Home sweet home, Partir en cacahuète

Rudy la Bricole

Il faisait beau et nous étions en train de profiter des premiers rayons du soleil sur la terrasse quand Père a observé d’un air attentif la pergola qui se trouvait au-dessus de nous. Il a déclaré : « Je ne sais pas si elle va tenir encore longtemps. Je crois qu’un de ces jours, elle va nous tomber sur la tête ».

« C’est vraiment très rassurant », a répondu Caro, qui a levé les yeux à son tour.

Et en effet, le poids de la glycine était devenu tel qu’elle appuyait de façon inquiétante sur les montants métalliques de la pergola.

« Je vais la réparer » a déclaré Père avec une assurance grave.

Caro m’a soufflé à l’oreille : « D’où est-ce que papa croit qu’il est bricoleur ? C’est Rudy la Bricole, oui ». Et je suis partie d’un grand fou rire un peu hystérique face au nouveau surnom dont elle venait de l’affubler. Nous étions alors loin d’imaginer à quel point ce sobriquet allait déterminer la suite des évènements.

Père était méfiant. « Je vous entends rire » a-t’il dit. Mais vu qu’il est sourd comme un pot de chambre, il n’a pas su ce qui nous faisait glousser ainsi comme deux dindes sous euphorisants.

« La première chose à faire, c’est de prendre les mesures des barres qui soutiennent l’édifice », a-t’il déclaré. Il a alors sorti son mètre ruban, l’accrochant tant bien que mal sur le premier poteau. Bien entendu, quand il l’a déroulé, l’accroche s’est défaite et le mètre s’est enroulé subitement, lui sautant presque en plein visage.

« C’est follement amusant » a déclaré Caro, sirotant sa boisson.

Au bout de trois essais-erreurs de la sorte, j’ai déclaré, pleine d’aménité : « Attends, je vais t’aider, mon petit papou ». Et je suis allée tenir le mètre. Père, en reculant, s’est tapé la tête contre le pot de fleurs suspendu en disant : « Aïe, nom de Dieu » et je lui ai crié : »Mais regarde un peu où tu vas, hein, Rudy la Bricole ».

Caro a ricané. Rudy a dit : « Passons au deuxième poteau ». Il a reculé. J’ai tenu le mètre contre le deuxième piquet. Quand je me suis relevée, ma tête a heurté le pot de fleurs suspendu.

« J’ai un peu l’impression de regarder un sketch de Mister Bean », a dit ma soeur, toujours prompte à la moquerie.

On lui a asséné une sentence bien connue dans la région « Les rwétants n’ont rien à dire ».

Ensuite nous sommes rentrées chez nous, fin de la première étape.

Le lendemain, on reçoit un message un peu inquiétant de Belle-Maman. « Votre père a fait un petit tour à l’hôpital. Rien de grave. Je vous raconterai ». Et pour toute explication, elle joint la photo suivante :

En fait, il s’était mis à remplacer la première barre de la pergola.

Et là, ce fut le drame. La barre métallique est tombée du plafond, l’assommant sur son passage, l’éjectant de la chaise sur laquelle il était perché et le projetant sur le sol.

Heureusement, Axelle, qui était dans sa chambre, a entendu un bruit assourdissant et est descendue dans le jardin. Elle y a trouvé son parrain gisant, immobile, dans une flaque de sang et tenant des propos désarçonnants.

Elle a eu les bons réflexes et a appelé les secours. L’ambulance est montée dans la rue, alertant les voisins, et les secouristes ont commencé à interroger Père sur toutes sortes de choses. « Comment vous appelez-vous ? Quel jour sommes-nous ? Qu’avez-vous mangé hier soir ? ». Père a répondu « Je suis Vincent Sacré. Surnommé « Rudy la Bricole » par mes filles. Nous sommes mardi et j’ai mangé des haricots ». Le secouriste, satisfait par sa réponse a répondu « Ok. On vous embarque quand-même pour vérification » et l’ambulance a redescendu la rue, emmenant le blessé.

