Psychanalyse

Le ver est dans la pomme

L’écriture de mon livre « Le ver est dans la pomme » prend peu à peu forme. Je m’attaque maintenant aux illustrations. Et il commencera certainement comme ceci :

Tu ne seras pas étonné si je te dis qu’il pleuvait à verse et que le ciel était d’un gris plombé. Que je n’ai pas osé faire un créneau sur la chaussée et que je suis allée me garer dans le parc situé plus loin alors que j’avais déjà trois minutes de retard à cause d’un accident de moto survenu sur la route. Barrage policier, mec plié par terre et tout et tout. Tu ne seras pas étonné si je te dis que j’ai foutu mon pied sur une dalle piège du trottoir et que l’eau glacée m’est remontée jusqu’à la cheville droite. Tu ne seras pas étonné de constater que tout était orchestré pour donner à mon rendez-vous une certaine saveur d’apocalypse. Tu ne seras pas étonné parce que, de manière générale, plus rien ne te surprend.

J’ai juré pour l’eau froide dans la chaussure. Poussé la porte d’un building lépreux à la façade noircie par les traînées de pots d’échappement. Me suis présentée au secrétariat. La femme dans son bocal a vérifié mon rendez-vous, puis m’a invitée à m’installer dans la salle d’attente. La pièce était sans âme, petite, juste deux chaises qui se faisaient face.
Je me suis assise sur la première d’entre elles, celle jouxtant la porte d’entrée. J’ai serré mon sac à mains sur mes genoux comme s’il pouvait me protéger de quelque chose de funeste. J’ai scanné les lieux du regard. La pièce était éclairée avec des néons, sans aucune fenêtre. Aux murs, un panneau interdisant de se trouver à plusieurs dans la pièce pour des raisons sanitaires, ainsi qu’un certificat prouvant que l’établissement est reconnu pour son excellente prise en charge de la santé mentale. Et surtout une grande affiche représentant un ponton donnant sur l’eau.
J’ose espérer que cette image est censée produire un effet positif sur les patients. Un effet relaxant, à la manière d’un bassin rempli de nymphéas ou d’un lever de soleil. Mais les flots sont gris, tout comme le ciel, et un léger brouillard enveloppe le tout, rendant le paysage sinistre. J’ignore si c’est en moi que quelque chose cloche. Mais si j’avais été sur ce ponton, sûr que j’aurais pris le décor pour une invitation à me jeter dans les flots lestée d’une grosse pierre plutôt qu’à organiser un pique-nique. Cette affiche, loin de me détendre du bulbe, m’a fait penser à ce qui survient inéluctablement lorsque l’on remonte un peu trop le fleuve : une barque vient lentement nous chercher sur des flots boueux, guidée par une silhouette de noir drapée, et nous emmène dans la brume jusqu’à notre destination finale, loin de la vie terrestre telle que nous la connaissions.

Je me suis aussitôt dit que si cette image faisait pareil effet à tous les dépressifs, c’était un miracle qu’ils puissent arborer le fameux certificat de guérison psychiatrique. Sait-on jamais. Il s’agit peut-être d’un stratagème pour fidéliser les patients. Tu passes une heure avec ton psy, tu réfléchis à la vicissitude de l’existence, au cours de la semaine tu parviens à relativiser grâce à ses conseils, puis tu reviens dans la salle d’attente et tu te retrouves à nouveau plombé comme pas permis, prêt à débourser cinquante balles pour exprimer à quel point ce ponton te file des angoisses.

Psychanalyse

Le stylo plume

1er janvier 2021. Réécrire au stylo plume. Je ne sais pas si c’était une bonne idée, tout compte fait. Disons que j’en ai eu des meilleures. Mais j’avais envie de cette sensualité là. D’observer l’encre qui, sortant du stylo, brille sous l’éclat de ma lampe de bureau puis sèche sur le papier. De suivre du regard les mots qui s’écoulent et semblent se former comme par magie.

Tu parles. Depuis le temps que je ne l’avais plus utilisé, l’encre a séché à l’intérieur de mon stylo. Quand j’ai soufflé dans l’embout pour le déboucher, elle a fini projetée sur le mur de mon atelier. On aurait dit un tableau de Fabienne Verdier, mais en moins monumental, Dieu merci. J’ai essayé d’éponger, mais ça a fait pire que mieux, alors j’ai décidé de laisser mon oeuvre telle qu’elle était, acceptant l’idée que du noir jaillit souvent la lumière (Pierre Soulages).

Réécrire tout court. En ce début janvier fleurissant de bonnes résolutions, tu n’échapperas pas à ma plume. “Nathalie Sacré retourne à son journal intime après quatre années d’absence”. Quatre années d’errance. Quatre années de silence. Pour te dire quoi ? Je ne te cache pas qu’ici, ce n’est pas la folle ambiance. J’ai comme qui dirait connu des jours meilleurs. C’est d’ailleurs peut-être la raison pour laquelle je renoue avec toi. Pour te confier un marasme grandissant. Apprête-toi à souffrir un tant soit peu.

