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Je n’ai jamais suivi l’actualité. Pas de télé, pas de radio, pas de journaux. Bon, je ne vis pas pour autant sur une île perdue. Je sais qu’il y a une pandémie mondiale, par exemple. Et que Trump va rester sur sa caisse. 
Heureusement, pour me tenir au courant de ce qui se passe dans le monde, Mère me lit les titres de l’actualité qu’elle estime essentiels.

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Souffrance du monde moderne, j’ai mangé du Nutella

Je vous avais déjà dit que je souffre de culpabilité morbide, voire mortifère.

Kézako, cher Docteur Freud ?

Eh bien, c’est très simple : Il s’agit d’un sentiment aigu de culpabilité qui ne me quitte jamais, au grand jamais.

Je souffre également de compulsions alimentaires et, vous vous en doutez, cette combinaison des deux névroses donne un terrain idéal pour que l’une nourrisse l’autre, au sens propre comme au sens figuré, un beau cercle vicieux compulsion alimentaire/culpabilité difficile à briser.

Ajoutez à cela une suspicion sévère d’endométriose et PAF : c’est le combo gagnant.

Voilà le tableau : Lundi, souffrant violemment des ovaires ; comme si un Raptor me les broyait pour en faire du carpaccio ; je déambulais, les yeux hagards, dans les rayons du Supermarché à la recherche de sucre, en mode camée accro à la méthamphétamine, les règles appelant la compulsion de sucre, la compulsion de sucre appelant la culpabilité, la culpabilité appelant la souffrance psychique.

En plus, j’étais chez Aldi, pour vous aider à situer le curseur de mon désarroi.

Et là, au détour d’un rayon, j’aperçois L’objet de ma convoitise : un pot de Nutella.

Or ; il se fait qu’au quotidien, j’essaye autant que faire se peut de manger bio, de saison, de limiter mes déchets, mon emprunte carbone (même si je prends souvent l’avion, autre sujet de culpabilité) et tout le tintouin.

C’est dans cette optique là que j’ai décidé, il y a deux ans, de supprimer le Nutella. Adèle vous le dirait : « Manger une cuillère de Nutella, c’est tuer un orang outan ».

Et moi, j’aime bien les orang outans, et toutes les autres bêtes. Quand j’étais enfant, mon héros était le commandant Cousteau, ensuite je me suis intéressée à fond à Jane Goodall. J’ai pleuré quand le bébé chimpanzé s’est laissé mourir de désespoir après le décès de sa mère, j’ai pleuré quand j’ai vu passer des koalas grillés sur mon fil d’actualité et même si parfois je rêve de déposer mon chien et mes trois chats dans une caisse en carton devant la SPA, je ne l’ai pas encore fait. C’est vous dire si j’aime ces saloperies de bestioles.

Et soudain, il était là, tout moelleux, tout sucré, au soi-disant goût de noisettes, et il m’appelait : « Nathaliochka ! C’est dans ton estomac que je veux finir ! ». Ni mes incantations à Greta Thunberg ni ma morale aiguisée n’ont pu empêcher ce qui s’est produit ensuite : je suis passée à la caisse avec mon pot, et je suis revenue, honteuse, dans le BRR (Bureau Rock and roll) où mes collègues se sont sentis navrés pour moi.

D’abord, j’ai trop culpabilisé pour le manger, alors je l’ai laissé là, dans le bureau, où il est resté jusqu’au vendredi, me narguant un peu chaque jour : Et maintenant, même si tu ne me manges pas, le résultat sera le même : tu auras contribué au fléau de la déforestation.

Vendredi, Sophie entre en criant « Shabbat shalom ! » car chaque vendredi, nous faisons shabbat, c’est-à-dire que nous avons le droit de prendre un petit-déjeuner sucré. Là, j’ai mis ma tête dans mes coudes, de désespoir, et j’ai cédé en mangeant des sandwichs mous au Nutella, avec beurre salé en sus, s’il-vous-plait bien.

