Lyme

Smog spirit

11 septembre 2021 – Je vais mieux, c’est indéniable. Je retrouve de ma superbe. Mais certains jours, ce que les médecins dénomment le “brouillard cérébral” reste épais. Une véritable purée de pois. Hier, par exemple, c’était carrément le smog londonien. 

D’abord, après de nombreuses circonvolutions et de fameuses angoisses métaphysiques à propos de mon système immunitaire déficient, j’ai décidé de me faire vacciner contre la Covid 19. On dit bien la Covid, même si ça sonne vilain aux tympans. J’avais rendez-vous au matin et bien-sûr, alors que c’était ma seule obligation depuis des mois, j’ai oublié de m’y rendre. “Tu n’as pas reçu un rappel ?”, m’a demandé Mère. Si, mais j’ai oublié malgré tout. Ne me demande pas comment je fais, c’est hors catégorie. Smog londonien, te dis-je. J’ai donc supprimé mon rendez-vous et heureusement, il restait une plage horaire de deux minutes disponible le jour-même. Seulement, une suppression de rendez-vous pour la première dose supprime automatiquement la seconde et ça a été un sacré bordel de s’y retrouver dans mon mich-mach organisationnel. La femme dans l’aubette ne me retrouvait pas, elle confondait ma date d’anniversaire avec la date du jour et c’est à peine si elle ne m’a pas demandé si je m’appelais bien Jean-Claude de la Sarriette. “On ne retrouve plus votre identité”, a-t-elle dit en substance. Mais j’extrapole peut-être un peu

Pour y aller, je ne reconnaissais plus le chemin. Les routes se mélangeaient dans mon esprit. Comme si la nuit toutes les routes qui partent du rond-point s’intervertissaient parfois pour le seul plaisir de me jouer un vilain tour. Alors je me suis arrêtée sur le bas-côté, là où Hannah avait vomi il y a quelques jours à peine et j’ai appelé Mère pour qu’elle me confirme que je devais bien prendre le deuxième embranchement. Mère m’a répondu gentiment, sans me demander si j’étais devenue dingotte (c’est un rond-point proche de chez moi que j’emprunte régulièrement depuis ma plus tendre enfance), mais je pressens que c’est parce que, quand je vois venir la confusion mentale et que je deviens proactive (je m’arrête et je demande), c’est une attitude qu’elle encourage. C’est peut-être un peu maboule de perdre des repères qui sont proches de chez moi mais c’est mieux que de foncer tête baissée et d’arriver à Paris-Roissy en panique. 

Ensuite, comme tous les vendredis, Adèle et moi sommes allées chez Caro. Hannah a découvert les joies des dessins animés, ceux de Tchoupi en particulier et elle les réclame en chantonnant “Tap tap tap”. “Je croyais que les écrans étaient interdits avant trois ans”, ai-je dit à ma sœur. Elle m’a répondu : “Tu joueras ta Françoise Dolto le jour où tu te seras reproduite. En attendant, assieds-toi sur le canapé, ferme-la et regarde Tchoupi”. 

As-tu déjà regardé un épisode de Tchoupi, mon bon Gary ?

Quand je donnais mes formations “Lecture et petite enfance”, je n’arrêtais pas de répéter à qui voulait bien l’entendre que Tchoupi était le Mal incarné, un fléau contre lequel il faut se battre, ne pas fléchir et continuer la lutte, mais alors, en dessin animé… 
Eh bien, cela s’apparente à sept minutes de lobotomie. Un peu comme cette scène dans “Dragon rouge”, quand Hannibal Lecter fait bouffer à sa victime son propre cervelet et qu’il le fait revenir dans du beurre. Le graphisme est laid, il y a une petite métisse qui a des cheveux en une matière qui donne envie de rendre ton petit déjeuner, et ça raconte la vie de pingouins aux voix nasillardes qui font des choses intéressantes au possible. “Ce sont des enfants qui vont à l’école, quoi”, se défend ma soeur. Dans l’épisode que j’ai regardé, Madame Sibylle leur demande de coller une queue d’animal auprès de l’animal qui s’y rapporte. J’étais scandalisée pour eux. “Mais c’est hyper compliqué !!! ai-je dit. C’est quoi cette école de Tchoupi ?! C’est une école pour HP, ou quoi ?!!! Ils sont censés avoir trois ans, ces gosses ! On sait faire ça à trois ans, peut-être ? Même moi, je n’y parviendrais pas”, me suis-je écriée. “Oui, mais toi, tu es teubé”, m’a dit Adèle avec la placidité qui la caractérise. 