En fait, j’aurais aimé me rendre dans une petite boutique d’une rue piétonne. Le son du carillon, tintant dans l’entrée, aurait annoncé mon arrivée. Tu aurais trôné là, majestueux et immobile. Je me serais approchée un peu. Me serais imprégnée de ton odeur. Papier évoquant une caravane de chameaux venus d’Orient. J’aurais même pu t’effleurer d’une caresse discrète avant de te désigner du doigt et de déclarer à la vendeuse, d’un ton solennel : “Lui. C’est lui que je veux”. Elle aurait souri, contaminée par mon air résolu. T’aurait soulevé de ton présentoir et t’aurait rangé dans un sac en papier, déclarant : « Ça fera quinze euros cinquante”.

Putain, ce prix-là pour un simple carnet. Ils abusent, quand-même. 

J’aurais préféré que tu sois beau. Que tu sois revêtu d’une couverture en cuir brun qui sent encore la vache broutant dans son pré. Un cuir souple qui a vécu. Que l’on puisse te refermer à l’aide d’une petite cordelette qui ferait trois ou quatre fois le tour de toi-même. Que tes pages soient d’un blanc crème immaculé, s’apprêtant à recevoir le grand chef d’oeuvre de la littérature que je m’apprête à poser sur leur surface. Que tu sois un peu plus petit, un rien plus épais. 

Mais il n’a rien été de tout cela. Cette faculté d’extase, je l’ai perdue il y a longtemps déjà. Et pour tout te dire, j’ai eu la flemme. Alors je me suis contentée de fouiller dans mes tiroirs et de t’en exhumer. 

Sans vouloir te vexer, tu es un peu banal, si pas vilain. D’un rouge tape-à-l’oeil, parcouru de lignes, barré de marges, ponctué de gribouillis faits par Hannah, une artiste de dix-neuf mois maniant le pastel gras avec grande habileté. Mais, tout comme moi, tu as le mérite d’exister, et je te chéris avec tes imperfections. 

Gary. Je vais t’appeler Gary. C’est court, vif, dynamique, piquant. Comme la vie.

Je t’emmènerai partout avec moi. A commencer par la salle de bains, pour tenter d’effacer les traces d’encre que j’ai maintenant sur les doigts et les pourtours de la bouche et qui, au lieu de s’effacer, se sont étendues plus encore quand je me suis mise à les frotter. 

(« Le ver est dans la pomme » – extrait)

Psychanalyse

Gary

14 octobre 2021


Cher Gary,


Hier matin, j’avais rendez-vous chez le Docteur Synapse. Comme j’étais cinq minutes en avance, je suis allée m’asseoir dans la salle d’attente. Il y avait déjà un vieux monsieur assis là, un masque un peu sale sur le visage, une casquette rouge vissée sur la tête, le dos voûté, un peu gros, des sacs de courses installés à ses pieds. Il s’est adressé à moi. “Excusez-moi, Madame. Est-ce que les bus passent sur la chaussée ?” a-t-il demandé. “Oui, lui ai-je répondu. Mais comme aujourd’hui c’est jour de marché, je n’en suis pas tout à fait certaine. Il faudra que vous vérifiiez”. “Je prends le 12, ou n’importe quel bus qui va vers Namur”, a-t-il précisé. “Je crois qu’ils vont tous à Namur, mais demandez au chauffeur avant pour être sûr, lui ai-je quand-même stipulé”. Depuis le temps que je ne prends plus le bus, je ne voulais pas envoyer ce bon monsieur à Pétaouchnok. Il y a eu un petit silence, puis il a demandé l’heure. “Il est trente-cinq”, lui ai-je appris. Et il m’a expliqué qu’il accompagnait une dame et que cette dame était en ce moment en rendez-vous et qu’elle n’allait pas tarder à sortir. Il m’a demandé ce que c’était au juste, ce bâtiment, et je lui ai expliqué que c’était un bâtiment qui rassemblait plusieurs psychologues. Il a demandé : “Qu’est-ce que les gens viennent faire ici ? Ils viennent parler ?””Oui, ils viennent parler de leurs problèmes.””Ah”, a-t-il conclu, satisfait de ma réponse.
Je crois que, comme dirait Mère, ce vieux monsieur était un peu “sur le doux”, si tu vois ce que je veux dire.
Ensuite il s’est intéressé à mon heure de rendez-vous. “J’ai rendez-vous à quarante”, ai-je dit. Il m’a annoncé que la dame qui l’accompagnait allait bientôt sortir et que ce serait ensuite à mon tour. “Tout à fait”, lui ai-je dit et, au même moment, la porte du bureau du Docteur Synapse s’est ouverte et une dame en est sortie.
Elle est venue jusqu’à la salle d’attente et, s’adressant au vieux Monsieur qui était déjà debout, portant ses sacs de courses à bout de bras, elle a dit : “Alors ? Tu viens, Gary?!”.

Je suis d’abord restée bouche bée, stupéfaite et, puisque j’ai tendance à avoir du chou dans les oreilles, je lui ai demandé, afin d’en être bien certaine : “Vous vous appelez Gary ???!”
”Oui, en effet”
”Mais c’est merveilleux!!!” me suis-je écriée en me levant de ma chaise, la larme à l’œil, en proie à une joie violente.
“Si vous le dites”, m’a-t-il lancé, et il est parti.

