Carnet de santé

L’escalator de la vie

4 février 2022. J’avais rendez-vous chez le Docteur Cyanure et le Docteur Synapse le même jour. Parfois, Gary, j’ai l’impression d’être une vieille carriole juste bonne pour quelques entretiens au garage.  

D’abord, le Docteur Cyanure a trouvé une anomalie. Elle a décrété qu’à ce stade des opérations, je ne devais plus avoir autant de symptômes. Or je ressens une soif inextinguible, je sue la nuit comme un bœuf anxieux, j’ai de violentes crampes dans les plantes de pieds, des acouphènes, les yeux qui phosphorent ; je t’en passe et des meilleures. Elle me dit qu’elle soupçonne une co-infection. Je t’explique : Borrelia s’implante rarement seule dans un organisme, c’est une bactérie qui adore s’entourer de petites copines tout aussi fougueuses et fouteuses de bordel. Le médicament que je prends a pour mission de dézinguer les biofilms, sortes de membranes visqueuses créées par la bactérie pour se loger tranquille et, en bousillant tout ça, il aurait fait remonter à la surface une autre bactérie qui, ainsi délogée, libère moultes toxines provoquant quelques menus désagréments. Tu piges ? Du coup, rebelote pour des analyses et un nouveau traitement approprié en fonction des résultats de celles-ci.  

 “Tu es un peu comme le permafrost, m’a déclaré Caro. A mesure que tu fonds, tu libères un tas de saloperies”.  

Ensuite, Cyanure a tenté de me booster l’arrière-train en m’invitant à bouger un peu : aller marcher à travers la campagne, randonner en famille ; invitation que j’ai aimablement déclinée, lui déclarant que j’étais retournée à l’état larvaire et que je comptais bien y rester encore pour un temps indéfini. “Mais vous savez, Madame – m’a-t-elle répondu – parfois il faut s’obliger. Emprunter l’escalator de la vie”. Je l’ai regardée avec un air bovin et je suis partie. 

Adèle m’a dit : “L’image devrait pourtant te convenir, Natha. Parce qu’un escalator, ça monte tout seul, mécaniquement”. Je sens que Cyanure va devoir changer sa métaphore.  

Puis je suis allée à mon rendez-vous chez Synapse. D’abord, il a trouvé une anomalie. Il a dit qu’à ce stade des opérations – un an d’analyse, joyeux anniversaire – je ne devrais plus autant faire de marche arrière, de demis tours ou m’empêtrer autant dans mes grandes hésitations. Ensuite, il a tenté de me booster l’arrière-train en m’invitant à aller de l’avant, à décider des choses, à les mettre en place. C’était la première fois que cela m’arrivait, mais j’avais la nette impression qu’il essayait de me secouer, c’était désagréable, un peu brutalisant et irritant. Encore un qui voulait certainement que j’emprunte l’escalator de la vie. 

Quand je lui ai expliqué le verdict de Cyanure, comme il est un psychanalyste, un vrai qui ne croit pas en la maladie, il m’a dit en substance : “Ça va être pratique pour vous, vous allez pouvoir reporter la responsabilité de votre inertie sur cette bactérie pour vous dédouaner, sans vous remettre en question”.  

Je suis rentrée chez moi secouée comme un prunier et j’ai aussitôt vérifié dans un calendrier : ce n’était pourtant pas la Sainte Nathalie, c’est le 27 juillet.  

Sur ce, Gary, je retourne me coucher, bien décidée à prendre l’escalator de la vie, mais dans le sens de la descente. C’est que j’aime bien le niveau moins un, on peut y faire des courses de caddie et on est à l’abri de la pluie qui n’en finit pas de s’abattre sur le pays. 

Carnet de santé

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »

13 janvier 2022. Je suis sortie de chez moi.

J’ai dit à Salomé : « Marraine t’emmène en ville pour ton anniversaire ». C’était samedi. On a déclaré : « On se fait une journée de pipiches ». Pipiches, c’est un mot qu’on a inventé avec mes soeurs et il signifie « pétasses futiles qui aiment accorder la couleur de leur vernis à ongles sur celle de leur sac à mains ». Salomé a dit : « D’accord, mais nous, on est des pipiches de luxe. Des golden pipiches ».

