Home sweet home

Il pleut dans ma chambre

Ce soir là, il a beaucoup plu.

Rien de plus normal, me direz-vous, car je suis belge.

Mais même pour un ressortissant du plat pays, il pleuvait trop.

Des trombes d’eau.

Il pleuvait comme vache qui pisse.

Je venais de rentrer de mon marathon de step (deux heures de step d’affilée sous les directives d’un coach tortionnaire).

Les muscles endoloris, shootée aux endorphines et grisée par mon exploit, je m’apprêtais à m’étendre sur ma couche pour une douce nuit bien méritée quand j’ai entendu un bruit.

Un bruit que mon cerveau reptilien, conscient d’un danger imminent, a immédiatement qualifié de « suspect« .

On aurait dit qu’il venait du dehors. Mais rien ne me permettait d’affirmer ou d’infirmer cette hypothèse car la fenêtre de ma chambre est placée très en hauteur par rapport au sol.

Le bruit suspect a continué.

Je vous l’ai dit, j’avais les muscles endoloris. J’étais tellement rouillée que j’avais l’impression d’être le bonhomme de fer dans le magicien d’Oz.

Mais ma curiosité était plus forte que ma tétraplégie, c’est pour vous dire.

Pour assouvir ma soif d’en savoir plus et me hisser à la fenêtre, il me fallait retirer la télévision qui se trouve sur le meuble blanc, repousser le meuble contre le mur et l’escalader.

J’ai soulevé la télé dans le but de la poser sur le sol. Mais j’ai sous-évalué le poids du monstre et comme mes bras étaient en mousse, ils ne répondaient pas à mon cerveau. La télé s’est explosée sur le sol.

J’ai poussé le meuble blanc contre la fenêtre, et j’ai tenté « l’Ascension du Meuble Blanc« .

On aurait dit une guenon arthritique qui tentait de grimper dans son arbre.

Du haut de mon perchoir, j’ai contemplé les ruines de ma télé.

Puis j’ai enfin pu regarder ce qu’il se passait par la fenêtre.

Je m’attendais à voir des ouvriers qui auraient été dépêchés en urgence pour construire une nouvelle Arche de Noé.

Une sorte d’Arche version moderne qui abriterait les quelques espèces qui traînent la patte dans les environs de Lustin-les-bains.

Je me suis demandé s’ils allaient embarquer Babette la chouette, Cujo et le Chien-Jaune. J’ai espéré que la réponse soit oui.

Mais quelle ne fût pas ma stupéfaction quand je sentis que mes mains, crispées sur le rebord de la fenêtre afin de m’éviter une chute qui me réserverait le même sort que ma télé, baignaient dans une immense flaque.

C’est seulement à cet instant que je remarquai que de l’eau ruisselait le long de mon mur, en une petite cascade régulière, un petit Niagara pour Playmobil qui se divisait au sol en une multitude de petits ruisseaux et de petites rivières.

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Au même moment, Caro a déboulé chez moi.

Si elle était étonnée de me voir en culotte, debout sur mon meuble, les deux mains agrippées au rebord de la fenêtre, elle n’en n’a rien laissé transparaître.

Je lui ai dit, comme pour me justifier : « Il pleut dans ma chambre ». Et elle m’a répondu : « Il pleut dans mon lit ».

On a souri, malgré la situation critique.

Parce que nos phrases nous ont évoqué une chanson de Charles Trenet que Père nous a chanté toute notre enfance. Ou disons plutôt que, comme sa connaissance des chansons est toujours limitée, il nous en chantait cette phrase, juste cette phrase, qui sortait d’on ne sait où, et avec laquelle il nous rabâchait les oreilles à longueur de temps. (Il faut avoir déjà entendu Père chanter pour pouvoir se faire une idée du taux de pénibilité que cela représente).

Je me suis rendue dans l’appartement voisin.

Au plafond, une petite « Henriette la gouttelette » se formait tout doucement.

Elle semblait rassembler ses forces et, une fois prête, elle se jetait avec une grande précision sur l’oreiller de ma sœur. Ce jeu semblait beaucoup l’amuser car elle recommençait l’opération encore et encore.

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« Toi tu as Henriette la gouttelette, mais moi, j’ai une vraie chute du Niagara à domicile » ai-je décrété, avec un soupçon d’angoisse dans la voix.

Je suis retournée chez moi.

J’ai sorti mon torchon et mon seau et j’ai espongé les rivières, les torrents et les cascades qui dévalaient sur mon mur.

Je suis remontée sur le meuble, mon seau à la main, ce qui augmentait encore un peu la difficulté de l’ascension. Je l’ai placé sous la partie du plafond qui coulait.

Puis j’ai tenté le saut de l’ange : sauter depuis mon meuble jusqu’à mon lit.

C’était un saut sans grâce mais efficace, qui m’a fait prendre à nouveau conscience de la grande douleur qui logeait dans mes muscles.

Je me suis couchée. Bien déterminée à mettre de côté pour la nuit au moins ce problème d’inondations, j’ai fermé les yeux. Normalement, j’excelle au jeu de « on verra bien demain », mais mes yeux se sont rouverts. Et mes oreilles, aussi.

Car elles captaient le « plic » « plic » « plic » régulier des gouttes qui tombaient dans le fond du seau en plastique.

