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Rudy la Bricole

Il faisait beau et nous étions en train de profiter des premiers rayons du soleil sur la terrasse quand Père a observé d’un air attentif la pergola qui se trouvait au-dessus de nous. Il a déclaré : « Je ne sais pas si elle va tenir encore longtemps. Je crois qu’un de ces jours, elle va nous tomber sur la tête ».

« C’est vraiment très rassurant », a répondu Caro, qui a levé les yeux à son tour.

Et en effet, le poids de la glycine était devenu tel qu’elle appuyait de façon inquiétante sur les montants métalliques de la pergola.

« Je vais la réparer » a déclaré Père avec une assurance grave.

Caro m’a soufflé à l’oreille : « D’où est-ce que papa croit qu’il est bricoleur ? C’est Rudy la Bricole, oui ». Et je suis partie d’un grand fou rire un peu hystérique face au nouveau surnom dont elle venait de l’affubler. Nous étions alors loin d’imaginer à quel point ce sobriquet allait déterminer la suite des évènements.

Père était méfiant. « Je vous entends rire » a-t’il dit. Mais vu qu’il est sourd comme un pot de chambre, il n’a pas su ce qui nous faisait glousser ainsi comme deux dindes sous euphorisants.

« La première chose à faire, c’est de prendre les mesures des barres qui soutiennent l’édifice », a-t’il déclaré. Il a alors sorti son mètre ruban, l’accrochant tant bien que mal sur le premier poteau. Bien entendu, quand il l’a déroulé, l’accroche s’est défaite et le mètre s’est enroulé subitement, lui sautant presque en plein visage.

« C’est follement amusant » a déclaré Caro, sirotant sa boisson.

Au bout de trois essais-erreurs de la sorte, j’ai déclaré, pleine d’aménité : « Attends, je vais t’aider, mon petit papou ». Et je suis allée tenir le mètre. Père, en reculant, s’est tapé la tête contre le pot de fleurs suspendu en disant : « Aïe, nom de Dieu » et je lui ai crié : »Mais regarde un peu où tu vas, hein, Rudy la Bricole ».

Caro a ricané. Rudy a dit : « Passons au deuxième poteau ». Il a reculé. J’ai tenu le mètre contre le deuxième piquet. Quand je me suis relevée, ma tête a heurté le pot de fleurs suspendu.

« J’ai un peu l’impression de regarder un sketch de Mister Bean », a dit ma soeur, toujours prompte à la moquerie.

On lui a asséné une sentence bien connue dans la région « Les rwétants n’ont rien à dire ».

Ensuite nous sommes rentrées chez nous, fin de la première étape.

Le lendemain, on reçoit un message un peu inquiétant de Belle-Maman. « Votre père a fait un petit tour à l’hôpital. Rien de grave. Je vous raconterai ». Et pour toute explication, elle joint la photo suivante :

En fait, il s’était mis à remplacer la première barre de la pergola.

Et là, ce fut le drame. La barre métallique est tombée du plafond, l’assommant sur son passage, l’éjectant de la chaise sur laquelle il était perché et le projetant sur le sol.

Heureusement, Axelle, qui était dans sa chambre, a entendu un bruit assourdissant et est descendue dans le jardin. Elle y a trouvé son parrain gisant, immobile, dans une flaque de sang et tenant des propos désarçonnants.

Elle a eu les bons réflexes et a appelé les secours. L’ambulance est montée dans la rue, alertant les voisins, et les secouristes ont commencé à interroger Père sur toutes sortes de choses. « Comment vous appelez-vous ? Quel jour sommes-nous ? Qu’avez-vous mangé hier soir ? ». Père a répondu « Je suis Vincent Sacré. Surnommé « Rudy la Bricole » par mes filles. Nous sommes mardi et j’ai mangé des haricots ». Le secouriste, satisfait par sa réponse a répondu « Ok. On vous embarque quand-même pour vérification » et l’ambulance a redescendu la rue, emmenant le blessé.

