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Week-end dans les Ardennes

23 novembre 2021. Je ne sais pas très bien comment l’expliquer rationnellement, mais parfois, je me demande si cela n’arrive pas qu’à nous…

Nous, c’est le club des cinq. On avait organisé ce week-end il y a bien longtemps déjà, pour célébrer les quarante ans de Mélanie et nos vingt ans d’amitié. Entre-temps, Covid oblige, elle en a bientôt 42, mais après moult reports il avait enfin lieu, et on était au taquet.

Mélanie a dit : “Partir en weekend avec vous, c’est un peu comme partir sur l’île des dix petits nègres, sauf qu’on ne dit plus nègre, qu’on est que cinq et qu’on sait déjà qui est le tueur. Nel a dit : “Partir en week-end avec vous, c’est un peu comme s’enfermer dans une immense escape room, sauf qu’on ne pourra peut-être jamais s’en échapper”. Et je tiens à te préciser qu’elles ne se sont pas concertées, c’est te dire l’ambiance que ça promettait. 

Pour l’occasion, on avait réservé ce qui se fait de mieux : un gîte magnifique avec de grandes baies vitrées donnant sur la forêt, un bain norvégien sur la terrasse, de belles chambres avec des salles de bains attenantes pour pouvoir prendre des bains moussant au calme, coupe de champagne à la main.

Quand j’ai expliqué à ma famille que je devais retirer mille euros en liquide pour la caution, elles ont commencé à bien se payer ma tronche, disant que j’étais tombée sur des trafiquants de drogue. Je les ai fait taire et je suis allée retirer mes billets, en deux fois parce que je dépassais le montant maximal autorisé. 

Je suis partie avec Mélanie et, dix minutes avant l’heure, on a téléphoné à Martini Mazout pour le prévenir de notre arrivée imminente. Il nous a dit qu’il avait beaucoup de travail, mais que nous pouvions prendre les clés sous un pot de fleurs et nous installer au chaud en attendant qu’il vienne nous accueillir. 

On est arrivées dans la rue en question. Noir de la nuit et maisons vides d’un village de vacances tout aussi vide. On a cherché le numéro neuf, mais il semblait s’être volatilisé. Heureusement pour nous, il y avait là deux autochtones sur le trottoir, alors Nel, qui était dans la voiture juste devant nous, s’est arrêtée pour leur demander de l’aide. Très vite, on remarque que la femme lève les bras au ciel et semble très agitée, pour ne pas dire sérieusement énervée. On sort de la voiture pour voir ce qui se passe et on comprend qu’il y a comme qui dirait une couille dans le potage : ce couple cherche lui aussi le numéro neuf. On vérifie nos papiers, et il s’agit bien du numéro neuf de telle adresse, à telle date. 

Cela s’appelle une double réservation, Gary. Et quand ça t’arrive dans un train, ma foi, tu t’assieds sur ta valise dans un sas, mais quand ça t’arrive pour un gîte dans les Ardennes, c’est un peu plus problématique. 

On a appelé Martini Mazout qui nous a demandé d’arrêter de l’appeler tout le temps. Bah oui, vu qu’on était deux groupes, on arrêtait pas de le prévenir qu’on arrivait. Et il nous a redit qu’il ne pouvait pas arriver tout de suite, qu’il avait beaucoup de travail, et qu’il fallait arrêter de le faire flipper, parce qu’avec des coups de fil comme les nôtres, il avait peur qu’il s’agisse d’une double réservation. Là, la petite nerveuse de l’autre groupe a commencé à monter dans les tours, l’attitude je m’en foutiste de Martini commençant à lui taper sur les nerfs. 

On a essayé de la calmer et de rester optimistes. On s’est dit que si on parvenait à trouver ce fichu numéro neuf, on verrait que la maison est séparée en deux espaces distincts et tout retournerait dans l’ordre. Mais on ne trouvait pas la maison. On a cherché, dans le froid, dans le noir, munis de petites baskets et allumant nos lampes de poche sur nos téléphones. Que dalle. 

A ce moment-là, un gros SUV est apparu, est passé devant nous, et est monté dans un sentier dans les bois pour en ressortir quelques minutes plus tard. Mélanie l’a stoppé pour demander à la femme qui le conduisait si elle connaissait le numéro neuf, mais elle a dit que non, elle ne pouvait pas nous aider, et elle a redémarré en trombe. 

Là-dessus, d’autres amis de l’autre groupe sont arrivés et ils nous ont décapsulé des bières. On s’est bien entendus, et on a tellement ri qu’on s’est dit qu’on réserverait nos vacances d’été tous ensemble, même pas besoin de double réservation. 

On a appelé Ardennes-Etapes. On a laissé un message. “Nous vous écouterons peut-être lundi après la pause café de onze heures”, semblait dire le répondeur. Il faisait froid, et ça commençait à faire des plombes qu’on était là à se peler le cul et à harceler Martini Mazout qui ne semblait pas daigner rappliquer son boule. Mieux encore, il a commencé à ne plus nous répondre du tout, nous laissant en plan avec son répondeur.

Un type est arrivé dans une camionnette et il nous a demandé si on avait un problème et, comme par hasard, il avait justement un logement à nous proposer. Je ne suis pas un lapin de six semaines, Gary. Se retrouver en pleine nuit au beau milieu d’une forêt avec mille euros en poche, une maison qui n’existe pas, un type qui a un nom d’emprunt et un autre qui sort de nulle part avec une solution toute trouvée, je ne sais pas toi, mais moi je trouve ça louche et ça me met la puce à l’oreille. J’ai commencé à paniquer. J’ai dit : “C’est probablement une arnaque. Un coup monté. On est tombés sur le dépeceur des Ardennes, ou sur un violeur en série”. Tout le monde était d’accord avec moi.

Puis, tout à coup, comme un espoir dans la nuit noire, on a trouvé la maison. On a fait le tour, soulevé tout ce qui se soulevait sans trouver la clé. Martini Mazout est arrivé. “Il y a un problème”, a-t-il dit. Tu m’étonnes, Martini. Je dirais même qu’il y a un sacré binze. Il nous a fait rentrer dans la maison et là, nous a appris que c’était l’autre groupe qui était prioritaire, parce qu’ils avaient réservé en premier. Mélanie est partie en sucette. Elle a passé ses nerfs sur Martini et, finaude, elle lui a dit : “En plus je parie que vous avez envoyé votre femme chercher les clés”. En effet, elle était venue les rechercher pour nous empêcher d’entrer et de prendre possession de la maison, nous laissant tous dans le froid et le noir, et c’est elle qui était passée en SUV. 

Il nous a promis de nous trouver une solution, il connaissait des gens qui avaient des gîtes, et il nous a proposé le gîte “Le Larpin”. Nel, malentendante, a compris “le lapin” et elle a envoyé un message à Sébastien et Jean-Noël disant : “changement de plan, on se retrouve au gîte des lapins”.