A l’hôpital, ils lui ont dit qu’il avait quand-même eu bien de la chance que la barre soir creuse et non pas pleine, que ça l’avait sauvé d’un crâne fracassé. Ils lui ont aussi fait passer un scanner du cerveau et ils ont déclaré que tout était normal de ce côté là, ce qui est un comble quand on connait mon père, mais je préfère croire en la médecine parce que j’avoue que je nous voyais déjà nous rendre à l’hôpital chaque soir, des années durant, répétant inlassablement : « Coucou papa. Nous sommes tes filles, Nathalie et Caroline » et chaque fois il aurait répondu quelque chose comme : « Passe-moi le sel, Rebecca » « J’ai vu un chien saucisse à la cafétéria » ou encore « J’ai de la purée dans les écoutilles ».

J’ai à peine entraperçu cette longue vie pleine de souffrance et de surréalisme, soulagée que son cerveau soit déclaré nickel par des professionnels.

Au téléphone, il m’a dit : « Il faut savoir que le matin-même, je m’étais cogné la tête en ouvrant la portière de ma voiture. C’était une rude journée » et je lui ai répondu « Si ça tombe, c’est ça qui t’a sauvé. C’est peut-être comme le coup du menhir. Tu sais, quand le druide se prend le coup sur la tête et qu’il perd la mémoire, il se souvient de tout au moment où il reçoit un second coup ». Père était très content que son éducation de bédéphile ait porté ses fruits et il m’a répondu « Oui, à mon avis ça fonctionne comme ça, mon Nounou ».

Il faut savoir que quand il était jeune, il s’était déjà cabossé la tête en ouvrant une porte de garage et il en a gardé une cicatrice sur le front, lui rappelant à vie cet épisode dramatique et du coup, sa confusion mentale remonterait peut-être à sa prime jeunesse, mais ça, je me suis bien gardée de lui dire, il était déjà assez secoué comme ça.

Après quelques jours de récupération où il lui était interdit de faire quoi que ce soit, Père a décidé que son grand projet ne devait pas en rester là et il s’est rendu au magasin de bricolage pour acheter de nouvelles barres. Doté d’une force herculéenne, il les a chargées dans sa camionnette (elles rentraient pile poil) et a démarré. Sur la route, il a été contraint de freiner brusquement et, je vous le donne en mille, les barres ont glissé et sont allées s’encastrer dans le pare-brises qui a éclaté en mille morceaux.

C’est très mal, je sais, mais on a ri.

Et notre paternel nous a expliqué d’un air penaud que maintenant, « ses vieux » (comme on a surnommé ses amis du club de marche) l’appellent eux aussi « Rudy la Bricole ».

« Et pourtant, j’ai réalisé de grands travaux dans ma vie » s’est-il justifié.

J’ai vu le haut de la bouche de ma soeur commencer à trembler et j’ai regardé vers le sol afin de ne pas croiser son regard sinon je savais que si on se regardait dans les yeux, on nous perdrait à tout jamais. « Ca vous fait rigoler ? » a-t’il demandé, un rien vexé. Et comme nous aimons Père de tout notre coeur et que nous ne voulons pas briser ses rêves, nous avons répondu un « Non, pas du tout » très assuré, résistant vaillamment à la crise de fou rire qui se profilait.

« Regardez. Le mur, là. C’est moi qui l’ai réparé. C’est vrai que j’ai pas terminé de le mettre en couleur. Mais ça fait son charme ».

« Et là, au-dessus du radiateur, j’aurais peut-être dû mettre une planche en plus. Pour finaliser.

« Mais j’ai aussi réalisé des grands chantiers. Quand vous êtes nées, j’ai moi-même ajouté une chambre à la maison. C’est vrai que j’avais oublié d’ajouter du sable dans le ciment, mais bon… après quarante ans elle tient toujours. C’est le principal, quand-même ».