et que l’eau glacée m’est remontée jusqu’à la cheville droite. Tu ne seras pas étonné de constater que tout était orchestré pour donner à mon rendez-vous une certaine saveur d’apocalypse. Tu ne seras pas étonné parce que, de manière générale, plus rien ne te surprend.

J’ai juré pour l’eau froide dans la chaussure. Poussé la porte d’un building lépreux à la façade noircie par les traînées de pots d’échappement. Me suis présentée au secrétariat. La femme dans son bocal a vérifié mon rendez-vous, puis m’a invitée à m’installer dans la salle d’attente. La pièce était sans âme, petite, juste deux chaises qui se faisaient face.
Je me suis assise sur la première d’entre elles, celle jouxtant la porte d’entrée. J’ai serré mon sac à mains sur mes genoux comme s’il pouvait me protéger de quelque chose de funeste. J’ai scanné les lieux du regard. La pièce était éclairée avec des néons, sans aucune fenêtre. Aux murs, un panneau interdisant de se trouver à plusieurs dans la pièce pour des raisons sanitaires, ainsi qu’un certificat prouvant que l’établissement est reconnu pour son excellente prise en charge de la santé mentale. Et surtout une grande affiche représentant un ponton donnant sur l’eau.
J’ose espérer que cette image est censée produire un effet positif sur les patients. Un effet relaxant, à la manière d’un bassin rempli de nymphéas ou d’un lever de soleil. Mais les flots sont gris, tout comme le ciel, et un léger brouillard enveloppe le tout, rendant le paysage sinistre. J’ignore si c’est en moi que quelque chose cloche. Mais si j’avais été sur ce ponton, sûr que j’aurais pris le décor pour une invitation à me jeter dans les flots lestée d’une grosse pierre plutôt qu’à organiser un pique-nique. Cette affiche, loin de me détendre du bulbe, m’a fait penser à ce qui survient inéluctablement lorsque l’on remonte un peu trop le fleuve : une barque vient lentement nous chercher sur des flots boueux, guidée par une silhouette de noir drapée, et nous emmène dans la brume jusqu’à notre destination finale, loin de la vie terrestre telle que nous la connaissions.

Je me suis aussitôt dit que si cette image faisait pareil effet à tous les dépressifs, c’était un miracle qu’ils puissent arborer le fameux certificat de guérison psychiatrique. Sait-on jamais. Il s’agit peut-être d’un stratagème pour fidéliser les patients. Tu passes une heure avec ton psy, tu réfléchis à la vicissitude de l’existence, au cours de la semaine tu parviens à relativiser grâce à ses conseils, puis tu reviens dans la salle d’attente et tu te retrouves à nouveau plombé comme pas permis, prêt à débourser cinquante balles pour exprimer à quel point ce ponton te file des angoisses.

Carnet de santé

Burnout

17 octobre 2021 – Burnout. Encore le genre de mot pour lequel Dédé nous ferait mettre cinquante centimes dans le cochon. Il déteste que l’on utilise des termes anglais et je le rejoins assez dans sa croisade. La langue française n’est-elle pas suffisamment riche pour que l’on ait besoin de recourir à celle de nos amis anglais ? Apparemment, on pourrait le traduire par combustion. “Je suis en arrêt maladie pour combustion”. 

Loin d’être instantanée, ma combustion à moi m’a demandé quelques années. Cinq ou plus, je dirais. Une combustion à petit feu. Un beau travail de sape, lent et bien soigné. Un travail d’orfèvre. 

Ce que je n’aime pas dans ce mot, c’est qu’il est rapidement devenu à la mode, alors qu’avant il semblait ne pas exister. Comment les gens faisaient-ils pour brûler la chandelle par les deux bouts, avant ? En plus, comme tous les termes à la mode, il est tellement utilisé à tort et à travers qu’il en perd de sa superbe. Tout le monde a fait, fait ou fera un burnout un beau jour dans sa vie. J’aurais préféré faire plus original. En vrai, tout le monde déclarera tôt ou tard : “Ce jour-là je n’ai plus pu me lever de mon lit, c’était une impossibilité physique, je me suis effondré”. Tout le monde pourra attester : “Moi aussi il m’est arrivé d’épuiser toutes mes ressources.” Est-ce normal? N’y aurait-il pas comme qui dirait un léger problème en ce bas monde ?

