Gary

Madame Coloquinte

C’était vers décembre, je crois. Au plus cruel de l’hiver. Au plus profond de mon marasme. La pluie crachotait sans discontinuer sur mon velux. J’étais emmitouflée dans ma couette sans même caresser le projet de m’extraire de mon lit. Plus la force.

Me faire suivre, m’avait conseillé mon médecin. Peut-être. D’accord. Mais par qui. J’ai respiré un grand coup et essayé de me connecter à ce qui me restait d’intuition et d’instinct de survie pour trouver une nouvelle psychologue. Pour marquer le coup, j’ai allumé un bâton d’encens. Adèle est passée à mon étage. Elle m’a dit, d’un air moqueur : “La Grande Prêtresse est de retour !”. Quand je fais ça, brûler de l’encens, ma sœur me surnomme la Grande Prêtresse et mon chat quitte la chambre en soufflant, les oreilles rabattues. Il n’apprécie guère le patchouli. Ces deux-là n’auraient pas pu faire Woodstock. N’auraient guère apprécié de se rouler cul nu dans la boue pendant que Janis Joplin éructait dans son micro. Ces deux-là ne sont pas prêts à laisser descendre l’intuition du Grand Tout sur leur Etre. Et c’est tant pis pour eux.

J’avais une carte de visite en main. « Madame Coloquinte, psychothérapeute », était-il stipulé en grandes lettres. Quelqu’un me l’avait conseillée. Tu comprendras qu’il s’agit d’un nom d’emprunt car je m’apprête à tirer à boulets rouges sur elle.

J’ai pris mon téléphone et me suis décidée à prendre rendez-vous. Je suis tombée sur son répondeur et lui ai laissé un message. Après cela je me suis sentie soulagée. J’ai eu l’impression d’avoir fait un grand pas. Pas comme si j’avais marché sur la Lune, non. Mais comme si j’avais fait un pas vers la guérison, ce qui au final me semble plus intéressant que de fouler du pied une vieille planète poussiéreuse sans oxygène où nul ne réside.

Quand Madame Coloquinte m’a rappelée pour me fixer un rendez-vous, elle a passé du temps à m’expliquer comment me rendre à son cabinet. Elle voulait savoir ce qui m’amenait, donc je lui ai énuméré ma petite liste : “Je viens de vivre plusieurs années difficiles où se sont enchaînés un burnout, un deuil violent et une dépression. “De quoi occuper n’importe quel psy pendant au moins une bonne dizaine de séances”, avait déclaré Mère, ignorant encore qu’il n’en serait rien.

Je me suis rendue à son cabinet. C’était une maison située le long d’une chaussée très fréquentée. Pas exactement l’endroit le plus fengshui du monde, mais peu importe après tout. J’ai sonné. Le vacarme des voitures couvrait le son de la sonnette alors j’ai attendu, à tout hasard. Une petite femme aux cheveux coupés très courts est venue m’ouvrir. J’ai senti que Madame Coloquinte était une femme très avenante et dynamique. Le courant est tout de suite passé.

Cette impression de chaos donnée par le passage des voitures s’est estompée aussitôt que j’ai franchi la porte. La pièce était aménagée avec goût, l’endroit était chaleureux. Un tas de jouets sortaient des boîtes car elle était spécialisée dans l’enfance et ça m’a rassurée, d’être entourée de peluches et de livres pour enfants. On aurait dit mon bureau, à la bibliothèque. 

Elle m’a invitée à me débarrasser de ma veste. Puis, désignant deux fauteuils confortables aux couleurs vives, elle m’a dit : “Je vous en prie, asseyez-vous”. Comme je ne parvenais pas à discerner lequel des deux était le sien, je lui ai demandé dans lequel je pouvais m’asseoir et elle m’a répondu de choisir, qu’elle prendrait l’autre.

Je ne suis pas dupe, Gary. Je savais qu’il s’agissait à coup sûr d’un test. Un genre de test de personnalité dont raffolent les psychologues. Ils te demandent innocemment de choisir un siège, puis, dès que tu as le dos tourné, ils notent dans un carnet que tu t’es assis à leur place, ce qui révèle une pulsion inconsciente de vouloir diriger l’analyse. Je ne suis pas un lapin de six semaines, je sais que le moindre mot, le moindre geste sont passés au crible de leurs observations. Comme j’ignorais comment répondre positivement au test, je me suis assise dans le siège jaune moutarde, à tout hasard. Madame Coloquinte s’est assise en face de moi. 

Elle m’a redemandé ce qui m’amenait et je lui ai raconté que, depuis quelque temps, je n’étais plus la même, je commençais comme qui dirait à péter un sérieux boulon.

J’étais en train de lui raconter le jour où je me suis effondrée en pleurs à la caisse du supermarché parce que la caissière m’avait demandé de reculer sur la ligne de démarcation quand elle m’a interrompue.

Elle m’a dit que tout ce que je lui racontais lui faisait penser à un problème intestinal et elle m’a recommandé de prendre rendez-vous avec un médecin incroyable, le Docteur Cyanure.

Je sais que si tu étais à ma place, tu te serais méfié comme de la peste d’un médecin qui porte un tel nom et tu aurais bien raison, mais je tiens à te rassurer tout de suite, il s’agit encore une fois d’un nom d’emprunt. Peut-être te serais-tu méfié également d’une psychologue qui te diagnostique un problème d’intestin, mais moi au contraire, cela m’a parlé, j’ai lu pas mal de choses sur les intestins, comme quoi ce serait notre deuxième cerveau et tout et tout, et je n’étais pas très rassurée de savoir que mon deuxième cerveau était devenu tout aussi poreux que le premier, mais à ce stade de ma vie, j’étais prête à l’entendre, alors j’ai pris la carte de visite qu’elle me tendait et je l’ai enfouie dans la poche de mon pantalon.