Psychanalyse

Madame Coloquinte

C’était vers décembre, je crois. Au plus cruel de l’hiver. Au plus profond de mon marasme. La pluie crachotait sans discontinuer sur mon velux. J’étais emmitouflée dans ma couette sans même caresser le projet de m’extraire de mon lit. Plus la force.

Me faire suivre, m’avait conseillé mon médecin. Peut-être. D’accord. Mais par qui. J’ai respiré un grand coup et essayé de me connecter à ce qui me restait d’intuition et d’instinct de survie pour trouver une nouvelle psychologue. Pour marquer le coup, j’ai allumé un bâton d’encens. Adèle est passée à mon étage. Elle m’a dit, d’un air moqueur : “La Grande Prêtresse est de retour !”. Quand je fais ça, brûler de l’encens, ma sœur me surnomme la Grande Prêtresse et mon chat quitte la chambre en soufflant, les oreilles rabattues. Il n’apprécie guère le patchouli. Ces deux-là n’auraient pas pu faire Woodstock. N’auraient guère apprécié de se rouler cul nu dans la boue pendant que Janis Joplin éructait dans son micro. Ces deux-là ne sont pas prêts à laisser descendre l’intuition du Grand Tout sur leur Etre. Et c’est tant pis pour eux.

J’avais une carte de visite en main. « Madame Coloquinte, psychothérapeute », était-il stipulé en grandes lettres. Quelqu’un me l’avait conseillée. Tu comprendras qu’il s’agit d’un nom d’emprunt car je m’apprête à tirer à boulets rouges sur elle.

J’ai pris mon téléphone et me suis décidée à prendre rendez-vous. Je suis tombée sur son répondeur et lui ai laissé un message. Après cela je me suis sentie soulagée. J’ai eu l’impression d’avoir fait un grand pas. Pas comme si j’avais marché sur la Lune, non. Mais comme si j’avais fait un pas vers la guérison, ce qui au final me semble plus intéressant que de fouler du pied une vieille planète poussiéreuse sans oxygène où nul ne réside.

Quand Madame Coloquinte m’a rappelée pour me fixer un rendez-vous, elle a passé du temps à m’expliquer comment me rendre à son cabinet. Elle voulait savoir ce qui m’amenait, donc je lui ai énuméré ma petite liste : “Je viens de vivre plusieurs années difficiles où se sont enchaînés un burnout, un deuil violent et une dépression. “De quoi occuper n’importe quel psy pendant au moins une bonne dizaine de séances”, avait déclaré Mère, ignorant encore qu’il n’en serait rien.

Je me suis rendue à son cabinet. C’était une maison située le long d’une chaussée très fréquentée. Pas exactement l’endroit le plus fengshui du monde, mais peu importe après tout. J’ai sonné. Le vacarme des voitures couvrait le son de la sonnette alors j’ai attendu, à tout hasard. Une petite femme aux cheveux coupés très courts est venue m’ouvrir. J’ai senti que Madame Coloquinte était une femme très avenante et dynamique. Le courant est tout de suite passé.

Cette impression de chaos donnée par le passage des voitures s’est estompée aussitôt que j’ai franchi la porte. La pièce était aménagée avec goût, l’endroit était chaleureux. Un tas de jouets sortaient des boîtes car elle était spécialisée dans l’enfance et ça m’a rassurée, d’être entourée de peluches et de livres pour enfants. On aurait dit mon bureau, à la bibliothèque. 

Elle m’a invitée à me débarrasser de ma veste. Puis, désignant deux fauteuils confortables aux couleurs vives, elle m’a dit : “Je vous en prie, asseyez-vous”. Comme je ne parvenais pas à discerner lequel des deux était le sien, je lui ai demandé dans lequel je pouvais m’asseoir et elle m’a répondu de choisir, qu’elle prendrait l’autre.

Je ne suis pas dupe, Gary. Je savais qu’il s’agissait à coup sûr d’un test. Un genre de test de personnalité dont raffolent les psychologues. Ils te demandent innocemment de choisir un siège, puis, dès que tu as le dos tourné, ils notent dans un carnet que tu t’es assis à leur place, ce qui révèle une pulsion inconsciente de vouloir diriger l’analyse. Je ne suis pas un lapin de six semaines, je sais que le moindre mot, le moindre geste sont passés au crible de leurs observations. Comme j’ignorais comment répondre positivement au test, je me suis assise dans le siège jaune moutarde, à tout hasard. Madame Coloquinte s’est assise en face de moi. 

Elle m’a redemandé ce qui m’amenait et je lui ai raconté que, depuis quelque temps, je n’étais plus la même, je commençais comme qui dirait à péter un sérieux boulon.

J’étais en train de lui raconter le jour où je me suis effondrée en pleurs à la caisse du supermarché parce que la caissière m’avait demandé de reculer sur la ligne de démarcation quand elle m’a interrompue.

Elle m’a dit que tout ce que je lui racontais lui faisait penser à un problème intestinal et elle m’a recommandé de prendre rendez-vous avec un médecin incroyable, le Docteur Cyanure.

