Infiniment saine

Vendredi. Nous sommes vendredi.

Qu’est-ce que je faisais, avant, le vendredi ?

Je ne parviens pas à m’en souvenir nettement, un peu comme s’il s’agissait d’un souvenir déjà ancien.

Je suppose que je me réveillais tard et que je trainassais dans mon lit en lisant un bon Fred Vargas.

Qu’il m’arrivait parfois de peindre ou de dessiner un tantinet.

Que j’allais faire des courses.

Ou une petite promenade avec le chien.

Puis j’allais à mon cours de yoga pour prendre la posture du crocodile qui se repose.

Et ensuite je me rendais chez Père pour notre traditionnel souper vendredien.

Mais tout a changé, à présent. Le monde a basculé sur son axe.

Ce matin, je me suis réveillée bien avant Hugues, mon réveil-matin, à cause de la Petite-Beauté qui voulait un peu d’attention.

J’ai profité de ce réveil matinal pour aller à la piscine de Salzinnes faire quelques longueurs.

Oui, vous me lisez bien : Je suis allée faire du sport.

De bon matin.

Avant d’aller travailler.

A jeun.

Après mes longueurs, je suis allée m’acheter des fruits.

Oui, vous me lisez bien : J’ai ingéré des vitamines.

Et de l’eau.

Ensuite, je suis allée travailler.

Oui, vous me lisez bien : Je suis allée à la bibliothèque et je me suis installée à mon ordinateur pour clôturer quelques évaluations.

J’ai expliqué mon début de matinée à Al, qui donne un stage de bande dessinée dans le bâtiment. Il était visiblement très impressionné. D’ailleurs, il s’est écrié : « Mais tu es infiniment saine, ma parole ! ». Et c’est vrai.

Ensuite, alors que j’étais extrêmement concentrée dans mes évaluations, Sebichou m’a envoyé une photo de lui.

Pieds nus sur son catamaran, il plongeait le gros orteil dans les eaux turquoises de la mer Egée en diant : « Coucou Natha ! Il y a même des tortues ! ».

C’est très mal, de narguer les gens.

Alors, pour le faire culpabiliser, je lui ai renvoyé une image de la réalité qui est mienne.

Voyez comme ma vie est dure : Nous sommes vendredi, et cela fait cinq jours que je travaille.

Le syndrome du dimanche soir

Déjà, l’été a super mal commencé.

Un matin, alors que je m’apprêtais à mordre dans mon pistolet au gouda en m’éventant avec une revue « Mon jardin ma maison », ma cheffe (Appelons-la Eugénie)  m’a appelée dans son bureau. Je m’y suis rendue avec diligence, légèrement inquiète, me remémorant un âge ingrat heureusement révolu durant lequel planait cette menace : être appelé dans le bureau du Directeur.

J’ai enjambé les quelques (piles de) bouquins qui envahissent son bureau et je me suis assise en face d’elle.

« C’est à quel sujet ? » lui ai-je demandé, faussement décontractée, terminant de mâchouiller mon pistolet. « Nous t’avons trouvé un temps plein » a-t-elle annoncé sans ménagement. « Un temps plein ?! Mais… ça veut dire que je vais devoir venir travailler tous les jours ?! » « Précisément, Nathaliochka. C’est bien de cela qu’il s’agit ».

Comprenez mon désarroi : C’est une révolution copernicienne pour moi qui ai passé les 15 premières années de carrière à mi-temps, justifiant cela à grands coups de nobles idéaux tels que : J’ai besoin de temps pour mon Art, j’ai l’intention de publier mes mémoires dans la collection de la Pléiade, je vais peindre de grandes fresques qui seront exposées au MoMa. Idéaux qui n’ont pas vu le jour, si ce n’est des petits Mickey gribouillés dans des carnets de brouillon.

Tout de suite, elle a abattu ses cartes en déclarant : « Tu devras peut-être venir travailler tous les jours, oui, mais tu seras riche ».

A cet instant, je me suis vue à Saint-Tropez, en train de piloter un yacht, avec sur le nez des lunettes de soleil Gucci et j’ai dit « Ok. Même s’il y a quand-même une ombre au tableau » « Laquelle ? » a-t-elle demandé. « Je vais devoir vous supporter tous les jours ». Et là, Eugénie ne s’est pas laissée démonter car elle m’a répondu du tac au tac : « Oh, tu sais, Nathaliochka : C’est réciproque. Nous aussi on va devoir te supporter tous les jours ». (Comme quoi, parfois, dans cette bibliothèque, il faut bien reconnaître que l’ambiance est un peu « joutes verbales » sur les bords).