La séance a continué, une heure finalement ça passe vite, et il s’avère que le contact s’est tellement bien établi entre nous que je suis rentrée à la maison en annonçant à mes colocataires que je pensais avoir enfin trouvé la personne qui allait me tirer de ce mauvais pas. 

A la seconde séance, je lui ai un peu parlé de ma personne. C’est le but du jeu, après tout. Je lui ai précisé entre autres choses que j’étais tellement inadaptée pour les relations amoureuses que cela dépassait l’entendement humain et ça l’a fait marrer. Personnellement, je ne trouve pas ça très très amusant, mais il se peut que je manque cruellement de recul. Il est toujours bien plus simple de rire du malheur d’autrui. Puis j’ai dit autre chose qui l’a fait rire, ce qui est on ne peut plus normal, étant donné que je suis hilarante. “Oh mais vous êtes drôle !”, s’est-elle exclamée, apparemment surprise. Puis elle a conclu : “Mais vous allez bien, en fait”. 

J’ai l’habitude de ce genre de raccourci. Apparemment, si tu fais de l’humour, c’est que tu te portes comme un charme. Ça peut sembler logique, je comprends que l’on puisse s’y méprendre. Mais de la part d’une professionnelle ça m’a carrément fait flipper. Je me suis sentie en insécurité totale. Je me suis vue en train d’enjamber la rambarde de sécurité d’un viaduc pendant qu’elle se délectait encore de ma blague à deux balles. 

Mon cousin dit toujours “L’humour est la politesse du désespoir”. Ce n’est pas de lui mais je me fous de qui a bien pu dire ça en premier : c’est vrai. Je ne vais quand-même pas emmerder mon monde avec mes tristesses, surtout pas ma psychologue.  

Ensuite, dans la conversation est arrivé le fait que je suis illustratrice et que j’ai cessé mon activité professionnelle parce que je ne supportais plus les commandes obligatoires et les délais, j’ai préféré tout arrêter afin de ne plus dessiner que pour mon plaisir. Une pure dilettante.

C’est là que ça a complètement dérapé. Elle s’est jetée sur moi comme un lion sur une antilope. “Oh mais vous êtes artiste ! C’est merveilleux ! a-t-elle dit. Je cherche justement une illustratrice pour un projet personnel !”. À partir de là, elle est totalement sortie de son rôle pour me parler un peu de son projet, lié à son activité professionnelle et elle m’a proposé de m’embaucher. Je lui ai tout de même rappelé que la raison de ma venue était justement un burnout, mais cela n’a pas eu l’air de la tracasser le moins du monde, elle a continué à m’exposer ses projets.

Le problème, c’est que je venais aussi pour quelque chose qui me pose sacrément problème dans l’existence : je ne sais pas dire non. Si elle m’avait écoutée plus de trente minutes elle le saurait, mais là en l’occurrence elle l’ignorait encore. Elle a continué à me parler comme si on était copines, elle a commencé à me tutoyer, elle m’a dit que c’était très chouette une séance comme celle-là, à discuter un peu de tout et de rien, elle a reconnu elle-même que ce n’était pas une vraie séance, puis je crois qu’elle se rendait compte que déontologiquement parlant elle ne pouvait pas à la fois m’avoir comme patiente et comme associée alors elle a décrété que je n’avais plus besoin de venir la voir en séance, j’allais bien, ça fera 75 euros.

Quelle douche froide, Gary. Si tu savais ce qu’il m’avait fallu de courage et d’abnégation pour admettre que j’avais besoin d’une aide extérieure pour parvenir à vivre ma vie. Si tu savais ce qu’il faut de force pour oser prendre rendez-vous, oser pousser la porte d’un spécialiste, une fois encore, pour au final l’entendre te dire que non, elle ne veut pas écouter mon histoire, que non, je ne suis pas anormalement fatiguée, non elle ne veut rien savoir de moi, même dans le cadre de son métier, même si je la paye. Quelle déconfiture. Une déconfiture qui m’a renvoyée à un sentiment que je ne connais que trop bien : la sensation de ma propre insignifiance. Elle m’a pris cette sensation et me l’a jetée en plein visage, me confirmant que mes histoires n’intéressent personne, pas même une thérapeute. Voilà peut-être pourquoi je te parle à toi. Tu n’es qu’un carnet, tu n’as pas d’oreilles, pas d’avis, je peux tout te jeter en pâture sans que tu ne montres le moindre signe d’ennui. 

Deux jours plus tard, la psy en question m’a téléphoné pour m’exposer plus en détails son projet, me dire combien d’illustrations j’aurais à faire et en quoi ça consistait. Rien que de l’entendre dire “commande” “deadline” “tarif”, j’avais envie de me faire hara kiri, mais comme je n’avais rien de plus contondant qu’un crayon Caran d’Ache à portée de mains, j’ai opiné du chef, oui d’accord je ferai quatre dessins sur chaque thème, tout en me demandant comment j’en étais arrivée là, en arrêt maladie pour dépression et burnout je parvenais encore à me retrouver avec des commandes.

Heureusement pour moi, Mère, qui m’entendait parler dans la pièce à côté, a senti l’oignon. “A qui est-ce que tu viens de parler, Natha?” a-t-elle demandé, les sens en alerte. Je lui ai expliqué le topo. Elle m’a ordonné de me décommander, ce qui était on ne peut plus raisonnable. J’ai donc renvoyé un mail expliquant à Madame Coloquinte que je ne pourrais pas répondre à ses attentes.