C’est aussi parce qu’il me faisait très peur que j’ai mis tant de temps à m’approprier ce mot, à le faire mien, alors que les médecins n’arrêtent pas de me l’écrire avec leurs écritures en pattes de mouche sur les certificats que j’enchaîne depuis ce même laps de temps. (Revue de presse : “L’écriture des médecins cause environ 7000 décès par an aux Etats-Unis, par mauvaise interprétation des pharmaciens”). 

Oh je suis comme ça. J’ai fait pareil pour la dépression. Tout ceci ne me concerne pas, ou si peu tellement peu. Et voilà que je comprends seulement (“Il t’en aura fallu du temps, dirait Adèle : un vrai Sherlock en herbe”) que derrière la dépression, que derrière Lyme, il y avait encore un noyau, un peu comme les couches d’un oignon que l’on pèle et que l’on ne finit pas de peler : mes problèmes et encore mes problèmes qui s’étendent à perte de vue. C’est fatiguant, Gary : Je n’en finis plus de n’en plus finir. 

Puis un jour j’ai compris qu’il n’était pas normal, lorsque Mélanie m’a demandé, alors que je m’apprêtais mentalement à reprendre le boulot, et ce après un arrêt de plus de dix mois déjà : “Alors, comment te sens-tu sur l’échelle de l’angoisse?”, de lui répondre : ”Exactement le même niveau que celui du soldat Ryan au moment où on le parachute sur une plage normande”.

Psychanalyse

Gary

14 octobre 2021


Cher Gary,


Hier matin, j’avais rendez-vous chez le Docteur Synapse. Comme j’étais cinq minutes en avance, je suis allée m’asseoir dans la salle d’attente. Il y avait déjà un vieux monsieur assis là, un masque un peu sale sur le visage, une casquette rouge vissée sur la tête, le dos voûté, un peu gros, des sacs de courses installés à ses pieds. Il s’est adressé à moi. “Excusez-moi, Madame. Est-ce que les bus passent sur la chaussée ?” a-t-il demandé. “Oui, lui ai-je répondu. Mais comme aujourd’hui c’est jour de marché, je n’en suis pas tout à fait certaine. Il faudra que vous vérifiiez”. “Je prends le 12, ou n’importe quel bus qui va vers Namur”, a-t-il précisé. “Je crois qu’ils vont tous à Namur, mais demandez au chauffeur avant pour être sûr, lui ai-je quand-même stipulé”. Depuis le temps que je ne prends plus le bus, je ne voulais pas envoyer ce bon monsieur à Pétaouchnok. Il y a eu un petit silence, puis il a demandé l’heure. “Il est trente-cinq”, lui ai-je appris. Et il m’a expliqué qu’il accompagnait une dame et que cette dame était en ce moment en rendez-vous et qu’elle n’allait pas tarder à sortir. Il m’a demandé ce que c’était au juste, ce bâtiment, et je lui ai expliqué que c’était un bâtiment qui rassemblait plusieurs psychologues. Il a demandé : “Qu’est-ce que les gens viennent faire ici ? Ils viennent parler ?””Oui, ils viennent parler de leurs problèmes.””Ah”, a-t-il conclu, satisfait de ma réponse.
Je crois que, comme dirait Mère, ce vieux monsieur était un peu “sur le doux”, si tu vois ce que je veux dire.
Ensuite il s’est intéressé à mon heure de rendez-vous. “J’ai rendez-vous à quarante”, ai-je dit. Il m’a annoncé que la dame qui l’accompagnait allait bientôt sortir et que ce serait ensuite à mon tour. “Tout à fait”, lui ai-je dit et, au même moment, la porte du bureau du Docteur Synapse s’est ouverte et une dame en est sortie.
Elle est venue jusqu’à la salle d’attente et, s’adressant au vieux Monsieur qui était déjà debout, portant ses sacs de courses à bout de bras, elle a dit : “Alors ? Tu viens, Gary?!”.

Je suis d’abord restée bouche bée, stupéfaite et, puisque j’ai tendance à avoir du chou dans les oreilles, je lui ai demandé, afin d’en être bien certaine : “Vous vous appelez Gary ???!”
”Oui, en effet”
”Mais c’est merveilleux!!!” me suis-je écriée en me levant de ma chaise, la larme à l’œil, en proie à une joie violente.
“Si vous le dites”, m’a-t-il lancé, et il est parti.