On est parties au gîte des lapins. Le propriétaire est arrivé assez rapidement. Il est resté pendant des plombes devant la porte de la maison, alors qu’on commençait sérieusement à se geler les miches. Il voulait que l’on mette nos masques, mais, au lieu de nous le demander franchement, il nous a fait lambiner. Il a annoncé, en nous regardant d’un air méfiant : “Je mets mon masque”. On ne réagissait pas. On était frigorifiées, on voulait juste qu’il nous ouvre. Alors il a ajouté, pour nous culpabiliser : “Comme il se doit”, puis il nous a de nouveau observées de manière circulaire, vérifiant l’ effet de ses paroles sur nous. Rien. Tu vas ouvrir, bordel à queue ? Il est monté en puissance, ajoutant : “Parce que je suppose que tout le monde ici est vacciné ?”. Franchement, Etienne Larpin, je t’en pose, des questions, moi ? Si tu as reçu une dose dans le bras, ou deux ? C’est la nouvelle question indiscrète made in 2021 ? On a élevé les cochons ensemble ? Tu vas nous l’ouvrir, ta putain de porte ? Renonçant à nous faire obéir, il a fini par ouvrir la porte du gîte. Il a annoncé : “La température ambiante doit rester sur 15 degrés. Si vous voulez plus, vous devez faire du feu”. Apparemment, c’est ça la vie à l’ardennaise, on se pèle le cul même à l’intérieur des maisons. Dès qu’Etienne Larpin avait le dos tourné, Nel tournait les vannes de tous les thermostats, histoire qu’on se réchauffe un peu. 

Il nous a montré la baie vitrée noire et a dit : “A cette heure-ci on ne voit rien, mais la vue est magnifique. Vous venez d’où?”. Décidément, le type, il adore les questions indiscrètes, mais je lui ai répondu quand-même. J’ai dit : “On vient de Namur, Bruxelles”. Il m’a regardé avec des yeux ronds de surprise et a précisé : “Namur ET Bruxelles ?”. J’ai eu envie de dire : “Non, Namur-Bruxelles, une nouvelle ville”, mais je me suis tue. 

Jean-Noël et Sébastien sont arrivés comme les carabiniers d’Offenbach, avec une guerre de retard. Une concierge est arrivée aussi. Elle nous a donné des draps. Elle voulait savoir de combien de lits doubles et de combien de lits simples on avait besoin, mais vu la complexité de notre réponse, je crois qu’elle a cru qu’on organisait une immense partouze. On lui a demandé à quelle heure on devait quitter les lieux le dimanche, et elle a répondu : “Alors. Ça va être très simple. Vous repartez quand vous voulez. 21 heures, 22 heures, j’en ai rien à caler”. “Vous n’en avez rien à caler ?!” s’est offusqué Jean-Noël, qui aime le langage châtié. “Oui, a-t-elle rectifié, j’en ai rien à secouer. Vous déposez les clés dans la boîte aux lettres, et vous pouvez partir.” Elle nous a tous regardés et, nous trouvant certainement trop saltimbanques à son goût, a ajouté : “Dans la boîte aux lettres de Monsieur Larpin”. Au cas où on les déposerait ailleurs. 

On s’est enfin retrouvés seuls dans notre gîte et Jean-Noël a déclaré : “Allez, les amis. Avec un peu de bonne humeur et beaucoup d’alcool, notre week-end devrait bien se passer”. 

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Love on the beach

Ce week-end, on s’en va respirer l’air du grand large. C’est escapade en famille à la mer du Nord. Il faut que Bébé découvre de nouveaux horizons, et sa Grande Tata aussi. On charge la voiture, et quand elle est pleine comme un œuf, on embarque toute la clique et on démarre. “On the road again !!! ” me mets-je à crier, pleine d’allant, coincée contre la portière arrière par un immense sac rempli de pelles et de seaux. Pendant ce temps, Hannah s’occupe sagement avec un livre que je lui tends, une aventure de Petit Ours brun. A peine arrive-t-on à hauteur de Fosse-la-Ville qu’elle se met à vomir, comme ça, sans crier gare. “Stooooop”, que je dis. “Alerte au vomi!”. Caro pile sec et arrête la voiture sur le bas-côté. Les portières de devant s’ouvrent en grand et Caro et maman sortent de la voiture en hâte afin d’extraire l’enfant de son siège. Moi, je suis coincée par la sécurité. Il y a du vomi partout, surtout sur Doudou. Hannah pleure à chaudes larmes “Doudouou doudouou”. Je l’avais pourtant prévenue que Petit Ours brun, c’est à gerber. Mère et Caro s’agitent. Parent au plus urgent. Connaissent les gestes qui sauvent. Elles changent les vêtements d’Hannah, arrosent Doudou avec l’eau de la gourde, décident de le faire sécher sur la plage arrière. Pendant ce temps, j’envoie un sms à Adèle. “A peine démarrées de dix minutes que Bébé a fait un grande gerbe dans la bagnole”. On redémarre dans cette charmante odeur de lait caillé. Les vacances commencent bien.

Après une halte pénible sur une aire d’autoroute, nous arrivons enfin à la mer. Une station où de vieux pensionnés en polo Burberry déambulent fièrement au bras de momies oranges, fripées par une trop grande exposition aux UV, en bikini blanc et cheveux péroxidés, se prenant toujours pour des jeunes filles, mais peu importe, c’est calme, c’est joli et l’enfant a repéré qu’on ne l’a pas arnaquée, il s’agit bien d’une étendue d’eau à perte de vue, précédée d’un bac à sable tout aussi gigantesque.

On étend nos serviettes. Mère dit : “C’est infernal, il y a du sable partout. En fait je déteste la mer”. Hannah n’est pas du même avis. Elle veut découvrir au plus vite cette attraction. Elle arrache ses chaussures d’un geste un peu violent et s’encourt au-devant. Je lui tiens la main pendant qu’elle apprivoise la sensation de ses orteils dans l’eau froide. Elle rit. Visiblement, elle ne se contentera pas de n’y mettre que les pieds. Elle me montre le signe “nager”, puis celui de l’eau, puis déclare “Hannah” et hoche la tête en signe d’approbation. “Non, Hannah, tu ne vas pas nager”, lui explique sa tata. “L’eau est trop froide”. Mais des avertissements de Tata, Hannah n’a cure et c’est alors qu’elle se met à plier les genoux de façon étrange en faisant slalomer tout son corps tout en levant les bras au ciel, exactement comme  Iggy Pop quand il va se jeter dans  une foule en délire. Je suis seule avec elle alors je prends une décision adulte, je lui retire ses vêtements pour les sauver de l’immersion, sentant venir la douille. J’essaye tant bien que mal de retenir le bébé qui se jette à corps perdu dans les vagues en hurlant quelque chose. Welcome San Francisco, je suppose. Elle se débat un peu, elle ne veut pas que Grande `Tata la tienne, elle veut hurler cul nul dans les vagues et  ne faire qu’un avec l’océan. Elle veut faire son Woodstock à elle et la situation commence à dérailler sensiblement. Apparemment, c’est aussi l’avis de ma sœur car elle apparaît soudain au bord du rivage, aide salutaire qui donne un ordre clair : “Maintenant Hannah tu sors de l’eau et tu remets tes vêtements”. Caro emporte sa fille, qui claque des dents enroulée dans sa serviette tel un burrito. 