A l’hôpital, ils lui ont dit qu’il avait quand-même eu bien de la chance que la barre soir creuse et non pas pleine, que ça l’avait sauvé d’un crâne fracassé. Ils lui ont aussi fait passer un scanner du cerveau et ils ont déclaré que tout était normal de ce côté là, ce qui est un comble quand on connait mon père, mais je préfère croire en la médecine parce que j’avoue que je nous voyais déjà nous rendre à l’hôpital chaque soir, des années durant, répétant inlassablement : « Coucou papa. Nous sommes tes filles, Nathalie et Caroline » et chaque fois il aurait répondu quelque chose comme : « Passe-moi le sel, Rebecca » « J’ai vu un chien saucisse à la cafétéria » ou encore « J’ai de la purée dans les écoutilles ».

J’ai à peine entraperçu cette longue vie pleine de souffrance et de surréalisme, soulagée que son cerveau soit déclaré nickel par des professionnels.

Au téléphone, il m’a dit : « Il faut savoir que le matin-même, je m’étais cogné la tête en ouvrant la portière de ma voiture. C’était une rude journée » et je lui ai répondu « Si ça tombe, c’est ça qui t’a sauvé. C’est peut-être comme le coup du menhir. Tu sais, quand le druide se prend le coup sur la tête et qu’il perd la mémoire, il se souvient de tout au moment où il reçoit un second coup ». Père était très content que son éducation de bédéphile ait porté ses fruits et il m’a répondu « Oui, à mon avis ça fonctionne comme ça, mon Nounou ».

Il faut savoir que quand il était jeune, il s’était déjà cabossé la tête en ouvrant une porte de garage et il en a gardé une cicatrice sur le front, lui rappelant à vie cet épisode dramatique et du coup, sa confusion mentale remonterait peut-être à sa prime jeunesse, mais ça, je me suis bien gardée de lui dire, il était déjà assez secoué comme ça.

Après quelques jours de récupération où il lui était interdit de faire quoi que ce soit, Père a décidé que son grand projet ne devait pas en rester là et il s’est rendu au magasin de bricolage pour acheter de nouvelles barres. Doté d’une force herculéenne, il les a chargées dans sa camionnette (elles rentraient pile poil) et a démarré. Sur la route, il a été contraint de freiner brusquement et, je vous le donne en mille, les barres ont glissé et sont allées s’encastrer dans le pare-brises qui a éclaté en mille morceaux.

C’est très mal, je sais, mais on a ri.

Et notre paternel nous a expliqué d’un air penaud que maintenant, « ses vieux » (comme on a surnommé ses amis du club de marche) l’appellent eux aussi « Rudy la Bricole ».

« Et pourtant, j’ai réalisé de grands travaux dans ma vie » s’est-il justifié.

J’ai vu le haut de la bouche de ma soeur commencer à trembler et j’ai regardé vers le sol afin de ne pas croiser son regard sinon je savais que si on se regardait dans les yeux, on nous perdrait à tout jamais. « Ca vous fait rigoler ? » a-t’il demandé, un rien vexé. Et comme nous aimons Père de tout notre coeur et que nous ne voulons pas briser ses rêves, nous avons répondu un « Non, pas du tout » très assuré, résistant vaillamment à la crise de fou rire qui se profilait.

« Regardez. Le mur, là. C’est moi qui l’ai réparé. C’est vrai que j’ai pas terminé de le mettre en couleur. Mais ça fait son charme ».

« Et là, au-dessus du radiateur, j’aurais peut-être dû mettre une planche en plus. Pour finaliser.

« Mais j’ai aussi réalisé des grands chantiers. Quand vous êtes nées, j’ai moi-même ajouté une chambre à la maison. C’est vrai que j’avais oublié d’ajouter du sable dans le ciment, mais bon… après quarante ans elle tient toujours. C’est le principal, quand-même ».

