3. Choisir sa destination (Monaco)

Très emballés par notre grand projet, nous avons chaussé nos bottes de pluie et nous sommes allés sonner chez les voisins.

C’est Raoul qui nous a ouvert. Une grosse bulle de chewing gum rose pointait au bout de son museau. « Qu’est-ce que vous faites ? » lui a-t-on demandé. « Ça ne se voit pas ? On fait un concours de bulles de chewing gum » a-t-il répondu en la faisant éclater avec son doigt.

« Il faut que l’on vous parle de toute urgence », ai-je dit. « On doit faire une réunion au sommet. Cet ennui, ça ne peut plus durer ». « Entrez », a-t-il dit en ouvrant grand la porte.

Saint-Amour et Augusta étaient installés autour de la table basse du salon qui était remplie de paquets de chewing gums éventrés. « C’est moi qui ai fait la plus grosse bulle », nous a dit fièrement Augusta.

« Vous n’avez rien de mieux à faire de vos journées ? » ai-je demandé. « Pas vraiment » a dit Saint-Amour.

« On pourrait partir en voyage » ai-je proposé, comme si c’était mon idée. « Vrai que ce serait pas mal », a déclaré Augusta, toujours positive et prompte à nous suivre dans nos projets.

« On pourrait aller à Chevetogne ! » s’est écrié Saint-Amour, soudain ragaillardi. « Ben, on y va tout le temps, à Chevetogne. C’est nul. Nous on parlait d’un vrai grand voyage. De partir loin », ai-je précisé. « En Australie ? » a proposé Augusta. « J’ai toujours rêvé de voyager dans la poche d’un kangourou et de lancer des boomerangs ». « Mais non, enfin… Moins loin que ça. L’Australie, c’est à l’autre bout du monde… ». »Il faudrait savoir ce que vous voulez, a bougonné Raoul derrière ses moustaches, et il s’est laissé tomber sur les coussins du canapé.

« J’ai une idée ! » a dit Augusta. « Et si on laissait le destin choisir en pointant au hasard un endroit sur la mappemonde ? ».

Apparemment, cela a plu à Raoul, car il s’est relevé du fauteuil et il s’est dirigé vers l’étagère sur laquelle était posée la mappemonde. S’aidant d’un tabouret, il s’en est emparé et l’a aussitôt déposée sur la table du salon. Immédiatement, Augusta l’a fait tournoyer. Saint-Amour a un peu boudé, parce qu’il aurait bien voulu la faire tourner, lui aussi. Alors, grand Seigneur, je lui ai dit que, s’il le voulait, ce serait à lui de l’arrêter. Il s’est aussitôt saisi d’une fourchette qui trainait sur la table basse et, sans un mot, il l’a plantée dans la mappemonde qui s’est immédiatement stoppée. « Euh… » a-t-on murmuré tous ensemble, impressionnés. Mais, ne voulant pas le vexer, nous n’avons rien dit. Je me suis penché sur la planète miniature. Les trous de fourchette indiquaient le Kirghizistan. « Le Christian ?! C’est où, ça ? » a demandé Natha. « C’est là », a indiqué Raoul ironiquement en désignant les trous de fourchette.

« Ce ne serait pas mieux que l’on se rende dans un pays dont on sait prononcer le nom ? » a demandé Augusta, pleine de sagesse. « Si, je crois », a dit Saint-Amour. « Du coup, il faut recommencer à la faire tourner » a-t-il ajouté. Et, joignant le geste à la parole, d’un grand coup de patte, il a donné à la mappemonde une impulsion telle qu’elle a valsé dans les airs avant de s’écraser piteusement sur le sol. Un petit silence a régné. Augusta a dit à Saint-Amour, qui semblait totalement indifférent à ce qu’il venait de provoquer : « Ce n’est pas grave, elle était un petit peu vieille, de toute façon ».

Sentant qu’à ce rythme-là nous n’allions pas nous en sortir, j’ai finalement proposé : « Moi, j’avais plutôt pensé faire du camping en France. C’est bien, non, la France ? Ce n’est pas loin et on peut y aller en voiture ».

Là, tout le monde a paru enthousiaste. Je sentais qu’on s’approchait du but.

Puis Raoul a dit : « Ok, mais en France, n’oubliez pas qu’il y a un problème de taille ». « Ah oui ? Et tu peux me dire ce que c’est ? » a demandé Natha, peut-être piquée au vif parce que quelqu’un semblait s’en prendre à son idée de départ.

 » C’est qu’il y a des français » a déclaré le rat en émettant un petit rire sardonique.