André m’a dit que je lui faisais penser à l’avocat de la « Guerre des Rose » qui a arrêté de fumer il y a 25 ans et qui garde toujours sur lui une clope dans une boite, pour lui rappeler d’où il revient et qui craque le jour où le divorce de ses clients part trop en sucette (rappelez-vous qu’elle va quand-même jusqu’à servir à son ex-mari son propre chien en ragout, alors parlons-en, de la cause animale).

Ensuite, le téléphone a sonné et André m’a tendu le cornet en disant : « C’est pour toi ». C’était Mélanie qui me disait : « Et alors, mon Bichon ? Il parait que tu manges du Nutella ?! »

« Comment peux-tu être au courant ? » « André m’a envoyé une alerte rouge » « Ah » « Et ta mère est au courant ? » « Non ! Ne lui dis pas, s’il-te-plait » « On verra ». Et, comme pour me punir, ils se sont tous mis à chanter « Aux champs Elysées », ma chanson détestée.

A la pause, je suis allée sur Messenger, où j’avais reçu de la part de Mélanie, quelques jolis gifs dans ce genre-là (je n’ai pas réussi à les retrouver sur le net) :

Le téléphone a de nouveau sonné et là, une voix inconnue déclare qu’elle fait une enquête pour les consommateurs de Nutella et qu’elle aimerait savoir si j’en consomme occasionnellement. J’affirme « Jamais » et j’entends, en arrière-fond, Mélanie crier « Menteuse !!! ».

Puis sa collègue me demande si j’ai déjà entendu parler de réchauffement climatique, de déforestation, des singes qui perdent leur habitat.

Et, pendant ce temps, je ne vous mens pas en vous disant que j’étais en train de prendre des renseignements pour m’inscrire aux sessions de « Je cours pour mes formes », et que la culpabilité m’a fait appuyer sur le bouton « Je valide ma participation ».

Ben oui, il faut bien que la culpabilité ait aussi du bon, parfois.

Je rachèterai ma conduite en allant m’initier à la course à pieds, ce qui promet encore de belles expériences à relater dans ce journal intime.

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Le burnout de Sven

La dernière fois que je suis allée chez Ikea avec Adèle, une chose inhabituelle a frappé notre rétine : Le hall d’entrée était salement décoré.

Les motifs fleuris du canapé, repris également sur les murs, nous ont fait penser à un dimanche soir pluvieux chez Mère-grand, quand tu es enfant, que tu as mangé trop de tarte au riz, que le sucre te fait délirer, que tes parents tardent à venir te rechercher, que tu n’as pas fait ton devoir de maths, que le coucou de l’horloge émet un sinistre Dong et que ta Mamy te dit que si tu n’es pas sage, tu finiras par te retrouver sur les murs.

Tout cela nous éloignait dangereusement du célèbre impeccable design suédois que nous vénérons tant.

Il va sans dire que nous avons été à la fois surprises, choquées et déçues.

On s’est demandé ce qui leur était passé par la tête et là, nous avons été frappées par un éclair de génie : Il y a peut-être un stagiaire chez Ikea qui fait un burnout et qui a décidé de couler la boite insidieusement.

Il s’appellerait Sven (sans vouloir faire de stigmatisation, bien entendu).

Quand nous sommes allées à la cantine et que nous avons vu le prix de notre gâteau (1 euro), nous avons eu la confirmation de notre théorie. Si les gâteaux au chocolat ne coûtent qu’un malheureux euro, sûr que c’est Sven qui veut mettre Ikea en déficit.

Et surtout, à la cantine, ils servaient un nouveau plat : Des frites-croquettes. Oui, des croquettes accompagnées de frites, sans même un soupçon de légumes, ce qui est une hérésie pour les suédoises healthy-green-smoothies que nous sommes.

De retour à la maison, j’ai parlé de Sven à pas mal de copines qui ont dit que notre théorie se tenait.

Et puis, vendredi dernier, Adèle avait besoin de cadres pour notre expo et nous sommes reparties chez Ikea en famille (mais sans prévenir Mathilde, qui travaillait, pour ne pas lui faire de peine).

A peine installée dans la voiture, je reçois une photo sur Messenger de Fanny et Marie-France.

« Encore un coup de Sven ? »

Car le Grand Plan Cosmique de l’Existence a fait en sorte que nous allions chez Ikea le même jour.