Psychanalyse

Madame Coloquinte

C’était vers décembre, je crois. Au plus cruel de l’hiver. Au plus profond de mon marasme. La pluie crachotait sans discontinuer sur mon velux. J’étais emmitouflée dans ma couette sans même caresser le projet de m’extraire de mon lit. Plus la force.

Me faire suivre, m’avait conseillé mon médecin. Peut-être. D’accord. Mais par qui. J’ai respiré un grand coup et essayé de me connecter à ce qui me restait d’intuition et d’instinct de survie pour trouver une nouvelle psychologue. Pour marquer le coup, j’ai allumé un bâton d’encens. Adèle est passée à mon étage. Elle m’a dit, d’un air moqueur : “La Grande Prêtresse est de retour !”. Quand je fais ça, brûler de l’encens, ma sœur me surnomme la Grande Prêtresse et mon chat quitte la chambre en soufflant, les oreilles rabattues. Il n’apprécie guère le patchouli. Ces deux-là n’auraient pas pu faire Woodstock. N’auraient guère apprécié de se rouler cul nu dans la boue pendant que Janis Joplin éructait dans son micro. Ces deux-là ne sont pas prêts à laisser descendre l’intuition du Grand Tout sur leur Etre. Et c’est tant pis pour eux.

J’avais une carte de visite en main. « Madame Coloquinte, psychothérapeute », était-il stipulé en grandes lettres. Quelqu’un me l’avait conseillée. Tu comprendras qu’il s’agit d’un nom d’emprunt car je m’apprête à tirer à boulets rouges sur elle.

J’ai pris mon téléphone et me suis décidée à prendre rendez-vous. Je suis tombée sur son répondeur et lui ai laissé un message. Après cela je me suis sentie soulagée. J’ai eu l’impression d’avoir fait un grand pas. Pas comme si j’avais marché sur la Lune, non. Mais comme si j’avais fait un pas vers la guérison, ce qui au final me semble plus intéressant que de fouler du pied une vieille planète poussiéreuse sans oxygène où nul ne réside.

Quand Madame Coloquinte m’a rappelée pour me fixer un rendez-vous, elle a passé du temps à m’expliquer comment me rendre à son cabinet. Elle voulait savoir ce qui m’amenait, donc je lui ai énuméré ma petite liste : “Je viens de vivre plusieurs années difficiles où se sont enchaînés un burnout, un deuil violent et une dépression. “De quoi occuper n’importe quel psy pendant au moins une bonne dizaine de séances”, avait déclaré Mère, ignorant encore qu’il n’en serait rien.

Je me suis rendue à son cabinet. C’était une maison située le long d’une chaussée très fréquentée. Pas exactement l’endroit le plus fengshui du monde, mais peu importe après tout. J’ai sonné. Le vacarme des voitures couvrait le son de la sonnette alors j’ai attendu, à tout hasard. Une petite femme aux cheveux coupés très courts est venue m’ouvrir. J’ai senti que Madame Coloquinte était une femme très avenante et dynamique. Le courant est tout de suite passé.

Cette impression de chaos donnée par le passage des voitures s’est estompée aussitôt que j’ai franchi la porte. La pièce était aménagée avec goût, l’endroit était chaleureux. Un tas de jouets sortaient des boîtes car elle était spécialisée dans l’enfance et ça m’a rassurée, d’être entourée de peluches et de livres pour enfants. On aurait dit mon bureau, à la bibliothèque. 

Elle m’a invitée à me débarrasser de ma veste. Puis, désignant deux fauteuils confortables aux couleurs vives, elle m’a dit : “Je vous en prie, asseyez-vous”. Comme je ne parvenais pas à discerner lequel des deux était le sien, je lui ai demandé dans lequel je pouvais m’asseoir et elle m’a répondu de choisir, qu’elle prendrait l’autre.

Je ne suis pas dupe, Gary. Je savais qu’il s’agissait à coup sûr d’un test. Un genre de test de personnalité dont raffolent les psychologues. Ils te demandent innocemment de choisir un siège, puis, dès que tu as le dos tourné, ils notent dans un carnet que tu t’es assis à leur place, ce qui révèle une pulsion inconsciente de vouloir diriger l’analyse. Je ne suis pas un lapin de six semaines, je sais que le moindre mot, le moindre geste sont passés au crible de leurs observations. Comme j’ignorais comment répondre positivement au test, je me suis assise dans le siège jaune moutarde, à tout hasard. Madame Coloquinte s’est assise en face de moi. 