On découvre notre appartement. Caro et maman vont faire quelques courses pour le repas : “Tu restes avec Hannah”, me disent-elles. Hannah repère une petite table basse qui s’ouvre et dans laquelle se trouvent des plaids enroulés. Elle ouvre la table basse, la vide de ses plaids. Puis elle entre dans la table basse, se contorsionne pour s’y installer. Je remets les plaids sur ses genoux puis, quand je veux refermer la table, je lui explique qu’elle doit baisser sa tête un peu plus, pour que je puisse refermer le couvercle. Elle a pigé. Je l’enferme dans la table. Elle rigole. Elle ressort. Elle veut recommencer. Une fois, deux fois, 52 fois. Caro et maman reviennent des courses. “Tu n’as pas plus stupide, comme jeu?” me demande ma sœur en nous observant. Je ne prends pas la mouche pour autant. Je pressens que même Maria Montessori a dû par moment se heurter aux nombreux doutes de ses congénères. 

Mère et moi, privées d’eau chaude depuis six semaines, nous précipitons sous la douche. Quand on en ressort, on sent le sable qui crisse sur le sol. Mère déclare : “Je déteste la mer. On ne reviendra plus jamais”. 

C’est l’heure d’aller se coucher. Hannah dormira avec sa maman sur un gros matelas posé à même le sol. Cette nouveauté, combinée au bon air de la mer, la met en joie. Un peu trop peut-être. Il semblerait qu’elle ait décidé de ne pas dormir. Régulièrement, une petite tête crollée passe dans l’embrasure de la porte et dit : “Coucou!” en se bidonnant. Ca fait un peu moins rire Caro qui essaye de la convaincre de dormir avec un tas de techniques à sa portée : la compréhension, la menace, tout y passe, sans succès.  “Ça doit être l’iode”, explique Mère. “Il parait que ça a un effet énergisant sur certains enfants. L’iode stimule une glotte”. Je dis : « C’est vrai qu’elle a la glotte bien stimulée” et Hannah apparaît à nouveau dans le salon en courant à quatre pattes en imitant un chien qui halète.  “Quand Adèle était petite, a continué maman, ça lui avait fait le même effet et on a carrément dû écourter notre séjour tellement elle était infernale”. Ma soeur blêmit.  “Et c’est maintenant que tu me le dis?”“Je pensais que tu le savais”. Elle s’affale dans le canapé, qui se déplie encore plus car elle a par inadvertance poussé sur un mécanisme et elle conclut : “On ne viendra plus jamais à la mer. Regardez, ma fille ressemble à une échappée de l’asile ». Et de fait, son bébé déambule avec une démarche étrange dans le salon, sa tétine dans la bouche, Doudou en bandoulière et lève la tête vers le plafond en riant à gorge déployée. “Je n’ai pas l’impression qu’elle soit en passée en phase trois”, dis-je à Caro qui m’a enseigné les rudiments des techniques d’animateurs scouts : phase un on excite, phase deux on maintient la bonne ambiance, phase trois retour vers le calme. Je ne sais pas comment elle compte s’en sortir, mais moi, je commence à être fatiguée. Probablement que l’air de la mer m’a assommée. Je rejoins mon canapé-lit. En fond sonore, j’entends Caro qui entame sa phase trois, le fameux “Colchique dans les prés” que Mère nous a toujours chanté en berceuse et qui me donne envie de me tirer une balle dans la tête. Je me cache sous les coussins. Vers 23h30, quand Caro a épuisé tout son répertoire et qu’elle doit entamer la méthode forte : entonner les chants gauchistes, je n’y tiens plus et je m’endors comme une masse, Georges Moustaki ayant raison de moi.  

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Pairi Daïza

Aujourd’hui, tout comme les rivières des environs, je suis sortie de mon lit. (Première fois en sept mois/je veux bien une médaille/tu vois que je retrouve de ma superbe).

Je me suis rendue à Pairi Daïza avec Caro et Célia, deux éminentes spécialistes animalières.

Caro nous a annoncé d’emblée: “Moi, s’il y a un bien un truc qui m’emmerde sur Terre, ce sont les animaux”. Ça foutait bien l’ambiance. C’est vrai que ma sœur est loin d’être une Brigitte Bardot. Les chiens l’indifférent, elle a la hantise des chauve-souris, elle a pris les renardeaux qui sont en poster chez le médecin pour des oursons, et j’en passe. Mais elle tient tout de même à faire découvrir à sa fille la grande diversité de la faune mondiale, et cette visite avait la saveur des excursions de l’enfance.

Cette photo n’est pas de moi, je l’ai éhontément volée sur le net

Il faut savoir qu’en matière d’excursions, nous avons été élevées à la dure : pas de restaurant à midi mais un sandwich avec des oeufs qui ont eu chaud et un saucisson suant, pas de boisson sucrée mais une gourde d’eau tiédasse, pas de promène-couillons mais des pieds pour marcher, pas de souvenirs à la boutique mais des rêves plein la tête et des kilomètres plein les bottes. Caro a décrété à Célia : “Moi, j’ai été élevée par des sauvages. Des gens qui m’ont fait faire du camping et de la randonnée dans les montagnes alors que je rêvais de lire un bouquin dans un transat. Alors, pour ma fille, je vais me venger”. Et elle a ajouté : “On va prendre le petit train.” J’ai blêmi. De peur et d’envie. “On a le droit de prendre le petit train ?” “Oh que oui!” a-t-elle répondu. J’ai douté : “Et si quelqu’un l’apprenait? ». Elle a levé les yeux au ciel et elle a dit d’un ton ferme : “Jean-Chri, où que tu sois, regarde-nous : on va prendre le petit train.” Et elle a ajouté, en me regardant : “On va aussi aller manger des frites. Et acheter un nounours.”

C’est peut-être un peu trop d’émancipation à la fois, Gary, mais le programme me convenait. Caro, en bonne mère, a déposé une madeleine dans tous les sacs, y compris nos sacs à mains, en cas de petit creux. Célia m’a glissé : “Comment fait-elle pour penser comme ça aux autres ? Moi si j’avais des biscuits, je ne voudrais pas les donner, je les mangerais en cachette”. Je lui ai répondu qu’en toute honnêteté, moi aussi j’aurais fait pareil.

On a commencé en douceur, avec la petite ferme. Des canards verticaux se dandinaient et s’ébrouaient dans une mare. J’ai dit à Hannah : “Oh, regarde ! Ce sont des coureurs indiens!”. Caro m’a taclée. Elle m’a dit : “Tu ne peux pas dire une saloperie de canard, comme tout le monde ?”. Je crois que ma soeur est jalouse de mes connaissances animalières. On a aussi vu un truc brun avec des grands bois et une maman a dit à sa fille : “Regarde le beau cerf” et je me suis dit que si un jour elle se retrouvait nez à nez avec ça dans les forêts d’Ardennes, c’est qu’elle en a pris de la bonne. Mais soit. Tout le monde ne peut pas être aussi féru que moi.