Je leur réponds en envoyant un cliché du fauteuil qui provoque mon courroux.

(Désolée si vous avez adopté Ektorp. Les goûts et les couleurs, il parait que ça ne se discute pas. Mais si c’est le cas, j’aimerais tout de même que l’on en parle un tantinet).

Et en effet, au restaurant, en portant mon plateau de frites-croquettes, j’entends héler mon prénom et je tombe sur elles. Marie-France m’explique qu’elle est venue jusque-là pour acheter un bureau à son fils, mais qu’hélas le bureau est en rupture de stock et que, pendant qu’elles dégustent un gâteau à un euro, son fils est en train de consciencieusement ranger sa chambre afin de recevoir ledit bureau. Fanny m’explique d’un air cruel : « Mais elle ne l’a pas prévenu que le bureau n’était pas là, pour qu’il continue son rangement ».

Et ce n’est pas tout. Dieu avait vraiment décidé que je serais connue comme un vieux sou chez Ikea, parce que je suis aussi tombée sur les soeurs David, mes nouvelles copines qui m’avaient offert un dinosaure à mon expo. (Suivez un peu, ceci est une saga).

Elles étaient un peu fébriles et elles m’ont expliqué que quand elles étaient venues hier (vivent-elles-là ?), elles avaient vu Sven se cacher en-dessous de son bureau en les apercevant.

Si j’ai bien compris, les plans de cuisine d’Isabelle changent tous les jours et, en sus, elle aimerait y intégrer un petit poulailler pour Doris et Priscilla, ses deux poules imaginaires.

Immédiatement, j’ai compris que le burnout de Sven était dû à mes deux copines, et que c’était donc de leur faute si les canapés Ektorp existent et si on grossit à cause des frites croquettes.

Mais je n’ai rien osé leur reprocher.

Car l’amitié, c’est pouvoir se taire et accepter les autres dans leur immense complexité.

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Bref, on est allées chez Ikea

Oui, je suis allée chez Ikea un samedi après-midi pluvieux.

Si vous voulez savoir comment je me suis retrouvée dans ce pétrin, sachez que Caro m’a fait le chantage suivant : « Si tu veux avoir le droit de t’affaler dans mon nouveau canapé, tu vas devoir m’accompagner et donner un coup de main ».

Comme dirait Mélanie : « Aller chez Ikea un samedi après-midi de pluie, c’est un peu comme tirer la boule noire à Koh-Lanta ».

kho lanta

« Encore pour ma gueule »

Certes, il y avait grand monde et grande cohue dans ce magasin, mais notre mission était assez plaisante car, pour ramener un canapé, il est obligatoire de TOUS les tester. On s’est donc affalées dans toutes sortes de fauteuils en regardant passer les badauds.

« Franchement, vous n’avez rien de mieux à faire un samedi après-midi que d’aller chez Ikea? »

Quand on a enfin trouvé celui qui convenait, on se sentait si bien qu’on décidé qu’on resterait là jusqu’à la fin des temps. Ou du moins jusqu’à ce qu’un vigile nous jette dehors lors de la fermeture.

affalée canapé

« Dehors, les Romanos »

Seulement, la faim s’est très vite fait sentir et nous a extirpées des Kivik.

Comme il est de tradition dans la famille, nous nous sommes sustentées grâce aux fameuses boulettes de renne.

Mais, preuve que le Monde a basculé sur son axe, le plat avait changé.

sheldon cooper.gif

« J’hyperventile »

D’abord, le nombre de boulettes n’était plus le même qu’avant.

Ensuite, hérésie parmi les hérésies, des carottes et des haricots garnissaient l’assiette.

On n’a pas apprécié du tout qu’ils ajoutent des vitamines dans notre plat et on l’a bien fait savoir, en s’en plaignant auprès de la caissière qui a haussé les épaules, et en commettant un geste fort prouvant notre mécontentement : nous avons laissé des légumes sur le plateau.

boulettes ikea

« Ils sont fous, ces Suédois »

Pour digérer, nous avons fait une micro-sieste sur des coussins, mais je dois bien reconnaître ce n’était pas l’idéal.

