Cher Gary

J’aurais pu me rendre dans une papeterie à l’ambiance feutrée et déambuler dans les rayons au son du carillon qui tinte dans l’entrée. Passer ma main sur diverses couvertures. En sentir le grain, le relief, la texture. Te choisir en fonction de ta beauté, de la douceur et de l’épaisseur de tes pages ou même de ton odeur. Seulement voilà, si tu existes, c’est justement que je ne suis plus capable d’un tel émerveillement, ou même de réaliser une chose aussi simple que de m’acheter un carnet. Sans vouloir te vexer, je me suis contentée d’exhumer un vieux cahier sans charme, aux feuilles austèrement lignées parfois paraphées par Hannah, une artiste âgée de 19 mois qui manie le pastel gras avec grande habileté. Si tu existes, c’est parce que le Docteur Synapse m’a suggéré de tenir un journal de mes déboires du moment. Au début, j’étais un peu réfractaire à l’idée. Je ne trouvais pas cela bien réjouissant. En général, j’aime mieux amuser la galerie. Loin de moi l’idée de plomber l’ambiance déjà lourde de tous les malheurs que porte la Terre. Mais c’est un fait que j’adore écrire. J’ai toujours écrit. Depuis que je suis en âge de tenir un stylo. D’ailleurs, quand j’avais sept ans, j’ai écrit un haïku percutant qui a provoqué un tel émoi dans ma famille que j’ai un peu eu l’impression de remporter le Médicis précocement. Ma marraine, illustratrice, en avait fait un dessin que Mère avait mis sous cadre et il a trôné dans le bureau de mon papy, grand avocat, pendant des années. “Je te souris petite pâquerette toi qui fleuris près de la ciboulette”. Ma première œuvre, et pas des moindres. J’étais fière. Fière de moi. Dans ma famille on a toujours encouragé l’expression de soi. A l’adolescence j’ai rempli des carnets et des carnets que j’ai poursuivis jusqu’à l’âge adulte. Des carnets débordant de mal être, d’amours impossibles. J’ai rempli des pages jusqu’à une date plus récente où mon journal s’est arrêté brutalement, faute de mots. Gary. Je vais t’appeler Gary. C’est court, vif, dynamique, piquant. Comme la vie. Je t’emmènerai partout avec moi. Je me vois déjà installée dans un parc de Manhattan, les jambes repliées sur une belle couverture à carreaux, observant mes semblables, “trempant ma plume dans un vitriol qui dépeindrait mes contemporains sans la moindre concession”. Ou buvant un café dans le Starbuck de mon quartier, prenant des notes, relatant une vie sexuelle riche et débridée. Ou plus simplement avachie dans le canapé, en pyjama en pilou et chaussettes mauves antidérapantes, gaspillant le papier de mes anecdotes insignifiantes. On verra bien.

Ne te rebiffe pas, Gary. Le mot dépression n’est pas un vilain mot. C’est une maladie. Au même titre que la peste ou le choléra, les taches noires en moins, le cerveau en vrac en sus. Comme je le pressentais, le médecin m’a prescrit des petites boules roses. Si tu avais vu la scène, elle t’aurait plu. Il prenait des pincettes avec moi. Louvoyait. Tournait autour du pot. Il m’expliquait que si je m’étais cassé la jambe je me ferais plâtrer, et que pour mon cerveau c’était pareil, il ne fallait pas craindre les molécules d’aujourd’hui, ni les accoutumances, cela pourrait m’aider. Et moi, je voulais taper sur son bureau des deux mains et crier en le saisissant par le col de chemise : “Assez de blabla ! Tu vas me les prescrire, tes petites boules roses, oui ou merde ?!!!”. Je crois que j’étais à cran, Gary. Je suis donc sortie de son cabinet avec une ordonnance en mains, prête à voir une éclaircie à travers les nuages et j’ai foncé à la pharmacie. C’est à peine si je n’ai pas avalé à sec toute la tablette devant l’apothicaire. Mais je suis restée stoïque, je suis rentrée à la maison et j’ai ouvert la boite, un peu comme on ouvrirait un petit présent d’anniversaire. Contente de ce que l’emballage contenait. Mes gélules ne sont pas roses mais bleues et jaune fluo, un beau duo de couleurs psychédéliques, des amphétamines autorisées par la loi et remboursées par la Mutuelle. J’oubliais presque de te dire que le Docteur a ajouté : “Il faudrait parallèlement vous faire suivre par quelqu’un”. Ça m’a fait penser à ces jeux que l’on trouve dans les emballages de Carambar. Les “préfèrerais-tu” que l’on invente sans arrêt avec mes soeurs : “Préférerais tu être suivie en permanence par vingt-deux canards ou avoir une barbe en steak haché ?” Eh bien Gary, sache qu’en aucun cas je ne choisirais de me faire suivre.