Je sais que si tu étais à ma place, tu te serais méfié comme de la peste d’un médecin qui porte un tel nom et tu aurais bien raison, mais je tiens à te rassurer tout de suite, il s’agit encore une fois d’un nom d’emprunt. Peut-être te serais-tu méfié également d’une psychologue qui te diagnostique un problème d’intestin, mais moi au contraire, cela m’a parlé, j’ai lu pas mal de choses sur les intestins, comme quoi ce serait notre deuxième cerveau et tout et tout, et je n’étais pas très rassurée de savoir que mon deuxième cerveau était devenu tout aussi poreux que le premier, mais à ce stade de ma vie, j’étais prête à l’entendre, alors j’ai pris la carte de visite qu’elle me tendait et je l’ai enfouie dans la poche de mon pantalon.

La séance a continué, une heure finalement ça passe vite, et il s’avère que le contact s’est tellement bien établi entre nous que je suis rentrée à la maison en annonçant à mes colocataires que je pensais avoir enfin trouvé la personne qui allait me tirer de ce mauvais pas. 

A la seconde séance, je lui ai un peu parlé de ma personne. C’est le but du jeu, après tout. Je lui ai précisé entre autres choses que j’étais tellement inadaptée pour les relations amoureuses que cela dépassait l’entendement humain et ça l’a fait marrer. Personnellement, je ne trouve pas ça très très amusant, mais il se peut que je manque cruellement de recul. Il est toujours bien plus simple de rire du malheur d’autrui. Puis j’ai dit autre chose qui l’a fait rire, ce qui est on ne peut plus normal, étant donné que je suis hilarante. “Oh mais vous êtes drôle !”, s’est-elle exclamée, apparemment surprise. Puis elle a conclu : “Mais vous allez bien, en fait”. 

J’ai l’habitude de ce genre de raccourci. Apparemment, si tu fais de l’humour, c’est que tu te portes comme un charme. Ça peut sembler logique, je comprends que l’on puisse s’y méprendre. Mais de la part d’une professionnelle ça m’a carrément fait flipper. Je me suis sentie en insécurité totale. Je me suis vue en train d’enjamber la rambarde de sécurité d’un viaduc pendant qu’elle se délectait encore de ma blague à deux balles. 

Mon cousin dit toujours “L’humour est la politesse du désespoir”. Ce n’est pas de lui mais je me fous de qui a bien pu dire ça en premier : c’est vrai. Je ne vais quand-même pas emmerder mon monde avec mes tristesses, surtout pas ma psychologue.  

Ensuite, dans la conversation est arrivé le fait que je suis illustratrice et que j’ai cessé mon activité professionnelle parce que je ne supportais plus les commandes obligatoires et les délais, j’ai préféré tout arrêter afin de ne plus dessiner que pour mon plaisir. Une pure dilettante.

C’est là que ça a complètement dérapé. Elle s’est jetée sur moi comme un lion sur une antilope. “Oh mais vous êtes artiste ! C’est merveilleux ! a-t-elle dit. Je cherche justement une illustratrice pour un projet personnel !”. À partir de là, elle est totalement sortie de son rôle pour me parler un peu de son projet, lié à son activité professionnelle et elle m’a proposé de m’embaucher. Je lui ai tout de même rappelé que la raison de ma venue était justement un burnout, mais cela n’a pas eu l’air de la tracasser le moins du monde, elle a continué à m’exposer ses projets.

Le problème, c’est que je venais aussi pour quelque chose qui me pose sacrément problème dans l’existence : je ne sais pas dire non. Si elle m’avait écoutée plus de trente minutes elle le saurait, mais là en l’occurrence elle l’ignorait encore. Elle a continué à me parler comme si on était copines, elle a commencé à me tutoyer, elle m’a dit que c’était très chouette une séance comme celle-là, à discuter un peu de tout et de rien, elle a reconnu elle-même que ce n’était pas une vraie séance, puis je crois qu’elle se rendait compte que déontologiquement parlant elle ne pouvait pas à la fois m’avoir comme patiente et comme associée alors elle a décrété que je n’avais plus besoin de venir la voir en séance, j’allais bien, ça fera 75 euros.

Quelle douche froide, Gary. Si tu savais ce qu’il m’avait fallu de courage et d’abnégation pour admettre que j’avais besoin d’une aide extérieure pour parvenir à vivre ma vie. Si tu savais ce qu’il faut de force pour oser prendre rendez-vous, oser pousser la porte d’un spécialiste, une fois encore, pour au final l’entendre te dire que non, elle ne veut pas écouter mon histoire, que non, je ne suis pas anormalement fatiguée, non elle ne veut rien savoir de moi, même dans le cadre de son métier, même si je la paye. Quelle déconfiture. Une déconfiture qui m’a renvoyée à un sentiment que je ne connais que trop bien : la sensation de ma propre insignifiance. Elle m’a pris cette sensation et me l’a jetée en plein visage, me confirmant que mes histoires n’intéressent personne, pas même une thérapeute. Voilà peut-être pourquoi je te parle à toi. Tu n’es qu’un carnet, tu n’as pas d’oreilles, pas d’avis, je peux tout te jeter en pâture sans que tu ne montres le moindre signe d’ennui. 

