Le ver est dans la pomme

Pas de bras, ni gauche ni droit

Cette nuit, mon bon Gary, n’était de nouveau pas de tout repos.

J’étais dans une chaise roulante, sur un palier sombre, devant les portes battantes d’un couloir d’hôpital. Une infirmière à forte stature, carré plongeant, m’annonce, sans aucun état d’âme, que l’on va devoir m’amputer des deux bras. Devant mon effarement (sans doute légitime), elle me spécifie que c’est la marche à suivre dans le cas de ma maladie, on procède toujours comme cela.

Bien évidemment, je me suis mise à stresser. Mais plus pour l’opération en elle-même (anesthésie, coupure des bras avec une scie ?) que pour ce qui suivra : une vie morne et compliquée sans bras et sans galettes au chocolat.

Puis les battants de la porte se sont ouverts en grand et plusieurs infirmières, visiblement affolées, se précipitaient vers la sortie en courant et en hurlant. J’ai d’abord cru à un délire à la Jurassic park ou bien à la poursuite par un tueur en série, mais bien vite, j’ai vu qu’il y avait une chauve-souris dans le couloir et que c’était son vol chaotique qui provoquait tout ce ramdam. Je me suis demandée d’où sortaient ces greluches pour avoir ainsi peur d’un stupide rongeur volant – de la ville, probablement – et je suis allée ouvrir la fenêtre. Puis, d’un air assuré, je leur ai dit : “N’ayez crainte, elle trouvera d’elle-même la sortie”. Et là, comme pour valider mes propos, la chauve-souris s’est précipitée vers la fenêtre.

J’ai cru que ce tour de force allait adoucir l’infirmière, que devant mon héroïsme elle abandonnerait ses projets d’opération mais elle m’a déclaré : “Allons, assez perdu de temps. On va maintenant procéder à votre amputation”.

Quand je me suis réveillée, je n’en menais pas large et je me suis interrogée sur le sens d’un rêve aussi étrange, jusqu’à ce que je me souvienne que dans la vie éveillée, mes bras se transforment en passoires et mes veines deviennent du carton pâte.

Je me suis dit qu’il faudrait quand-même que je parle de ce rêve au Docteur Synapse qui, en tant que psychanalyste digne de ce nom, se retrouve aussi heureux devant un rêve chelou qu’un chien ne l’est devant un os. Et puis, après tout, il faut bien qu’il mérite l’argent que je lui verse plusieurs fois par mois.

Et aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, mon illustration est entièrement réalisée à la bouche. Je tiens à déjà m’exercer. On ne sait jamais. J’ai déjà ouï dire que parfois, la fiction dépasse la réalité.

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Le ver est dans la pomme

Je déloge

Cher Gary,

J’ai été réveillée nuitamment par un cauchemar. Pas un cauchemar dans le sens visuel du terme, non. Plutôt dans le sens psychiatrique.

Je me rendais à la Baie des Tecks pour y emprunter quelques livres.

Sans vouloir dénigrer publiquement ce lieu ni rentrer dans les détails, mes collègues comprendront la portée cauchemardesque que cela a pour moi. Je pense même qu’ils confirmeront que j’aurais préféré rêver que je me découpais moi-même un bras à l’Opinel.

D’abord, un lecteur me reconnaissait et s’exclamait : « Oh, vous revenez travailler ! Cela faisait longtemps qu’on ne vous avait plus vue ! » et je lui répondais d’un air apeuré « Non, non, je viens seulement emprunter quelques bandes dessinées pour ma convalescence ».

Ensuite, il y avait un monde fou dans ce lieu, quelque chose comme 32 lecteurs ( je sais, je fais des rêves précis en statistiques) qui faisaient la file au comptoir et choisissaient des livres et il régnait là un chaos incroyable. Je disais à Caro, qui m’accompagnait : « D’habitude ici il n’y a pas grand monde, c’est calme. On peut papoter et boire sa tisane tranquillement » et Isabelle, qui tenait à présent la boutique me répondait : « Oui mais pendant ton absence, la BDT a pris de l’ampleur et c’est aujourd’hui un succès retentissant ». En plus, même les lieux avaient changé et je ne reconnaissais rien.

Ensuite je suis allée choisir mes livres et il y avait là une bande dessinée qui trainait et je m’apprêtais à la ranger dans son bac dans un geste tout professionnel quand je me suis aperçue que je rangeais un « M » dans les « W ».

Non, Gary, ne juge pas les cauchemars professionnels quand tu ne sais pas de quoi tu parles. Mal ranger un livre, pour un bibliothécaire, c’est comme rater une greffe du coeur pour un chirurgien et que le patient lui claque entre les doigts. Car comme le répétaient inlassablement nos professeurs : « Un livre mal rangé est un livre perdu » et ça, mon bon Gary, ça vaut bien toutes les greffes ratées du monde

Je t’avoue que, de mon Moi-Eveillé, je n’avais jamais remarqué que ces deux lettres sont inversées visuellement, ou alors pas de manière aussi nette et flagrante et qui s’imprime sur ta rétine : le M qui se retourne et devient un W. Mais What the fuck ! Quel truc de ouf, comme disent les jeunes.

Je crois que mon cerveau est un être à part, un être de génie qui travaille à son propre compte et m’envoie ses observations, des observations souvent à couper le souffle tant elles sont pertinentes et d’utilité publique.