A vrai dire, c’est faux. J’ai déjà essayé de me faire suivre. A plusieurs reprises. Parce qu’il faut bien le reconnaître, j’ai cette douleur en moi. Diffuse et récurrente. Une sorte de mal de vivre qui revient incessamment alors même que je n’ai qu’une envie, celle d’être heureuse. Un peu comme si j’étais possédée par le spleen de Baudelaire, mais en moins littéraire et plus contemporain. Parce que le mec, on a beau dire ce qu’on veut, il a quand même su en tirer parti. C’était un beau type qui portait des redingotes et qui pondait des chefs d’oeuvre à tour de bras, pendant que moi, je reste assise sur mon lit, sapée d’un pantalon de pyjama à carreaux et d’un pull à capuche ligné en te regardant pendant des minutes entières avant de t’ouvrir d’un geste brusque et d’écrire enfin sur tes pages : “Aujourd’hui craint le boudin”.Je ne sais pas comment t’expliquer, Gary. Imagine que tu aies envie de te lever tôt le matin, vers six heures environ et d’accomplir ton “miracle morning”. Te sentir plein d’entrain, aller faire un footing dans les bois, revenir chez toi pour prendre une douche vivifiante aux extraits de mandarine avant de manger des œufs brouillés et un pudding aux graines de chia. Tu as sincèrement envie de toutes ces choses, à part les graines de chia qui sont clairement à gerber quand on elles ont ramolli dans un liquide, et il se pourrait même que tu aies envie d’initier une petite séance de yoga, de dérouler un tapis en mousse et te plier dans tous les sens en saluant le beau soleil de Belgique et, de manière plus symbolique, la beauté de l’existence. Oui tu en as sincèrement envie mais tu en es incapable. C’est devenu une impossibilité totale. Physique. Quelque chose t’en empêche. Et ce n’est pas toi-même. Sinon ce serait trop facile, on foutrait un grand coup de pied au cul de tous les dépressifs de la planète et ils se remettraient à fonctionner. Quelque chose est cassé. Une pièce, un ressort, je ne sais pas exactement quoi sinon là aussi ce serait trop facile, on remplacerait la pièce défectueuse et hop, on se remettrait à scander “​​om mani padme hum” en sirotant des verveines et en s’extasiant sur cette étape de vie qui un jour prendra tout son sens. Au lieu de tout ça tu ne parviens plus à lever le gros orteil avant dix heures du matin, tu te sens merdique, triste et épuisé. Tu as le cheveu gras et tu portes des vêtements amples, tout perd de son éclat, même les galettes au chocolat, et quand tu fermes les yeux tu vois sans cesse cette image du film “The hours”, quand Virginia Woolf s’enfonce dans la rivière en ayant au préalable bien pris soin de lester les poches de sa robe avec des gros cailloux. Tu vois cela en boucle mais ne t’inquiète pas, ce n’est pas une envie de mourir, je te le jure, c’est une envie d’oubli, et c’est un peu différent.