Deux jours plus tard, la psy en question m’a téléphoné pour m’exposer plus en détails son projet, me dire combien d’illustrations j’aurais à faire et en quoi ça consistait. Rien que de l’entendre dire “commande” “deadline” “tarif”, j’avais envie de me faire hara kiri, mais comme je n’avais rien de plus contondant qu’un crayon Caran d’Ache à portée de mains, j’ai opiné du chef, oui d’accord je ferai quatre dessins sur chaque thème, tout en me demandant comment j’en étais arrivée là, en arrêt maladie pour dépression et burnout je parvenais encore à me retrouver avec des commandes.

Heureusement pour moi, Mère, qui m’entendait parler dans la pièce à côté, a senti l’oignon. “A qui est-ce que tu viens de parler, Natha?” a-t-elle demandé, les sens en alerte. Je lui ai expliqué le topo. Elle m’a ordonné de me décommander, ce qui était on ne peut plus raisonnable. J’ai donc renvoyé un mail expliquant à Madame Coloquinte que je ne pourrais pas répondre à ses attentes.

Me croiras-tu, Gary, si je te dis qu’elle a répondu que le délai que j’avais était suffisamment long que pour que je ne ressente pas de pression et elle a même ajouté un “tout le monde est fatigué, même moi”. 

Cela voulait bien dire que la personne que j’avais élue afin de m’aider à sortir de l’impasse n’en avait strictement rien à foutre de mes problèmes de fatigue. La messe était dite. 

Après cet entretien, je t’avoue que je n’ai plus eu envie de confier mon marasme à qui que ce soit. Je me sentais vidée, dans l’impasse, sans désormais plus le moindre espoir d’aller mieux. Cet épisode m’a carrément fait me sentir merdique, une âme errante quelconque sans aucune importance. Tout le monde est fatigué alors ne commence pas à venir m’emmerder avec tes petits soucis de rien du tout. Tout le monde est fatigué, tu crois peut-être que tu es une exception. Moi aussi il m’arrive d’avoir le petit coup de pompe après le repas, moi aussi en automne je dois gober des cachets de magnépure, ne crois pas m’impressionner avec tes histoires de fatigue. Tu viens voir une psy au seul motif que tu es fatiguée ? Mais ma pauvre fille, tout le monde est fatigué, on vit dans un monde en mouvement, une société qui nous presse comme des agrumes, c’est normal de se sentir fatigué, ça arrive à tout le monde, mais moi non seulement je ne me plains pas mais en plus je trouve l’énergie d’initier des projets, des projets illustrés, qui plus est, adaptés à tous les publics, pendant que toi tu te traines dans ton lit depuis des semaines, des mois, voire des années, tu ne cesses de dire que quelque chose ne va pas, mais tu veux que je te dise, jeune fille ? Tu es paresseuse, un point c’est tout. Ne cherche pas plus loin. C’est aussi simple que cela, comme tous les quadragénaires de ton époque, ceci dit. La fatigue, c’est le fléau de ce début de siècle, et si tu ne luttes pas contre elle t’ensevelira, te réduira en bouillie, t’écrasera comme un rouleau compresseur. Il faut se secouer les puces et se montrer plus forte qu’elle, sinon c’est que tu n’es qu’une bonne à rien, une faible créature qui se contente de vivoter au lieu de vivre pleinement ses rêves et ses projets. C’est tout cela et même plus encore qu’il me semblait entendre dans cette seule phrase, tranchante comme de l’acier : “Tout le monde est fatigué, moi aussi je le suis” et je me suis enfoncée plus encore dans le chagrin et la désespérance. Au mieux attendre que ça passe. Avoir conscience que cet état n’est peut-être que passager. Croiser les doigts. 

 

Psychanalyse

Madame Chandelier

La dernière spécialiste que je suis allée consulter, il y a un peu plus de trois ans, se nommait Madame Chandelier.

Un nom pareil pour une psychologue, avoue quand-même que ça ne s’invente pas, Gary.

Naïvement, cela m’avait mise en confiance. Un peu comme si elle était prédestinée à faire la lumière sur mes zones d’ombre.

J’aimais bien Madame Chandelier. Elle était douce et gentille et certainement compétente. Mais je repense parfois à notre dernière entrevue.

J’étais assise sur une chaise même pas confortable, en face d’elle, calée entre un grand ficus et une table basse. Je pleurais. Je jetais un à un mes mouchoirs en papier dans une corbeille en me lamentant sur mon sort. Quand tout à coup m’est venue une image. Une image saisissante d’à-propos.

Des images me viennent souvent à l’esprit. C’est peut-être comme cela que mon cerveau fonctionne en partie. C’est peut-être parce que je suis illustratrice. Alors je lui en ai fait part. Je lui ai dit : “Vous savez, Madame Chandelier, parfois, j’ai l’impression que ma vie affective ressemble à un champ de ruines, une scène telle qu’on n’en voit qu’au journal parlé pour nous montrer des morceaux de ce qui reste de la Syrie, une terre infertile sur laquelle plus rien ne pourra jamais plus pousser, une vaste étendue de désolation”.

Puis je me souviens avoir un peu parlé d’autre chose et cela a sans doute détourné son attention. Peut-être même a-t-elle opéré un virage à 180 degrés ou a-t-elle appuyé sur la touche delete de tout ce que je lui ai raconté, je ne sais pas, mais elle m’a dit, pour clôturer la séance, et nos entretiens en général : “Je trouve que vous allez beaucoup mieux, Madame Sacré. Je pense que vous n’avez plus besoin que l’on continue à se voir. tout ira bien, ne vous inquiétez pas. Vous allez certainement rencontrer un beau jeune homme qui vous rendra heureuse.”

