Je suis devenue une nana Instagram

Hier, Mère est rentrée chafouin.

Elle s’est assise dans le salon d’été, les bras ballants, le regard vide, et elle a chouiné. Elle disait qu’elle n’avait pas le moral, qu’elle avait l’impression de n’avoir pas eu une journée productive, qu’elle n’avait rien fait (ce qui est le summum de la dépravation pour Mère qui souffre d’un Haut Trouble d’Ultra-hyperactivité), et qu’elle avait envie de faire quelque chose, mais elle ne savait pas quoi, elle hésitait entre aller courir et prendre l’apéro.

Ici je laisse un instant de silence parce que vous avouerez que son échelle de valeur craint sévère. Moi, par exemple, comme tout être humain normalement constitué, je n’aurais jamais hésité entre ces deux choses antinomiques : le sport et l’apéro.

J’aurais choisi l’apéro.

Je le précise quand-même au cas où vous ne cerneriez pas super bien ma personnalité.

Mais allez savoir ce qui m’a pris, je m’entends encore dire : « Si tu vas courir, je viens avec toi ».

Ce sont des choses qui peuvent arriver. Certains criminels, par exemple, avouent avoir agi sur un coup de folie, ce moment où tout bascule et où ils ne reconnaissent pas leurs actes.

A ce moment-là, j’ai eu l’impression d’être une autre femme. Une version de moi inversée.

Au lieu de plonger la main dans un bol de cacahuètes enrobées, j’allais devenir une Instagrameuse « body positive » qui enfile ses baskets pour partir faire son footing.

Déjà la veille, Mathilde s’était beaucoup inquiétée pour moi parce que j’ai mangé une carotte crue à la place de mes chips. Ici, je franchissais un nouveau seuil : faire du sport.

On est parties. Mère a crié à Adèle : « A tout à l’heure, on part courir ». Adèle a dit : « On ? » avec angoisse. Mère lui a répondu : « Natha et moi ». Là, Adèle a sorti sa tête de sa chambre et, les yeux ronds comme des soucoupes, elle a dit : « Des extra-terrestres ont kidnappé ma grande sœur et ont pris possession de son corps », et je ne pouvais pas lui en vouloir pour cette remarque parce que je pensais à peu près pareil. Sauf que je sais que quand les extra-terrestres kidnappent des femmes, c’est pour les engrosser afin de mieux coloniser la Terre, pas pour leur faire faire du footing dans les bois.

J’oublie de préciser que je tousse depuis deux jours et que je me shoote à coups de jus de citron histoire d’enrayer la bronchite qui se profile doucement et qu’il il faisait un froid à vous pourfendre les bronches. Mais rien ne pouvait entamer ma nouvelle personnalité d’Instagrameuse, donc j’ai foulé le sol de la forêt d’un pas léger. Traduisez par  » J’ai hissé mon gros cul, traînant la patte et crachant mes poumons, l’aorte prête à rompre ».

Au début, tout allait assez bien, je dois le reconnaître. Il me restait encore quelques acquis de mon dernier entraînement, celui que j’avais fait un an auparavant avec Mélanie. D’ailleurs, Mère a déclaré : « Mais tu te débrouilles bien ! « . Je lui ai répondu, en soufflant comme une forge : « Promets-moi de ne rien dire à Mélanie ». Parce que je savais que si elle apprenait que je me suis « remise à courir », elle allait me harceler jusqu’à faire de moi la femme qui remporte l’ultra trail du Mont-Blanc.

Mère m’a dépassée. Elle courait devant moi et revenait en arrière pour me rejoindre, faisant des allers et retours comme Happy quand il renifle les fougères. Elle m’a fait signe de continuer sur mon chemin alors qu’elle bifurquait afin de faire une plus grande boucle.

Cela faisait presque une demie-heure que je courais et je voyais le point bleu de la veste de Mère s’éloigner de plus en plus de moi jusqu’à disparaître derrière les arbres quand une douleur a vrillé le haut de mon cuissot gauche. Je n’ai pas fait la médecine, mais j’ai suffisamment regardé des bribes de Grey’s anatomy à cause de Caro pour pouvoir affirmer que c’était un claquage. J’ai pensé à la phrase « Préparez le défibrilateur péruvien », qui est une sorte blague qu’on fait avec Mélanie, et j’ai continué à courir, mais en claudiquant un peu, et à chaque pied gauche qui se posait sur le sol, je pensais  » Aïe ».

C’est un claquage, ça ne fait pas de doute

Ayant été élevée dans une famille de sportifs, je connais tous les préceptes du jogging, même sans en avoir pratiqué. Je sais que le dernier tronçon (depuis le gros arbre au coin jusqu’à la voiture), on doit faire un sprint, pour terminer en beauté. Mon beau-père disait : « Pour se décrasser les jambes » et c’est vrai que les miennes étaient sacrément encrassées, tout comme mes bronches déjà affaiblies qui aspiraient l’air froid à grandes goulées. Bien entendu, j’aurais été incapable de faire ce fameux sprint final, et je tentais plus humblement de simplement rejoindre la voiture quand j’ai entendu que quelqu’un derrière moi courait à grandes enjambées. J’ai pensé au mec chelou que j’avais croisé auparavant et qui faisait des sprints avec son doberman et j’ai tenté d’accélérer le pas, me concentrant sur les « Aïe » réguliers que j’émettais. J’ai pensé à tous ces thrillers islandais dont je m’abreuve. Mon corps, dévoré par un doberman, retrouvé à cent mètres à peine de ma voiture. Mère qui arriverait trop tard pour me sauver, ou qui subirait le même sort un peu plus tard. J’ai accéléré la cadence, sachant pourtant qu’il me rattraperait et que l’issue serait inexorable.