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Sainte-fête-de-la-grosse-glandouille

C’est vrai que j’étais très fatiguée.

Et ce pour des raisons que je ne puis évoquer ici (car elles sont essentiellement professionnelles et, comme je suis un agent communal, je suis tenue au droit de réserve (vous pouvez aussi appeler cela l’obligation de fermer sa grande gueule)).

Alors, quand Caro a toqué à ma porte à 20H30 en me demandant si elle avait droit à une dérogation spéciale lui permettant d’aller dormir si tôt (notre règlement d’ordre intérieur stipule qu’il est interdit d’aller se coucher avant 21 heures), je la lui ai octroyée, pour la simple raison que je voulais qu’elle me fasse pareille dérogation.

Je me suis donc couchée à 20h30.

Je pourrais vous dire que cela ne m’était plus arrivé depuis mes huit ans, mais ce serait totalement faux et vous ne seriez pas dupes car vous commencez à savoir que je suis une vieille-à-la-tisane.

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Le lendemain matin, en me réveillant, j’ai jeté un coup d’œil à mon réveil qui indiquait 8h30.

J’avais fait le tour de l’horloge.

Je me suis levée, j’ai baillé.

Je me suis traînée en pyjama jusqu’à la baignoire.

Mais j’ai oublié de vous dire qu’il n’y a plus de mazout depuis une semaine (simplicité involontaire, encore et encore) et je ne me sentais pas assez en phase avec l’existence pour une énième douche glacée.

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J’ai regardé la pile de vaisselle dans l’évier et j’ai pris la grande décision de la reporter au lendemain, pour les mêmes raisons (mazout en rade).

Je me suis installée devant Netflix et j’ai regardé quelques épisodes de ma série.

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Il était bientôt midi.

j’avais la flemme de cuisiner alors j’ai mixé un avocat (degré d’énergie demandée : élevé, maximum de mes capacités) que j’ai accompagné de quelques tranches de saumon (ça ça va, il faut juste ouvrir le paquet).

Cette matinée bien chargée m’a fortement fatiguée alors je suis allée faire une petite sieste pour récupérer un peu.

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Quand je me suis réveillée, trois heures plus tard, j’ai décidé de passer faire un coucou chez Mère.

Adèle regardait une vidéo de koala en s’extasiant.

koala

– Regarde, Natha. Comme c’est mignon ! On a envie de lui faire « des douces ». Mais le problème, si on veut en adopter un, c’est que c’est l’animal qui dort le plus au Monde, supplantant même le paresseux. Il dort 22 heures sur 24.

– Et quand il se réveille, qu’est-ce qui lui reste de sa vie ? Il a à peine deux heures pour faire quoi ? Manger sa banane ?

– Son eucalyptus. Et d’ailleurs, il mange très lentement : au ralenti. (là, elle m’a mimé le koala qui mâchouille très lentement sa feuille d’eucalyptus).

– Et il doit se laver, aussi, j’imagine ?

– Oui, certainement très lentement aussi, d’ailleurs.

– Et après ? Les deux heures se sont écoulées ? Il retourne se coucher ?

– Voilà.

– Eh bien, il est totalement inutile, cet animal. Franchement, ça n’a pas de sens ! La nature n’a pas besoin d’un être aussi inutile que lui.

C’est vrai, quoi, à la fin.

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Gangs de goumiches

C’était un dimanche soir habituel au 60, rue des fonds-de-bouteilles.

Par dimanche soir habituel, comprenez que Caro, Steph et moi-même étions vautrées sur le canapé, parées de nos plus belles tenues d’intérieur.

Nous buvions du gin-lavande et grignotions des cookies tout en regardant « Accouchements miraculeux » sur AB3.

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« La péridurale se passe nickel »

Caro et Steph essayaient de me forcer à me lever pour que j’aille leur acheter de la crème glacée quand un cri a retenti dans la nuit.