Madame Chandelier m’avait-elle un tant soit peu écoutée?

Je n’attends pas que mon salut vienne d’un beau jeune homme. Et encore moins d’un vieux laid.

Je veux juste faire la paix avec ceux qui m’ont offensée.

Comme Jésus-Christ.

Ni plus ni moins.

Psychanalyse

Se faire suivre

A vrai dire, c’est faux. J’ai déjà essayé de me faire suivre. A plusieurs reprises. Parce qu’il faut bien le reconnaître, j’ai cette douleur en moi. Diffuse et récurrente. Une sorte de mal de vivre qui revient incessamment alors même que je n’ai qu’une envie, celle d’être heureuse. Un peu comme si j’étais possédée par le spleen de Baudelaire, mais en moins littéraire et plus contemporain. Parce que le mec, on a beau dire ce qu’on veut, il a quand même su en tirer parti. C’était un beau type qui portait des redingotes et qui pondait des chefs d’oeuvre à tour de bras, pendant que moi, je reste assise sur mon lit, sapée d’un pantalon de pyjama à carreaux et d’un pull à capuche ligné en te regardant pendant des minutes entières avant de t’ouvrir d’un geste brusque et d’écrire enfin sur tes pages : “Aujourd’hui craint le boudin”.

Je ne sais pas comment t’expliquer, Gary. Imagine que tu aies envie de te lever tôt le matin, vers six heures environ et d’accomplir ton “miracle morning”. Te sentir plein d’entrain, aller faire un footing dans les bois, revenir chez toi pour prendre une douche vivifiante aux extraits de mandarine avant de manger des œufs brouillés et un pudding aux graines de chia. Tu as sincèrement envie de toutes ces choses, à part les graines de chia qui sont clairement à gerber quand on elles ont ramolli dans un liquide, et il se pourrait même que tu aies envie d’initier une petite séance de yoga, de dérouler un tapis en mousse et te plier dans tous les sens en saluant le beau soleil de Belgique et, de manière plus symbolique, la beauté de l’existence. Oui tu en as sincèrement envie mais tu en es incapable. C’est devenu une impossibilité totale. Physique. Quelque chose t’en empêche. Et ce n’est pas toi-même. Sinon ce serait trop facile, on foutrait un grand coup de pied au cul de tous les dépressifs de la planète et ils se remettraient à fonctionner. Quelque chose est cassé. Une pièce, un ressort, je ne sais pas exactement quoi sinon là aussi ce serait trop facile, on remplacerait la pièce défectueuse et hop, on se remettrait à scander “​​om mani padme hum” en sirotant des verveines et en s’extasiant sur cette étape de vie qui un jour prendra tout son sens.

Au lieu de tout ça tu ne parviens plus à lever le gros orteil avant dix heures du matin, tu te sens merdique, triste et épuisé. Tu as le cheveu gras et tu portes des vêtements amples, tout perd de son éclat, même les galettes au chocolat, et quand tu fermes les yeux tu vois sans cesse cette image du film “The hours”, quand Virginia Woolf s’enfonce dans la rivière en ayant au préalable bien pris soin de lester les poches de sa robe avec des gros cailloux. Tu vois cela en boucle mais ne t’inquiète pas, ce n’est pas une envie de mourir, je te le jure, c’est une envie d’oubli, et c’est un peu différent. 

Psychanalyse

Les grandes énigmes

D’après le docteur Synapse, il existe trois grandes énigmes dans la vie, à savoir la mort, les femmes et tu m’excuseras mais j’ai oublié la troisième tant je suis restée calée là-dessus : les femmes au même titre que la mort au rayon des grands mystères de cette planète.  La femme, encore comme un concept plutôt que comme un être humain au même titre que l’homme. Franchement Gary, j’en suis restée sur mon séant et on comprend là que la psychanalyse a été élaborée par des hommes qui avaient eux-mêmes un fameux souci de synapses.  Parfois j’ai la nette impression que la misogynie nous encercle et que l’on en sortira pas de si tôt, et souvent j’ai très envie de leur retourner le compliment : vous, les hommes, vous êtes pour moi de grandes énigmes, au même titre que le trépas. Tout ce raisonnement m’a poussée à m’interroger sur le sens réel du mot énigme car personnellement je l’associe à des jeux que l’on trouve dans des livres pour enfants, avec des mystères à résoudre. La première définition que j’aie trouvé est la suivante : “Chose difficile à comprendre, à expliquer, à connaître”.  Penses-tu que le docteur Synapse, de par son explication théorique, me laissait entendre que j’étais difficile à comprendre, comme une patiente pour laquelle on s’arracherait les cheveux?  Il est vrai que je détiens pas mal de contradictions et que j’ai parfois grande difficulté à y voir clair en moi-même mais n’est-ce pas le lot de tout un chacun ici bas? 

Toujours est-il que cette petite réflexion m’a donné envie d’ajouter un t-shirt dans ma collection de t-shirts féministes : “Je suis une énigme et je vous emmerde”.