Après quelques jours de réflexion, je suis allée signer mon contrat, qui prend acte le premier juillet. Au moment où tout le monde file se la couler douce sur les plages d’Honolulu, quoi. J’ai trouvé cette disparité très injuste alors j’ai décrété que je ferais une semaine test (première semaine à temps complet), suivie de trois semaines de repos, histoire de me remettre de mes émotions.

Vendredi, Mère m’a un peu taclée en disant : « Est-ce que tu te rends compte que c’est le dernier vendredi de ta vie où tu peux glander ? ».

On peut dire que la pression commençait à monter.

Dimanche, j’ai commencé à ressentir des bouffées de stress, un peu comme si c’était le dernier jour des vacances avant la rentrée scolaire. Le syndrome du dimanche, on appelle ça.

J’étais déboussolée, et ce n’est rien de le dire, vous allez voir.

A midi, j’étais invitée à l’anniversaire de Sacha.

Le matin, je l’ai appelé pour qu’il me donne son adresse. Il m’a dit : « Mais enfin, Natha, tu es déjà venue plein de fois chez moi ! ». Je crois que la plupart des mortels ignore que pour moi, cela ne change strictement rien. Un peu comme si tout était toujours à refaire, comme s’il fallait repartir de zéro. Il m’a dit : « C’est à Braine-l’Alleud » « Oh, j’allais aller à Braine-le-Comte, moi ».

Pour vous dire que ce dimanche commençait mal. 

Je suis montée dans Etoile, ma voiture, et j’ai enclenché Morgan, mon GPS.

Mais je crois qu’il y a des gros problèmes de communication entre Morgan et moi car quand il me disait de rester à droite, je suis restée à droite. Or, il faut savoir que la vie n’est jamais aussi simple qu’une consigne verbalisée par un GPS. En réalité, je crois que Morgan voulait que je m’interroge plus profondément sur le sens de rester à droite sur une autoroute et j’ai compris, mais hélas trop tard, que peut-être, quand il me disait de rester à droite, en réalité, il voulait que je tourne à droite, ce qui n’est pas pareil du tout, vous en conviendrez.

Le trajet devenait si long que cela m’a mis la puce à l’oreille et j’ai commencé à m’inquiéter. Une inquiétude d’abord vague qui est devenue peu à peu plus sourde quand j’ai aperçu le panneau Pairi Daïza orné d’une tête de raton laveur.

Je m’y connais en animaux. C’est pour voir si vous suivez.

Puis j’ai vu un panneau Mons et, même si je suis une bite en géographie, cela m’a paru très étrange. Quand je suis arrivée à Dour, j’ai définitivement perdu les pédales et je suis sortie de l’autoroute en beuglant sur Morgan qui m’a annoncé cette chose horrible : « Il te reste 80 km entre ici et ta destination », ce qui est une chose tout à fait étrange puisqu’il y a une cinquantaine de kilomètres entre chez moi et chez Sacha et que je roulais maintenant depuis plus d’une heure et demie.

Bien-sûr, j’ai eu envie de m’arrêter là et de pleurer sur le bas-côté de la route.

Mais j’avais conscience que cela ne m’aiderait en rien, et qu’il fallait que je fasse demi-tour. Je suis donc repartie dans l’autre sens, bien décidée à faire de cette expérience une mise en pratique de la méthode essai-erreur et, noble comme une guerrière qui se déteste de toutes ses forces, j’ai tourné à droite chaque fois que Morgan me disait de rester à droite.

A un moment, j’ai vu un panneau indiquant Namur et j’ai eu très envie de le suivre et de rentrer chez moi et d’expliquer à Sacha que j’avais attrapé une méningite, ce qui n’était pas loin d’être vrai.

Mais j’ai tenu bon et, à force de tourner à droite, je suis arrivée à bon port.

J’avais les jambes qui flageolaient et une furieuse envie de vider d’un seul coup la bouteille de rouge que je lui amenais quand Marion est arrivée vers moi et qu’en guise de salut elle s’est exclamée : « Mais alors ! C’est à cette heure-ci que tu arrives ?! Ton réveil est tombé en panne ou quoi ?! ». Là, pour le coup, j’ai été obligée de raconter à tout le monde que je m’étais égarée du côté de Dour. Bien-sûr, il y a eu des blagues disant que le festival n’avait pas encore commencé, et un type me regardait comme si un extra-terrestre s’était matérialisé devant lui. Je voyais sortir de son crâne de longs points d’interrogation et de la stupeur à l’état pur « Comment est-ce diantre possible ?», mais je pense que ses questions sont restées sans réponse.

Une fois rentrée chez moi, je me suis effondrée de fatigue dans un petit fauteuil en osier et j’ai raconté ma mésaventure à Mère qui, malgré le fait qu’elle m’ait mise au monde, ne semblait pas comprendre comment cela était ne fût-ce qu’envisageable et, douce comme le miel, elle m’a un peu rudoyée au lieu de me réconforter dans mon immense tristesse d’être moi-même.