Immédiatement, je sus que la nuit allait être longue.

Le lendemain matin, même si la pluie avait cessé, mon seau continuait à se remplir en goutte à goutte, inexorablement.

En fait, l’eau s’était accumulée et formait une poche énorme que mon plâtras avait de plus en plus de mal à retenir.

Jusqu’à ce qu’il cède totalement.

Sébastien, alerté par mes yeux injectés de sang et mes nerfs en pelote, est passé à la maison pour voir s’il pouvait être d’une quelconque utilité.

A peine était-il arrivé qu’il lança une éponge dans le fond du seau, pour atténuer le bruit.

A l’instant où il fit cela, Le-Plus-Beau-Silence-du-Monde-Entier se fit dans ma chambre et, si je n’avais pas été aussi incapable de lever les bras, je me serais jetée dans les siens, emplie de Reconnaissance Éternelle.

J’avais calculé.

J’avais à peu près huit heures d’autonomie.

Huit heures avant que le seau ne se remplisse à ras-bord et ne déborde.

Huit heures. C’est bien, huit heures. C’est une journée de travail.

Je pouvais partir dans une paix relative.

Arriver à la bibliothèque et vivre une journée normale.

C’est-à-dire :

  • Ouvrir ma boîte de Spécial K au chocolat, les manger en lisant mes mails et en essayant de ne pas renverser de lait dans mes touches de clavier,
  • continuer les portraits chinois que nous avions commencé à dresser avec mes collègues (« Et toi, si tu étais un fromage, lequel serais-tu ? »),
  • encoder mes heures de récupération dans la grille,
  • faire une recherche internet sur les doudous et les pyjamas,
  • répondre à mes collègues dubitatifs que  » Mais si, je suis un fromage de chèvre aux raisins »,
  • faire une pause thé vert pour éliminer les toxines du repas de midi et
  • finalement les entendre dire que « Oui, c’est vrai que tu es un fromage de chèvre aux raisins. C’est original, un rien excentrique et sucré à l’intérieur »)
  • Et puis rentrer chez moi,
  • vider le seau,
  • enfiler mes affaires de sport,
  • filer suer sang et eau à la zumba,
  • rentrer chez moi,
  • me dégeler une pizza pour reprendre les calories perdues pendant la zumba en regarder un épisode de « Girls »,
  • revider le seau, j
  • eter l’éponge au fond,
  • et puis dormir dormir d’un sommeil profond et sans rêves.

Tout était planifié.

Selon le Plan Magique de l’Existence Parfaite.

Le lendemain, j’avais les synapses en ébullition.

Comme je mets un point d’honneur à les reposer au maximum, j’ai quitté le bureau à midi, non sans avoir omis de donner à mes collègues mon avis sur « qui d’après moi est un Babybel et qui d’après moi serait plutôt un « Vache qui rit » »

Quand je suis arrivée devant la maison, elle était assiégée.

Des ouvriers flamands musclés avaient garé de grosses camionnettes sur le trottoir.

Ils avaient posé des échelles un peu partout sur la façade pour parvenir au toit et avaient installé des petits plans de travail un peu partout.

Ils sciaient des matériaux dans un bruit infernal.

Je les saluai de mon plus doux sourire de biche, celui que je réserve à une gent masculine très particulière.

Pas de doute, ils semblaient aux anges.

Et moi aussi, parce qu’apparemment le propriétaire avait entendu mes appels désespérés (et vindicatifs) et avait enfin donné l’ordre que l’on s’occupe de mon mini Niagara d’intérieur. (Je sais pertinemment que cette tournure de phrase peut porter à confusion vu l’extrême musculature des ouvriers flamands, mais il n’en n’est rien, je vous parle vraiment de mes fuites d’eau).

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J’entamai courageusement la montée de mes trois étages sans ascenseur.

Je m’installai à ma table, me fit griller une petite tartine sur laquelle j’étendis une tranche de gouda d’un jaune mordoré mirifique qui me fit saliver.

Puis il y eut bruit.

On marchait sur le toit.

Normal, me direz-vous.

Mais s’il y a bien un truc qui peut m’angoisser, c’est d’imaginer des types sexy marcher sur un toit incliné à 100 mètres au dessus du sol sans être assurés et, de surcroît, juste au-dessus de ma petite table paisible garnie de tartines rôties.

Je me sentais moyennement bien.

Puis j’ai entendu quelque chose (ou quelqu’un ?) déraper et au même moment, ce quelque chose (ou quelqu’un ?) a entamé une chute libre depuis le toit jusqu’au sol, en passant par ma fenêtre.

En fait, ils balançaient des morceaux de toit par terre.

Mais mon adrénaline a implosé, a fait un tour rapide dans mon organisme, m’a soulevé le cœur et m’a laissé pantelante, ma tartine à la main.

C’en était trop.

Si je restais à demeure l’après-midi, sûr que mes synapses, loin de se reposer, allaient disjoncter et faire de moi un être irritable au plus haut degré.

Je redescendis les trois étages et trouvai refuge chez Adrien, qui me dit : « Oui, passe, je suis justement en train de pêcher le poisson sur ma terrasse »

(Il utilisait des Chipitos comme appâts, mais ça, c’est une autre histoire)

 

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