On a sorti le Grand Jeu.

D’abord, on a mangé un bout. Un poké bowl. Puisqu’on est des pipiches, on accorde une attention particulière à notre ligne. Saumon cru et choix de cinq légumes. On s’est installées à l’étage, dans un décor à la Beach Boys et là, au milieu des fleurs d’eucalyptus en plastique et des fougères synthétiques, on a déliré sur les surfeurs à la peau bronzée. On a imaginé qu’ils nous offraient des cocktails, puis qu’on rentrait à l’hôtel pour prendre une douche et qu’on les retrouvait à la nuit tombante sur la plage, devant un feu de camp, en faisant circuler un bon gros bédo pour « se mettre bien », comme disent les jeunes. On a imaginé tout ça, insensibles à la pluie qui tombait en hallebardes sur les trottoirs gris de Namur, insensibles surtout à la contre-éducation que je lui offrais : Salomé n’a que douze ans.

Ensuite on a fait un peu de shopping. J’ai dit à ma filleule : « On va où tu veux ». Persuadée que, c’est de son âge, elle m’emmènerait dans les chaînes de magasins chinois à deux francs six sous. Mais c’était sans compter qu’elle avait stipulé « Golden pipiches ». Elle m’a emmenée dans les boutiques chic de la ville, celles où je n’ai jamais osé poser le pied, trop timide d’une part et persuadée que je me ferais jeter comme une romano d’autre part. Salomé a cette aisance en société, une aisance telle que je l’ai suivie, un peu comme si c’était elle mon aînée. On a miré de beaux sacs à mains à paillettes, on a craqué notre slip pour des pulls qui valaient la peau du cul, et j’ai crié : « Je paie avec ma carte ! On prend tout ! » (Ce n’était pas vrai, je payais avec celle de Catherine, Golden pipiche peut-être, mais pas folle la guêpe). On est allées chez Rituals, aussi, où l’on a tant essayé de savons différents qu’on se serait crues dans « les Visiteurs », une scène coupée où ils auraient fait leurs ablutions totales dans des éviers, couverts de mousse, remplis de bulle : un vrai chaos technique. J’ai dit à Salomé : « Il faudrait qu’on se calme, sinon les vendeuses vont nous jeter dehors. Certes sur le ton du chuchotement qui leur est propre et avec beaucoup de dignité, mais nous jeter quand-même ». Elles n’ont pas réagi, trop occupées qu’elles étaient à se plaindre de leur intolérance au gluten qui leur provoquait à toutes deux des flatulences. J’ai dit à Salomé : « Viens, on se casse », laissant derrière nous une mare aux canards aux senteurs bigarrées dans lesquelles rampaient des chenilles roses en mousse : leur dernière invention.

On est rentrées à la maison. On a mangé de la galette des Rois (je crois que j’en étais à ma huitième) en buvant du thé et on a regardé « Emily in Paris ». Trop de futilités pour des filles aussi spirituelles que nous, certes, mais ce relâchement nous a fait tant de bien.

J’ai ramené Salomé chez elle.

Lundi, Catherine m’a envoyé un message. « Salomé est positive ». Bien entendu, comme nous ne sommes plus dans les années 80 et que je l’estime trop jeune pour la bagatelle, ma filleule n’est pas séropositive. Elle est toujours positive, même face à l’adversité, ça oui, mais je ne pense pas que c’était ce que mon amie voulait me souligner. Il faut vivre avec son temps : Salomé a le Covid. Ou plutôt LA Covid. C’est féminin, je ne m’y fais pas, peut-être parce que mon âme de féministe s’insurge : un virus bien balaise fait surface et il est masculin, puis l’on se rend compte des dégâts vicieux qu’il occasionne et comme par hasard il change de sexe : un truc aussi vicelard ne peut être que féminin. Soit.