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Ces cris, nous commençons hélas à bien les connaître.

Ils viennent de chez la voisine du premier.

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Aaaah, la voisine du premier, et sa compagne… Laissez-moi vous les présenter.

C’est un couple passionnel ET passionnant.

Mais pas passionnel comme Roméo et Juliette, non.

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« Vous habitez chez vos parents ? »

Plutôt passionnel comme Fred et Marie.

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« Tu veux mes cinq marionnettes dans ton Guignol ? »

Traduisez : elles se tapent dessus.

Enfin, pour être plus précise, je dirais qu’il y en a une qui tape sur l’autre. Et l’autre, au lieu d’encaisser en silence, se met à geindre, et ça dérange notre quiétude.

« Merde, quoi, allez vous tabasser ailleurs »

Les voisines du premier n’ont pas assez d’espace pour se disputer alors elles préfèrent le faire dans la cage d’escaliers, en claquant les portes, en hurlant, en se frappant et en s’insultant, de préférence en pleine nuit, sinon ce serait moins drôle pour les voisins, comprenez-vous.

Une nuit, lassée par leur cinéma, je suis descendue les deux étages qui nous séparent pour leur signaler avec une précaution extrême (parce que je n’avais pas envie de me ramasser un œil au beurre noir) qu’elles troublaient quelque peu mon sommeil.

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« Ah ouais ?! », que la blonde m’a dit « Eh ben pourtant je fais tout mon possible pour ne pas faire de bruit« .

« Essaye encore » lui ai-je répondu en remontant.

Elle était défoncée jusqu’à la moelle.

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Ma voisine du premier, c’est quelqu’un qui ne craint pas l’incohérence.

Elle prône haut et fort sa passion pour le monde animal en enfermant ses trois chats dans son studio qu’apparemment elle n’habite pas vraiment (je vous expliquerai) et en écrivant en lettres capitales sur des toute-boites faisant la publicité d’un nouveau traiteur installé dans le coin qu’ « ELLE VIVANTE, AUCUN ETRE ANIMAL NE FRANCHIRA SA BOUCHE » tout en démontant la gueule de sa compagne dès que faire se peut.

Oui, ma voisine respecte le règne animal.

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« Je suis vegan mais ça ne m’empêche pas de te cogner »

Aussi, mes voisines du premier ont reçu cette semaine un mot de la part de ma sœur demandant de bien vouloir nettoyer leur rangée d’escaliers, comme stipulé dans le bail dans un souci de bien-vivre-en-communauté.

Mais je crois que le « bien-vivre-en-société », mes voisines du premier se le fourrent bien loin.

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Tout cela, c’était pour vous les présenter.

Mais revenons-en à nos moutons.

Je vous expliquais que nous regardions un documentaire sur Arte en dégustant des brocolis cuits à la vapeur quand les deux tarées du bas se sont mises à crier.

Ça commençait à bien faire, de venir comme ça troubler nos soirées pédagogiques.

J’ai dit aux filles : « Venez, les goumiches, on va se les faire« .

Comme je suis un être d’habitude extrêmement pacifiste, ça les a intriguées. Elles ont voulu voir ça. Alors on est sorties sur le palier.

Chez nous, le dimanche, c’est pas vraiment la fashion-week.

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Stéphanie avait un essuie sur la tête, un peignoir avec des cœurs rose et orange, un pyjama en pilou et des Crocs aux pieds.

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Moi, j’avais un collant troué aux fesses et un vieux pull d’une couleur indéfinissable.

Caro était en dégradé de gris, pipiche jusqu’aux ongles, même pour rester à larver devant Arte.

« Vous cherchez la castagne ? »

« Mais vous allez la fermer, oui ?! » ai-je crié pour ouvrir le bal. « On n’en peut plus de votre boucan ».