Elle m’a redemandé ce qui m’amenait et je lui ai raconté que, depuis quelque temps, je n’étais plus la même, je commençais comme qui dirait à péter un sérieux boulon.

J’étais en train de lui raconter le jour où je me suis effondrée en pleurs à la caisse du supermarché parce que la caissière m’avait demandé de reculer sur la ligne de démarcation quand elle m’a interrompue.

Elle m’a dit que tout ce que je lui racontais lui faisait penser à un problème intestinal et elle m’a recommandé de prendre rendez-vous avec un médecin incroyable, le Docteur Cyanure.

Je sais que si tu étais à ma place, tu te serais méfié comme de la peste d’un médecin qui porte un tel nom et tu aurais bien raison, mais je tiens à te rassurer tout de suite, il s’agit encore une fois d’un nom d’emprunt. Peut-être te serais-tu méfié également d’une psychologue qui te diagnostique un problème d’intestin, mais moi au contraire, cela m’a parlé, j’ai lu pas mal de choses sur les intestins, comme quoi ce serait notre deuxième cerveau et tout et tout, et je n’étais pas très rassurée de savoir que mon deuxième cerveau était devenu tout aussi poreux que le premier, mais à ce stade de ma vie, j’étais prête à l’entendre, alors j’ai pris la carte de visite qu’elle me tendait et je l’ai enfouie dans la poche de mon pantalon.

La séance a continué, une heure finalement ça passe vite, et il s’avère que le contact s’est tellement bien établi entre nous que je suis rentrée à la maison en annonçant à mes colocataires que je pensais avoir enfin trouvé la personne qui allait me tirer de ce mauvais pas. 

A la seconde séance, je lui ai un peu parlé de ma personne. C’est le but du jeu, après tout. Je lui ai précisé entre autres choses que j’étais tellement inadaptée pour les relations amoureuses que cela dépassait l’entendement humain et ça l’a fait marrer. Personnellement, je ne trouve pas ça très très amusant, mais il se peut que je manque cruellement de recul. Il est toujours bien plus simple de rire du malheur d’autrui. Puis j’ai dit autre chose qui l’a fait rire, ce qui est on ne peut plus normal, étant donné que je suis hilarante. “Oh mais vous êtes drôle !”, s’est-elle exclamée, apparemment surprise. Puis elle a conclu : “Mais vous allez bien, en fait”. 

J’ai l’habitude de ce genre de raccourci. Apparemment, si tu fais de l’humour, c’est que tu te portes comme un charme. Ça peut sembler logique, je comprends que l’on puisse s’y méprendre. Mais de la part d’une professionnelle ça m’a carrément fait flipper. Je me suis sentie en insécurité totale. Je me suis vue en train d’enjamber la rambarde de sécurité d’un viaduc pendant qu’elle se délectait encore de ma blague à deux balles. 

Mon cousin dit toujours “L’humour est la politesse du désespoir”. Ce n’est pas de lui mais je me fous de qui a bien pu dire ça en premier : c’est vrai. Je ne vais quand-même pas emmerder mon monde avec mes tristesses, surtout pas ma psychologue.  

Ensuite, dans la conversation est arrivé le fait que je suis illustratrice et que j’ai cessé mon activité professionnelle parce que je ne supportais plus les commandes obligatoires et les délais, j’ai préféré tout arrêter afin de ne plus dessiner que pour mon plaisir. Une pure dilettante.

C’est là que ça a complètement dérapé. Elle s’est jetée sur moi comme un lion sur une antilope. “Oh mais vous êtes artiste ! C’est merveilleux ! a-t-elle dit. Je cherche justement une illustratrice pour un projet personnel !”. À partir de là, elle est totalement sortie de son rôle pour me parler un peu de son projet, lié à son activité professionnelle et elle m’a proposé de m’embaucher. Je lui ai tout de même rappelé que la raison de ma venue était justement un burnout, mais cela n’a pas eu l’air de la tracasser le moins du monde, elle a continué à m’exposer ses projets.