Aussitôt le mot prononcé, j’ai senti un frisson me parcourir l’échine. Je n’ai pas toujours été comme ça, mais en ce moment c’est vrai, je suis devenue Maître as Hypocondriaquerie. J’ai éternué. J’ai crié à Adèle : « Salomé a le Covid ! Salomé a le Covid! ». Adèle a dit, comme un fatalisme et confirmant mes craintes : « Alors, tu vas l’avoir aussi ». Je lui ai dit : « Toi aussi, dans ce cas », ce à quoi elle a répondu : « Absolument pas. Je suis une force de la nature ». Puis elle a ajouté : « Toi, tu vas développer tous les symptômes, mais ton test sera négatif parce que tu es une malade imaginaire ». J’ai répondu « Atchoum ».

Mes jambes ont commencé à me faire mal. Mes bras aussi. Ma tête m’envoyait des court-circuits. J’ai dit : « Je suis malade ». J’ai trouvé que ça commençait à faire beaucoup comme accumulation pour une seule femme, alors j’ai dit d’un ton grave : « Puisque je fais un burnout, une dépression, la maladie de Lyme et le Covid, j’ai le droit de descendre ma couette dans le canapé et de m’y allonger jusqu’à ce que mort s’en suive ». « Comme tu voudras », m’a dit Adèle qui s’en fichait comme d’une guigne.

J’ai envoyé un message au Docteur Cyanure, lui demandant : « Est-il possible de faire une amplification de Jarisch-Herxmeier à ce stade des opérations ? Je suis souffrance ». Une réaction d’Herxmeier, c’est une petite spécificité de la maladie de Lyme, un truc bien sympa qui se produit quand la bactérie est tuée et qu’elle libère des toxines amplifiant les douleurs du malade. Elle a répondu : « Tout est possible. Appelez-moi à 21 heures ». Je l’ai appelée à 21 heures, j’ai énuméré mes symptômes. Elle a dit : « Vous faites le Covid, m’est avis ».

J’ai installé un campement. « Ton nid à puces », aurait dit Mère qui a échappé de justesse à la peste bubonique en se barrant aux sports d’hiver. Livres, paquets de mouchoirs, plaquette de vitamines C, grog miel-citron comme me l’a inculqué Jean-Chri qui ne rechignait pas à nous verser la bonne larmichette de rhum dans le breuvage.

On a aussi fait le plein de vitamines : des jus de fruits, des brocolis, du saumon, des soupes, du popcorn devant la télé.

Adèle a dit : « Je vais poser sur la porte d’entrée le badigeon stipulant que notre maisonnée est frappée par la peste ». Et elle a ri.

Tous les chats se sont posés sur moi, et le chien s’est couché à mes pieds.

Adèle a déclaré : « On dirait un peu Blanche-Neige, mais mourante ». J’ai répondu : « Atchoum ». Elle a dit : « Tu essayes de me parler de ton ami le nain? ».

Je suis allée voir le Docteur Jivago. Il m’a enfoncé une longue tige dans la narine gauche en prévenant : « Ca va faire très mal ». Tant d’égards, je n’en reçois pas si souvent de la gent masculine. Il m’a dit que je recevrais les résultats le lendemain soir. Ma famille entière a parié qu’il sera négatif.

J’ai beaucoup dormi. « Comme d’habitude, tu veux dire ? », s’est exclamée Mélanie. J’ai répondu « Plus encore que d’habitude ». De longues siestes et des nuits à devoir changer entièrement de vêtements, trempés qu’ils étaient par la fièvre.

Caro nous a proposé de faire des courses alimentaires, mais on a de quoi vivre en autarcie pour quelques temps. « Sinon n’hésitez pas, hein. Je vous jette des courses sur le pas de la porte et je me casse en courant ». Je me sens aimée, c’est dingue. Barbara, sa cheffe, a déclaré d’un ton grave : « Ta soeur va peut-être passer l’arme à gauche, elle cumule trop », mais Caro lui a répondu : « T’inquiète, elle n’a rien. C’est purement psychologique ».