Ensuite on est montées dans le petit train. Je crois que Mélanie m’oblige trop à regarder Jurassic park, parce que rentrer par une porte automatique sur des rails dans un parc parcouru de câbles gros comme mon poing, ça m’a un peu foutue en stress, j’avais l’impression qu’un Raptor allait surgir de derrière les bambous pour faire de moi sa madeleine du goûter. Je crois que je ne suis pas la seule à qui ça a tapé sur le système parce que ma sœur s’est penchée vers moi et m’a demandé tout bas, derrière son masque : “Dis… est-ce que les mammouths existent encore?”. J’ai fait des yeux grands comme des soucoupes puis, voyant qu’elle était sérieuse, j’ai répondu avec un ton pédagogue : “Non ma chérie, ce sont des bestioles préhistoriques ». Et elle a dit : “Ah”. Silence. “Parce que j’en vois un.” Je me suis tournée dans la direction qu’elle montrait d’un doigt tremblant et là, derrière les branchages, j’ai vu une masse brune immense. Elle a dit : “C’est peut-être une statue”. Et j’ai trouvé que cette explication était somme toute plausible, alors j’ai répondu qu’en effet, ce devait être une statue.La masse a bougé. J’ai crié : “Le mammouth a bougé !!!” et Célia a dit, toute excitée : “Il y a un mammouth?”. La voix dans l’enceinte nous a dit que c’était un éléphant et Célia a demandé : “Mais Seigneur, c’est un éléphant ou un mammouth ? Il faudrait savoir!”. On lui a dit : “Célia, ça ne peut pas être un mammouth, enfin !” “Et pourquoi donc ?” “Parce que les mammouths n’existent plus” a dit Caro avec une voix lugubre et une main qui mimait une gorge qui se tranche. “Couic, les mammouths”. Visiblement, Célia n’était pas convaincue parce qu’elle a dit : “Ah bon ? Et pourtant il y en a !” “Ah oui ? Et où ça?” “Dans l’âge de glace”. Parfois, Gary, ma famille me donne juste envie de me taper la main sur le front en soufflant.

Pour le goûter, on a fait une petite halte sur un banc. Nos madeleines ont beaucoup intéressé les canards des environs qui se sont rappliqués en gang, rendant Célia et Caro très nerveuses, l’une criant : “Dégagez, volatiles de malheur!” et l’autre se mettant debout sur le banc, comme attaquée par des crocodiles affamés. Pendant ce temps, les canards en question picoraient avec leur bec les orteils d’Hannah qui riait aux éclats.D’ailleurs, c’est la seule chose qu’elle ait retenue de Pairi Daïza, parce que dans la voiture, quand on lui a demandé si c’était bien, elle s’est montrée du doigt, a fait le signe du canard avec sa main puis a montré ses orteils.

Montrez à ma nièce des pandas roux, des hyènes, des hippopotames et tout le tintouin et elle vous parlera des canards qu’elle voit tous les jours sur le halage.

Cher Stelios

Cher Stelios (8) : La baie de Kitriès

Cher Stelios,

Aujourd’hui nous nous sommes rendues dans la baie de Kitriès.

Je connaissais cet endroit pour y être allée une semaine en novembre 2019 avec les copines pour peindre, nager et faire les sottes.

Peindre
Nager
Et faire les sottes

Cet endroit est tout simplement l’un de mes préférés sur Terre, et je crois qu’il n’y a même pas besoin de te dire pourquoi. Je n’ai pas à me justifier, Stelios.

C’est un des endroits où Laurence et Mathias aiment faire de la plongée sous-marine, mais comme je me rappelle très bien de l’issue du « Grand Bleu », nous nous sommes contentées de faire du snorkeling.

Laurence était très impatiente car elle vient de recevoir un appareil photos aquatique et elle voulait le tester. On a donc fait quelques tests préalables qui ont un peu viré « art et essai ».

Puis elle est partie en premier, me laissant seule sur le rivage avec le chihuahua.

Comme il s’ennuyait un peu, Joe a commencé à arracher les branches de bambou qui bordaient la plage et au bout d’un moment, cela a commencé à ressembler à une cabane. Ensuite, quand il a eu terminé, il a gratté dans les galets et il est parvenu à en extirper des grains de pop corn. Je me suis dit qu’il pensait peut-être qu’on était échoués sur une île déserte et qu’on devait assurer notre survie à la Koh-Lanta. Je lui ai dit : « Merci, Joe, mais je ne vais pas être grasse avec tes deux pop corn » et là, il m’a regardée comme deux ronds de flanc. Je crois qu’il m’a trouvée ingrate.

Laurence est revenue de son exploration sous-marine assez excitée. Elle m’a dit : « J’ai vu plein de beaux poissons ! Des bleus, des mauves ! J’ai même mis ma main dans un trou et là : surprise ! Il y avait une énorme murène !  » « Euh… c’est pas dangereux, ça, une murène ? » « Si ! Extrêmement ! Mais certainement pas aussi dangereux que la rascasse qui m’a quasiment frôlée. Heureusement qu’elle ne m’a pas touchée, sinon je serais six pieds sous terre. Enfin, je veux dire sous mer ! » et elle est partie dans un immense rire, nerveux je présume.

Elle a ajouté : « Tiens, je t’ai ramené trois cadavres d’oursons ». Et quand j’ai vu qu’ils tenaient dans sa main, j’ai compris que mes oreilles me jouaient des tours et qu’il s’agissait plutôt de cadavres d’oursins.

J’avoue que son récit de murène et de rascasse volante m’a un peu refroidie, mais vu la beauté du paysage, je me suis laissée tenter et je suis partie à mon tour flâner la tête dans l’eau le long des rochers.

C’était très beau. Il y avait ce silence infini, le seul bruit calme de ma respiration. J’ai vu l’un ou l’autre oursin et de belles algues mauves qui dansaient dans le vent. Et puis, comme il y avait un peu d’eau salée dans mon masque, j’ai sorti ma tête de l’eau et là, j’ai vu… Joe. Sur les rochers. Qui me regardait. Joe ? Que faisait-il là ? S’était-il échappé du campement de l’équipe des jaunes pour aller explorer le rivage ? En même temps, un léger doute effleurait mon être. Il avait l’air bien grand pour être un chihuahua. La bête continuait à fixer le lointain, a à peine deux mètres de moi. Et là, fulgurance des fulgurances dans un esprit aussi vif que le mien, j’ai compris qu’il s’agissait d’un chacal. Oui, les fameux chacals dorés qui m’empêchent de dormir la nuit. Il était splendide et, quand il m’a enfin aperçue, il a pris ses pattes à son cou et il s’est enfui, laissant voir un dos d’un roux incroyable (doré) et une queue un peu pourrie, genre hyène malade. C’était un moment magique, en totale interaction cosmique avec le monde sauvage, j’étais la Jane Goodall de la Grèce contemporaine. Euphorique, j’ai nagé à rebrousse courant vers Laurence et je suis sortie de l’eau. Elle m’a demandé : « Tu as vu de belles choses ? » et j’ai répondu  » Un chacal ! J’ai vu un chacal ! ». J’ai tout de suite compris à son regard interloqué qu’elle se disait que le soleil avait tapé trop fort, parce qu’elle m’a demandé si j’avais bien enduit mon dos de crème solaire, que parfois, en snorkeling, on pouvait avoir des incidents de peau grillée, et que parfois c’est même le cerveau qui trinque. J’ai articulé, à bout de souffle « Sur le rivage ! Il était sur le rivage ! » et du coup, mon histoire prenait tout son sens, je n’avais pas aperçu de chacal aquatique en train dans palmer dans le récif coralien.