Mais ce n’est pas tout.

Mon syndrome du dimanche s’est encore amplifié quand, une légère boule au ventre, vérifiant mentalement que je n’avais rien oublié (cartable, perforatrice, stylo bille), je suis allée me coucher – tôt pour être en forme pour mon premier lundi de travail.

L’anxiété de cette journée de perdition, sur laquelle s’est greffée mon angoisse d’oublier quelque chose de fondamental, sur quoi s’est ajoutée une invasion de moustiques sanguinaires ont fait en sorte que j’ai eu beaucoup de difficulté à fermer l’œil.

Vers quatre heures du matin, alors que je commençais enfin à doucement voguer vers l’oubli, un bruit suspect a éveillé mon attention vacillante : quelqu’un remuait dans le buisson en face de ma fenêtre. Je dis quelqu’un parce que le bruit et les mouvements de branches étaient tels que cela ne pouvait provenir que d’une taille humaine. Cela semblait se débattre dans les feuillages. Ma première hypothèse a été qu’il s’agissait d’un membre de la famille O’Connor, une famille de chevreuils coutumiers du jardin, et qu’il était coincé dans le buisson. Il semblait se débattre dans les branches sans pouvoir s’extraire du buisson.

Je suis restée postée à ma fenêtre pendant une bonne demi-heure, entre angoisse de voir sortir un ours sanguinaire, crainte qu’un O’Connor ne soit empêtré dans un filet, et impatience liée à la curiosité de voir de quoi il s’agissait.

A un moment, j’ai pensé réveiller Mère afin que nous allions prêter main forte à notre ami O’Connor, mais quand je suis passée devant sa porte, je l’ai entendue ronfler comme une bienheureuse et j’ai pensé que si je la réveillais pour lui dire que nous allions passer le reste de la nuit à manquer recevoir des coups de sabot dans le visage, il y avait un risque que je me fasse marabouter, donc je suis retournée dans ma chambre.

Et c’est là que j’ai vu un kangourou sortir du buisson.

Oui, je sais, ce n’est pas possible. C’est exactement ce que je me suis dit en rectifiant le tir et en concluant qu’il s’agissait vraisemblablement d’un renard.

Puis le buisson a continué à bouger et j’ai vu un mouvement se faire sur le toit de la cabane de jardin. Une fouine me regardait droit dans les yeux, immobile.

J’ai pensé : « Il y a une bagarre de fouines sous ma fenêtre ». Des gangs de fouines ennemies qui se promènent nuitamment dans Wépion en agitant des grands lacets de cuir, faisant fuir les kangourous et réveillant les gentils êtres humains.

Une fois tous les animaux partis (moustiques, kangourou, fouine), j’ai enfin pu sombrer dans le sommeil et j’ai commencé à faire des cauchemars dans lesquels Bébédoux se faisait égorger par une fouine en furie.

Tu m’étonnes que le lendemain, je suis arrivée hagarde à la bibliothèque pour mon premier jour de temps plein.

Sur la mentalité de fonctionnaire

Hier, ma collègue Joëlle, qui, comme moi, s’intéresse beaucoup au sport, m’a tendu un papier trouvé dans la salle de sports de sa fille.

Ce papier, c’est une annonce car ils recrutent un coach sportif.

Je vous vois venir : Vous pensez que, comme je suis devenue sportive, je vais postuler.

Ce qui est hautement crédible (je vois que vous me connaissez bien), mais il n’en n’est rien. Je suis bien là où je suis et, quoi que vous en pensiez, le métier de bibliothécaire est lui aussi relativement sportif.

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C’est plutôt que le contenu de l’annonce nous a hérissé le poil.

Voyez plutôt :

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« Vous n’avez pas une mentalité de fonctionnaire ».

Comme le disait si incorrectement mon professeur de néerlandais : « Qu’est-ce que cela peut-il bien vouloir dire ? »

Non mais des fois.

Je vous le demande.

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Grosse fatigue

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Oui, je sais, je l’avais déjà faite, cette vanne pourrie. Mais mon grand objectif du moment est de reprendre les gags de ce blog avec les nouveaux personnages (Natha et Monaco). En bref, je remasterise. Il y aura donc des redites, mais il y aura du sang frais aussi, bien entendu. C’est qu’on ne se moque pas de vous ici, voyez-vous.

Journée-type

Aujourd’hui, j’ai travaillé une journée complète.

Je suis arrivée à 8 heures, et je suis repartie à 16h30.

Si je vous le signale, c’est parce que c’est la première fois que ça m’arrive.  