Enfin, on a mis le Bébé au lit et, comme tous les vendredis, on a mangé thaï en regardant une affliction sur Netflix. C’était une daube. Une jeune fille mourait subitement en s’éclatant la tête contre des latrines (pire encore que de périr à cause d’un américain avarié) et elle avait le droit d’entrer au paradis seulement si elle parvenait à régler les problèmes de ses proches qui figuraient sur une petite liste. Je n’ai pas arrêté de pleurer, c’était trop métaphysique pour moi, dès qu’il est question de la mort je me mets à braire comme un veau. 
A la fin du film, sans vouloir te spoiler, elle a pu se rendre au paradis, et ça m’a sacrément estomaquée. J’ai dit : “Mais elle ne va plus pouvoir voir sa famille, alors???!” et Caro m’a dit brutalement : “Tu sais, c’est le principe même de la mort”, alors j’ai pleuré de plus belle. 
Et au bout d’une heure et demie de film j’ai demandé à mes soeurs : “C’est quoi, cette histoire de liste, au juste?”, et elles m’ont regardé avec des yeux de merlan frit, elles ont dit “Tu sais que c’est le fil rouge de l’histoire et que c’est un film de pipiches ? C’est pas non plus un David Lynch, hein”. Quand le film a été terminé, Adèle a dit à Caro : “On y va. Je ramène Natha à la maison. Elle doit aller se coucher, elle a eu une rude journée. Une journée de smog londonien. T’inquiète, c’est moi qui conduis”.

Lyme

Chacun son 11 septembre

Il parait que chacun se souvient de ce qu’il était en train de faire le 11 septembre 2001, parce que, quoi que cela ait été ; faire des crêpes, lire un bouquin, se curer le nez ; il a abandonné cette activité toutes affaires cessantes pour rester la bouche entrouverte de stupéfaction devant des images choquantes. Destruction de l’Occident.

Pour ma part, j’étais avec Benjamine et Magali dans un village perdu au fin fond du Sénégal. J’avais 20 ans, l’esprit aventurier, et il se peut que, par un coup du sort ou une synchronisation digne du Grand Tout, au moment même où des avions kamikazes réduisaient les tours jumelles en bouillie, je posais mes pieds dans une flaque d’eau croupie. Pour te dire qu’à la même seconde, où que tu sois dans le monde, un glissement s’opère parfois, qu’il soit monstrueux ou anecdotique, qu’il soit inoubliable ou passé inaperçu. Quand nous sommes rentrées dans notre case, les sénagalais sont venus nous trouver pour nous annoncer que quelque chose de terrible avait eu lieu. Ils se sont tous rassemblés autour de leur radio, visiblement affolés, mais je dois bien avouer que nous n’avions pas du tout réalisé la teneur de l’événement. Sa portée dramatique nous échappait totalement. On aimait mieux se laver sous les pluies chaudes comme dans la publicité pour Tahiti ou débattre de féminisme avec les musulmans. Comme le disait si bien Benjamine : “On s’en bat un peu le jonc, de ce qui se passe chez les ricains”.

C’est seulement plusieurs jours plus tard, quand nous nous sommes retrouvées dans l’aéroport de Dakar, rempli de militaires portant des baïonnettes leur barrant le torse qu’on s’est dit que quelque chose clochait peut-être. Mais je m’éloigne du sujet. J’en reviens à moi-même, comme toujours, puisque je suis mon propre sujet d’étude. C’était la saison des pluies et j’ai marché dans une flaque, innocemment, ignorant qu’elle recelait peut-être tout un tas de bestioles, amibes et bactéries en tous genres. Ce qui était arrivé à Benjamine l’année précédente m’est donc arrivé à moi aussi : j’ai chopé un ver.

On aimait bien le récit que mon amie en faisait. Un peu comme on aime, enfant, les histoires qui font peur ou qui dégoûtent. Elle était revenue en Belgique depuis quelque temps et prenait tranquillement son bain quand un ver est sorti de son pied. Horrifiée, elle s’est empressée d’atomiser son visiteur à l’aide d’une bouteille de shampoing, au grand dam des médecins qu’elle s’est empressée d’aller voir qui auraient voulu savoir quelle tronche il avait. Ce ver, appelé ver de Guinée, serpent de feu ou encore dracunculose, est bien connu des populations africaines. Il se loge sous la peau, formant une sorte de boursouflure à l’endroit où il entre, puis il migre dans tout le corps. Les Africains l’attrapent avec un morceau de bois au moment où il passe dans les yeux, seul moment où ils peuvent l’attraper. Avoue qu’Alien, à côté, c’est du pipi de chat.