Me croiras-tu, Gary, si je te dis qu’elle a répondu que le délai que j’avais était suffisamment long que pour que je ne ressente pas de pression et elle a même ajouté un “tout le monde est fatigué, même moi”. 

Cela voulait bien dire que la personne que j’avais élue afin de m’aider à sortir de l’impasse n’en avait strictement rien à foutre de mes problèmes de fatigue. La messe était dite. 

Après cet entretien, je t’avoue que je n’ai plus eu envie de confier mon marasme à qui que ce soit. Je me sentais vidée, dans l’impasse, sans désormais plus le moindre espoir d’aller mieux. Cet épisode m’a carrément fait me sentir merdique, une âme errante quelconque sans aucune importance. Tout le monde est fatigué alors ne commence pas à venir m’emmerder avec tes petits soucis de rien du tout. Tout le monde est fatigué, tu crois peut-être que tu es une exception. Moi aussi il m’arrive d’avoir le petit coup de pompe après le repas, moi aussi en automne je dois gober des cachets de magnépure, ne crois pas m’impressionner avec tes histoires de fatigue. Tu viens voir une psy au seul motif que tu es fatiguée ? Mais ma pauvre fille, tout le monde est fatigué, on vit dans un monde en mouvement, une société qui nous presse comme des agrumes, c’est normal de se sentir fatigué, ça arrive à tout le monde, mais moi non seulement je ne me plains pas mais en plus je trouve l’énergie d’initier des projets, des projets illustrés, qui plus est, adaptés à tous les publics, pendant que toi tu te traines dans ton lit depuis des semaines, des mois, voire des années, tu ne cesses de dire que quelque chose ne va pas, mais tu veux que je te dise, jeune fille ? Tu es paresseuse, un point c’est tout. Ne cherche pas plus loin. C’est aussi simple que cela, comme tous les quadragénaires de ton époque, ceci dit. La fatigue, c’est le fléau de ce début de siècle, et si tu ne luttes pas contre elle t’ensevelira, te réduira en bouillie, t’écrasera comme un rouleau compresseur. Il faut se secouer les puces et se montrer plus forte qu’elle, sinon c’est que tu n’es qu’une bonne à rien, une faible créature qui se contente de vivoter au lieu de vivre pleinement ses rêves et ses projets. C’est tout cela et même plus encore qu’il me semblait entendre dans cette seule phrase, tranchante comme de l’acier : “Tout le monde est fatigué, moi aussi je le suis” et je me suis enfoncée plus encore dans le chagrin et la désespérance. Au mieux attendre que ça passe. Avoir conscience que cet état n’est peut-être que passager. Croiser les doigts. 

 

Gary

Se faire suivre

A vrai dire, c’est faux. J’ai déjà essayé de me faire suivre. A plusieurs reprises. Parce qu’il faut bien le reconnaître, j’ai cette douleur en moi. Diffuse et récurrente. Une sorte de mal de vivre qui revient incessamment alors même que je n’ai qu’une envie, celle d’être heureuse. Un peu comme si j’étais possédée par le spleen de Baudelaire, mais en moins littéraire et plus contemporain. Parce que le mec, on a beau dire ce qu’on veut, il a quand même su en tirer parti. C’était un beau type qui portait des redingotes et qui pondait des chefs d’oeuvre à tour de bras, pendant que moi, je reste assise sur mon lit, sapée d’un pantalon de pyjama à carreaux et d’un pull à capuche ligné en te regardant pendant des minutes entières avant de t’ouvrir d’un geste brusque et d’écrire enfin sur tes pages : “Aujourd’hui craint le boudin”.

Je ne sais pas comment t’expliquer, Gary. Imagine que tu aies envie de te lever tôt le matin, vers six heures environ et d’accomplir ton “miracle morning”. Te sentir plein d’entrain, aller faire un footing dans les bois, revenir chez toi pour prendre une douche vivifiante aux extraits de mandarine avant de manger des œufs brouillés et un pudding aux graines de chia. Tu as sincèrement envie de toutes ces choses, à part les graines de chia qui sont clairement à gerber quand on elles ont ramolli dans un liquide, et il se pourrait même que tu aies envie d’initier une petite séance de yoga, de dérouler un tapis en mousse et te plier dans tous les sens en saluant le beau soleil de Belgique et, de manière plus symbolique, la beauté de l’existence. Oui tu en as sincèrement envie mais tu en es incapable. C’est devenu une impossibilité totale. Physique. Quelque chose t’en empêche. Et ce n’est pas toi-même. Sinon ce serait trop facile, on foutrait un grand coup de pied au cul de tous les dépressifs de la planète et ils se remettraient à fonctionner. Quelque chose est cassé. Une pièce, un ressort, je ne sais pas exactement quoi sinon là aussi ce serait trop facile, on remplacerait la pièce défectueuse et hop, on se remettrait à scander “​​om mani padme hum” en sirotant des verveines et en s’extasiant sur cette étape de vie qui un jour prendra tout son sens.

Au lieu de tout ça tu ne parviens plus à lever le gros orteil avant dix heures du matin, tu te sens merdique, triste et épuisé. Tu as le cheveu gras et tu portes des vêtements amples, tout perd de son éclat, même les galettes au chocolat, et quand tu fermes les yeux tu vois sans cesse cette image du film “The hours”, quand Virginia Woolf s’enfonce dans la rivière en ayant au préalable bien pris soin de lester les poches de sa robe avec des gros cailloux. Tu vois cela en boucle mais ne t’inquiète pas, ce n’est pas une envie de mourir, je te le jure, c’est une envie d’oubli, et c’est un peu différent. 