Au soir, elle m’a emmerdée avec ses photos de poissons alors que j’essayais tant bien que mal de lire mon roman. Elle m’interrompait sans relâche en disant « Tu as vu mon poisson ? » « Non, je lis » « Oui mais il est très beau, mon poisson. Et celui-là ? » « Je lis » « Tiens ta ligne, je vais te le montrer ».

Laitue des mers

Bon, ceci dit, Stelios, il faut bien reconnaître que ses photos sont splendides. Peut-être est-ce la jalousie qui m’a fait négliger ses œuvres du 8ème art ? La jalousie de n’avoir vu qu’une algue, un oursin, et bien-sûr… Julien, le chacal doré.

Cher Stelios

Cher Stelios (7) : Une forte présence animale

Cher Stelios,

Ici, la vie sauvage porte bien son nom. Léa, qui vit dans la vallée des cyprès avec son mari Vassili depuis plusieurs décennies, en connait un rayon et nous a tout de suite mises au parfum.

Et c’est vrai qu’il y a toutes sortes de bestioles, dans les parages !

Le plus difficile, ce sont les nuits. Elles se déroulent invariablement comme ceci :

Cette phrase prononcée par Laurence deviendra notre crédo pendant le séjour durant lequel, tu l’auras compris, je n’ai pas beaucoup dormi.

Tu seras peut-être, tout comme moi, étonné de la présence des chacals. Cela semble un peu fou. Eh bien, détrompe-toi : ils sont bien présents dans la vallée. Je t’expliquerai ma rencontre avec l’un des leurs dans un prochain épisode.

Julien, le chacal Doré

Cher Stelios

Cher Stelios (6) : Les alentours

Cher Stelios,

Quand nous avons quitté le ferry et avons enfin pu mettre le pied à terre, nous n’étions pas encore au bout de nos peines car il nous restait encore environ 300 kilomètres à parcourir entre Patras et Kalamata. On a eu un peu peur que les Autorités, qui contrôlaient la descente du ferry, ne tiquent devant notre plaque belge et ne nous demandent de rejoindre les hommes en tenue spatiale qui enfonçaient des tigettes dans les narines de quelques passagers pris au hasard, mais nous sommes passées sans encombres.

Je ne connaissais pas cette route car, d’habitude, j’arrive par Athènes, et le décor était tout de suite planté : une alternance de lauriers roses et blancs, plantés le long de la route pendant plusieurs centaines de kilomètres qui se découpaient sur fond de mer turquoise, le tout dans le ciel rosé du soir qui commençait à tomber. C’était tout bonnement magnifique et, quand nous sommes arrivées à hauteur d’une réserve naturelle riche en pins parasols centenaires, on a eu tout le loisir de bien observer le paysage car nous avons suivi une petite camionnette pourrie, conduite par un gitan qui transportait des couronnes d’ail et nous l’avons suivie pendant des kilomètres sans parvenir à le doubler. On en avait un peu plein les bottes, on rêvait d’arriver à destination, mais c’est ça, aussi, la Grèce : ralentir, rester zen et s’énerver sur les gitans.

Quand nous sommes enfin arrivées à destination, la nuit était déjà bien entamée.

J’aime bien arriver de nuit, parce que le lendemain matin, j’ai l’impression de rejouer la scène du film « La gloire de mon père », quand il ouvre les volets et découvre la splendeur du monde et sa lumière.

La région de Kalamata est connue pour pour produire la meilleure huile d’olive du monde et ce n’est pas moi qui vais te dire l’inverse. Du coup, on y trouve majoritairement des oliviers. A perte de vue. D’ailleurs, il y a une odeur d’huile d’olive qui plane dans l’air en permanence. J’ai demandé à Laurence si c’étaient des diffuseurs qui étaient placés partout pour faire acheter de l’huile aux touristes, mais elle m’a dit que c’étaient plutôt des usines de torréfaction et que, de plus, les touristes n’existaient pas dans la région. Je comprendrai très vite à quel point elle a raison, car chaque fois que nous nous rendons dans un endroit, il n’y a que nous.

Les oliviers ont le monopole du paysage, certes, mais il y a aussi : des cyprès, des vignes et des figuiers.

On y trouve aussi nombre de bêtes sauvages, mais elles feront l’objet d’un article ultérieur.

Point de vue civilisation, on peut trouver quelques boutiques typiquement grecques proposant une large gamme de bidons d’huile d’olive, de tracteurs, de tuyaux d’arrosage, de bonbonnes de gaz ou de cochons grillés, posés entiers dans une petite vitrine sympathique et qui se dégustent le dimanche. De quoi satisfaire les envies de shopping de toute la famille.

Pour les amateurs d’authenticité, il y a bien entendu moyen d’acheter des fruits et légumes frais dans des petites aubettes installées le long des routes. Pour notre part, nous avons choisi Eleni comme fournisseuse officielle, et Laurence m’a appris à aller commander moi-même des pastèques bien sucrées car je tente tant bien que mal d’apprendre la langue de ton pays. (Glyko karpouzi – γλυκο καρπουζι)

Là je me trompe un peu

Je sais que tout cela sonne comme un petit avant-goût de paradis. Mais un avant-goût seulement, car je ne t’ai pas encore parlé … des plages.

Elles sont magnifiques et nous nous rendions chaque matin dans ce que nous avons surnommé notre « Club ». En lieu et place de club, on trouve une quinzaine de parasols et des transats et il y a moyen de s’y installer pour la journée. En général, il n’y avait que nous deux, ainsi qu’un grec qui nous a expliqué qu’il se rendait là chaque matin pour dormir car il faisait des insomnies à cause du cri des chacals (je vous avais bien dit que la vie sauvage animale est assez prégnante, je reviendrai là-dessus plus tard).

En arrivant, nous commencions par boire le frappé national (Dio frappé glyko mé gala – γλυκό με γάλα). Moi qui n’avais jamais bu la moindre goutte de café de ma vie, je suis rapidement devenue accro, même si certains m’ont filé le palpitant.