Psychanalyse

Service de nuit en psychiatrie

Adèle dit qu’elle a parfois l’impression de s’être transformée en infirmière de nuit, qui doit surveiller ses patients : la gériatrie en bas (mamy) et la psychiatrie à l’étage (Mère et moi).

Elle prétend que ses nuits ne sont pas de tout repos. C’est vrai qu’elle doit descendre chaque soir pour porter un verre de lait chaud à mamy et l’aider à se brosser les dents dans l’évier de la cuisine avant d’aller se coucher. Et qu’elle doit veiller à ce qu’elle ne lise pas Ken Follett pendant toute la nuit en cachette sous les draps à l’aide d’une lampe de poche.

C’est vrai qu’hier j’ai fait beaucoup de bruit. Et qu’elle dort juste de l’autre côté de la cloison. Mais il y avait un moustique. Alors j’ai voulu le tuer. Pour ce faire, j’ai dû me mettre debout sur le lit et viser le plafond en me propulsant dans les airs. C’est vrai que comme j’ai loupé le lit, je suis retombée avec grand fracas sur le sol. Et il faut dire ce qui est, je pèse mon poids, on ne peut pas dire que je sois la grâce incarnée.

Adèle s’est levée, affolée. “Mais qu’est-ce que tu fous, Natha?”. “Je tue des moustiques”, lui ai-je annoncé. “Trois”, ai-je ajouté fièrement tout en continuant à taper au hasard sur les murs. “Je croyais que tu déménageais ta penderie”, m’a-t-elle dit. Elle est retournée dans sa chambre. Je me suis rassise sur mon lit, aux aguets, la tapette à la main. Le bourdonnement a continué malgré les trois insectes que je venais de claquer au mur. Comme le bourdonnement était continu, sans intermittence, anormal, je me suis demandée s’il y avait un quatrième moustique ou si je souffrais encore d’hallucinations auditives. Je me suis concentrée très fort afin de démêler le vrai du faux mais je n’y parvenais pas et cela commençait à me faire un peu peur, une sorte d’effroi commençait à s’emparer de mon être.

C’est vrai que je me suis relevée et je suis à nouveau entrée dans sa chambre. “Tu veux bien venir un instant chez moi, mon p’tit?” lui ai-je demandé. ”Qu’est-ce qu’il y a ? a-t-elle rétorqué, un peu irritée. Je dors”. C’était faux, elle ne dormait pas. “Je voudrais savoir si tu entends un moustique ou si c’est seulement dans ma tête”. Il y a eu un silence. Elle m’a regardée avec pitié, sans le soupçon de compassion que j’étais en droit d’attendre d’elle, et elle a décrété qu’il était tard et m’a sommée de dormir. Comme cela, sans répondre à ma question, me laissant en proie au doute. Je suis retournée dans mon lit et je suis restée assise, écoutant attentivement un bourdonnement ininterrompu avec la bouche entrouverte, ignorant toujours de quel espace-temps il venait, de mon cerveau ou de la Vraie-Vie.

C’est vrai que Mère aussi a fait des siennes cette nuit-là. Un peu après moi, elle est entrée dans la chambre de ma sœur en disant : “Adèle, tu dois absolument éteindre la lumière de la salle de bains”. Adèle lui a expliqué qu’elle en avait encore besoin parce qu’elle ne s’était pas encore brossé les dents, mais Mère lui a répété plusieurs fois qu’il fallait absolument éteindre cette lampe. “Absolument”. “Absolument, Adèle”. Ensuite il paraît qu’elle a commencé à tenir des propos incohérents où il était question de panneaux solaires et de cuve à mazout et Adèle s’est demandé si Mère ne faisait pas une crise de somnambulisme. Ou de démence. Ou de démence somnambulique. Je ne sais pas si ça existe. C’est elle l’infirmière en chef, après tout.

Mère nous a toujours raconté des récits effrayants de déments, prétextant qu’ils se comportent tout à fait normalement en journée puis, à la nuit tombée, ils mutent. Sa grand-mère, par exemple, parfaitement saine d’esprit la journée, lui demandait le soir venu de tirer des ficelles tout autour de leur maison afin de faire trébucher les indiens qui viendraient les attaquer. Alors je dirais qu’il y a comme qui dirait un petit passif dans la famille qui pourrait faire que l’on s’inquiète pour moins.

Adèle l’a elle aussi sommée de regagner sa couche, spécifiant pour la troisième fois que non, elle n’éteindrait pas tout de suite cette putain de lampe dans la salle de bains. Mère, soudainement devenue docile, est enfin retournée se coucher, non sans avoir prévenu qu’un supplément serait ajouté à sa facture d’électricité.

Comme le calme était revenu dans la maison, Adèle a enfin pu s’endormir. Mais pas longtemps.