Gary

La mort est partout

“Avec cette pandémie, la mort est partout”, m’a dit dernièrement le Docteur Synapse, dont le métier est de rassurer ses semblables. “Dans les chiffres, dans les rues, dans les discussions”.

Il est vrai que j’ai senti que la pandémie, c’était un peu le truc en trop pour moi, sans pouvoir expliquer exactement en quoi. Un peu comme la goutte d’eau qui ferait déborder la perfusion, si je puis dire.

J’y ai perdu le sens même de mon métier, l’essence même. Je me suis retrouvée dans ma chambre, face à mon ordinateur, comme une ado en blocus, incapable de me concentrer, le cerveau en compote.

“Je vous invite à réfléchir à la façon dont vous appréhendez la mort”, m’a dit ensuite Synapse. 

Et, comme si Le-Grand-Tout avait orchestré un exercice à mon intention, quand je suis rentrée à la maison, il y avait un hérisson qui était allongé d’une étrange façon sur le bitume. Celui-là même qui était venu quelques jours auparavant parader sous mes fenêtres, m’obligeant à sortir en culotte dans la nuit, armée de ma lampe de poche. Celui-là même qui m’avait fait réveiller Mère pour lui annoncer que nous allions avoir des choupissons. 

Caro, qui conduisait parce que je ne roule plus depuis que j’ai d’un seul coup arraché mon rétroviseur et éclaté ma voiture contre un lampadaire, connaissant ma compassion à l’égard des animaux, s’est exclamée : “Oh un hérisson qui bronze tranquillement !”. Mais je ne suis pas dupe, Gary. Je sais que les hérissons ne bronzent pas, pas plus qu’ils ne sortent en plein jour ou font des séances d’acupuncture, d’ailleurs.

Elle m’a déposé chez moi et je suis allée voir l’animal. Il respirait à grand peine et posait sa tête contre le sol. Seul. Il était seul, en train d’agoniser loin des siens. Il avait une plaie sur le dos de laquelle sortaient des mouches. Il me regardait de ses petits yeux tout mignons et il semblait me dire qu’il était désolé pour les choupissons à venir.

J’ai fait ce que j’ai pu, je crois. J’ai appelé le centre des urgences vétérinaires. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire car les hérissons transportent trop de virus dangereux. Ils m’ont donné un numéro spécialisé en animaux sauvages. C’était déjà fermé. J’aurais pu le mettre dans une caisse et l’amener à la maison mais je le sentais moyen, de savoir qu’un animal agonisait sous mon toit. Et je l’avoue, je l’ai senti moyen aussi de me taper une nouvelle zoonose. Je pense que j’ai déjà assez avec Vertigo et Spiroquette.

Je me suis sentie impuissante. impuissante et lâche. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour des solutions, sans succès.

Alors je suis allée me coucher.

Il a commencé à pleuvoir. Un peu d’abord. Puis beaucoup. Des torrents. J’entendais parfois passer quelques voitures, totalement indifférentes à son sort.

Comme de bien entendu, le combo imagination fertile /délire fiévreux à la doxycycline a fait son oeuvre et je l’imaginais, telle une grosse éponge, se gorger d’eau de pluie jusqu’à occuper toute la rue et à barrer le passage aux voitures qui s’inquiéteraient enfin. C’était un rien cauchemardesque. 

Le lendemain matin, j’ai repoussé le plus longtemps possible le moment d’aller le voir. Puis, n’en pouvant plus, je me suis enfin décidée à y aller et, crois-moi ou pas, mais il avait disparu.

Quand je suis rentrée, maman m’a demandé : “Alors ?” et j’ai répondu qu’il n’était plus là, qu’il était probablement parti retrouver sa famille pour le pique-nique du dimanche.

Il paraît que la première étape du deuil est le déni. il parait aussi qu’il peut durer longtemps. Personnellement je n’en sais rien. Car aucun membre  de ma famille n’est mort.

En parlant de mort, justement, cette nuit, j’ai rêvé de Vincent M.

Vincent M., c’était mon collègue et il est mort il y a quelques années dans un accident de la route. Il était jeune, il avait une femme et trois enfants en bas âge et tout le monde adorait sa gentillesse, sa disponibilité, sa façon toujours détendue de voir la vie. Je ne me remets toujours pas de sa mort. Je veux dire que je ne peux toujours pas y croire. Cela m’est impossible.

Dans mon rêve, il m’expliquait que maintenant, il travaillait sur un nouveau projet, il vendait des cornets de pâtes dans la bibliothèque de Boitsfort. Il disait que ça marchait bien, il se faisait de l’argent parce qu’il y avait de plus en plus de bobos qui mangeaient des spaghettis le midi. 

Il était bien, ce rêve, parce qu’il m’a fait penser à un projet que l’on avait imaginé ensemble quand on travaillait au bibliobus et qu’il y avait peu de passage dans notre halte, qu’on s’ennuyait comme des rats. On avait imaginé vendre des frites. Il y avait justement une sorte de petite aubette et on aurait pu allier nos passions communes pour les poulycrocs et Danielle Style.

Puis il est devenu moche, ce rêve, quand je me suis réveillée pleine d’effroi, me disant qu’en vrai Vincent M. est mort, qu’il ne vendra jamais ni frites ni spaghettis dans la bibliothèque.

Et pourtant, malgré son absence corporelle, il semblait me dire, à travers ma nuit : “Crois en tes rêves, même les plus saugrenus”.