Voyez le monde sur les transats
Moi-même, sirotant mon frappé sous le regard de Léa – Peinture à l’huile par Laurence Burvenich

Puis Laurence faisait son yoga, devant le regard incompréhensif du fameux Statis, avec qui nous partagions le club.

Pendant ce temps-là, je remplissais tes pages.

Et, bien entendu, nous nous baignions sans relâche, telles des sirènes du Péloponnèse.

Cher Stelios

Cher Stelios (5) : A bord du Titanic

Cher Stelios,

Il nous a ensuite fallu prendre le ferry qui relie Ancône (Italie) à Patras (Grèce).

27 heures sur un rafiot entouré de flotte.

Oui, Stelios, 27 putains d’interminables heures.

Comme dirait l’Autre : « C’est ici que les Romains s’empoignèrent ».

D’abord, il a fallu se faire enregistrer pour l’embarquement. Laurence a dit : « Je me charge d’y aller. Toi, tu attends ici avec le chien ». Ici, c’est un parking immense avec très peu d’ombre et très peu d’endroits où s’asseoir. Elle ajoute : « Et surtout, tu ne touches à rien. Ce lieu est un vrai nid à Corona. Ne laisse personne te tousser en plein visage. J’arrive » et elle est rentrée dans le bâtiment. J’ai dit à Joe que nous allions nous octroyer une petite pause pétillante le long du parking en nous installant dans une aubette qui vendait des canettes de Coca, sous le seul parasol planté le long du bitume. Ce sont les vacances, on ne se refuse rien.

Peu à peu, les gens ont commencé à former une file. Une file de plus en plus longue qui a rapidement viré en file faisant des kilomètres de long. J’ai envoyé un message à Laurence « Si tu savais à quel point tu as de la chance d’être entrée avant tout le monde ». J’étais confiante et je sirotais mon Coca.

On commençait à s’ennuyer alors on a quitté notre poste pour nous rendre sur le parking. Je n’avais même pas pris un bouquin pour passer le temps.

Une heure s’est écoulée. Des gens sortaient. Laurence m’a envoyé un message « ça risque d’être un peu plus long que prévu ». Apparemment, ils ont pris un groupe de personnes dont elle faisait partie et les ont mis sur le côté pendant que les autres continuaient à avancer.

Deux heures se sont écoulées. Les gens continuaient de sortir. Ils rejoignaient leurs familles, montaient dans leur voiture, quittaient le parking pour rejoindre le terminal.

Trois heures se sont écoulées. Le parking se vidait de plus en plus, et toujours pas de Laurence. J’ai demandé « Es-tu toujours en vie ? ». Elle a répondu qu’il y avait peu de chances qu’elle en réchappe, qu’elle me confiait Joe. J’ai regardé le petit chihuahua qui avait élu domicile sur mes genoux et qui scrutait les lieux d’un air impatient. J’étais en train de me demander quelle tête allait faire Happy quand j’allais lui ramener un ami de poche quand Laurence est enfin sortie du bâtiment, transpirante, décomposée, les épaules voûtées, abattue, mais vivante. Elle m’a dit : « C’est Walking dead, là-dedans ».

« On était tous agglutinés les uns sur les autres. Masque sur la bouche, debout pendant des heures, sous une chaleur de plomb, les gens commençaient à devenir nerveux. Ils se rapprochaient sans cesse de moi et je devais crier toutes les cinq minutes « Reculez, reculez » en brandissant son sac à main. J’ai dû lutter pour ma survie. Mais j’ai les billets ! » s’exclame-t’elle en brandissant deux fichus morceaux de papier.

On s’est précipitées vers la camionnette et on a enfin pu s’approcher du bateau.

On aurait dit le Titanic.

Sauf qu’avec une chaleur pareille, il y avait peu de chances que l’on percute un iceberg, ce qui m’a un peu rassurée.

Comme sur le Titanic, la lutte des classes est prédominante sur le bateau.

Il y a moyen de rejoindre Leonardo en s’installant sur le pont, sur un matelas, en plein soleil, avec les gitans, au beau milieu des pisses et des merdes de chiens (c’est fou le nombre de gens qui trimballent leur animal sur un bateau).

Ou alors il y a moyen de se la jouer Kate Winslet en prenant une cabine avec des couchettes, mais les prix sont démentiels. Comme nous ne faisons pas partie des nantis de ce monde, mais que « nous aimons bien notre petit confort », nous avons pris l’entre-deux : deux sièges en business classe.

Voici Stelios, mon carnet de voyage

On ignorait si les chihuahuas étaient les bienvenus dans ce genre d’endroit alors, pour éviter qu’il ne soit enfermé dans une cage avec les autres animaux, nous avons glissé Joe dans un sac à dos et on est passées partout en schmet avec le chien dans le dos.

On ne peut pas dire qu’il adorait son sac à dos, mais on a essayé de lui faire comprendre que c’était pour son bien. On a dû pas mal lutter, un peu comme quand on essaye de faire entrer une grenouille sous speed dans un sac en papier.

Quand on est entrées dans la pièce business, des français avaient déjà squatté l’endroit en installant d’immenses matelas gonflables pour deux personnes et j’aurais tué pour m’y installer, mais c’est interdit par la société alors je me suis contentée de mon siège qui était large. Corona oblige, le ferry était presque vide alors nous avons pris nos aises en réquisitionnant plein de fauteuils.

Des micros ont annoncé que nous avions trois heures de retard sur le programme. Que nous allions naviguer 30 heures. Moi je te dis que je n’en étais plus à quelques heures en plus ou en moins, parce que j’étais bien calée le long de mon siège de femme d’affaires, qu’il faisait un calme olympien et qu’il y avait la clim.

Laurence, qui a une expérience de plus de 20 ans en ferry, m’a expliqué en quoi les 30 heures suivantes allaient consister. « On va s’ennuier. A mort. Mais on va s’ennuier à plusieurs endroits, pour varier. On va d’abord s’ennuyer sur le pont et regarder le bateau quitter le port. Puis quitter le continent. Quand il n’y aura que du turquoise autour de nous, on ira s’ennuyer ailleurs ».

Et c’est ainsi que l’on s’est ennuyées un peu partout.

La piscine, fermée pour cause de Corona
Grosse ambiance au restaurant

Le soir venu, on a de nouveau regardé un film empli de tragédies, puis on s’est installées sur le sol, au pied de nos sièges business classe et nous avons passé une nuit tranquille, bercées par les ronflements d’un gros grec qui était installé pile devant moi. Un truc digne des aventurières de l’extrême que nous sommes.

Le lendemain, on a continué à s’ennuyer un peu partout. Et parfois, on s’est même bien amusées.

Peu à peu, le Continent Nouveau est apparu, et nous avons vu une tortue marine nager dans l’eau turquoise.

Voici, mon cher Stelios, comment s’est déroulée cette épreuve titanesque. Nous allons bientôt poser les pieds dans ton pays, ton pays de feta et de tzatziki.

Cher Stelios

Cher Stelios (4) : Dark tourisme

Cher Stelios,

Pour nous rendre en Grèce, nous sommes passées par l’Italie.