Pour une fois, nous n’avons pas perdu trop de temps à déambuler dans les allées et c’est fort heureux, comme vous pourrez le comprendre par la suite.

Nous sommes allées chercher les caisses contenant le canapé.

Comme les paquets étaient très encombrants, nous avons marqué un temps d’arrêt et de réflexion afin d’être bien certaines qu’elles rentreraient toutes dans la voiture de Père.

Selon notre expertise, elles rentraient.

Notre expertise admettait une marge d’incertitude, certes, mais si faible que nous sommes passées à la caisse.

sheldon maths

« Moi je dis que ça rentre »

Sous la pluie battante, nous avons commencé à charger la voiture.

Très vite, nous avons dû admettre que notre expertise avait ses limites, tout comme le coffre de la voiture.

Ce qui était fort fâcheux.

Bien entendu, nous avons imaginé plusieurs combinaisons possibles, mais le résultat restait sans appel : il nous faudrait deux trajets.

La situation était critique, mais elle semblait plaire à un homme qui, au lieu de nous aider à transporter les caisses qui pesaient le poids d’un cheval mort, nous observait, visiblement fasciné par notre entreprise vouée à l’échec, confortablement appuyé sur sa canne.

Nous avons appelé Père.

Pour lui expliquer la situation et lui demander si on pouvait, en sus de sa voiture, lui emprunter sa camionnette.

Père, loin de se gausser de nous, a proposé de nous porter main forte en nous amenant la camionnette, ce qui, quand-même, nous faisait gagner une heure de route (sinon Caro devait faire Liège-Namur avec la voiture puis Namur-Liège avec la camionnette pendant que je l’aurais attendue, assise sur ses cartons sous la pluie, seule sur le parking).

sous la pluie

« Je t’adore, ma petite sœur »

Nous avons cautionné cette initiative et Père a déclaré : « Je démarre tout de suite ».

On s’apprêtait à aller chercher un petit Fanta au distributeur quand soudain, surgies face au vent (glacial), deux vraies héroïnes de tous les temps : Barbara et sa fille.

J’ai crié : « Barbabra ! » et elle nous a dit : « Comment ça va, les filles ? ».

« Mal », qu’on a dit.

Et on lui a expliqué la situation.

Aussitôt, elle a déclaré : « Oh mais moi je vais vous aider. On n’a qu’à mettre une des caisses dans ma voiture et je vous l’amène chez vous ».

Là, avouez que le taux de probabilité pour que Barbara sorte du magasin en même temps que nous et pile à côté est si infinitésimal qu’on lui a déclaré qu’elle était le Messie d’Ikea.

Elle a apprécié.

messie

Caro lui a demandé : « Tu es certaine que le paquet rentre dans ta voiture ? ».

Barbara, la clope au bec et sans l’ombre d’un soupçon, a répondu : « J’en suis certaine ».

« Par contre, a-t-elle ajouté, il va falloir vider le brol qu’il y a dans mon coffre ».

L’homme nous observait toujours, de plus en plus conquis par la tournure que prenaient les évènements.

Muppet-show

« Ah les femmes »

On a appelé Père pour lui dire de ne pas démarrer parce qu’on avait croisé Barbara et qu’elle allait charger la caisse.

Il a eu l’air dubitatif, parce qu’il a dit : « Ok, mais appelez-moi quand-même si vous en avez besoin ».

On a déchargé le coffre de Barbara. On a soulevé la caisse qui pesait le poids d’un dinosaure.

La caisse était trop grande. Elle ne rentrait pas dans la voiture.

Le vieux du Muppet show souriait de plus en plus.

Une dame nous a dit : « Défaites le carton, vous gagnerez des centimètres ».

On a arraché les cartons à mains nues.

On a gagné que trois millimètres alors qu’il nous manquait quelques centimètres.

On a rappelé Père en lui disant qu’il faudrait quand-même qu’il se rapplique.

Il a dit : « Et si vous échangiez les caisses ? » (parce que dans nos explications il avait compris que la grande caisse rentrait dans notre voiture mais pas dans celle de Barbara). On a crié : « Tu es un génie ! ».