Car c’est peut-être cela qu’il faut retenir de la mort : les morts continuent à nous divulguer leurs enseignements malgré leur absence.

Gary

A l’article de la mort

Cher Gary,

Aujourd’hui, je suis allée faire quelques courses chez Rond-Point pour les besoins de la Communauté de l’Ano. La Communauté de l’Ano, c’est là que je vis depuis maintenant trois ans. C’est-à-dire chez ma mère, avec ma sœur Adèle. Pour la société, nous sommes un peu des pauvres filles qui squattent chez leur mère. Elle est un Tanguy et moi un Boomerang. Alors,pour inverser la vapeur, on dit que notre mère vit chez nous et c’est fou comme cela renvoie une meilleure image, celle de bienfaitrices. En échange du logement, Mère s’occupe du jardin et de pas mal de repas. Et si on se surnomme la Communauté de l’Ano, c’est un jeu de mots qui fait référence à la Communauté de l’Anneau de Tolkien, mais pour anorexiques car Mère possède la structure mentale d’une anorexique et, moi qui aimais manger une bonne dizaine de Dinosaures russes trempés dans de la Danette pour mon dessert, j’ai dû quelque peu m’adapter. Si je te raconte tout cela, c’est pour que l’on fasse peu à peu connaissance, Gary. Même si l’on s’éloigne un peu du sujet, il est important de planter le décor.

Cela faisait longtemps que je n’étais plus allée faire les courses à cause de mes crises d’angoisse. Dans les supermarchés, il y a des néons, des êtres humains qui portent des masques, un sens de circulation, un protocole à respecter, du bruit. Toutes des choses que je gère difficilement. La dernière fois que j’y suis allée, c’était au mois d’octobre. J’étais confuse, je ne retrouvais pas les emplacements des aliments et quand on m’a demandé de reculer derrière la ligne de sécurité, je me suis sentie tellement pestiférée que je me suis effondrée en pleurs devant la caissière qui a continué à scanner impassiblement mes articles. Pour résumer, La dernière fois que j’ai fait des courses, je suis rentrée avec des articles sans queue ni tête et je me suis retrouvée avec un premier mois de repos médical.

Lassée de vivre aux crochets des autres (Il faut couper ma viande à midi, me faire à manger sinon je me laisserais mourir de faim, ne compter sur moi pour rien), j’ai pris une grande décision et j’ai déclaré : “C’est moi qui irai chez Rond-Point aujourd’hui”. Mère a d’abord sourcillé : “Tu es certaine que tu ne vas pas décompenser dans le rayon mou pour chats?” et je lui ai répondu que dans la vie, on ne pouvait être sûres de rien, alors il fallait prendre le risque.

Bien évidemment, comme pour toujours me mettre à l’épreuve, le magasin subissait un grand chambardement. Ils étaient en train de modifier tous les rayonnages et une souris n’y aurait pas retrouvé ses jeunes. 

J’ai essayé de rester calme. J’ai respiré un grand coup et j’ai tenté de faire preuve de résilience. Tout se passait bien. J’avais en mains la liste de courses de Mère et j’avais fait ce que Jean-Chri me conseillait toujours avant un examen : “Tu lis tout une fois afin de te faire une idée de ce que l’on attend de toi. Tu globalises”. Puis, à la seconde lecture, j’ai réalisé que je ne savais pas où se trouvait la mayonnaise. J’essayais de me concentrer du mieux que je pouvais mais, rien à faire, mon esprit n’avait plus aucune logique, ni même un élément de réponse et je peux te dire que c’est flippant quand ça t’arrive pour des choses aussi débiles qu’un pot de mayonnaise. Comme je commençais à céder à la panique (je n’avais aucune idée d’où ça pouvait se trouver et mon cerveau n’enclenchait pas même un soupçon de raisonnement, il produisait seulement un immense trou noir dans lequel je vais finirais tôt ou tard par m’engouffrer), j’ai pris la sage décision de ne PAS prendre le pot de mayonnaise, quitte à déplaire aux habitantes de ma demeure. Et puis, il faut être logique, si on vit dans une communauté d’anorexiques, ce n’est pas pour ramener un pot familial de mayonnaise aux œufs. Je me suis contentée  de remplir mon caddie de légumes. Puis, plus difficile, il me fallait des cartouches pour l’imprimante et des piles pour la balance (communauté de l’Ano, toujours). Comme je ne trouvais pas ces dernières, j’ai demandé mon chemin à un badaud qui rangeait des boîtes de conserve dans un étalage et il m’a dit que les piles se trouvaient au rayon papeterie. Je n’ai pas trouvé cela d’une logique implacable, mais qui suis-je pour juger de la logique ?

A la caisse, une vieille dame qui poussait un déambulateur fixait mon bras gauche, duquel ressortait une valve anti-reflux et, d’un air contrit, elle m’a fait signe qu’elle me laissait passer. En effet, ce matin, l’infirmière A. est parvenue à fixer un cathéter en s’écriant d’un air satisfait : “Ah mais je vais finir par devenir une vraie professionnelle, moi !” ce qui ne m’a pas forcément rassurée puisque je pensais, peut-être naïvement, qu’elle était déjà professionnelle de la santé. 

Te rends-tu compte, Gary ? Je suis passée devant une vieille dame en déambulateur tant mon cas semblait encore plus désespéré que le sien et ma vie peut-être encore plus courte. J’ai bien vu aux regards qu’elles ont échangé avec la caissière qu’elles pensaient que je ne passerais probablement pas l’été, que j’étais certainement à l’article de la mort, fauchée par la maladie dans la fleur de l’âge. 

Mais tout cela m’a permis de gagner une place dans la file et je crois en toute honnêteté que j’en avais grand besoin.