Et là, évidemment, pas la peine de vous préciser que c’est carrément parti en vrille.

« On entend que vous, ici. Vous vous disputez sans arrêt, vous gueulez dans tout le bâtiment, vous vous frappez dessus. »

Elles sont montées d’un étage. La petite nerveuse nous a répondu avec agressivité : « Nous ? Nous taper dessus ? Vous rêvez ou quoi ? ON s’AIME A LA FOLIE « .

« Eh bien, justement, je ne pense pas que la folie soit souhaitable.

Mais ce n’est que mon opinion. »

Sa copine était collée contre elle, morte de trouille, et elle essayait vaguement de la retenir, parce qu’elle sentait venir l’oignon. On aurait dit un oiseau pour le chat.

« C’est vous qui déposez des mots ? » a-t-elle aboyé.

« Oui, pour vous demander de nettoyer les escaliers ».

« J’habite pas ici, OK ? »

Voilà ce qu’elle nous répond, la voisine du premier. « J’habite pas ici« .

Là, comprenez notre stupéfaction : notre voisine, qui a un nom sur la sonnette, trois chats qui regardent par la fenêtre, qui prône le véganisme sur des tracts et hurle tous les soirs, n’habite pas là. Mais comme visiblement l’incohérence est son credo, elle nous précise : « Je nettoie la cage d’escaliers toutes les semaines ». Ce qui est fort sympa de la part de quelqu’un qui n’habite pas là, ça, il faut bien le concéder. Puis elle précise : « Je suis femme d’ouvrage, je connais mon métier ».

« Cette cage d’escaliers mérite un petit coup de balai. »

« Si tu n’habites pas ici, alors retourne chez toi », que j’ai lancé, comme ça, à brûle-pourpoint.

Ca a plu à Caro qui a surenchéri : « Toi, femme de ménage ? Rappelle-moi de ne jamais faire appel à tes services ». (Mais c’est vrai que ce sont parfois les cordonniers qui sont les plus mal chaussés).

Stéphanie a dit autre chose qui ne lui a pas plus et là, telle une furie, elle a déboulé vers elle pour lui mettre une pêche. Effrayée, je suis remontée dans mon appartement pour appeler la police. Puis, me rendant compte que je ne connais pas le numéro de la police et accessoirement que mon amie allait se faire démonter la figure, je suis redescendue avec Caro et on a fait bloc.

C’est à ce moment là que Didier, le voisin du bas, est sorti de chez lui et s’est mis en travers de la mêlée pour nous protéger (seul homme dans cet immeuble de goumiches en furie) et s’est mis lui aussi à leur crier dessus, comme quoi il n’en pouvait plus de leur tapage.

A ce stade du récit, il ne manquait plus à notre petite sauterie que Christine-du-rez-de-chaussée, ancienne taularde qu’il ne faut pas chercher, mais je pense qu’elle était absente ce soir-là, sinon, pour sûr, elle nous aurait prêté main forte.

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S’en est suivi une longue et tumultueuse dispute d’où ont émergé les thèmes suivants :

  • Je nettoierai quand ce sera propre / logique, Eric.
  • Si vous n’êtes pas contentes de nous avoir comme voisines, achetez-vous une maison quatre façades / Ben oui, j’en ai les moyens, mais je préfère squatter un studio dans un immeuble pourri.
  • J’ai un métier, moi. Je reste pas à zoner toute la journée / Je n’arrête pas de répéter que bibliothécaire est un métier et je n’ose pas te dire que Caro est psychologue et que Steph est assistante sociale et que du coup, des comme toi, elles en ont maté plus d’une.
  • Vous êtes des branleuses / Ben oui, nous on branle des bites.

Cette dernière phrase, c’est Caro qui l’a prononcée. Et même si c’est un-tout-petit-peu une remarque homophobe, ça nous a bien éclatées. C’était pertinent, cinglant et bien envoyé.