La dernière spécialiste que je suis allée consulter, il y a un peu plus de trois ans, se nommait Madame Chandelier. Un nom pareil pour une psychologue, avoue quand-même que ça ne s’invente pas, Gary. Naïvement, cela m’avait mise en confiance. Un peu comme si elle était prédestinée à faire la lumière sur mes zones d’ombre. J’aimais bien Madame Chandelier. Elle était douce et gentille et certainement compétente. Mais je repense parfois à notre dernière entrevue. J’étais assise sur une chaise même pas confortable, en face d’elle, calée entre un grand ficus et une table basse. Je pleurais. Je jetais un à un mes mouchoirs en papier dans une corbeille en me lamentant sur mon sort. Quand tout à coup m’est venue une image. Une image saisissante d’à-propos. Des images me viennent souvent à l’esprit. C’est peut-être comme cela que mon cerveau fonctionne en partie. C’est peut-être parce que je suis illustratrice. Alors je lui en ai fait part. Je lui ai dit : “Vous savez, Madame Chandelier, parfois, j’ai l’impression que ma vie affective ressemble à un champ de ruines, une scène telle qu’on n’en voit qu’au journal parlé pour nous montrer des morceaux de ce qui reste de la Syrie, une terre infertile sur laquelle plus rien ne pourra jamais plus pousser, une vaste étendue de désolation”. Puis je me souviens avoir un peu parlé d’autre chose et cela a sans doute détourné son attention. Peut-être même a-t-elle opéré un virage à 180 degrés ou a-t-elle appuyé sur la touche delete de tout ce que je lui ai raconté, je ne sais pas, mais elle m’a dit, pour clôturer la séance, et nos entretiens en général : “Je trouve que vous allez beaucoup mieux, Madame Sacré. Je pense que vous n’avez plus besoin que l’on continue à se voir. tout ira bien, ne vous inquiétez pas. Vous allez certainement rencontrer un beau jeune homme qui vous rendra heureuse.” Madame Chandelier m’avait-elle un tant soit peu écoutée? Je n’attends pas que mon salut vienne d’un beau jeune homme. Et encore moins d’un vieux laid. Je veux juste faire la paix avec ceux qui m’ont offensée. Comme Jésus-Christ, ni plus ni moins.

C’était vers décembre, je crois. Au plus cruel de l’hiver. Au plus profond de mon marasme. La pluie crachotait sans discontinuer sur mon vélux. J’étais emmitouflée dans ma couette sans même caresser le projet de m’extraire de mon lit. Plus la force. Me faire suivre, m’avait conseillé mon médecin. Peut-être. D’accord. Mais par qui. J’ai respiré un grand coup et essayé de me connecter à ce qui me restait d’intuition et d’instinct de survie pour trouver une nouvelle psychologue. Pour marquer le coup, j’ai allumé un bâton d’encens. Adèle est passée à mon étage. Elle m’a dit, d’un air moqueur : “La Grande Prêtresse est de retour !”. Quand je fais ça, brûler de l’encens, ma sœur me surnomme la Grande Prêtresse et mon chat quitte la chambre en soufflant, les oreilles rabattues. Il n’apprécie guère le patchouli. Ces deux-là n’auraient pas pu faire Woodstock. N’auraient guère apprécié de se rouler cul nu dans la boue pendant que Janis Joplin éructait dans son micro. Ces deux-là ne sont pas prêts à laisser descendre l’intuition du Grand Tout sur leur Etre. Et c’est tant pis pour eux. J’avais une carte de visite en main. Madame Coloquinte, psychothérapeute, était-il stipulé en grandes lettres. Quelqu’un me l’avait conseillée. Tu comprendras qu’il s’agit d’un nom d’emprunt car je m’apprête à tirer à boulets rouges sur elle. J’ai pris mon téléphone et me suis décidée à prendre rendez-vous. Je suis tombée sur son répondeur et lui ai laissé un message. Après cela je me suis sentie soulagée. J’ai eu l’impression d’avoir fait un grand pas. Pas comme si j’avais marché sur la Lune, non. Mais comme si j’avais fait un pas vers la guérison, ce qui au final me semble plus intéressant que de fouler du pied une vieille planète poussiéreuse sans oxygène où nul ne réside.