Ma vie de gentleman farmer

J’étais tranquille, j’étais peinard, allongée sur mon lit, les pieds en l’air, en train de commencer l’écriture d’un roman fleuve quand mon téléphone a sonné. « Anne », indiquait-il. J’ai décroché.

  • « Dis, Natha, qu’est-ce que tu es en train de faire, là ? ». « Je suis en train de rédiger mes mémoires, pourquoi ? ». « Est-ce que par hasard tu aurais une demie heure à me consacrer ? ». « Là présentement ? ». « Oui, là présentement ».

Un léger doute a effleuré mon être. Cela s’appelle la méfiance, et c’est un sentiment bien naturel pour peu que l’on ait une famille comme la mienne.

  • « Que se passe-t-il donc de si urgent ? » ai-je demandé, intriguée. « Mes moutons se sont échappés de leur enclos et se dirigent dangereusement vers les laitues du voisin. J’aurais besoin d’un coup de main pour les ramener dans leur prairie ».

Silence derrière la ligne. Silence de surprise et de stupéfaction. Non mais à quel moment ma tante a-t-elle cru que j’avais fait un post-doctorat en bergerie, je vous le demande ?

Il est vrai que j’aurais pu m’initier à ce métier l’été passé, lors de notre voyage en Islande, car nous avions croisé un mouton égaré sur le bord de la route. Mère s’était alors improvisée bergère en ramenant la pauvre créature vers les siens, usant d’un langage inconnu qu’elle a déclaré être « le mouton ».

Mais je ne suis pas certaine que « le mouton » se transmette de mère en fille, car, la seule fois où je me suis approchée de l’une de ces bestioles, j’étais enfant et mon chien avait fait si peur à l’animal qu’il s’était retourné sur le dos. Il gisait là, les quatre fers en l’air, comme une tortue sur sa carapace et, avec Caro, Odile et Martin, on essayait vainement de le remettre sur ses pattes, en proie à la panique.

Donc, je dirais, comme ça de but en blanc, que la femme qui murmure à l’oreille des moutons, ce n’est pas forcément moi.

Petit

Mais je suis ainsi faite qu’il m’est tout bonnement impossible de laisser une âme pure dans l’embarras, alors j’ai sauté dans mes baskets blanches à paillettes et je suis passée devant Mère qui était en train de biner la terre du talus et quand je lui ai expliqué pour quelle raison je filais ainsi, elle a émis un léger sarcasme et, pleine de son expérience islandaise, elle m’a dit, d’un ton assuré : « Tu veux que je vienne ? ». « Non merci, ça va aller ».

Si j’y suis allée, c’était seulement et uniquement pour avoir quelque chose à raconter sur mon blog : Cette fois c’est officiel, mes vacances sont si rasoir que j’en suis réduite à aller chasser le mouton pour avoir quelque chose à vous mettre sous la dent.

Faites-moi un truc de fou

En moins de cinq minutes, j’étais sur place. Anne était sur le pied de guerre. Elle avait déployé sur sa table de jardin foultitude d’outils saugrenus dont l’utilité m’échappait et elle scrutait la prairie d’un air mauvais. Moi qui m’attendais à courser deux dangereux échappés d’Alcatraz, il n’y avait là que deux gentils moutons en train de brouter paisiblement dans leur prairie, nous observant d’un œil torve.

« Tu as vu la cruauté dans leur regard ? » me dit-elle, s’emparant brusquement d’une pince coupante aussi grande qu’elle.

« Mais… Ils sont dans leur prairie… Ils ne se sont pas échappés du tout », ai-je tenté. « C’est parce que je viens de réussir à les faire rentrer, mais regarde : Ils ont défoncé la clôture ». Et de fait, Ginko et Biloba avaient confondu le filet de la clôture avec quelque chose qui se mange. « Il faut renforcer la clôture pour qu’ils ne s’échappent plus », m’a-t-elle dit.

De nouveau, je me suis demandée à quel moment elle avait cru que je pourrais lui être d’une quelconque utilité, mes aptitudes manuelles étant de notoriété publique.

J’ai lancé un bref regard sur la table, perturbée par les outils qu’elle avait rassemblé. Il y avait là : des pinces coupantes, des colsons, mais aussi un masque de Venise, un casque de soldat en plastique, et un grand sachet de nourriture pour chien.

  • « C’est quoi ça ? » lui ai-je demandé en pointant le sac du doigt. « Ça ? Mais ça se voit, regarde la photo : c’est un chien de berger. Je me suis dit que ça pourrait nous être utile ». « Tu veux dire qu’il y a un chien de berger enfermé dans ce sac ? ». « Oui ». J’ai ouvert le sac, qui contenait des petites croquettes. »Il est lyophilisé, alors, ton chien de berger ». »Oui, mais je n’ai pas encore eu le temps de le réhydrater ». »Ce n’est rien. Laisse tomber. On fera sans lui », ai-je dit avec l’aplomb des femmes émancipées.

« Tu sais, ai-je tenté afin de me sortir d’embarras, si tu as des problèmes avec eux, c’est à Pierre le chevrier de venir t’aider ». « Pierre le chevrier est dans un camp de nudistes en Ardèche », me répondit-elle.

Là j’ai imaginé un type en train de courir cul nu dans les montagnes, la floche à l’air, chaussé de bottines de randonnée, suivi par 36 moutons et j’ai dit : « Donne-moi ça. On devrait s’en sortir sans lui. « 

Nous nous sommes dirigées vers la clôture éventrée et avons commencé à la remettre sur pieds.

Je sais que parfois, mon imagination a tendance à me jouer des tours, ou alors c’est Mélanie qui est parvenue à corrompre mon esprit en m’obligeant à regarder Jurassic park sans relâche, mais j’ai pensé à cette scène où ils doivent réparer la clôture et l’escalader sans savoir à quel moment le courant reviendra.

Je me suis dit qu’Anne avait peut-être raison, ces bêtes avaient le regard cruel, et qu’il valait mieux les enfermer à triple tour pour éviter qu’ils ne s’échappent et ne sèment la panique dans tout Malonne-city.

Des sauveuses, voilà ce que nous étions. Ni plus ni moins. Qui risquaient de se prendre un million de volts dans le cul.

Une fois le travail accompli, nous nous sommes dirigées vers les salades du voisin pour vérifier qu’elles étaient toujours en place et là, un type est sorti de sa maison, armé d’un arc à flèches. Mais pas un joli arc en bois du genre Robin des bois, non.

Un truc de combat, futuriste, un outil fabriqué pour terrasser un Velociraptor, justement.

J’avoue que j’ai pensé que le délire allait trop loin, mais Anne avait l’air rassuré. Elle a d’ailleurs précisé : « C’est mon voisin, il tire à l’arc ». « Ah oui, je vois ça ». « Et parfois, Duchesse-le-chat se met en travers de lui et la cible ».

Et puis, il me semble que le gentil voisin a déclaré : « Si tes moutons viennent bouffer mes salades, ils finiront en méchoui ». Mais ça, qui sait, peut-être que je l’ai inventé, juste pour vous amuser…