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« Oui je sais »

Caro est allée rechercher sa voiture et l’a amenée sur la zone de chargement.

De là, on a échangé le contenu des deux coffres en transportant à bout de bras des caisses qui pesaient le poids d’un âne obèse.

Le vieux jubilait. Grâce à nous, sa journée était faite.

Là, j’ai eu un flash philosophique car, tout en portant la caisse qui pesait le poids d’un brontosaure j’ai déclaré : « En tout cas on a de la chance que ta voiture ne soit pas à l’autre bout du parking » (full people – samedi pluie – je dois vous le rappeler ?). A ma remarque, les deux autres ont répondu par un sourire crispé.

Grâce à cet échange, les deux caisses rentraient pile poil.

« Facile, Cécile »

Cette fois c’était bon, nous pouvions prendre la route avec les voitures remplies de jolis paquets.

MAIS Caro s’est exclamée : « Et toi Nathaliochka ? Où est-ce qu’on va te mettre ??? ».

C’était vrai, il n’y avait plus de place car on avait dû rabattre tous les sièges.

« Sorry, tu vas devoir rentrer en train »

A cet instant, je crois que le type qui nous observait depuis des années lumière s’est mis à faire une danse de la joie sur le parking. Il jubilait. Il ne se sentait plus. Et il n’essayait même pas de masquer sa satisfaction, ne fût-ce que par égard pour nous.

Une fois encore, Barbara nous a sauvé la mise en me proposant de monter dans sa voiture. Elle me jetterait à lustin-plage avec mon chargement.

Certainement qu’elle ne voudrait plus jamais ô grand jamais entendre parler de moi, mais en cet instant, le joie de ne pas rentrer à pieds sous la pluie était plus forte. Je suis montée dans la voiture.

Mélusine a dit : « Tu sais, maman, tu n’aurais pas dû jouer à l’Ange des parkings-Ikea, parce que maintenant il est tard, et quand je vais rentrer, mes cheveux n’auront pas le temps de sécher avant la nuit ».

Je m’en suis voulu, mais juste un peu. Car j’étais dans une voiture qui me ramenait chez moi.

Sur l’autoroute, Barbara m’a demandé : « Je dois prendre quelle sortie, pour aller chez toi ? ».

Et je ne savais pas.

Mélusine a demandé : « Dis maman, elle ne sait pas où elle habite, ta copine ? Tu crois que c’est normal ? »

Et Barbara lui a répondu : « Mais oui ma chérie, c’est normal, c’est Natha« .

Quand on a fini par trouver ma maison, rien n’était terminé car il fallait monter les caisses qui pesaient le poids d’un semi-remorque jusqu’à l’appartement.

Puis-je vous préciser que nous logeons au troisième étage sans ascenseur ?

Enfin voilà, tout ça pour vous dire que je suis allée chez Ikea.

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Tribune sur les vieux

Père est pensionné depuis peu.

Et comme il grognait un peu à la maison en tournant en rond (Père s’est dévoué corps et âme à son métier), Belle-maman lui a intimé l’ordre de se trouver une nouvelle occupation. Alors Père s’est inscrit dans un groupe de marche pour seniors (nous, on aime mieux dire « les vieux », mais il parait que ce n’est pas assez bien pensant).

Indiana-Jones

« Je vais faire un petit tour en Gaume »

Quand on se moque de son groupe de vieux, Père nous répond inlassablement : « Eux ? Ils vous enterreront tous. Ils ont une forme de tous les diables. Ce sont des sportifs, hein. Pas des vieux grabataires qui marchent derrière une tribune ».

Quand il répond ça, je ricane un peu. C’est vrai, quoi, j’ai à peine 30 ans, je mange beaucoup de courgettes cuites à la vapeur et je fais du step un mardi soir sur huit. Ce ne sont pas des trois fois vingt qui vont me mettre la pâtée.

rhinocéros course

« Licorne powa »

Le mois passé, l’asbl organisait son dîner annuel.

Père nous a demandé de venir. Il a insisté sur le fait qu’il s’agissait là d’un nouveau pan de sa vie et que cela lui plairait que nous le découvrions.