Gary

Commencer

Cher Gary,

J’aurais pu me rendre dans une papeterie à l’ambiance feutrée et déambuler dans les rayons au son du carillon qui tinte dans l’entrée. Passer ma main sur diverses couvertures. En sentir le grain, le relief, la texture. Te choisir en fonction de ta beauté, de la douceur et de l’épaisseur de tes pages ou même de ton odeur.

Seulement voilà, si tu existes, c’est justement que je ne suis plus capable d’un tel émerveillement, ou même de réaliser une chose aussi simple que de m’acheter un carnet.

Sans vouloir te vexer, je me suis contentée d’exhumer un vieux cahier sans charme, aux feuilles austèrement lignées parfois paraphées par Hannah, une artiste âgée de 19 mois qui manie le pastel gras avec grande habileté. Si tu existes, c’est parce que le Docteur Synapse m’a suggéré de tenir un journal de mes déboires du moment. 

Au début, j’étais un peu réfractaire à l’idée. Je ne trouvais pas cela bien réjouissant. En général, j’aime mieux amuser la galerie. Loin de moi l’idée de plomber l’ambiance déjà lourde de tous les malheurs que porte la Terre. Mais c’est un fait que j’adore écrire. J’ai toujours écrit. Depuis que je suis en âge de tenir un stylo. D’ailleurs, quand j’avais sept ans, j’ai écrit un haïku percutant qui a provoqué un tel émoi dans ma famille que j’ai un peu eu l’impression de remporter le Médicis précocement. Ma marraine, illustratrice, en avait fait un dessin que Mère avait mis sous cadre et il a trôné dans le bureau de mon papy, grand avocat, pendant des années. “Je te souris petite pâquerette toi qui fleuris près de la ciboulette”. Ma première œuvre, et pas des moindres. J’étais fière. Fière de moi. Dans ma famille on a toujours encouragé l’expression de soi. 

A l’adolescence j’ai rempli des carnets et des carnets que j’ai poursuivis jusqu’à l’âge adulte. Des carnets débordant de mal être, d’amours impossibles. J’ai rempli des pages jusqu’à une date plus récente où mon journal s’est arrêté brutalement, faute de mots. 

Gary. Je vais t’appeler Gary. C’est court, vif, dynamique, piquant. Comme la vie. Je t’emmènerai partout avec moi. Je me vois déjà installée dans un parc de Manhattan, les jambes repliées sur une belle couverture à carreaux, observant mes semblables, “trempant ma plume dans un vitriol qui dépeindrait mes contemporains sans la moindre concession”. Ou buvant un café dans le Starbuck de mon quartier, prenant des notes, relatant une vie sexuelle riche et débridée. Ou plus simplement avachie dans le canapé, en pyjama en pilou et chaussettes mauves antidérapantes, gaspillant ton papier de mes anecdotes insignifiantes. On verra bien. 

Gary

Les origines du Mal

Cher Gary,

Je t’écris des confins de mon canapé, où je suis restée alitée toute la journée, vissée à une perfusion qui s’écoule en goutte à goutte depuis des heures maintenant, ayant mis Mère sous mes ordres d’enfant Roi (“Maintenant je voudrais que tu m’apportes un bol de Krounchy. Avec des pépites de chocolat en plus. Coupé bien net, le chocolat”).

Tu n’es pas sans ignorer qu’il m’arrive une chose étrange. Pour ne pas dire plus qu’étrange.

Mais je vais te raconter tout depuis le début.

Vers le mois d’octobre de l’an de grâce 2020, j’ai commencé à manifester des signes de confusion mentale (nul n’a le droit de dire « Plus que d’habitude? ») ainsi que des signes d’abattement manifeste.

Je pleurais beaucoup. Je pleurais dans les supermarchés quand on me demandait de ne pas franchir la ligne de démarcation. Je pleurais quand une voiture klaxonnait derrière moi pour me signifier de passer au feu devenu vert. Je pleurais devant mon écran d’ordinateur en télétravail. Je fixais mon écran au bureau et seul le vide me répondait. Si un lecteur recherchait un livre, je me rendais devant un rayonnage au hasard en me demandant ce que j’étais venue chercher là.

Bien entendu, mon médecin m’a mise au repos. « Encéphalogramme plat » a-t-il énoncé en substance.

Au début, il a hésité à me donner des petites boules roses, mais j’étais tellement à bout que c’est moi qui les lui ai réclamées. Premier dosage insuffisant. On double la mise. Comme vous voudrez, Docteur, mais que tout ce marasme se calme un peu.

Parallèlement à cela, je souffrais énormément des jambes. Mal comme si j’avais couru un marathon par jour. Et je faisais la grippe, aussi. Presque tous les jours. Je disais à mes collègues : « Je me demande si je ne vais pas rentrer chez moi, je crois que j’ai chopé ce maudit Covid, ou la grippe”. Et ils me disaient : « Encore ? ». Articulations douloureuses, frissons, maux de tête. Sans compter la fatigue – que dis-je, l’épuisement total. Le tableau n’était pas joyeux, tu en conviendras, cher Gary.

Alors j’ai fait ce que l’on m’avait recommandé, je suis allée voir quelqu’un. Pour la énième fois dans mon existence.

Je suis d’abord tombée (et le mot est faible) sur une personne mal avisée qui, loin de prendre mon mal au sérieux, a voulu me rajouter une charge sur les épaules, minimisant également mes souffrances (« Tout le monde est fatigué, Madame, il n’y a pas que vous »), je vous en passe et des meilleures.

