La malédiction des voisins — en réécriture

Cela va maintenant faire trois ans que je travaille à la bibliothèque de Namur-city.

En trois ans, j’ai déménagé trois fois.

Du coup, certaines de mes collègues me trouvent inconstante.

Ce que je réfute haut et fort. Il me semble au contraire que je fais preuve d’une grande constance : je déménage chaque premier mars. C’est simple à retenir, facile, efficace. Mes amis et ma famille peuvent bloquer cette date dans leur agenda. Ils ne sont jamais pris au dépourvu. Quand on leur demande ce qu’ils font le premier mars, ils peuvent répondre « J’aide Nathaliochka à monter son piano à queue au troisième étage d’un immeuble sans ascenseur« .

Tout cela pour vous dire que je suis à présent installée dans un studio, sur le même palier que ma sœur Caro.

Au départ, c’est elle qui a eu cette idée.

Elle a emménagé là, et puis, comme elle voyait que le studio qui jouxtait le sien était vide, elle a eu peur d’un éventuel mauvais voisinage. Il faut dire qu’à ce niveau là, elle n’a jamais eu beaucoup de chance. Elle est victime de ce qu’elle appelle communément « la malédiction des voisins ».

C’est dans cette optique qu’elle m’a obligée à venir vivre juste à côté. Pour conjurer le sort.

Pour changer de Michel, le voisin du dessus qui mettait une chanson de Céline Dion en boucle sur le volume « à fond » de sa chaîne hifi puis qui fermait son appartement à clé et se barrait pendant plusieurs heures en laissant la musique pour ses heureux voisins.

Michel avait une femme avec qui il se disputait pendant la nuit. Elle marchait avec ses talons et, rageuse, elle jetait des objets par la fenêtre, c’est-à-dire dans le jardin de ma sœur qui vivait au rez-de- chaussée.

Celine-Dion« Après tu serais gentil de ramasser les assiettes, Michel »

Dans le même appartement, Caro a eu une invasion de chauve-souris.

Six chauve-souris ont élu domicile chez elle, sans la moindre considération pour le fait que ma sœur soit chauve-souriphobe.

Les petites batmiches s’accrochaient aux rideaux, tête en bas et volaient à travers les pièces. C’est à peine si elles ne réclamaient pas des madeleines à tremper dans leur thé.

Pour changer de Miette (j’ignorais jusque là qu’il s’agissait d’un prénom), qui sortait sur le palier en robe de chambre, la clope au bec et la soupçonnait de s’être infiltrée dans son appartement pour lui voler sa robe de bal et ses chaussures en charbon (véridique).

pantoufle de vair« Ben non, ça se sont des pantoufles de vair »

Pour changer de la famille d’à côté qui jetait les langes usagés du petit Kenny sur le toit de sa chambre.

kenny« Il faut tuer Kenny »

Pour changer de Brian , qui hurlait sur son gosse comme un possédé et qui demandait à ma sœur si elle pouvait l’aider parce qu’il souffrait de bipolarité et que, comme elle est psychologue, elle pourrait certainement calmer ses angoisses.

psy

« Je me sens mieux, merci »

Le barakie du dessous aime pleurer et hurler. Il aime pleurer au téléphone pendant la nuit auprès de sa mamie (« Mamie, mamie, j’ai pris de la coke ! T’inquiète pas, mamie, c’est de la bonne, elle vient de Charleroi »). Il aime hurler sur sa tante : « Dégage, pauvre conne ». D’ailleurs, on pense qu’il couche avec sa tante (à moins que cette vieille femme qui fume clope sur clope et qui se coiffe avec un moule à gaufres ne soit sa compagne ?). Il aime téléphoner à sa mamie pour lui dire : « J’ai acheté un flingue, mamie. Un vrai gun, pour exploser la cervelle du voisin ». Il aime aussi pisser pile au milieu de la cuvette des chiottes pour qu’on l’entende bien (ce qui est un moindre mal par rapport au fait qu’il se soit procuré un flingue pour nous dégommer).

Le barakie du dessous, comme tout barakie, remplit ses sacs PMC de canettes de Carapils.

Quand le barakie en est venu aux mains avec un des voisins, ceux d’en face ont porté plainte. La police est venue, avec plusieurs fourgonnettes. Quand je suis arrivée chez moi, il était menotté parce qu’il avait essayé de casser la gueule de « ces saletés de poulets ». Les voisins étaient sortis, ça faisait un peu d’animation dans notre belle campagne, puis les flics ont dû repartir, parce que j’ai entendu dans leur talkie-walkie qu’une maman avait enfermé son bébé dans sa voiture sous la canicule.

Bref, pour enfin vivre en bon voisinage avec une personne saine d’esprit et équilibrée.

trait

Le premier soir à Lustin-les-bains, je me suis installée dans le fauteuil de ma sœur.

canapé

Éreintée par mon déménagement, je lui ai commandé des tartines rôties.

D’abord, elle m’a répondu « Tu ne peux pas te les faire rôtir toi-même ?! », ce qui m’a vexée, parce que j’étais son invitée.

Ensuite, j’ai eu très peur, parce que j’ai cru qu’il n’y avait pas de gouda à mettre sur mon pain, mais Caro a fini par trouver deux vieilles tranches qui traînaient dans le fond de son frigo.

frigo

Comme je ne suis pas difficile, cela a fait l’affaire.

Je lui ai dit que ce que j’adorerais, ce serait de regarder des vieux épisodes de Super Nanny.

super nanny

« Ca va chier, mon petit Kevin »

enfants

Je voyais bien a l’expression qu’abordait son visage qu’elle était vraiment ravie de passer notre première soirée de voisinage en regardant Super Nanny et en mangeant des tartines rôties.

Elle a même dit « C’est fou comme il est génial, notre samedi soir », ce avec quoi j’étais bien d’accord.

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Quand on a eu terminé notre émission, j’ai décidé de regagner ma chambre.

Elle s’est penchée sur le sol pour ramasser quelques petites miettes que j’avais fait tomber sur sa moquette et elle m’a dit, de son large sourire sincère : « C’est vrai que j’ai bien fait de te convaincre d’habiter ici. Ça va rompre le sort de ma malédiction des voisins ».

« Allons, allons, il n’y a pas de quoi », lui ai-je répondu, sans fausse modestie.

« Et demain j’aimerais beaucoup que tu prépares des croquettes de crevettes avec un grand verre de Spriiit« , lui ai-je lancé depuis le palier.

Une réflexion sur “La malédiction des voisins — en réécriture

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