Rencontrer un groupe de marche sans marcher mais en mangeant des boulettes ? Moi j’étais ok pour le concept. « En plus », nous a-t’il dit, « il y aura de l’accordéon ». (Argument inrejetable).

yvette horner

« Trop de la balle »

Je ne peux pas vous dire avec précision à quoi je m’attendais, mais certainement pas à cela.

Des vieux par dizaines. Que dis-je, par centaines. Sans vous mentir, sur environ 400 personnes, nous étions les seules (Caro, Axelle, Belle-maman et moi-même) à avoir en dessous de 60 ans. Rien de grave, me direz-vous. Mais du coup, on nous regardait comme des bêtes curieuses. Des bêtes de foire.

darlene-levin

« N’ayez crainte »

Axelle, du haut de ses 13 ans, me broyait le bras, en proie à une attaque de panique. Elle ne s’est pas sentie mieux quand un vieux Monsieur s’est penchée sur elle en lui disant qu’il s’y connaissait en femmes, parce qu’il avait eu trois femmes et deux filles. Il lui crachait un peu son dentier à la figure.

Carine faisait de l’humour de vieux à répétition. De l’humour où il était question de pacemaker, de charentaises et de funérarium.

Caro jouait des coudes avec une petite vieille qui essayait de lui prendre sa place dans la file du buffet froid. La dame observait tous les plats très longuement avant de choisir elle-même la pêche au thon qu’elle voulait dans son assiette. « Celle-là », disait-elle au serveur.

« Elle est méchante. »

Père et ses nouveaux amis étaient en forme. A l’instant où chaque plat se terminait, tous se levaient comme un seul homme pour aller danser. Ils incendiaient la piste en se trémoussant sur des rocks endiablés, des polkas du feu de l’enfer et des tangos débridés. Ils étaient déchaînés.

Il n’y avait pas de boule à facettes, mais quand le quart d’heure disco a commencé, Père a donné tout ce qu’il avait. Son style particulier (un mélange audacieux entre Maurice Béjart et Claude François) a fait mouche. Il a fendu la foule pour venir nous chercher.

saturday night fever

« Mon Père, ce héros »

« Venez danser avec nous !  » a-t’il haleté, rouge et transpirant.

« Non merci », a dit Carine  » J’ai mes rhumatismes qui me font mal ».

« Non merci » ai-je ajouté « Mon cœur risque de lâcher si je danse sur Abba ».

« Je ne viens pas non plus » a décrété Caro « Je digère mal mon petit gâteau au chocolat ».

« Non merci » a dit Axelle. « Je suis en train de me liquéfier d’un ennui mortel ».

ennui mortel - nathalie sacré

« Jeunesse en péril »

« Ah ah ! » s’est exclamé Père en se martelant la poitrine (signe chez lui de victoire) « Et après on viendra dire que c’est nous les vieux !!! Je vous l’avais dit : on vous enterrera toutes ».

Et il est reparti vers la piste de danse en levant le bras à la John Travolta dans Saturday night fever, nous laissant siroter tranquillement notre petite tisane.

 

 

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Centrale de services à domicile

En ce moment, ma famille est estropiée.

Et ce n’est rien de le dire.

Ma mamy a le bras dans la plâtre, Dieu sait comment elle a fait son coup.

« J’ai un peu soif, ma Minette »

Ma tante a trébuché dans un escalier imaginaire et s’est cassé l’épaule : elle est quasiment plâtrée des pieds à la tête, genre « le retour de la momie ».

« Tremblez, humains »

Ma sœur Caro a un lumbago, elle est alitée depuis des jours et des jours façon Frida Kahlo, sauf qu’au lieu de peindre, elle regarde des séries.

« J’aime encore bien Dawson’s creek »

Quand on est estropié, on ne sait plus rien faire, ou du moins plus grand chose.

Pour ce qui est de mamy, je peux dire que tout va bien, elle s’auto-gère puisqu’elle conduit avec son plâtre. J’imagine que ça doit ajouter une petite touche d’exotisme à sa conduite déjà si particulière.