Bien décidée à ne pas me laisser démonter pour autant (traduisez par « ma famille m’a poussée au cul »), j’ai cherché un autre psy et mon choix s’est porté sur une femme grecque qui porte un nom inspirant confiance pour une psy : Sèlakèlos. J’accorde beaucoup de crédit aux noms de famille et c’est comme cela que mon dentiste s’appelle le Docteur Menace, que mon ancienne psy s’appelle Madame Lampe et que mon banquier se prénomme Trésor. Mais Madame Sèlakèlos n’a pu m’aider étant full de chez full et je me suis alors dirigée vers le Docteur Synapse. Grâce à lui, je découvre les arcanes de la psychanalyse. Et comme il y a toujours du positif dans tout, cette psy délétère m’a tout de même palé d’un médecin que je suis allée voir, le Docteur Cyanure.

Et c’est là que je suis allée de surprises en surprises.

Je suis restée plus d’une heure dans son cabinet tant elle m’a posé de questions et elle m’a déclaré une chose dont je n’avais même pas conscience tellement elle me colle à la peau : « Vous êtes en mauvaise santé, Madame! ». (« Encore une femme clairvoyante », vous dirait Adèle). Et pour cause : résistance à l’insuline, hypertension, dépression, myalgies dans les jambes, psoriasis dans les conduits auditifs. Sans compter que je suis devenue sourde, que je ne tiens plus sur mes jambes, que je ne sais plus lire, que je broie du noir, qu’il m’arrive de chercher ma maison dans la rue et que je cherche mes lunettes dans le four (Je ne porte pas de lunettes).

Au bout de la discussion, elle m’explique qu’elle pense que je pourrais souffrir de ce qu’on appelle « une infection froide ».

Avais-tu déjà entendu parler des infections froides, mon bon Gary ? Moi pas. Pour te la faire courte, ce sont des infections qui restent tapies dans l’organisme, silencieuses, jusqu’à leur éventuelle explosion. Elles sont aussi dites « infections à bas bruit » ou « infections dormantes » car il suffit que le système immunitaire soit affaibli ou que le patient ait vécu un traumatisme psychologique (ah ben ouais ma bonne dame, j’ai en effet pris un semi-remorque dans la tronche) pour qu’elles se réveillent et attaquent le gentil organisme qui les hébergeait gratos jusque là.

Et ce n’est pas tout, sinon ce ne serait pas assez drôle, mais ces bactéries se reproduisent, ou pour être plus précise elles se clonent tous les X temps et colonisent de cette façon l’organisme de manière exponentielle et attaquent absolument tous les organes. Dans mon cas : intestin flingué, surrénales à plat, cerveau en décomposition, etc etc.

Ces infections sont des zoonoses, c’est-à-dire transmises par l’animal à l’homme.

Tu connais mon amour pour les animaux. Eh bien, il a été une fois de plus mis à mal. En général, ce sont les tiques qui transmettent ces infections, la plus connue étant la maladie de Lyme. Là où je fais les choses avec originalité, c’est que, dans mon cas, elle ne m’a pas été transmise par une tique mais par un ver.

Oui, tu lis bien. Un ver.

Je sais, c’est pas cool, et je te préviens tout de suite que ce récit va virer horreur et science-fiction tout à la fois, donc je préviens que les âmes sensibles n’ont qu’à stopper net leur lecture et s’en retourner à leur grille de sudoku.

J’avais 20 ans et l’esprit aventurier et je suis partie avec deux amies au Sénégal, dans un petit village reculé. Je suis revenue de là avec des tresses africaines dans les cheveux (ça m’allait drôlement bien), la maîtrise des pas de la « mayonnaise » (tube de l’été à Dakar) et … un anus dans le pied. Oui, un anus. Un trou, si tu préfères. Qui n’était autre que la porte d’entrée d’un ver minuscule, type ténia mais en plus méchant.

Je savais ce qui m’arrivait car l’année précédente, mon amie Benjamine en avait été victime et elle prenait tranquillement son bain quand un ver est sorti de son pied, ver qu’elle s’est empressée d’atomiser sur le rebord de la baignoire à l’aide de sa bouteille de shampoing, en proie à la terreur, au grand dam des médecins qui auraient voulu voir à quoi il ressemblait. Ensuite, elle aimait dire qu’il valait mieux avoir un ver dans le pied qu’un ver dans le nez, mais à la lumière des événements récents de ma vie, je n’en suis plus si certaine.

Quant à mon médecin à moi, elle m’a fait une compresse avec une pommade antibiotique et elle a déclaré : « Si jamais ce truc tourne mal, change de couleur, se met à bouger ou Dieu sait quoi d’autre, tu files au centre de médecine tropicale à Anvers et tu me me rappelles surtout pas, je ne veux rien savoir ».

A peu de choses près, le 12 septembre 2001 (oui, j’étais en train de choper la dracunculose quand les tours jumelles ont été abattues et je ne vous encourage pas à googler le nom de cette maladie), je paradais dans la cour de récré de Malonne-city (tout nous ramène toujours à Malonne-city) avec mon beau bronzage, mes tresses et mon ver dans le pied, et nous lui avions même donné un surnom qui aujourd’hui m’échappe et nous lui apprenions à sauter dans un cerceau (visions surréalistes, quand vous nous tenez).

Il est vrai que sur place j’ai eu un accès de fièvre incroyable, avec délire de dédoublement (je cherchais partout l’autre moitié de mon corps) et mes oreilles ont commencé à me faire souffrir dès ce jour (démangeaisons, pu, acouphènes, perte d’audition) sans que je fasse le lien entre toutes ces choses, bien entendu. Et au fil des années se sont ajoutés mes problèmes d’insuline, d’hypertension, de fatigue pour finir en apothéose avec une belle dépression.