D’habitude, j’arrive toujours une heure plus tard le matin et parfois, je repars plus tôt l’après-midi. Mais je n’avais plus d’heures de récupération à prendre alors je me suis armée de courage et j’ai mis mon réveil au chant du coq : ô souffrance, ô rage, ô désespoir.

Mes collègues m’en voulaient un peu d’avoir pris cette initiative, parce que j’ai baillé toute la journée très bruyamment (je ne suis pas du matin, voyez-vous) et il parait que ça les a un peu découragées. Elles m’ont enjoint de ne plus venir trop tôt le matin.

 

Puis, en regardant dans la grille, j’ai vu que je m’étais trompée. J’ai encore des heures de récupération. Soulagement perceptible.

Demain, c’est décidé, je reprends mon rythme normal.

 

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Reconversion

Au château, nous avons nos habitudes. Qui sont peu à peu devenues des rituels immuables.

Parmi la foultitude d’obligations imposées par la communauté, je ne m’attarderai pour l’instant que sur celles qui régentent nos soirées dominicales.

Le dimanche, il est de coutume que nous nous installions devant l’émission « sept à huit » (étrangement diffusée de six à sept). Puis se présente à nous un choix cornélien : pizza à emporter ou frites dorées.

La semaine où fut diffusé un reportage sur les putes de luxe travaillant en Suisse, j’émis tout haut une idée devant mes colocataires.

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Formation continue

Dans le cadre d’une formation professionnelle, je me suis rendue quelques jours à Paris.

Lors de la réservation en ligne de ma chambre d’hôtel, je devais spécifier si je venais pour affaires ou pour tourisme.

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Même si vous n’avez pas la chance de travailler dans le monde enchanté de la lecture publique, vous pouvez aisément vous douter que les voyages d’affaires n’y sont pas monnaie courante.

Au mieux, je coche dans le carnet des formations continues les journées portant sur les thèmes : animations, livres jeunesse, bébés en tous genres.

Je me rends docilement en train à Bruxelles et, pour me venger du fait que j’aie dû me lever encore plus tôt qu’à mon habitude, je commets un menu larcin, par esprit de vengeance. N’importe quoi fait l’affaire, pourvu que ce soit dissident : m’emparer de 8 sachets de sucre, piquer des capsules de lait. Vivre à fond aux crochets de la Fédération, quoi.

Au pire, ma chef m’inscrit de force à un colloque sur « la concaténation des chaînes de caractère » à la Louvière. Ou à un congrès de « catalographie en format Unimarc » à Charleroi, ce qui la fait jubiler.

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Dans ce cas, pour me venger des trois heures et demie de trajet avec 8 correspondances dans des gares sordides, je frappe plus fort encore en plongeant ma main dans la boîte de mignonnettes en chocolat et j’en ramène de pleines brassées que je savoure sur le retour.

Tout en retraversant des paysages désolés, je lis les adages notés à l’intérieur des papiers d’emballage. « Depuis que j’ai appris à rire de moi-même, je ne m’ennuie plus jamais », disait apparemment Georges Bernard Shaw.

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« Une fulgurance »

Tout cela pour vous dire que le terme « Voyage d’affaires » me fit sourire, et je le cochai avec volupté.

Un instant, je m’imaginai vivre une autre vie. Une vie de femme d’affaires.

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Une vie où les conversations avec mes collègues porteraient sur l’image de marque, les statistiques et le rendement, au lieu de jouer à celui qui placera le plus habilement le mot « proctologue » dans le courant de la semaine.

Une vie où je monterais dans le Thalys chaussée de talons et vêtue en Ralf Lauren des pieds à la tête, au lieu de trébucher dans mon écharpe en escaladant le strapontin.

Une vie où je consulterais mes mails sur ma tablette pendant le trajet, au lieu de jurer comme un charretier parce que j’ai grillé mes 5 vies sans avoir réussi à passer le de niveau 112 de Farm Heroes Saga.

Une vie où je commanderais une eau pétillante avec une rondelle de citron au bar du Thalys en accomplissant le prodige de ne même pas devoir me tenir aux mains courantes, au lieu de renverser ma gourde de grenadine sur le sol moquetté.

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Sages paroles

 Ah, ces chers lecteurs ! Ils n’en manquent pas une…

Les paroles suivantes datent d’ il y a deux ou trois ans, quand je travaillais au bibliobus. C’est un petit garçon de première primaire qui les a dites (si jeunes et parfois si réalistes…)

La fumée bleue qui s’échappe de ma bouche, ce n’est pas que je fume pendant mon service, c’est que nous travaillions sans chauffage même au plus froid de l’hiver. C’est pour un dessin plus réaliste.

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