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Seulement, la petite nerveuse s’agitait de plus en plus et le niveau de danger augmentait considérablement. On a donc décidé d’un commun accord que cette discussion constructive pouvait s’arrêter là et on est tous rentrés chez soi, en prenant quand-même bien la peine de s’enfermer à clé.

On entendait qu’elle s’en prenait au pauvre Didier. Elle lui hurlait : « Sors de là. T’as quarante ans (il en a 55) et tu n’oses même pas sortir », tout en essayant de démonter sa porte d’entrée.

Quand elles ont quitté l’immeuble (ça doit être vrai qu’elles n’habitent pas là, finalement) et que le calme est enfin revenu, on a un peu débriefé la bagarre sur Messenger.

« Oh, moi, a déclaré Steph, toute cette violence m’a fait un bien fou. Ça a boosté mon adrénaline ».

C’est vrai que parfois, on s’amuse bien, à Lustin-les-bains.

çadéfoule

gang de femmes

trait

Des problèmes de voisinage ? Moi ? JAMAIS.

Pourquoi j’ai traversé la ville en pyjama

Celine-Dion

La malédiction des voisins

cujo

Cujo, chien de l’enfer et du chaos

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Il pleut dans ma chambre

Ce soir là, il a beaucoup plu.

Rien de plus normal, me direz-vous, car je suis belge.

Mais même pour un ressortissant du plat pays, il pleuvait trop. Des trombes d’eau. Il pleuvait comme vache qui pisse.

Je venais de rentrer de mon marathon de step (deux heures de step d’affilée sous les directives d’un coach tortionnaire).

Les muscles endoloris, shootée aux endorphines et grisée par mon exploit, je m’apprêtais à m’étendre sur ma couche pour une douce nuit bien méritée quand j’ai entendu un bruit. Un bruit que mon cerveau reptilien, conscient d’un danger imminent, a immédiatement qualifié de « suspect« .

On aurait dit qu’il venait du dehors. Mais rien ne me permettait d’affirmer ou d’infirmer cette hypothèse car la fenêtre de ma chambre est placée très en hauteur par rapport au sol.

Le bruit suspect a continué.

Je vous l’ai dit, j’avais les muscles endoloris. J’étais tellement rouillée que j’avais l’impression d’être le bonhomme de fer dans le magicien d’Oz.

Mais ma curiosité était plus forte que ma tétraplégie, c’est pour vous dire.

Pour assouvir ma soif d’en savoir plus et me hisser à la fenêtre, il me fallait retirer la télévision qui se trouve sur le meuble blanc, repousser le meuble contre le mur et l’escalader.

J’ai soulevé la télé dans le but de la poser sur le sol. Mais j’ai sous-évalué le poids du monstre et comme mes bras étaient en mousse, ils ne répondaient pas à mon cerveau. La télé s’est explosée sur le sol.

J’ai poussé le meuble blanc contre la fenêtre, et j’ai tenté « l’Ascension du Meuble Blanc« . On aurait dit une guenon arthritique qui tentait de grimper dans son arbre.

Du haut de mon perchoir, j’ai contemplé les ruines de ma télé.

Puis j’ai enfin pu regarder ce qu’il se passait par la fenêtre.

Je m’attendais à voir des ouvriers qui auraient été dépêchés en urgence pour construire une nouvelle Arche de Noé. Une sorte d’Arche version moderne qui abriterait les quelques espèces qui traînent la patte dans les environs de Lustin-plage. Je me suis demandé s’ils allaient embarquer Babette la chouette, Cujo et le Chien-Jaune. J’ai espéré que la réponse soit oui.

Mais quelle ne fût pas ma stupéfaction quand je sentis que mes mains, crispées sur le rebord de la fenêtre afin de m’éviter une chute qui me réserverait le même sort que ma télé, baignaient dans une immense flaque.