Ensuite, dans mon rêve, je me suis mise à pleurer à chaudes larmes au milieu des bacs de bandes dessinées et Caro se demandait pourquoi et je lui répondais « J’ai confondu un M et un W ».

Devant sa perplexité évidente, je lui ai précisé que je ne me sentais pas capable de revenir travailler et elle m’a répondu que ça tombait bien parce que j’étais sous certificat médical. Tu constateras comme moi que même au plus profond de la nuit, même dans le labyrinthe étonnant de ma Psyché, ma soeur est d’un pragmatisme à toute épreuve.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai constaté que, pour couronner le tout, j’avais oublié ma pile de livres en chemin et je me suis de nouveau mise à pleurer quand quelqu’un a téléphoné pour dire qu’il avait trouvé mes BD sous un arbre et qu’il envoyait sa horde de chiens me les porter depuis Chaumont-Gistoux.

Quand je me suis réveillée en sursaut suite à ce mauvais pas, je nageais dans une mare de sueur, je frissonnais comme en plein mois de janvier et l’enfer psychiatrique de mon cauchemar ne me quittait pas, malgré mes propres injonctions à rester cool. Un peu comme si, à 4h30 du matin, un samedi, alors que tu te fais un bad trip à la doxycycline et que tu as une fièvre de cheval, tu te voyais tout de même dans l’obligation de te rendre sur ton lieu de travail.

« Relativise, relativise, Germaine » me répétais-je pour me calmer, le crâne détrempé et le frisson me parcourant l’échine.

Pour couronner le tout, une saloperie de moustique bourdonnait à mes oreilles et, pour te parler de mes oreilles, j’entendais battre mon coeur à l’intérieur de mes tympans.

Tous ces symptômes m’arrivent fréquemment, Gary, mais ils ne viennent jamais d’un seul coup. Ils circulent, vont et viennent, me baladant de surprises en surprises, me déstabilisant parfois, histoire de me maintenir vigilante. Là, c’est un peu comme si je faisais LE combo gagnant de la fièvre récurrente, un petit retour 20 ans en arrière, délirante, allongée sur ma natte dans ma case et écoutant le bruit des larves tomber du plafond en cherchant sur le sol la seconde moitié de mon corps.

Cette pulsation du coeur dans les oreilles, on appelle cela des « acouphènes pulsatiles », si tu veux savoir. Je le sais parce que ces derniers mois, j’ai passé plus de temps sur Doctissimo que certains devant Games of thrones. Je ne veux pas me vanter, mais, grâce à cela, j’ai pu diagnostiquer une maladie rare à mon ami JP qui est souffreteux lui aussi et qui me doit une fière chandelle.

Puis à un moment donné ça a cessé comme par magie, fin du groove.

Pour tout te dire, ce genre de bruit ne me rassure jamais. Il me donne la sensation que je ne suis pas toute seule (Mélanie vous dirait « Mais tu n’es PAS toute seule, mon Bichon ! »),

Dans ces moments-là, je sens littéralement que je suis colonisée, j’entends le sabot des bactéries racler le sol, je les entends souffler, se diviser, se dédoubler par génération spontanée pour finir par donner l’assaut final de mon corps dans un grand cri de guerre et je flippe ma race sévère.

J’ai dû allumer, changer de vêtements, poser une serviette sous moi parce que mes draps étaient trempés et j’ai attendu que les frissons passent en rédigeant ces lignes.

Cher Gary, il est 4H48 et je crois qu’il est grand temps que je te parle de ce que les médecins appellent la réaction de Jarisch-Herxheimer.

Parfois, je me demande si les scientifiques ne sont pas des gens qui s’ennuient. Alors ils décident de se faire des soupers spaghettis durant lesquels, avinés, ils se demandent comment ils pourraient appeler tel ou tel terme médical. Juste histoire de pourrir la vie de leurs patients ou de se donner l’air pompeux de « ceux qui savent« . Alors que, tout bien réfléchi, rares sont ceux qui savent ce que c’est que de se réveiller dans une mare de sueur en proie à la panique, le corps frissonnant, se rassurant comme ils peuvent en se disant que tout ira bien, des chiens viendront leur rapporter leurs livres depuis Chaumont-Gistoux.

Visiblement, les personnes atteintes de crypto-infections (j’aime bien dire crypto-infection, c’est un peu la crypto-monnaie de l’infection parasitaire) que je suis dans divers forums appellent cela « Faire un herx », genre « Je me suis fait un herx de fou cette nuit » et cela équivaut au bad trip du lymé.

La réaction de Jarisch-Herxheimer, c’est une réaction du corps face au traitement. Lorsque les bactéries meurent, elles libèrent des toxines qui amplifient les symptômes de la maladie.

En bref, c’est la preuve que l’on est en train de déloger ces saloperies.

Certains médecins qui décrient cette maladie (ils sont hélas pléthore) diraient qu’on est plutôt en train de subir notre vie à cause de la dose massive d’antibiotiques qu’on nous envoie dans le coco, mais je préfère à croire que je déloge.

Dans ma famille, souvent, quand on dit une phrase d’apparence anodine, on aime la remettre dans le contexte de la folie. Par exemple : « Mère nettoie les luminaires » « J’ai trop de yaourts dans le frigidaire », ou encore « Je crois qu’elle a les dents qui poussent ».

J’ai trouvé que notre petit jeu avait cette nuit toute sa place. « Qu’est-ce qui lui arrive, Natha ? Elle déloge ou quoi ? »

Eh bien oui, Gary. Cette nuit j’ai bien délogé, crois-moi.