En ces jours étranges

Ce sont des jours étranges, ceux qui entourent la date anniversaire d’un décès.

Déjà, le terme anniversaire semble légèrement inapproprié. Quand on dit anniversaire, on imagine un gâteau, des bougies que l’on souffle, des boissons pétillantes, des chapeaux pointus, des amis réunis autour de la table, des rires et de la joie.

Anniversaire de décès. Cela sonne plus morbide. Une date qui, malgré nous, est ancrée au plus profond de nous. Ce serait un tort de le nier ou de le contourner alors que tout, dans cette ambiance estivale de départ de vacances, dans le frisson qui parcourt notre échine, dans le chagrin qui fait se tordre nos boyaux, dans l’ADN même de notre corps, semble nous le rappeler : Cela fait deux ans qu’il est mort. Qu’ils sont morts.

Ce sont des jours étranges, car on pense que la peine devrait être là, et l’on se retrouve surprise de ne pas la voir se profiler. Cela provoque un rien de culpabilité, une once de soulagement, un brin de sagesse. Serait-ce cela que veut signifier cette étrange expression « faire son deuil »?

Et puis, soudain, sans crier gare, un raz-de-marée de tristesse venu d’on ne sait où, provoqué par on ne sait quel mot, quelle odeur, quel souvenir s’abat sur nous avec une violence rare.

Dans ce moment-là, la douleur est telle qu’on pense qu’elle sera éternelle, que le chagrin nous a pris dans un ressac duquel on ne pourra plus s’échapper. L’immensité de l’absence laissant en nous une béance cruelle, le flot de nos larmes nous surprenant nous-mêmes. Alors donc son absence peut encore provoquer, deux années plus tard, un chagrin tel qu’il fût le premier jour : celui de la surprise, de la douleur animale, de la cruauté.

Ce sont des jours étranges, car le chagrin passe.

On aime se retrouver parmi les vivants, vivre les jours comme ils viennent, même s’il manque quelqu’un. Même s’ils manqueront toujours. Oui, on est parmi les vivants. Au creux de notre famille. Auprès de ceux qui nous ont soutenu sans relâche. Avec ceux qui, comme nous, pensent toujours à eux. Il y a celles qui sont nées depuis, aussi. Celles qui vont naître bientôt. Celles et ceux qui viendront encore plus tard.

Les joies se mélangent aux tristesses et donnent à ces jours une teinte particulière. C’est comme avoir un pied dans le passé et un pied dans le présent, un pied dans le chagrin et l’autre dans la joie.

Prodigieux Prodigy

Quand j’ai vu sur mon fil d’actualités Facebook que le chanteur de Prodigy était mort, ça m’a fait tout chose. 

J’ai pensé à la phrase de Yves Simon « Ma jeunesse s’enfuit ». Pour ne pas dire qu’elle part carrément en couilles.

J’ai pensé à la phrase de Yves Simon « Ma jeunesse s’enfuit ». Pour ne pas dire qu’elle part carrément en couilles.

Ma jeunesse s’enfuit, et la vie aussi

Que je pense à Yves Simon lors de l’annonce de la mort du chanteur de Prodigy est bien la preuve que ma culture musicale est si souple qu’elle peut faire le grand écart en mettant les genoux derrière la tête et les deux doigts dans le nez.

Comme je suis du genre à faire des gros dénis face à la mort, j’ai décrété que les artistes ne meurent pas et qu’ils vivent tous sur une île.

Oui, ma jeunesse part sacrément en couilles.

J’étais une adolescente sans acné, très mince, aux cheveux longs et, chemise à carreaux ouverte sur une blouse, chaussée de Dr Marten rouges, j’écumais les concerts avec mon amie Christine qui travaillait sur Radio 21 et elle m’emmenait partout afin de faire ma culture musicale.

C’est comme cela que j’ai vu foultitude de concerts, dont ce fameux Prodigy qui avait incendié nos âmes et la ville entière qui, ce soir-là, avait enregistré des secousses sismiques.

Ainsi Keith Flint a-t-il rejoint Carlos, Joe Cocker, Johnny a l’idée, David Bowie-Bonon, Alain Bashung, France Gall, Demis Roussos et Dolores des Cranberries pour donner des concerts sur leur île.

Des concerts un peu chelou, je vous l’accorde, vu que ces chanteurs n’ont pas vraiment grand chose un commun, un peu comme Prodigy qui chanterait du Yves Simon (qui est vivant, ne commençons pas à nous emmêler les pinceaux).

Sous le choc de cette nouvelle, j’ai envoyé un message à Caro pour lui dire que ce soir, elle devait me préparer des glaces car je suis en deuil et que j’ai besoin de me remonter le moral.

Puis, pour rendre hommage à Prodigy, j’ai écouté les morceaux qui ont bercé ma jeunesse sur Youtube, en mettant le volume à fond, comme il se doit.

Petite-Beauté, qui était installée sur le dossier du canapé, a aussitôt rabattu ses oreilles de félin et m’a regardée de ses yeux de caïman, le poil hérissé, prête à me bondir au visage, toutes griffes dehors.

Et après ça on viendra dire que la musique calme les moeurs.