La douleur irradiait dans ma jambe. La présence se rapprochait, jusqu’à me dépasser. C’était Mère. Elle était fraiche comme un gardon. J’ai tenté d’articuler : « Si tu n’en n’as pas assez, tu peux refaire une boucle. Je t’attends ici ». Elle m’a dit : « Oh non, ça va. Il faut que j’en garde sous le capot. » « Moi aussi » ai-je dit, pour donner le change.

Et on est rentrées à la maison. Dans la voiture je lui ai avoué : « Je me suis blessée ». Elle a dit : « Il faut faire un peu de yoga. Des salutations au soleil. Il n’y a rien de tel pour étirer les muscles ».

J’ai déroulé mon tapis de yoga, et quand j’ai commencé ma petite séance de yoga post jogging, je me suis dit que c’était officiel, j’étais devenue quelqu’un d’autre. Quelqu’un de bien. Il ne me manquait plus qu’un jus de chou kale et je passais officiellement de l’autre côté du miroir.

J’avais besoin de parler à quelqu’un. Une personne digne de confiance qui ne connaisse pas Mélanie. J’ai envoyé un petit message à Fanny. Fanny, c’est ma nouvelle copine. On ne se connait pas encore très bien, alors quand elle m’a demandé : « Tu fais quoi de beau ? » et que je lui ai répondu : « Je viens d’aller courir 40 minutes », comme si c’était une chose tout à fait normale, j’ai eu l’impression d’être un imposteur (le mot n’existe pas au féminin, ce qui tombe sous le sens). J’ai d’autant plus savouré mon effet qu’elle semblait très impressionnée. Puis, par souci d’honnêteté intellectuelle, j’ai rétabli la vérité. Quand elle m’a dit : « ça doit faire du bien, de courir » , je lui ai répondu  » Non, absolument pas, en fait. ça fait même beaucoup de mal ». Je marchais comme un canard boiteux et je toussais de plus en plus fort.

Ma jambe de bois s’appelle Smith

Le soir, alors que nous regardions une série, je me suis levée du canapé pour aller ouvrir à Petite-Beauté qui défonçait la baie vitrée pour entrer, et j’ai eu la même démarche qu’aurait eue Quasimodo un soir humide, ce qui a fait glousser Mère.

Me dirigeant douloureusement vers le canapé, je me suis rassise et, à ce moment-là, l’inspecteur de police a demandé à une vieille dame munie d’une cane de lui faire visiter l’étage et elle lui a répondu : « Je ne peux pas, j’ai la guibole qui ne suit plus » et Mère s’est exclamée : « C’est toi !!!! » et elle a ri de façon démoniaque.

Je suis allée me coucher. Trainant la patte, je me suis hissée en haut des escaliers dans une quinte de toux encore plus violente, lacérant mes poumons. J’avais l’impression d’avoir 90 ans.

Mère m’a souhaité bonne nuit. Elle a dit : « Récupère bien des forces, parce que demain, on va courir 50 minutes ».

Bouge ton boule

« Etre au régime, ce n’est pas une mince affaire« , ai-je déclaré à mes collègues ce matin dans un éclair au chocolat de lucidité.

Cette phrase, on peut le dire, est une sorte de fulgurance.

« Oui oui, je suis en pleine crise d’inspiration »

Ce qui n’est pas simple, c’est que c’est une question de mathématique et de bon sens : il faut éliminer plus de calories que ce que l’on en ingurgite. CQFD.

Mais dans mon cas, je devrais faire trois triathlons par semaine et un marathon chaque weekend pour parvenir à un équilibre satisfaisant.

Impossible ?

OUI.

Car cela demande du temps. Et du temps, bien entendu, je n’en n’ai pas.

Ce n’est donc pas le courage ou les capacités qui me manquent, mon amour pour le sport étant de notoriété publique.

« Allez Ginette, on sort le turban en mousse »

Si je n’ai certes pas assez de temps pour embrasser une carrière de coureuse d’extratrail, je peux tout de même me mettre en mouvement.

C’est toujours ça de pris, c’est bon pour le cœur, c’est bon « pour ce que j’ai » et, comme le disait la Compagnie Créole : « C’est bon pour le moral ».

J’ai donc enfilé mes baskets, direction le halage. Et hop hop hop, je me suis mise à courir telle un cabri (ou telle une antilope, c’est comme vous voudrez). Traduisez : avec grâce et assurance.

Je sais que je suis faite pour le sport. C’est génétique. Mes parents sont sportifs. Et puis, quand j’étais adolescente, j’étais la baby-sitter des enfants Borlée. Ca compte, ça, non ?!

Allez hop, go to the ligne d’arrivée.

« J’aime bien quand les Romains m’applaudissent »