« On the road agaiiiin »

Je m’occupe donc d’une partie des lessives et des courses de ma tante et de ma filleule. Je le fais avec plaisir car Jésus a dit : « Aide ton prochain et le ciel t’aidera ». Et puis, surtout, je pense que le jour où moi aussi je trébucherai dans un escalier imaginaire, je pourrai lui rappeler tout ce que j’ai fait pour elle et je serai servie comme un coq en pâte. (non, tout ce qu’ELLE a fait pour moi depuis le jour de ma naissance ne compte pas, c’est juste normal).

« Extase devant tant de blancheur »

Quant à ma sœur, je la conduis faire ses courses.

Je ne me moque jamais d’elle. Je ne lui dis pas que toutes les petites vieilles essayent de nous dépasser avec leur caddie parce qu’on marche trop lentement.

Je ne lui dis pas qu’il est très risqué de traverser la rue parce que le temps qu’elle traverse, des voitures peuvent arriver et nous foncer dessus.

Je ne lui dis pas qu’un homme séduisant la regardait depuis le trottoir d’en face mais que quand il a vu sa démarche il a baissé le regard parce qu’elle fait désormais partie des faibles créatures de la nature et qu’il est bien connu que dans le règne animal, les estropiés sont laissés sur le carreau, tragique loi de la sélection naturelle.

« Bye bye »

Je l’ai conduite chez le médecin, aussi. D’ailleurs, c’était la quinzième fois que je venais chez lui pour quelqu’un d’autre. J’y ai d’abord conduit Mathilde quand elle a fait une bronchite. Puis Caro quand elle s’est bloqué la nuque. Ensuite j’ai accompagné Aglaé quand elle a eu des acouphènes après le concert de Maître Gims (tu m’étonnes). Et enfin rebelote Caro avec son dos.

Je crois qu’El Doctor ne s’y retrouve plus bien dans notre famille, parce que certaines de mes sœurs ont le même nom que moi, d’autres s’appellent autrement, ma cousine porte le nom de sa mère qui est aussi le mien, et il me voit venir chaque fois avec une personne différente.

J’ai proposé à El Doctor de devenir son assistante, à force de venir avec des échantillons de maux divers et variés. D’ailleurs, quand il a demandé à ma sœur de lever sa jambe gauche et qu’elle s’est écriée « Aïe aïe aïe », j’ai déclaré d’un ton très assuré : « Sa douleur vient du côté gauche ». Il n’a rien dit. M’a à peine encouragée. C’est que ce n’est pas un grand comique, ce Docteur.

« Le Docteur Quinn va vous administrer une potion »

J’en oubliais presque de vous dire que l’autre jour, Mère a appelé.

« Tu fais quoi ? » m’a-t’elle demandé. Elle savait que je répondrais « Rien », parce qu’il est de notoriété publique que je ne fais rien, et c’est précisément cette réponse qui a précipité ma perte. Elle s’est engouffrée dans ce « Rien » pour ajouter : « Je peux te demander un service, alors ? ». « Bien entendu, chère Moumi-troll ». »Tu peux aller acheter des arêtes de poisson pour l’examen de cuisine de Mathilde ? C’est ce soir à 17 heures et elle n’en n’a pas. »

Des arêtes de poisson ? Oui mais c’est bien-sûr.

« Je pars à la pêche de ce pas »

C’est comme ça que je me suis retrouvée à sillonner toute la région en quête d’arêtes de poisson.

C’était le seul jour où il a fait mourant de chaud, et je cuisais dans ma voiture. J’appuyais sur le champignon en regardant l’heure sur mon tableau de bord : bientôt 17 heures et pas une seule arête. Une vraie course contre la montre. J’avais l’impression d’être dans une de ces émissions américaines remplies de défis à la con, et j’avais chaud. Les poissonniers de la région me répondaient tous d’un air navré « On n’a jamais d’arêtes le lundi, Mademoiselle ». Ce qui tombe sous le sens, vous en conviendrez.

 

Mais comme je suis toujours prompte à dégager le positif du moindre déboire qui peut survenir, je terminerai cet article en vous disant que tout cela m’a donné une idée : créer ma société de services en tous genres.

Je crois que je ferai fortune.

Et des heureux.