Centrale de services à domicile

En ce moment, ma famille est estropiée.

Et ce n’est rien de le dire.

Ma mamy a le bras dans la plâtre, Dieu sait comment elle a fait son coup.

« J’ai un peu soif, ma Minette »

Ma tante a trébuché dans un escalier imaginaire et s’est cassé l’épaule : elle est quasiment plâtrée des pieds à la tête, genre « le retour de la momie ».

« Tremblez, humains »

Ma sœur Caro a un lumbago, elle est alitée depuis des jours et des jours façon Frida Kahlo, sauf qu’au lieu de peindre, elle regarde des séries.

« J’aime encore bien Dawson’s creek »

Quand on est estropié, on ne sait plus rien faire, ou du moins plus grand chose.

Pour ce qui est de mamy, je peux dire que tout va bien, elle s’auto-gère puisqu’elle conduit avec son plâtre.

J’imagine que ça doit ajouter une petite touche d’exotisme à sa conduite déjà si particulière.

« On the road agaiiiin »

Je m’occupe donc d’une partie des lessives et des courses de ma tante et de ma filleule.

Je le fais avec plaisir car Jésus a dit : « Aide ton prochain et le ciel t’aidera ». Et puis, surtout, je pense que le jour où moi aussi je trébucherai dans un escalier imaginaire, je pourrai lui rappeler tout ce que j’ai fait pour elle et je serai servie comme un coq en pâte. (non, tout ce qu’ELLE a fait pour moi depuis le jour de ma naissance ne compte pas, c’est juste normal).

« Extase devant tant de blancheur »

Quant à ma sœur, je la conduis faire ses courses.

Je ne me moque jamais d’elle.

Je ne lui dis pas que toutes les petites vieilles essayent de nous dépasser avec leur caddie parce qu’on marche trop lentement.

Je ne lui dis pas qu’il est très risqué de traverser la rue parce que le temps qu’elle traverse, des voitures peuvent arriver et nous foncer dessus.

Je ne lui dis pas qu’un homme séduisant la regardait depuis le trottoir d’en face mais que quand il a vu sa démarche il a baissé le regard parce qu’elle fait désormais partie des faibles créatures de la nature et qu’il est bien connu que dans le règne animal, les estropiés sont laissés sur le carreau, tragique loi de la sélection naturelle.

« Bye bye »

Je l’ai conduite chez le médecin, aussi.

D’ailleurs, c’était la quinzième fois que je venais chez lui pour quelqu’un d’autre que moi-même. 

J’y ai d’abord conduit Mathilde quand elle a fait une bronchite.

Puis Caro quand elle s’est bloqué la nuque.

Ensuite j’ai accompagné Aglaé quand elle a eu des acouphènes après le concert de Maître Gims (tu m’étonnes).

Et enfin rebelote Caro avec son dos.

Je crois qu’El Doctor ne s’y retrouve plus bien dans notre famille, parce que certaines de mes sœurs ont le même nom que moi, d’autres s’appellent autrement, ma cousine porte le nom de sa mère qui est aussi le mien, et il me voit venir chaque fois avec une personne différente.

J’ai proposé à El Doctor de devenir son assistante, à force de venir avec des échantillons de maux divers et variés.

D’ailleurs, quand il a demandé à ma sœur de lever sa jambe gauche et qu’elle s’est écriée « Aïe aïe aïe », j’ai déclaré d’un ton très assuré : « Sa douleur vient du côté gauche ».

Il n’a rien dit.

M’a à peine encouragée.

C’est que ce n’est pas un grand comique, ce Docteur.

« Le Docteur Quinn va vous administrer une potion »

J’en oubliais presque de vous dire que l’autre jour, Mère a appelé.

« Tu fais quoi ? » m’a-t’elle demandé.

Elle savait que je répondrais « Rien », parce qu’il est de notoriété publique que je ne fais rien, et c’est précisément cette réponse qui a précipité ma perte.

Elle s’est engouffrée dans ce « Rien » pour ajouter : « Je peux te demander un service, alors ? ». « Bien entendu, chère Moumi-troll ».

« Tu peux aller acheter des arêtes de poisson pour l’examen de cuisine de Mathilde ? C’est ce soir à 17 heures et elle n’en n’a pas. »

Des arêtes de poisson ?

Oui mais c’est bien-sûr.

« Je pars à la pêche de ce pas »

C’est comme ça que je me suis retrouvée à sillonner toute la région en quête d’arêtes de poisson.

C’était le seul jour où il a fait mourant de chaud, et je cuisais dans ma voiture. J’appuyais sur le champignon en regardant l’heure sur mon tableau de bord : bientôt 17 heures et pas une seule arête. Une vraie course contre la montre. J’avais l’impression d’être dans une de ces émissions américaines remplies de défis à la con, et j’avais chaud. Les poissonniers de la région me répondaient tous d’un air navré « On n’a jamais d’arêtes le lundi, Mademoiselle ».

Ce qui tombe sous le sens, vous en conviendrez.

 

Mais comme je suis toujours prompte à dégager le positif du moindre déboire qui peut survenir, je terminerai cet article en vous disant que tout cela m’a donné une idée : créer ma société de services en tous genres.

Je crois que je ferai fortune.

Et des heureux.

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