J’ai commencé à délirer sévère, ignorant que c’était à cause de ce ver qui n’était pas encore visible. J’ai commencé à souffrir des oreilles et à faire une forte fièvre. Si forte que la nuit, dégoulinante de transpiration, je cherchais partout l’autre moitié de mon corps en tapotant ma natte, affolant mes amies qui tentaient de me raisonner. Je me suis auto diagnostiquée (je faisais sans doute une otite) et automédiquée (une aspirine et au lit). Tu penses bien que ça n’a pas suffi. Je suis revenue au pays avec des tresses africaines, la maîtrise de nouveaux pas de danse, les oreilles remplies de pu et un anus dans le pied. Oui, un anus. Un trou, si tu préfères. Qui n’était autre que la porte d’entrée de Vertigo, mon ver de Guinée du Sénégal. C’est ainsi que mes amis et moi-même l’avions surnommé, et nous lui apprenions à faire des tours de cirque comme sauter dans un cerceau et ce genre de choses. Oui je sais, nous avions un humour un peu surréaliste, mais ça m’est passé depuis.

Mon médecin m’avait fait une compresse avec une pommade antibiotique et avait déclaré : « Si jamais ce truc tourne mal, change de couleur, se met à bouger ou Dieu sait quoi d’autre, tu files au centre de médecine tropicale à Anvers et tu me me rappelles surtout pas, je ne veux rien savoir ». C’était une âme sensible, ce médecin.

A l’époque, Benjamine aimait dire qu’il valait mieux avoir un ver dans le pied qu’un ver dans le nez, mais à la lumière des événements récents de ma vie, je n’en suis plus si certaine.

Lyme

On se regarderait bien un bon biofilm, ce soir ?

La deuxième phase de mon traitement consiste à détruire les biofilms. 

Afin que tu comprennes en quoi cela consiste, je vais t’inculquer quelques rudiments de biologie. Sache que les bactéries sont un peu comme nous, êtres humains. Elles aiment se regrouper et construire des villes afin d’optimiser leurs compétences, réduire leurs trajets et globaliser leurs ressources. 

Visuellement, cela ressemble un peu à ces pellicules visqueuses qui se forment à la surface des étangs, dans lesquelles les grenouilles pondent leurs œufs. Sauf qu’ici, elles se collent aux organes afin de mieux les coloniser. 

Chez les bactéries comme chez les êtres humains, tout le monde ne s’intègre pas dans la société. Il y a celles qui s’échappent du biofilm et vont migrer vers un ailleurs plus prometteur. Les plus virulentes. Les libre-penseuses. Elles s’en vont créer une autre société plus utopique sur un autre organe. C’est comme cela qu’à mon insu, je suis devenue un vrai continent. 

Tu m’étonnes que je sois fatiguée : elles me prennent pour un buffet à volonté. Et vas-y que je te pompe des nutriments, et vas-y que je te taxe un peu de sucre, et vas-y que je t’aspire la vie petit à petit.

Les biofilms sont très difficiles à détruire car ils se jouent du système immunitaire et peuvent même devenir résistants aux antibiotiques. Seule une molécule, utilisée un peu au hasard Balthazar et destinée au départ à un tout autre usage, donne à présent de bons résultats, enregistrant même quelques rémissions. Tu vas rire, Gary. Parce que le médicament en question est destiné aux alcooliques afin de les aider à se sevrer. Une chance que la pharmacienne me connaisse à présent et qu’elle n’ait pas donné mon signalement à tous les bars du coin. 

Comme j’ai la chance que le Docteur Cyanure soit à la pointe en ce qui concerne le traitement de cette maladie, je suis à présent bénéficiaire de ce médicament. Evidemment, cela n’a pas échappé à Adèle qui s’est exclamée : “Oh mais tu es un cobaye, alors !” Quand je lui ai répondu “Oui, en quelque sorte”, elle a ajouté : “Tu vas passer tes journées à tourner dans ta roue”. Je crois que ma sœur confond cobaye humain avec hamster à poils longs.