C’est seulement à cet instant que je remarquai que de l’eau ruisselait le long de mon mur, en une petite cascade régulière, un petit Niagara pour Playmobil qui se divisait au sol en une multitude de petits ruisseaux et de petites rivières.

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Au même moment, Caro a déboulé chez moi.

Si elle était étonnée de me voir en culotte, debout sur mon meuble, les deux mains agrippées au rebord de la fenêtre, elle n’en n’a rien laissé transparaître.

Je lui ai dit, comme pour me justifier : « Il pleut dans ma chambre ». Et elle m’a répondu : « Il pleut dans mon lit ».

On a souri, malgré la situation critique. Parce que nos phrases nous ont évoqué une chanson de Charles Trenet que Père nous a chanté toute notre enfance. Ou disons plutôt que, comme sa connaissance des chansons est toujours limitée, il nous en chantait cette phrase, juste cette phrase, qui sortait d’on ne sait où, et avec laquelle il nous rabâchait les oreilles à longueur de temps.

Il faut avoir déjà entendu Père chanter pour pouvoir se faire une idée du taux de pénibilité que cela représente.

 

Je me suis rendue dans l’appartement voisin.

Au plafond, une petite « Henriette la gouttelette » se formait tout doucement. Elle semblait rassembler ses forces et, une fois prête, elle se jetait avec une grande précision sur l’oreiller de ma sœur. Ce jeu semblait beaucoup l’amuser car elle recommençait l’opération encore et encore.

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« Toi tu as Henriette la gouttelette, mais moi, j’ai une vraie chute du Niagara à domicile » ai-je décrété, avec un soupçon d’angoisse dans la voix.

Je suis retournée chez moi. J’ai sorti mon torchon et mon seau et j’ai espongé les rivières, les torrents et les cascades qui dévalaient sur mon mur. Je suis remontée sur le meuble, mon seau à la main, ce qui augmentait encore un peu la difficulté de l’ascension. Je l’ai placé sous la partie du plafond qui coulait.

Puis j’ai tenté le saut de l’ange : sauter depuis mon meuble jusqu’à mon lit. C’était un saut sans grâce mais efficace, qui m’a fait prendre à nouveau conscience de la grande douleur qui logeait dans mes muscles.

Je me suis couchée. Bien déterminée à mettre de côté pour la nuit au moins ce problème d’inondations, j’ai fermé les yeux. Normalement, j’excelle au jeu de « on verra bien demain », mais mes yeux se sont rouverts. Et mes oreilles, aussi.

Car elles captaient le « plic » « plic » « plic » régulier des gouttes qui tombaient dans le fond du seau en plastique.

Immédiatement, je sus que la nuit allait être longue.

Même si la pluie avait cessé, mon seau continuait à se remplir en goutte à goutte, inexorablement.

En fait, l’eau s’était accumulée et formait une poche énorme que mon plâtras avait de plus en plus de mal à retenir.

 

Pour éviter que ma santé morale ne se dégrade plus encore, Sébastien, qui m’avait vue le lendemain matin, les yeux injectés de sang et les nerfs en pelote, épuisée par une nuit blanche durant laquelle j’avais écouté tomber des milliers de gouttes dans mon seau en plastique depuis le lit que je ne savais plus quitter à cause de mes muscles rouillés, avait lancé une éponge dans le fond du seau, pour atténuer le bruit.

A l’instant où il fit cela, Le-Plus-Beau-Silence-du-Monde-Entier se fit dans ma chambre et, si je n’avais pas été aussi incapable de lever les bras, je me serais jetée dans les siens, emplie de Reconnaissance Éternelle.

J’avais calculé. J’avais à peu près huit heures d’autonomie. Huit heures avant que le seau ne se remplisse à ras-bord et ne déborde.

Huit heures. C’est bien, huit heures. C’est une journée de travail.

Je pouvais partir dans une paix relative.

