Picpic le moustique

Ma sœur Mathilde est venue loger à la maison durant quelques jours. Comme je ne possède pas de chambre d’amis, elle a dormi avec moi, en prenant bien soin de me voler mes couvertures.

Ayant renoncé à récupérer mon morceau de couette, j’accédais lentement à cet état de détente divine qui précède l’endormissement : La petite sœur dormait de sa respiration tranquille, l’appartement baignait dans un calme divin, la chaussée s’était tue, quand bourdonnement trop familier se fit entendre.

Un moustique.

Un  féroce chikungunya, pour être précise (Père adore ce mot, et il parait que l’on ne peut plus dire « moustique », on doit dire « chikungunya).

L’instant d’avant, absolument rien ne laissait augurer de son existence. C’est un peu comme s’il s’était soudainement matérialisé devant mon oreille.

Comme s’il avait attendu patiemment dans l’immensité et l’obscurité de ma chambre que j’accède à cet état précis de détente avant de lancer l’offensive : ce léger bruit chevrotant qui semble dire : Je vais pourrir ta nuit.

D’abord je me suis juste dit « Merde. Un grain de sable est venu se coincer dans
l’engrenage du sommeil ».

Ensuite je me suis dit que ce n’était rien, que ce n’était pas une bête si insignifiante qui allait nous gâcher la vie.

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C’est ce qu’on se dit pour se protéger, mais au fond on sait que ce n’est pas la peine de se leurrer : c’est fichu. On ne fermera pas l’œil tant qu’il ne se sera pas retrouvé écrabouillé sur un mur, giclant de sang.

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Au second bourdonnement (Fichtre, comment appelle-t’on au juste le cri du moustique ?)
on cache sa tête dans les couvertures. Mais il fait chaud. Et on craint de mourir étouffé.

Au bout d’une demie heure oscillant entre les traditionnels « Oh ça va je ne
l’entends plus je vais peut-être pouvoir m’endormir, tant pis si je me fais piquer, c’est un moindre mal après tout » et « Putain de sa mère en short cela dépasse mon entendement de savoir qu’une si minuscule et si insignifiante créature puisse me rendre à ce point dingue », on se dit enfin : « Aux grands maux les grands remèdes : la guerre est déclarée. (Meurs, créature de l’enfer) »

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Pendant ce temps il me semble important de vous préciser que Mathilde en écrase.

Ma sœur possède un sommeil que je lui ai toujours envié : un lourd sommeil que rien ne peut troubler.

Plus petite, nous devions la secouer comme un prunier avant qu’elle ne daigne ouvrir un œil torve, ce qui impressionnait toujours les éventuels non habitués.

(J’ai d’ailleurs la passion de la prendre en photo).

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Il va donc sans dire qu’elle n’a pas capté l’immense combat qui se livrait à ses côtés cette nuit là.

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J’ai allumé la lampe.

En pleine nuit, c’est toujours un plaisir de voir des immenses boules de feu danser devant les yeux. Il faut attendre qu’ils recouvrent la vue, on est comme un boxeur KO assis sur le coin de son ring.

Un ring, voilà ce qu’allait devenir ma chambre.

Ma lampe de chevet en mains, je décidai de scanner l’étendue du mur.

Très vite je me suis rendue compte que l’éclairage était insuffisant et que si je voulais retrouver un moustique sur un mur mauve dans une lumière tamisée je pouvais toujours siffler et battre la caisse.

Je n’y arriverais pas.

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Je décidai alors de frapper à l’aveugle mon livre sur le mur (« Feu vert pour le permis de conduire »).

Les chances d’atteindre ma cible s’amenuisaient, et même si statistiquement les chances d’y parvenir étaient minces, c’était mieux que de se rendre.

Je sentais que je commençais à perdre mon flegme légendaire et ce qui me désolait le plus, c’était que l’Insecte gagne sur l’Homme.

Il me fallait renoncer au combat.(Minuscule et futile créature inférieure : 1 – Magnifique et intelligente créature supérieure : 0).

De rage, je dirigeai ma lampe de chevet dans les yeux de ma sœur qui avait superbement ignoré mon combat, mais elle ne broncha pas.

Il va sans dire que je ne fermai l’œil qu’une heure avant que le réveil ne sonne.

Que quand il sonna je frappai Mathilde qui se leva comme une fleur, se pencha vers moi, me dit que j’avais une mine affreuse.

Je lui répliquai que si j’avais une mine affreuse c’est que j’avais combattu héroïquement pour elle, ce à quoi elle répondit par un œil interrogateur et une arcade sourcilière relevée, puis elle se gratta le poignet. « Putain » me dit-elle « Je me suis fait bouffer par un moustique ».

Puis elle se gratta la jambe, le bras, la main.

Il se fait qu’elle s’était fait cribler de piqûres et que, personnellement, j’en suis
sortie indemne.

Comme quoi il y a une justice sur cette Terre.

Grand Seigneur, je lui ai donné un stick anti moustique avant qu’elle ne parte à l’école.

Et j’ai ri, aussi.

Un tout petit peu.

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