De toute façon, il me serait totalement impossible de passer mes journées à tourner dans une roue. Je suis trop épuisée pour cela. Hier, par exemple, après une sieste de trois heures, je me suis installée, les bras ballants, dans un fauteuil sur la terrasse, à côté de mamy Tine. Nous observions au loin Mère et Adèle qui étaient en train de tailler les haies en se disputant parce qu’Adèle essayait de donner à son buisson la forme du visage de Staline et Mère aurait préféré une simple boule. Puis tout à coup, mamy s’est levée de son siège, très lentement, avec le dos voûté. “Tu as besoin de quelques chose?” lui ai-je crié à l’oreille (elle a des bouchons et plus d’appareils). “Non merci”, m’a-t-elle répondu “Je fais simplement un petit tour sur la terrasse”, et elle a commencé à marcher un peu, de long en large, appuyée sur son déambulateur. 

Eh bien, Gary, je vais te dire une chose : jamais je n’aurais eu l’énergie de faire une chose pareille. Alors je suis restée engoncée dans mon fauteuil, observant que j’ai moins d’énergie qu’une vieille dame de 91 ans qui sort de l’hôpital. 

Lyme

De ma superbe

Aujourd’hui, c’est un grand jour pour moi. Le cinquième jour de la sixième semaine de la première phase du traitement. Et comme tu le sais déjà, le cinquième jour de la sixième semaine de la première phase du traitement, Dieu promit un répit aux patients atteints de Borréliose de stade trois.

Fini, les cathéters dans le pli du coude (l’autre jour, le caissier m’a demandé si je m’étais évadée de prison), les litrons d’antibiotiques, les perfusions, les aiguilles plantées dans le derche. Adieu les infirmières qui t’annoncent qu’elles vont t’amputer des deux bras.

J’ai compté, Gary. Car tu sais que j’aime les chiffres. En six semaines, j’aurai reçu 102 baxters dans les veines, 18 injections dans le postérieur et avalé pas moins de 840 gélules de toutes formes et de toutes couleurs. Dorénavant tout cela est derrière moi. A moi la liberté de courir cul nu dans les champs de fraises en criant : “Je respire la pleine santé !”.

Comme je l’ai dit à ma famille : “Je sens que je retrouve de ma superbe”.

J’ignore pourquoi ça les a autant fait glousser.

Lyme

L’oreille absolue

Semaine 6. Nette amélioration de mes conduits auditifs. Pour ne pas dire miracle de Noël un peu en retard sur le programme. Cela fait 20 ans que j’ai les oreilles qui grattent. Ou qui suintent. Ou qui grattent et qui suintent. Je sais, Gary, ce n’est pas frais. Mais c’est la stricte vérité. “Eczéma”, avait dit une dermatologue à l’époque. Elle m’avait prescrit des gouttes pour les yeux. Je trouvais que pour un médecin, elle ne cernait pas hyper bien le corps humain. 

Mes oreilles purulaient tellement que ça coulait. Frais, te dis-je. Et ça grattait. Ça chatouillait. Ça démangeait. A en devenir sotte. A s’en taper la tête au mur.“Psoriasis”, a rectifié le Docteur Cyanure en inspectant mes ongles. Les médecins ne finiront pas de m’étonner.

Comme mon chien, qui souffre visiblement du même mal, je passais mes journées à me gratter les conduits auditifs. “Il a les oreilles qui font flap flap”, dit toujours Mère, elle aussi experte en diagnostics. Parfois, on doit même lui retenir les pattes pour éviter qu’il ne se fasse du mal. Alors il se roule sur le dos en s’ébrouant, voulant peut-être nous montrer par là sa souffrance. S’il savait comme je le comprends. “Tu me fais penser à Happy”, me dit toujours Adèle quand je me gratte à devenir dingue.

Ces derniers temps j’avais même des plaies, de la purulence et de la pestilence. J’ai tout essayé : harceler le pharmacien pour qu’il me retrouve la référence des gouttes pour les yeux, me badigeonner les pavillons avec de l’huile d’olives première pression à froid (les grecs soutiennent que l’huile d’olives guérit de tout).

Puis, tout à coup, plus rien. Le silence des chatouilles. La disparition des plaies. Je suis tellement heureuse de constater que je n’ai plus rien que je passe névrotiquement mon doigt dans mon oreille. Peut-être suis-je condamnée à vivre avec un doigt dans l’oreille ?

En me levant ce matin, je l’ai signalé à Mère : “Je suis guérie des oreilles”. Comme de bien entendu cela ne l’a en rien réjouie. Elle a dit d’un ton tranchant : “Eh bien, s’il faut t’envoyer tous ces médocs pour uniquement ne pas avoir les oreilles qui chatouillent, ça en vaut vraiment la peine”. Je crois qu’en vrai elle est bluffée par un tel résultat.