Le problème, c’est que je venais aussi pour quelque chose qui me pose sacrément problème dans l’existence : je ne sais pas dire non. Si elle m’avait écoutée plus de trente minutes elle le saurait, mais là en l’occurrence elle l’ignorait encore. Elle a continué à me parler comme si on était copines, elle a commencé à me tutoyer, elle m’a dit que c’était très chouette une séance comme celle-là, à discuter un peu de tout et de rien, elle a reconnu elle-même que ce n’était pas une vraie séance, puis je crois qu’elle se rendait compte que déontologiquement parlant elle ne pouvait pas à la fois m’avoir comme patiente et comme associée alors elle a décrété que je n’avais plus besoin de venir la voir en séance, j’allais bien, ça fera 75 euros.

Quelle douche froide, Gary. Si tu savais ce qu’il m’avait fallu de courage et d’abnégation pour admettre que j’avais besoin d’une aide extérieure pour parvenir à vivre ma vie. Si tu savais ce qu’il faut de force pour oser prendre rendez-vous, oser pousser la porte d’un spécialiste, une fois encore, pour au final l’entendre te dire que non, elle ne veut pas écouter mon histoire, que non, je ne suis pas anormalement fatiguée, non elle ne veut rien savoir de moi, même dans le cadre de son métier, même si je la paye. Quelle déconfiture. Une déconfiture qui m’a renvoyée à un sentiment que je ne connais que trop bien : la sensation de ma propre insignifiance. Elle m’a pris cette sensation et me l’a jetée en plein visage, me confirmant que mes histoires n’intéressent personne, pas même une thérapeute. Voilà peut-être pourquoi je te parle à toi. Tu n’es qu’un carnet, tu n’as pas d’oreilles, pas d’avis, je peux tout te jeter en pâture sans que tu ne montres le moindre signe d’ennui. 

Deux jours plus tard, la psy en question m’a téléphoné pour m’exposer plus en détails son projet, me dire combien d’illustrations j’aurais à faire et en quoi ça consistait. Rien que de l’entendre dire “commande” “deadline” “tarif”, j’avais envie de me faire hara kiri, mais comme je n’avais rien de plus contondant qu’un crayon Caran d’Ache à portée de mains, j’ai opiné du chef, oui d’accord je ferai quatre dessins sur chaque thème, tout en me demandant comment j’en étais arrivée là, en arrêt maladie pour dépression et burnout je parvenais encore à me retrouver avec des commandes.

Heureusement pour moi, Mère, qui m’entendait parler dans la pièce à côté, a senti l’oignon. “A qui est-ce que tu viens de parler, Natha?” a-t-elle demandé, les sens en alerte. Je lui ai expliqué le topo. Elle m’a ordonné de me décommander, ce qui était on ne peut plus raisonnable. J’ai donc renvoyé un mail expliquant à Madame Coloquinte que je ne pourrais pas répondre à ses attentes.

Me croiras-tu, Gary, si je te dis qu’elle a répondu que le délai que j’avais était suffisamment long que pour que je ne ressente pas de pression et elle a même ajouté un “tout le monde est fatigué, même moi”. 

Cela voulait bien dire que la personne que j’avais élue afin de m’aider à sortir de l’impasse n’en avait strictement rien à foutre de mes problèmes de fatigue. La messe était dite. 