Se rendre en Italie en juillet 2020, il faut le dire, c’est quand-même mettre un orteil dans le dark tourisme. C’est jouer avec les limites.  C’est adopter cette « pratique qui consiste à organiser la visite de lieux étroitement liés à la mort, à la souffrance ou à des catastrophes ». (Là, je te cite une ligne de Wikipédia, car je suis bibliothécaire et je mets un point d’honneur à toujours citer mes sources même quand elles sont pointues). Tu sais, il y a ces gens qui s’allongent dans des transats à Fukushima et qui, tout en sirotant leur Daïkiri fraises, s’exclament : « Oh, tu as vu la belle mangouste phosphorescente à trois yeux ?! ». Et il y a nous. Qui avons traversé une partie du pays le plus touché au monde par le Corona en tongs, l’appareil photo en bandoulière.

Je vais te dire, mon cher Stelios, que déjà en temps normal, on sent que l’ambiance de cette région est assez « Wopélop », alors je ne te dis pas ce que ça donne quand les quelques rares habitants au kilomètre carré ont été décimés. Point de vue festivités, on a quand-même connu plus feng-shui.

Il y avait des meules de foin, ça oui. Des rondes, des carrées, de style plutôt impressionnistes (que mon ami Claude Monet aurait aimé peindre), et même des installations plus contemporaines, à la Christo, bien emballées.

Il y avait des moissonneuses batteuses. Et des champs : des champs de blé (pour faire leurs fameuses pâtes), des champs de soleils et des champs d’ail.

Non, Stelios, je ne suis pas encore en train de faire un bête jeux de mots. Il y avait vraiment des champs d’ail et cela a suffi à notre émerveillement de peintres.

(D’ailleurs, pour comprendre mon dessin, il faut savoir que nous avions laissé Joe dans la camionnette pour aller réaliser un petit film. Le soir, en regardant la vidéo, on a compris qu’avec une bande son aussi surréaliste, on pourrait certainement concourir dans un festival d’art et d’essai).

Il y avait des rues désertes que l’on a arpentées sous un soleil de plomb. Vides.

Et des châteaux à tour de bras, construits là, au milieu de nulle part. Entourés de catapultes et d’engins de torture quasiment intacts. C’est à peine si l’on entendait pas encore le cri des soldats éjectés dans les airs.

D’ailleurs, en parlant de catapulte, je me suis fait piquer par une guêpe en rentrant dans la camionnette et la douleur et la surprise m’ont fait éjecter le chihuahua dans les airs.

Pour parfaire l’ambiance post-apocalyptique qui régnait, le soir, dans notre chambre d’hôtel, on a regardé « We need to talk about Kevin » et on a fait des cœurs avec les doigts tellement c’était Feng-shui. Tu ne connais pas ce film ? Mais si, Stelios, l’histoire de cet adolescent qui se le joue à la « massacre for Colombine » et qui zigouille ses camarades d’école.

Jean-Chri, qui avait toujours le mot pour rire, aurait dit « Une comédie irrésistible ».

Mais heureusement, l’Italie a plus d’un tour dans son sac et il y avait aussi des choses très positives.

Par exemple, il y a leur nourriture, qui est quand-même à se damner, il faut bien le reconnaître.

Et en ce qui concerne l’hydratation, disons que nous n’avons pas été en reste non plus.

Il y avait Giani-Paolo, que nous avons surnommé JP, chez qui nous avons dormi et qui nous a parlé de charcuterie et de fascisme, deux sujets typiquement italiens et qui se marient bien entre eux, qui nous a proposé d’aller boire un petit verre de Proseco dans le fond de son jardin. On était bien, là, à la nuit tombante, sous les étoiles, éclairées par une bougie et dévorées par les moustiques. JP nous expliquait que tous les habitants du village voisin étaient morts quand son fils est arrivé et l’a interrompu. Il est allé voir ce qui se tramait et on a profité du fait qu’il avait le dos tourné pour lui siffler l’entièreté de sa bouteille. On est rentrées dans la maison et, un peu pompètes, on lui a dit : « Désolées, on a tout bu ». Je crois qu’il l’avait mauvaise, le JP.

Sans oublier l’incontournable Spritz, obligatoire pour hydrater notre organisme par cette chaleur dévorante.

Mais par-dessus le marché, ce que l’on a préféré, mon cher Stelios, c’est qu’à l’hôtel, on avait une piscine rien que pour nous.

Et à ça je dis : « Cœur avec les doigts ».

Cher Stelios

Cher Stelios (3) : Rando clapettes et chihuahua

Cher Stelios,

Quand on se réveille ce matin dans notre suite alsacienne, il y a de l’orage et il pleut des cordes.

Le blanc des cygnes qui se baladent sur le lac se détache du noir du ciel. C’est beau. On comptait aller randonner, mais je pense, sans vouloir faire d’esprit, que notre projet tombe à l’eau. On reprend directement la route, direction la Suisse.

On entame notre ascension vers les sommets. Je suis heureuse que ce soit Laurence qui conduise. Si c’était moi, on aurait déjà périclité depuis belle lurette au fond d’un ravin.

On arrive à l’hôtel. C’est un mix entre gîte, dortoir et refuge. Nous sommes seules dans le bâtiment, certainement à cause du Corona. Les deux seules sottes de touristes qui se risquent à voyager. Du coup, on prend nos aises. Surtout Joe qui part explorer les chambres, les salles de bain et la salle à manger en aboyant comme si des zombies menaçaient nos existences.

Je vous protège

On part faire un petit tour de reconnaissance des environs. Je suis en clapettes et je tiens Joe en laisse. Laurence se marre. Elle s’exclame « Si seulement ta famille te voyait accoutrée comme ça en montagne, ils te renieraient sur le champ« , et elle envoie ma photo à Adèle qui répond : « Clapettes et chihuahua ?! Ca donne une idée du degré de difficulté de votre randonnée ».

On rentre à l’hôtel. Notre chambre est minuscule, et la déco, de fracture typiquement suisse, est réduite à son strict minimum : du bois sur le sol, sur les murs, sur les plafonds. On surnomme notre nouvelle chambre « la caravane », vu son exiguïté. Nous resterons là deux nuits.

Très vite, grâce à l’influence de nos personnalités hautement créatives, la déco de la caravane se dirige vers des influences plus bulgares ou post-soviétiques :

Nos valises sont ouvertes et éclatées sur le sol. Sur un cintre accroché à la fenêtre est suspendue la robe de nuit de Laurence, celle qu’elle appelle sa « nuisette de nudibranche » tant il est vrai que quand elle la revêt, la similitude avec la limace aquatique est confondante.

Il y a les odeurs de croquettes pour chien, qui se mêlent à celles de la casserole de soupe que l’on a posée négligemment sur une chaise. Pour parfaire le tout, une lampe rouge posée sur la table de nuit éclaire l’endroit d’une touche « travailleuses de la nuit ». On regarde un épisode de « Black mirror sur le PC. Ambiance et cotillons.