Par contre, pour la surdité, on ne pourra rien faire. C’est la seule attaque dont je souffre qui soit irréversible. Je continuerai à répondre “Je pue tant que ça des dessous de bras ?” quand on me demandera “Tu peux me passer le sel ?”, parce que j’aurai compris “Tu t’es lavé les aisselles ?”.

En attendant, je suis tellement heureuse d’avoir enfin les conduits auditifs bien nets que j’ai envie de courir dans tout le quartier pour répandre la bonne nouvelle, mais je ne peux pas, vu que je ne sais plus courir, c’est à peine si je sais marcher. 

Lyme

La théorie des cuillères

Connais-tu la théorie des cuillères, mon petit Gary ? Personnellement je ne la connaissais pas mais je l’ai vue passer au hasard de mes lectures sur internet et elle est fort connue dans le monde passionnant des maladies chroniques et du handicap.

Je vais faire simple : Imagine qu’au lever, tu disposes de 12 cuillères. 

Que faire avec autant de cuillères, me demanderas-tu. Tu me répondras à raison que tu as assez avec la touillette dans ton café et une cuillère à soupe pour entortiller tes spaghettis. 

Mais il se fait que les cuillères en question te permettent d’évaluer ton énergie de la journée. Moi par exemple, en ce moment, faire une randonnée de 5 kilomètres dans les bois me coûterait à peu près 18 cuillères, alors qu’une personne saine n’en utiliserait que deux. Si je ne veux pas me retrouver en déficit de cuillères, je dois donc faire du gras sur le canapé. C’est mathématique.

Tu me connais un peu. Je suis restée longtemps calée sur cette histoire de cuillères. J’essayais vainement de comprendre “pourquoi des cuillères?”. Comme si elles symbolisaient quelque chose. Pourquoi pas des ananas ? Pourquoi ne pas en profiter pour lancer un nouveau système métrique à base de caniches ? Pourquoi 12 et pas 18 ou 52 ? J’avais la désagréable impression de me retrouver adolescente, essayant de comprendre mes cours de mathématiques. Je restais toujours calée et angoissée par le pourquoi (pourquoi E est-il égal à MC au carré?) sans percuter qu’il fallait simplement admettre cette formule comme étant un fait établi, un postulat de départ. Peut-être que si on m’avait expliqué cela d’emblée, j’aurais eu un peu plus que 12 % à mes examens (encore ce fichu 12). Je n’ai pas tout de suite compris qu’il s’agissait d’une unité, tout simplement. 

Dans le cas de la maladie de Lyme, par exemple, la fatigue est extrêmement handicapante. Déjà parce qu’il s’agit d’une accélération du vieillissement cellulaire (Tu as 78 ans au lieu de 40) et ensuite parce que la bactérie Borrelia se loge dans les cellules du corps afin de pouvoir se déplacer, mobilisant ainsi toute l’énergie de sa victime. 

C’est pour cette raison que me faire à manger me coûte 13 cuillères, que faire les courses m’en coûte 52, que faire un trajet en voiture m’en coûte tout autant. 

Ce que la théorie ne dit pas, c’est que le matin, il est rare que je dispose de 12 cuillères. J’en ai parfois deux ou trois tout au plus. Que veux-tu : nous ne sommes pas tous égaux devant la cuillère. Personnellement, je ne suis pas née avec 12 cuillères en argent dans la bouche et c’est fort regrettable. 

Et puis, détrompe-toi, il n’est pas simple d’être fatigué. C’est fatiguant. Et surtout, c’est très mal perçu par la société et inquantifiable par les médecins. Comme dirait mon meilleur ami : “Arrête un peu d’être fatiguée. Tu te reposeras quand tu seras morte”. 

Oui, je sais, Gary, il est peut-être temps que je change d’amis.

Lyme

Pas de bras, ni gauche ni droit

Cette nuit, mon bon Gary, n’était de nouveau pas de tout repos.

J’étais dans une chaise roulante, sur un palier sombre, devant les portes battantes d’un couloir d’hôpital. Une infirmière à forte stature, carré plongeant, m’annonce, sans aucun état d’âme, que l’on va devoir m’amputer des deux bras. Devant mon effarement (sans doute légitime), elle me spécifie que c’est la marche à suivre dans le cas de ma maladie, on procède toujours comme cela.

Bien évidemment, je me suis mise à stresser. Mais plus pour l’opération en elle-même (anesthésie, coupure des bras avec une scie ?) que pour ce qui suivra : une vie morne et compliquée sans bras et sans galettes au chocolat.