Après cet entretien, je t’avoue que je n’ai plus eu envie de confier mon marasme à qui que ce soit. Je me sentais vidée, dans l’impasse, sans désormais plus le moindre espoir d’aller mieux. Cet épisode m’a carrément fait me sentir merdique, une âme errante quelconque sans aucune importance. Tout le monde est fatigué alors ne commence pas à venir m’emmerder avec tes petits soucis de rien du tout. Tout le monde est fatigué, tu crois peut-être que tu es une exception. Moi aussi il m’arrive d’avoir le petit coup de pompe après le repas, moi aussi en automne je dois gober des cachets de magnépure, ne crois pas m’impressionner avec tes histoires de fatigue. Tu viens voir une psy au seul motif que tu es fatiguée ? Mais ma pauvre fille, tout le monde est fatigué, on vit dans un monde en mouvement, une société qui nous presse comme des agrumes, c’est normal de se sentir fatigué, ça arrive à tout le monde, mais moi non seulement je ne me plains pas mais en plus je trouve l’énergie d’initier des projets, des projets illustrés, qui plus est, adaptés à tous les publics, pendant que toi tu te traines dans ton lit depuis des semaines, des mois, voire des années, tu ne cesses de dire que quelque chose ne va pas, mais tu veux que je te dise, jeune fille ? Tu es paresseuse, un point c’est tout. Ne cherche pas plus loin. C’est aussi simple que cela, comme tous les quadragénaires de ton époque, ceci dit. La fatigue, c’est le fléau de ce début de siècle, et si tu ne luttes pas contre elle t’ensevelira, te réduira en bouillie, t’écrasera comme un rouleau compresseur. Il faut se secouer les puces et se montrer plus forte qu’elle, sinon c’est que tu n’es qu’une bonne à rien, une faible créature qui se contente de vivoter au lieu de vivre pleinement ses rêves et ses projets. C’est tout cela et même plus encore qu’il me semblait entendre dans cette seule phrase, tranchante comme de l’acier : “Tout le monde est fatigué, moi aussi je le suis” et je me suis enfoncée plus encore dans le chagrin et la désespérance. Au mieux attendre que ça passe. Avoir conscience que cet état n’est peut-être que passager. Croiser les doigts. 

 

Psychanalyse

Se faire suivre

A vrai dire, c’est faux. J’ai déjà essayé de me faire suivre. A plusieurs reprises. Parce qu’il faut bien le reconnaître, j’ai cette douleur en moi. Diffuse et récurrente. Une sorte de mal de vivre qui revient incessamment alors même que je n’ai qu’une envie, celle d’être heureuse. Un peu comme si j’étais possédée par le spleen de Baudelaire, mais en moins littéraire et plus contemporain. Parce que le mec, on a beau dire ce qu’on veut, il a quand même su en tirer parti. C’était un beau type qui portait des redingotes et qui pondait des chefs d’oeuvre à tour de bras, pendant que moi, je reste assise sur mon lit, sapée d’un pantalon de pyjama à carreaux et d’un pull à capuche ligné en te regardant pendant des minutes entières avant de t’ouvrir d’un geste brusque et d’écrire enfin sur tes pages : “Aujourd’hui craint le boudin”.

Je ne sais pas comment t’expliquer, Gary. Imagine que tu aies envie de te lever tôt le matin, vers six heures environ et d’accomplir ton “miracle morning”. Te sentir plein d’entrain, aller faire un footing dans les bois, revenir chez toi pour prendre une douche vivifiante aux extraits de mandarine avant de manger des œufs brouillés et un pudding aux graines de chia. Tu as sincèrement envie de toutes ces choses, à part les graines de chia qui sont clairement à gerber quand on elles ont ramolli dans un liquide, et il se pourrait même que tu aies envie d’initier une petite séance de yoga, de dérouler un tapis en mousse et te plier dans tous les sens en saluant le beau soleil de Belgique et, de manière plus symbolique, la beauté de l’existence. Oui tu en as sincèrement envie mais tu en es incapable. C’est devenu une impossibilité totale. Physique. Quelque chose t’en empêche. Et ce n’est pas toi-même. Sinon ce serait trop facile, on foutrait un grand coup de pied au cul de tous les dépressifs de la planète et ils se remettraient à fonctionner. Quelque chose est cassé. Une pièce, un ressort, je ne sais pas exactement quoi sinon là aussi ce serait trop facile, on remplacerait la pièce défectueuse et hop, on se remettrait à scander “​​om mani padme hum” en sirotant des verveines et en s’extasiant sur cette étape de vie qui un jour prendra tout son sens.

Au lieu de tout ça tu ne parviens plus à lever le gros orteil avant dix heures du matin, tu te sens merdique, triste et épuisé. Tu as le cheveu gras et tu portes des vêtements amples, tout perd de son éclat, même les galettes au chocolat, et quand tu fermes les yeux tu vois sans cesse cette image du film “The hours”, quand Virginia Woolf s’enfonce dans la rivière en ayant au préalable bien pris soin de lester les poches de sa robe avec des gros cailloux. Tu vois cela en boucle mais ne t’inquiète pas, ce n’est pas une envie de mourir, je te le jure, c’est une envie d’oubli, et c’est un peu différent.