Parce que Stanislas, qui rôdait sur le toit, est entrée par le vélux et a sauté sur son lit, qui se situe pile en-dessous, avec une souris morte dans la gueule. C’est vrai que ça l’a réveillée en sursaut et lui a filé le palpitant. Elle s’est levée, a jeté le chat sur le palier, ainsi que la souris qu’elle tenait entre ses crocs.Ensuite Stanislas a continué son itinéraire jusque dans la chambre de maman, abandonnant sa souris sur le palier et là, elle a renversé une caisse et tout ce qu’elle contenait, faisant sursauter Mère qui s’était enfin endormie. Mère a empoigné le chat, l’a jetée sur le palier, a vu qu’il y avait un rongeur mort, a sursauté, l’a déplacée en hauteur, sur le coffre, afin que personne ne marche dessus à pieds nus pendant un pipi de nuit. Puis elle est allée toquer à la porte d’Adèle pour la prévenir : “Le chat a ramené une souris”. Adèle a dit “Oui, je sais, elle l’avait déposée sur mon lit, va te recoucher, maintenant”, et Mère a dit : “N’oublie pas d’éteindre la lampe de la salle de bains”. Lampe qui, soit dit en passant, était éteinte depuis longtemps.

Adèle a soufflé un peu, peut-être lasse de sa famille. S’est rendormie.

Moi par contre, je me suis réveillée parce que j’ai entendu un moustique bourdonner, cette fois clairement dans mon cerveau. J’en avais un peu marre de ces acouphènes, la nuit précédente j’entendais quelqu’un sussurer” Nathaaaa” avec une voix suave, je commençais à craindre pour ma santé mentale alors je me suis levée et suis allée jusqu’aux toilettes pour me changer un peu les idées. Faire partir les bourdonnements d’insectes imaginaires et les murmures de tueurs en série en buvant un grand verre d’eau glacée me semblait être le seul remède à ma portée.J’ai vu une souris crevée sur le palier, pattes en l’air, yeux en croix, gueule entrouverte, langue pendante. J’ai émis un cri d’effroi. Je suis musophobe. Mon cri d’effroi a réveillé Mère qui est sortie en trombe de sa chambre en demandant ce qu’il se passait. “Pourquoi tu cries comme ça ?”. “Il y a une souris morte sur le coffre!” ai-je dit en indiquant du doigt la bête soigneusement rangée dans un petit abri en carton. Maman a dit “Oui je sais, c’est Stanislas qui l’a apportée. C’est moi qui l’ai rangée dans une boite pour ne pas t’effrayer”. “Oh ça a super bien marché”, lui ai-je dit en allant me recoucher, gobelet d’eau à la main.

Puis j’ai ajouté, en ouvrant la porte de ma chambre : “Tu voudras bien éteindre la lumière dans la salle de bains ? J’ai oublié de le faire. Je n’aime pas que cette lampe reste allumée pendant la nuit”.

Psychanalyse

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Cher Gary,

J’aurais pu me rendre dans une papeterie à l’ambiance feutrée et déambuler dans les rayons au son du carillon qui tinte dans l’entrée. Passer ma main sur diverses couvertures. En sentir le grain, le relief, la texture. Te choisir en fonction de ta beauté, de la douceur et de l’épaisseur de tes pages ou même de ton odeur.

Seulement voilà, si tu existes, c’est justement que je ne suis plus capable d’un tel émerveillement, ou même de réaliser une chose aussi simple que de m’acheter un carnet.

Sans vouloir te vexer, je me suis contentée d’exhumer un vieux cahier sans charme, aux feuilles austèrement lignées parfois paraphées par Hannah, une artiste âgée de 19 mois qui manie le pastel gras avec grande habileté. Si tu existes, c’est parce que le Docteur Synapse m’a suggéré de tenir un journal de mes déboires du moment. 

Au début, j’étais un peu réfractaire à l’idée. Je ne trouvais pas cela bien réjouissant. En général, j’aime mieux amuser la galerie. Loin de moi l’idée de plomber l’ambiance déjà lourde de tous les malheurs que porte la Terre. Mais c’est un fait que j’adore écrire. J’ai toujours écrit. Depuis que je suis en âge de tenir un stylo. D’ailleurs, quand j’avais sept ans, j’ai écrit un haïku percutant qui a provoqué un tel émoi dans ma famille que j’ai un peu eu l’impression de remporter le Médicis précocement. Ma marraine, illustratrice, en avait fait un dessin que Mère avait mis sous cadre et il a trôné dans le bureau de mon papy, grand avocat, pendant des années. “Je te souris petite pâquerette toi qui fleuris près de la ciboulette”. Ma première œuvre, et pas des moindres. J’étais fière. Fière de moi. Dans ma famille on a toujours encouragé l’expression de soi. 

A l’adolescence j’ai rempli des carnets et des carnets que j’ai poursuivis jusqu’à l’âge adulte. Des carnets débordant de mal être, d’amours impossibles. J’ai rempli des pages jusqu’à une date plus récente où mon journal s’est arrêté brutalement, faute de mots. 

Gary. Je vais t’appeler Gary. C’est court, vif, dynamique, piquant. Comme la vie. Je t’emmènerai partout avec moi. Je me vois déjà installée dans un parc de Manhattan, les jambes repliées sur une belle couverture à carreaux, observant mes semblables, “trempant ma plume dans un vitriol qui dépeindrait mes contemporains sans la moindre concession”. Ou buvant un café dans le Starbuck de mon quartier, prenant des notes, relatant une vie sexuelle riche et débridée. Ou plus simplement avachie dans le canapé, en pyjama en pilou et chaussettes mauves antidérapantes, gaspillant ton papier de mes anecdotes insignifiantes. On verra bien.