Puis les battants de la porte se sont ouverts en grand et plusieurs infirmières, visiblement affolées, se précipitaient vers la sortie en courant et en hurlant. J’ai d’abord cru à un délire à la Jurassic park ou bien à la poursuite par un tueur en série, mais bien vite, j’ai vu qu’il y avait une chauve-souris dans le couloir et que c’était son vol chaotique qui provoquait tout ce ramdam. Je me suis demandée d’où sortaient ces greluches pour avoir ainsi peur d’un stupide rongeur volant – de la ville, probablement – et je suis allée ouvrir la fenêtre. Puis, d’un air assuré, je leur ai dit : “N’ayez crainte, elle trouvera d’elle-même la sortie”. Et là, comme pour valider mes propos, la chauve-souris s’est précipitée vers la fenêtre.

J’ai cru que ce tour de force allait adoucir l’infirmière, que devant mon héroïsme elle abandonnerait ses projets d’opération mais elle m’a déclaré : “Allons, assez perdu de temps. On va maintenant procéder à votre amputation”.

Quand je me suis réveillée, je n’en menais pas large et je me suis interrogée sur le sens d’un rêve aussi étrange, jusqu’à ce que je me souvienne que dans la vie éveillée, mes bras se transforment en passoires et mes veines deviennent du carton pâte.

Je me suis dit qu’il faudrait quand-même que je parle de ce rêve au Docteur Synapse qui, en tant que psychanalyste digne de ce nom, se retrouve aussi heureux devant un rêve chelou qu’un chien ne l’est devant un os. Et puis, après tout, il faut bien qu’il mérite l’argent que je lui verse plusieurs fois par mois.

Et aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, mon illustration est entièrement réalisée à la bouche. Je tiens à déjà m’exercer. On ne sait jamais. J’ai déjà ouï dire que parfois, la fiction dépasse la réalité.

Tous les épisodes : ICI

Lyme

Tornade dans le ciboulot

Malgré le protocole du médecin qui stipule une durée précise pour les baxters et mes demandes de ralentir le débit, l’infirmière B. continue à m’envoyer leur contenu à un rythme effréné dans la caboche. A croire qu’elle a laissé sa marmite sur le feu ou qu’elle doit choper le dernier train. Quand elle fait ça, je sens bien que je commence à ressembler sérieusement à Yolande Moreau dans le sketch des Deschiens. Celui où elle se fait licencier à cause d’un petit souci qu’elle a : parce qu’elle est droguée.

Disons que chaque jour, ça fait un peu comme une tornade dans mon ciboulot. J’ai le bocal qui tangue. Il parait que mes yeux de Pinocchio s’agrandissent encore plus qu’à l’habitude, que mes pupilles se dilatent comme une accro qui cherche sa pipe à crack. Quand je me lève du canapé, mes jambes tremblent, j’ai l’impression qu’elles vont se dérober sous moi, et je grimpe péniblement l’escalier pour aller dormir toute l’après-midi. Puis toute la soirée. Puis toute la nuit. Ou alors je reste éveillée et j’erre dans la maison comme le fantôme de Amy Winehouse.

Hier, par exemple, j’ai voulu faire une besogne. Je suis allée chercher mon panier à linge et, quand je l’ai déposé dans la buanderie, un homme s’est adressé à moi en espagnol. Je n’ai pas compris ce qu’il disait, étant donné que je brossais pas mal le cours d’espagnol, mais je l’ai entendu très distinctement. Je suis restée figée, le panier à linge dans les bras, consciente qu’il n’y a aucun homme, qui plus est espagnol, dans ma buanderie. Je suis restée longtemps prostrée comme ça, plusieurs secondes peut-être, stupéfaite, ébahie. On aurait dit les livres sonores d’Hannah, mais il n’y avait aucun livre sonore à cet endroit. Juste des boîtes de thon et des graines de quinoa. J’ai essayé de rester cohérente. Les boîtes de thon ne parlent pas. Pas plus que les lentilles corail. Et je doute que Jocelyne, la machine à laver, ait une voix masculine et maîtrise l’espagnol.

Qu’est-ce que cela pouvait-il bien être ? 

Adèle qui regarderait une série dans sa chambre juste derrière le mur eut été l’explication la plus plausible. Alors j’ai lâché le panier à linge, j’ai ouvert grand sa porte et j’ai dit : “Tu regardes une série espagnole ?”. Ma soeur a sursauté et a répondu un “Non Natha” ferme et définitif. J’ai demandé : “Il n’y a pas un homme qui vient de parler espagnol ? Avec une voix un peu nasillarde ? Je viens de l’entendre me parler dans la réserve.”