Quand on a analysé mon ADN, on y a détecté la borrelia recurrentis, responsable de ce que l’on appelle « la fièvre récurrente », cousine de Lyme et proche du paludisme et cette analyse a confirmé cette hypothèse puisque cette bactérie ne se trouve que sur le continent africain, en particulier au Sénégal.

Je souffrirais donc d’une dépression d’origine bactérienne (ce qui ne nous empêche pas, comme le suggère le Docteur Synapse, de comprendre pourquoi cela nous arrive) que je commence à traiter dès ce jour à coup d’antibiotiques en intraveineuse.

C’était encore une journée surréaliste et riche en rebondissement, mais je te la raconterai demain, mon cher Gary, car là l’infirmière arrive pour me débrancher.

Gary

Les apparences

Ce matin, j’avais envie de m’installer tranquillement au jardin et de peindre, ce qui ne m’était plus arrivé depuis longtemps. Ce que j’ai fait.

Mais mon cerveau a décidé qu’il en irait autrement.

Je ne vous en avais pas parlé ici parce que j’avais décidé de ne pas le faire. Parce que j’estime que c’est extrêmement privé et relativement gênant. Je ne sais pas pourquoi je le fais aujourd’hui. Un trop plein ? Mais je souffre de dépression depuis de nombreux mois et j’ai été mise en arrêt maladie longue durée.

Apparemment c’est parfois difficile à croire. Parce que je suis tout sourire. Parce que je suis rire. Mais parfois je donne le change. Ce n’est pas un effort pour moi, cela me vient naturellement, de donner le change. Et puis c’est vrai, je suis aussi rires et sourires. Heureusement. Visiblement, l’un n’empêche pas l’autre. Cela s’appelle « Une dépression souriante », et le terme me plait car il me décrit assez bien, dans mes contradictions.

La dépression est une maladie compliquée à comprendre pour qui ne l’a pas vécue de l’intérieur ou via l’entourage proche. Tout à coup le gouffre s’ouvre devant nos pieds, sans raison apparente parfois, ou pour des raisons que l’on a marre de ressasser en boucle. Et soudain tout est devenu impossible, jusqu’à la moindre respiration.

Oui elle est difficile à comprendre et les lieux communs sont pléthore, entre « Secoue-toi un peu », « Mais pourtant tu as tout pour être heureuse » et « Tu verras, quand les beaux jours vont arriver, tout ira mieux », « La dépression c’est la maladie du manque de courage » (Jung en personne, apparemment) que j’ai la chance de n’entendre que très peu voire pas du tout, étant bien entourée.

Si je vous parle de cela, c’est parce que justement le gouffre s’est ouvert sous mes pieds alors que je peignais au jardin.

Bon d’accord, j’écoutais « Blizzard » de Fauve et cette chanson que je connaissais déjà mais peut-être sans y prêter assez attention m’a percutée de plein fouet tant elle entre en résonance avec certains de mes démons.

Et je me suis mise à souffrir moralement tout en peignant un paysage dans les tons magenta, ce que je trouvais extrêmement antagoniste.

C’est de là qu’est partie ma réflexion : Ce soir je vais poster des photos idylliques (parce que je ressens en ce moment le fort besoin de partager mes avancées graphiques) et mon entourage va penser que je me la coule douce au soleil alors qu’intérieurement c’est le chaos le plus sombre qui puisse être.

D’où mes questions :

Peut-être suis-je comme ces personnes que je critique parfois, qui semblent étaler leur bonheur sur les réseaux sociaux alors que l’on sait que derrière, il y a crise ?

C’est une attitude humaine assez courante et simple à expliquer, entre envie de ne pas inquiéter les autres, besoin de se leurrer et envie de faire miroiter ce que l’on est pas. Ce n’est pas si grave à mon sens, peut-être juste un brin interpellant.

Mon second questionnement est plus fondamental. Pourquoi ce décalage presque systématique entre ce que je ressens et je peins ? Je ne nie pas que je suis couleurs vives, joie et allégresse. Mais parfois, pour qui me connait bien, je peux aussi être sombre, et cela ne transparait absolument pas dans mes peintures et dessins. A un tel point que souvent, je me demande si, à force de dessiner des petites filles qui observent des plans d’eau et à force de peindre des nénuphars, je ne serais pas en train de passer à côté de moi-même, de ce que j’ai vraiment envie de montrer, d’exprimer. En gros, je peins des fleurs roses alors que je voudrais clasher de l’encre de chine sur une toile immense que je pourrais ensuite lacérer. Je joue au vieux bonhomme barbu installé tranquillement dans son jardin (Monet) alors que je suis quand-même un rien David Lynch (qui, en fait, est peut-être, selon moi, à l’inverse, un « faux torturé », mais soit).

Et ce matin, un peu par magie, je reçois un magnifique cadeau de l’existence via le commentaire de Malyloup qui me dit « Je ne pourrais pas me lasser de tes nénuphars, ils me transportent dans des ailleurs qui me comblent ».

La formule, en plus d’être poétique, m’a donné un élément de réponse : Et si, en fait, je peignais presque systématiquement « Des ailleurs qui me comblent »?

En réponse à tout ce qui ne me comble pas. En réponse aux vécus douloureux. En réponse à la tragédie. En réponse à ma parfois trop haute mélancolie.

Cette piste me semble importante à suivre.

Et en attendant, apprenons à ne pas toujours nous fier aux apparences.

« Parce qu’on est de ceux qui guérissent » – FAUVE