Arriver à la bibliothèque et vivre une journée normale (C’est-à-dire : Ouvrir ma boîte de Spécial K au chocolat, les manger en lisant mes mails et en essayant de ne pas renverser de lait dans mes touches de clavier, continuer les portraits chinois que nous avions commencé à dresser avec mes collègues (« Et toi, si tu étais un fromage, lequel serais-tu ? »), encoder mes heures de récupération dans la grille, faire une recherche internet sur les doudous et les pyjamas, répondre à mes collègues dubitatifs que  » Mais si, je suis un fromage de chèvre aux raisins », faire une pause thé vert pour éliminer les toxines du repas de midi et finalement les entendre dire que « Oui, c’est vrai que tu es un fromage de chèvre aux raisins. C’est original, un rien excentrique et sucré à l’intérieur ») et puis rentrer chez moi, vider le seau, enfiler mes affaires de sport, filer suer sang et eau à la zumba, rentrer chez moi, me dégeler une pizza pour reprendre les calories perdues pendant la zumba, regarder un épisode de « Girls », revider le seau, jeter l’éponge au fond, et puis dormir dormir d’un sommeil profond et sans rêves.

Tout était planifié.

Selon le Plan Magique de l’Existence Parfaite.

Ce jour là, j’avais les synapses en ébullition.

Comme je mets un point d’honneur à les reposer au maximum, j’ai quitté le bureau à midi, non sans avoir omis de donner à mes collègues mon avis sur « qui d’après moi est un Babybel et qui d’après moi serait plutôt un « Vache qui rit » »

Quand je suis arrivée devant la maison, elle était assiégée. Des ouvriers flamands musclés avaient garé de grosses camionnettes sur le trottoir. Ils avaient posé des échelles un peu partout sur la façade pour parvenir au toit et avaient installé des petits plans de travail un peu partout. Ils sciaient des matériaux dans un bruit infernal.

Je les saluai de mon plus doux sourire de biche, celui que je réserve à une gent masculine très particulière. Pas de doute, ils semblaient aux anges. Et moi aussi, parce qu’apparemment le propriétaire avait entendu mes appels désespérés (et vindicatifs) et avait enfin donné l’ordre que l’on s’occupe de mon mini Niagara d’intérieur. (Je sais pertinemment que cette tournure de phrase peut porter à confusion vu l’extrême musculature des ouvriers flamands, mais il n’en n’est rien, je vous parle vraiment de mes fuites d’eau)

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J’entamai courageusement la montée de mes trois étages sans ascenseur. Je m’installai à ma table, me fit griller une petite tartine sur laquelle j’étendis une tranche de gouda d’un jaune mordoré mirifique qui me fit saliver.

Puis il y eut bruit. On marchait sur le toit.

Normal, me direz-vous.

Mais s’il y a bien un truc qui peut m’angoisser, c’est d’imaginer des types sexy marcher  sur un toit incliné à 100 mètres au dessus du sol sans être assurés et, de surcroît, juste au-dessus de ma petite table paisible garnie de tartines rôties.

Je me sentais moyennement bien.

Puis j’ai entendu quelque chose (ou quelqu’un ?) déraper et au même moment, ce quelque chose (ou quelqu’un ?) a entamé une chute libre depuis le toit jusqu’au sol, en passant par ma fenêtre.

En fait, ils balançaient des morceaux de toit par terre.

Mais mon adrénaline a implosé, a fait un tour rapide dans mon organisme, m’a soulevé le cœur et m’a laissé pantelante, ma tartine à la main.

C’en était trop.

Si je restais à demeure l’après-midi, sûr que mes synapses, loin de se reposer, allaient disjoncter et faire de moi un être irritable au plus haut degré.

Je redescendis les trois étages et trouvai refuge chez A., qui me dit : « Oui, passe, je suis justement en train de pêcher le poisson sur ma terrasse » (Il utilisait des Chipitos comme appâts, mais ça, c’est une autre histoire)