D’abord je l’ai vue écarquiller un peu les yeux, puis elle a dit, avec beaucoup de résignation dans la voix :  “Te rends-tu seulement compte que ce que tu racontes est totalement insensé ?”

Bien entendu, il me reste suffisamment de jugeote pour reconnaître que j’ai certainement eu une hallucination auditive, peut-être liée à tout ce que je reçois dans le syphon en ce moment. Mais comme dirait le partenaire de Yolande Moreau (et toute ma famille) : “J’espère que ça va s’arranger. Et on espère bientôt te retrouver”.

Deuil

La mort est partout

“Avec cette pandémie, la mort est partout”, m’a dit dernièrement le Docteur Synapse, dont le métier est de rassurer ses semblables. “Dans les chiffres, dans les rues, dans les discussions”.

Il est vrai que j’ai senti que la pandémie, c’était un peu le truc en trop pour moi, sans pouvoir expliquer exactement en quoi. Un peu comme la goutte d’eau qui ferait déborder la perfusion, si je puis dire.

J’y ai perdu le sens même de mon métier, l’essence même. Je me suis retrouvée dans ma chambre, face à mon ordinateur, comme une ado en blocus, incapable de me concentrer, le cerveau en compote.

“Je vous invite à réfléchir à la façon dont vous appréhendez la mort”, m’a dit ensuite Synapse. 

Et, comme si Le-Grand-Tout avait orchestré un exercice à mon intention, quand je suis rentrée à la maison, il y avait un hérisson qui était allongé d’une étrange façon sur le bitume. Celui-là même qui était venu quelques jours auparavant parader sous mes fenêtres, m’obligeant à sortir en culotte dans la nuit, armée de ma lampe de poche. Celui-là même qui m’avait fait réveiller Mère pour lui annoncer que nous allions avoir des choupissons. 

Caro, qui conduisait parce que je ne roule plus depuis que j’ai d’un seul coup arraché mon rétroviseur et éclaté ma voiture contre un lampadaire, connaissant ma compassion à l’égard des animaux, s’est exclamée : “Oh un hérisson qui bronze tranquillement !”. Mais je ne suis pas dupe, Gary. Je sais que les hérissons ne bronzent pas, pas plus qu’ils ne sortent en plein jour ou font des séances d’acupuncture, d’ailleurs.

Elle m’a déposé chez moi et je suis allée voir l’animal. Il respirait à grand peine et posait sa tête contre le sol. Seul. Il était seul, en train d’agoniser loin des siens. Il avait une plaie sur le dos de laquelle sortaient des mouches. Il me regardait de ses petits yeux tout mignons et il semblait me dire qu’il était désolé pour les choupissons à venir.

J’ai fait ce que j’ai pu, je crois. J’ai appelé le centre des urgences vétérinaires. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire car les hérissons transportent trop de virus dangereux. Ils m’ont donné un numéro spécialisé en animaux sauvages. C’était déjà fermé. J’aurais pu le mettre dans une caisse et l’amener à la maison mais je le sentais moyen, de savoir qu’un animal agonisait sous mon toit. Et je l’avoue, je l’ai senti moyen aussi de me taper une nouvelle zoonose. Je pense que j’ai déjà assez avec Vertigo et Spiroquette.

Je me suis sentie impuissante. impuissante et lâche. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour des solutions, sans succès.

Alors je suis allée me coucher.

Il a commencé à pleuvoir. Un peu d’abord. Puis beaucoup. Des torrents. J’entendais parfois passer quelques voitures, totalement indifférentes à son sort.

Comme de bien entendu, le combo imagination fertile /délire fiévreux à la doxycycline a fait son oeuvre et je l’imaginais, telle une grosse éponge, se gorger d’eau de pluie jusqu’à occuper toute la rue et à barrer le passage aux voitures qui s’inquiéteraient enfin. C’était un rien cauchemardesque. 

Le lendemain matin, j’ai repoussé le plus longtemps possible le moment d’aller le voir. Puis, n’en pouvant plus, je me suis enfin décidée à y aller et, crois-moi ou pas, mais il avait disparu.

Quand je suis rentrée, maman m’a demandé : “Alors ?” et j’ai répondu qu’il n’était plus là, qu’il était probablement parti retrouver sa famille pour le pique-nique du dimanche.