Le lendemain, on part en randonnée. Une vraie cette fois. Avec du dénivelé, des chaussures, un sac à dos, une gourde et tout et tout. On se rend vers un lac turquoise.

Puis on continue notre ascension du mont Salbit.

Oui, Stelios, le mont se nomme vraiment de la sorte. Sache que, comme d’habitude, je n’invente rien.

La pluie commence à tomber et les degrés tombent d’un coup, écourtant notre pique-nique. 

Sur le chemin du retour, on croise un immense troupeau de chèvres qui, comme nous, redescend. Il y en a une en particulier qui s’intéresse fort à moi, jusqu’à m’approcher dangereusement. Laurence se moque « Tu n’as pas l’air à l’aise ». Je lui explique : « Disons que cela reste une bête sauvage dont on ne peut pas toujours anticiper les réactions. Il y a des chèvres qui se transforment en bêtes sanguinaires, cela s’est déjà vu ». Elle a l’air d’ignorer ce fait car elle leur tend la main, intrépide. 

Les chèvres sont très intriguées par le chihuhua. Elles s’approchent de lui et le reniflent. 

Joe, contrairement à moi, semble avoir une âme de berger. Sûr de lui, il aboie pour rassembler son troupeau de brebis égarées. Mais son aboiement provoque un peu de tumulte chez les bêtes et je m’enfuis en courant, de peur de me retrouver coincée dans un mouvement de foule du style concert de métal qui tourne mal.

Tout à coup, il commence à se rouler dans les crottes, certainement une tactique d’ethnologue qui essaie de camoufler son odeur pour se faire accepter du troupeau.

Laurence est obligée de l’immerger dans l’eau du lac afin de le rincer de cette odeur qui nous suit partout, chose qu’il est loin d’approuver, étant très peu réceptif à l’élément aquatique.

Décrottage du chihuahua dans le lac gelé

Finalement, on reste longtemps avec les chèvres. Si longtemps que j’ai l’impression de devenir une éminente spécialiste, la Dian Fossey suisse, celle qui a pu les observer dans leur milieu naturel. J’espère juste terminer autrement.

Diane dans le Fossé

Et puis, il faut dire que je peux m’enorgueillir de mon expérience de bergère avec moutons. (Voir un épisode précédent).

En plus, je trouve que mes petites protégées et moi, on se ressemble un peu au niveau de la coiffure.

C’est à peu près tout ce que je voulais te raconter sur la Suisse, mon cher Stelios.

Car si je suis capable de te restituer quelques anecdotes, je reste toujours muette devant la beauté de ses paysages.

Cher Stelios

Cher Stelios (2) : Ça commence bien

Cher Stelios,

Nous sommes le 25 juin 2020.

Il est 10h du matin.

Aujourd’hui, c’est le jour J. On part faire notre road trip.

Je me dis qu’il serait peut-être temps de penser à ma valise. Alors je jette un tas de fringues dedans. Des maillots, des shorts, un tube de crème solaire. J’envoie une photo de ma progression à Laurence. « On démarre bientôt ! ». Je crois qu’elle est en émoi de voir nos vacances approcher et que c’est pour cela qu’elle dessine un arc-en-ciel sur ma photo puis me la renvoie.

Sache, mon joli carnet de voyage, que Laurence est une artiste peintre très douée, qui gagne à être connue. On peut ressentir son talent dans ses moindres faits et gestes.

Midi.

Avant de démarrer vers les olives et les bouzoukis, j’ai rendez-vous chez la gynécologue. Je n’ai pas eu vraiment le choix, tu t’en doutes, sinon j’aurais peut-être organisé autrement mes premières heures de vacances. Elle me prend en urgence sur son temps de midi. Sophie m’a dit : « Tu te rends compte, mon loukoum ? Elle sera en train de manger ses tartines de gouda en explorant ta grotte de Neptune ! ». Pour moi, le gouda, c’est sacré, et je trouve scandaleux de ne pas prendre le temps de le savourer, mais enfin soit, chacun occupe comme il l’entend son temps de midi.

Je rentre dans son cabinet. Je lui dis : « Je vous préviens, je veux bien enlever ma culotte, mais je garde mon masque ». Elle se marre. Je crois que ma gynécologue apprécie mon humour, ce qui est une chose plutôt rare. D’ailleurs, Adèle m’a interdit de faire de l’humour avec des inconnus, parce qu’il parait que cela les déboussole de trop.

16 heures.

Mère va me déposer à Dinant. Je traine ma grosse valise derrière moi. Je suis en extase. Laurence aussi.

On arrive devant la camionnette. Elle est tellement chargée que je me demande si je vais pouvoir y encastrer ma valise. Je m’interroge : a-t’elle pensé à moi en organisant son chargement ? Le doute est permis et se confirme très vite, dès que je m’assieds sur le siège passager. En fait, mes jambes sont trop grandes et ne rentrent pas dans l’habitacle. « Ah zut », me dit -elle. « Je n’avais pas pensé que tu avais de grands fémurs « . Puis elle empoigne Joe le chihuahua et le dépose sur mes genoux. « Lui, il voyagera ici ».

Un milliard de kilomètres, Stelios.

Je vais parcourir un milliard de kilomètres sans air conditionné, avec les genoux rentrés dans le tableau de bord et un chihuahua par-dessus le marché.

On démarre. Joe a chaud. Il halète. Dans les tournants, il se retient à moi en sortant ses petits pattes griffues et me les rentre dans les jambes.

Notre première halte est en Alsace.

Je sais, c’est loin. Mais je t’avais bien dit qu’on fait des petites étapes.

Laurence, à force de réserver des voyages et des chambres, est devenue influenceuse Booking. Cela lui octroie des avantages auxquels nous n’aurions jamais eu droit en temps normal, en tant que manouches de l’existence. Mais là, pour le coup, on a droit à une chambre de luxe avec vue sur un lac. La réceptionniste nous toise du regard et, observant notre chignon défait, nos tongs de compète, notre tenue débraillée et notre chihuahua, nous fait remarquer avec une moue : « Vous avez vraiment eu un bon prix pour la chambre ».

C’est vrai.

On se la joue grand train.

On sort se balader un peu  le long de la rivière, histoire de se déplier les jambes. J’explique à Laurence que je suis au régime, que cela fait un mois que je suis Wich-wach et que j’aimerais, si c’est possible, essayer de faire attention à ma ligne pendant les vacances. Elle me dit de ne pas m’inquiéter, qu’on mangera beaucoup de fruits et de légumes comme ça je rentrerai chez moi svelte et alerte.

 Au soir, on va manger au restaurant de l’hôtel.

Vu que l’Alsace n’est pas réputée pour ses brocolis cuits à la vapeur, on s’octroie un petit écart.

Tant que cela reste raisonnable, mon cher Stelios, moi je dis qu’on peut se le permettre.

Qu’est-ce que tu en dis ? Moi, j’ai l’impression qu’elles commencent bien, ces vacances.