Les abysses pour les nuls

Je me promenais avec Mère et tante Olympe le long d’une vaste plage andalouse.

Le vent était tiède, les mouettes coassaient (c’est quoi le putain de cri d’une mouette ?) et nous nous tenions voûtées afin de rechercher sur le sable les petits trésors que la mer nous offrait : de jolis coquillages nacrés, des morceaux multicolores de verre poli par les vagues, un squelette d’oursin, une étoile de mer rouge vif.

Je me posais un tas de questions métaphysiques sur cette impulsion qui nous pousse à ramasser et à enfourner en poche ces petits ravissements quand Mère nous interpella. « Eh les filles, venez voir ! ».

Sur le sable gisait une espèce de grosse merde noirâtre.

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Connaisseuse, je déclarai : « C’est un étron de bobtail ».

Ma mère me lança un regard joueur et, avec un petit sourire en coin, elle titilla la crotte avec un bâton. Elle bougea. Faiblement, mais elle bougea, nous arrachant à toutes trois un cri de dégoût. « Qu’est-ce que c’est que cette chose ?! » verbalisa tante Olympe.

« Visiblement, c’est un étron des mers » lui répondis-je.

Nous avons passé un petit temps penchées au-dessus de notre découverte, mais pas trop quand-même, parce que ça nous retournait un peu l’estomac de savoir que pareil spécimen pouvait se baigner impunément dans les mers du Sud alors même que nous en ignorions l’existence.

J’ai tenté de relativiser en déclarant que c’était bien là un comportement typiquement humain, de se sentir dégoûtés dès qu’un être vivant ne nous ressemblait pas. J’ai même ajouté : « Si ça tombe, ce gros excrément nous observe et il se dit que nous sommes répugnantes ».

« Je me contrefiche de ce que cet étron des mers du Sud pense de moi », me répondit tante Olympe. « Rentrons à l’appartement. On va se renseigner sur l’internet (elle prononce  » Linternète ») afin d’en apprendre un peu plus sur lui. J’ai besoin de savoir. Sinon je vais faire des cauchemars. Des cauchemars peuplés de merdes des mers ».

Comme il est bien connu que la connaissance fait reculer l’ignorance et la peur engendrée par elle, nous nous sommes installées devant l’ordinateur. 

Rapidement, un problème prit forme : comment trouver des informations sur quelque chose que nous ne connaissons pas ?  

En tant que documentaliste, et donc professionnelle de l’information, je proposai quelques clés de recherche : étron des mers, crotte marine, animal aquatique (nocturne) andalou, excrément maritime espagnol.

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« Le Wakete est un animal aquatique nocturne »

Après quelques recherches infructueuses autour du thème de la limace des mers, nous apprîmes enfin que nous avions affaire à un « pepino de mar », autrement dit un concombre des mers.

Étions-nous sauvées du dégoût pour autant ? No lo sé. Car au cours de nos recherches, nous apprîmes également que, lorsqu’il se sent menacé, le concombre des mers peut éjecter ses intestins via son anus pour ensuite les régénérer.

Je n’appuierai donc pas la thèse du Siècle des Lumières qui soutenait que la connaissance fait reculer le dégoût et la peur.

Le lendemain, alors que nous passions voir si la mer avait repris Pepino ou si elle l’avait laissé se dessécher seul sur le sable (les yeux dans l’eau), nous avons pu remarquer que, visiblement, le fait que Mère l’ait titillé avec un bâton avait été considéré par lui comme une menace puisqu’il avait lancé l’opération : « je vous balance mes intestins à la tronche (via mon anus, cela va sans dire) ». Et nous avons également constaté que Pepino, si monochrome à l’extérieur, possédait par ailleurs des entrailles chatoyantes.

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Sur ce, me voilà ravie de vous avoir inculqué quelques éléments de biologie appliquée.

N’oublions pas non plus que le pepino de mar se mange.

Oui oui, sans déconner.

Sorry chéri, c’est tout ce que j’ai ramené de la pêche

« Andalousie, je me souviens »… de ta paella

Avec Mère, nous avons entamé un périple d’une semaine en Andalousie. Nous y avons rejoint tante Olympe, son amie de longue date, qui vit en Espagne et qui vient de s’acheter un pied-à-terre dans cette région.

Comme elle vit depuis presque trente ans au pays des castagnettes et de la sangria, Tante Olympe a une légère tendance à mixer le français et l’espagnol, créant ainsi une langue originale et un brin déstabilisante. Par exemple, en venant nous accueillir à l’aéroport, elle nous a demandé, d’un air vaguement inquiet : « Vous avez pris vos tarjetas ? ». Ce à quoi nous lui avons répondu un « Euh… » dubitatif.

Tante Olympe n’est pas du genre vantarde, mais elle s’est quand-même targuée de réussir une paella que ses voisins espagnols lui envient.

Je lui ai donc demandé de m’apprendre sa fameuse recette, afin de pouvoir à mon tour épater la galerie en « triomphant » (une expression espagnole décrivant ces instants où vos convives se délectent de votre plat, veulent se resservir, ne tarissent pas d’éloges, caressent de leurs mains sales leur ventre gonflé en émettant des grognements d’ours repu).

Nous sommes parties faire les courses.

Tante Olympe nous a dit : « Il ne faut pas oublier d’acheter des agneaux de poulpe ».

Mère et moi nous sommes jeté un regard en biais, (un rien narquois peut-être) qui disait un silencieux : « Mais de quoi parle-t’elle encore ?! ». « Peux-tu nous préciser ce que sont des agneaux de poulpe ? » ai-je risqué. « Je veux dire des anillos de poulpe. Des anneaux. » Un long « Aaaah… » est sorti de nos bouches : ça percolait enfin.

Nous sommes rentrées à l’appartement afin de cuisiner cette fameuse paella qui nous faisait tant rêver.

Au moment de passer à table, tante Olympe nous a précisé : « D’habitude, on ajoute des cigales, dans ce plat-là. » 

Nos mâchoires se sont défaites.

« Des cigales ?!!! ». 

« Oui » a-t’elle répondu. « Des grosses cigales entières ».  

Il y eut un silence puis elle ajouta « Mais je n’en n’ai pas mis aujourd’hui ».

« Oh, ce n’est pas grave » a ajouté Mère, visiblement soulagée d’avoir évité les gros insectes dans sa resplendissante assiette.

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Ci-dessus : notre splendide création. Et, pour votre info, sachez qu’écrevisse se dit « cigalas » en espagnol. Ouf.