Il paraît que la première étape du deuil est le déni. il parait aussi qu’il peut durer longtemps. Personnellement je n’en sais rien. Car aucun membre  de ma famille n’est mort.

En parlant de mort, justement, cette nuit, j’ai rêvé de Vincent M.

Vincent M., c’était mon collègue et il est mort il y a quelques années dans un accident de la route. Il était jeune, il avait une femme et trois enfants en bas âge et tout le monde adorait sa gentillesse, sa disponibilité, sa façon toujours détendue de voir la vie. Je ne me remets toujours pas de sa mort. Je veux dire que je ne peux toujours pas y croire. Cela m’est impossible.

Dans mon rêve, il m’expliquait que maintenant, il travaillait sur un nouveau projet, il vendait des cornets de pâtes dans la bibliothèque de Boitsfort. Il disait que ça marchait bien, il se faisait de l’argent parce qu’il y avait de plus en plus de bobos qui mangeaient des spaghettis le midi. 

Il était bien, ce rêve, parce qu’il m’a fait penser à un projet que l’on avait imaginé ensemble quand on travaillait au bibliobus et qu’il y avait peu de passage dans notre halte, qu’on s’ennuyait comme des rats. On avait imaginé vendre des frites. Il y avait justement une sorte de petite aubette et on aurait pu allier nos passions communes pour les poulycrocs et Danielle Style.

Puis il est devenu moche, ce rêve, quand je me suis réveillée pleine d’effroi, me disant qu’en vrai Vincent M. est mort, qu’il ne vendra jamais ni frites ni spaghettis dans la bibliothèque.

Et pourtant, malgré son absence corporelle, il semblait me dire, à travers ma nuit : “Crois en tes rêves, même les plus saugrenus”.

Car c’est peut-être cela qu’il faut retenir de la mort : les morts continuent à nous divulguer leurs enseignements malgré leur absence.

Lyme

Je percole

Adèle est entrée dans le salon et s’est posée devant mon pied à perfusion. Elle l’a un peu observé, silencieusement. Puis elle m’a regardée avec des sourcils interrogateurs. 

Je connais ma petite sœur, je voyais bien qu’il se tramait quelque chose dans sa caboche. Un rouage machiavélique qu’elle n’allait pas tarder à m’exposer était à l’œuvre. Puis elle a rompu le silence en demandant : “Comment penses-tu que tes veines supportent autant de litres de liquide supplémentaires ? Tu ne crois pas qu’au bout de plusieurs semaines, tu vas te mettre à enfler comme une baudruche, et peut-être même exploser ?”

Pour une fois, j’ai trouvé sa question pertinente et je lui ai avoué que justement, je me la posais aussi. Elle a dit : “Et d’ailleurs, c’est quoi exactement, ce que l’on t’envoie ?” Elle a regardé les pochettes sur lesquelles il est inscrit en grandes lettres “NaCl”. 

Bon Dieu Gary, si tu savais à quel point mes cours de sciences ne sont qu’un souvenir lointain… Apparemment le cerveau d’Adèle n’était pas plus frais, sur ce coup-là, alors j’ai risqué une réponse : “De l’eau?” “Non, Natha” a-t-elle répondu “L’eau c’est H2O. Ça coule de source, enfin”. Puis j’ai eu une fulgurance. Une fulgurance de l’époque où Jean-Chri me faisait réciter mon tableau de Mendeleïev : “Du sel ?”. C’est Monsieur Stévenin qui aurait été fier de moi.

Pour confirmer mon hypothèse, nous avons consulté une source fiable, Wikipédia, qui annonçait laconiquement : “Le NaCl n’est autre que du chlorure de sodium. On l’appelle plus communément sel de table ou sel de cuisine, ou tout simplement sel”. Je ne sais pas pourquoi, mais ça a mis un froid. Adèle a conclu : “En fait, ils te balancent du Stérimar dans le système sanguin”.

C’est à ce moment-là que Mère est intervenue. Elle a dit : “Vous êtes vraiment des tartes, les filles. Sachez que certains organes de notre corps sont des émonctoires”. Et devant nos bouches bées et nos regards bovins, elle a précisé : “C’est-à-dire qu’ils sont faits pour éliminer les toxines de notre corps”.

Cela nous a rendues baba. Mais le plus intriguant, c’est que Mère, qui cherche encore plus ses mots que moi et ne sait plus dire ni chaton ni rivière, nous place dans la conversation le mot “émonctoire”. Moi je dis que le cerveau humain est un mystère dont on n’a pas fini de percer les secrets.