Du coup, avec Adèle, on vit à deux, coupées du monde. On a prévenu Mère, mais elle ne s’est pas inquiétée de mon sort. Et moi, je déteste être malade sans ma maman. J’ai besoin qu’elle me fasse des soupes, qu’elle me dise d’aller me reposer, qu’elle s’inquiète pour moi. Là, rien. Elle envoie des photos de la montagne, soleil sur les pistes et tout et tout.

Ce soir, Adèle est arrivée en trainant ses pantoufles dans le salon. « J’ai mal à la tête », me dit-elle. J’ai ri à mon tour. J’ai dit : « Te voilà toi aussi frappée, ô force de la nature ! ». Je lui ai proposé : « Et si on écrivait un message à maman ? Un truc bien larmoyant pour pourrait enfin l’émouvoir? ». « Fais ça, seulement ». J’ai écrit : « Je suis positive. Et Adèle est sur la pente descendante. Comme toi au ski, sauf que nous, on descend irrémédiablement vers la mort ».

A l’heure où je t’écris, Gary, je n’ai toujours pas de nouvelles d’elle. Je pense que sa maisonnée va agoniser dans l’indifférence générale et quand elle reviendra de Val-d’Isère, elle devra bouter le feu à la fois à la maison et à nos cadavres et partir plus loin recommencer sa vie à zéro.

Sur ce, bien le bonsoir.

Lyme

Smog spirit

11 septembre 2021 – Je vais mieux, c’est indéniable. Je retrouve de ma superbe. Mais certains jours, ce que les médecins dénomment le “brouillard cérébral” reste épais. Une véritable purée de pois. Hier, par exemple, c’était carrément le smog londonien. 

D’abord, après de nombreuses circonvolutions et de fameuses angoisses métaphysiques à propos de mon système immunitaire déficient, j’ai décidé de me faire vacciner contre la Covid 19. On dit bien la Covid, même si ça sonne vilain aux tympans. J’avais rendez-vous au matin et bien-sûr, alors que c’était ma seule obligation depuis des mois, j’ai oublié de m’y rendre. “Tu n’as pas reçu un rappel ?”, m’a demandé Mère. Si, mais j’ai oublié malgré tout. Ne me demande pas comment je fais, c’est hors catégorie. Smog londonien, te dis-je. J’ai donc supprimé mon rendez-vous et heureusement, il restait une plage horaire de deux minutes disponible le jour-même. Seulement, une suppression de rendez-vous pour la première dose supprime automatiquement la seconde et ça a été un sacré bordel de s’y retrouver dans mon mich-mach organisationnel. La femme dans l’aubette ne me retrouvait pas, elle confondait ma date d’anniversaire avec la date du jour et c’est à peine si elle ne m’a pas demandé si je m’appelais bien Jean-Claude de la Sarriette. “On ne retrouve plus votre identité”, a-t-elle dit en substance. Mais j’extrapole peut-être un peu

Pour y aller, je ne reconnaissais plus le chemin. Les routes se mélangeaient dans mon esprit. Comme si la nuit toutes les routes qui partent du rond-point s’intervertissaient parfois pour le seul plaisir de me jouer un vilain tour. Alors je me suis arrêtée sur le bas-côté, là où Hannah avait vomi il y a quelques jours à peine et j’ai appelé Mère pour qu’elle me confirme que je devais bien prendre le deuxième embranchement. Mère m’a répondu gentiment, sans me demander si j’étais devenue dingotte (c’est un rond-point proche de chez moi que j’emprunte régulièrement depuis ma plus tendre enfance), mais je pressens que c’est parce que, quand je vois venir la confusion mentale et que je deviens proactive (je m’arrête et je demande), c’est une attitude qu’elle encourage. C’est peut-être un peu maboule de perdre des repères qui sont proches de chez moi mais c’est mieux que de foncer tête baissée et d’arriver à Paris-Roissy en panique. 

Ensuite, comme tous les vendredis, Adèle et moi sommes allées chez Caro. Hannah a découvert les joies des dessins animés, ceux de Tchoupi en particulier et elle les réclame en chantonnant “Tap tap tap”. “Je croyais que les écrans étaient interdits avant trois ans”, ai-je dit à ma sœur. Elle m’a répondu : “Tu joueras ta Françoise Dolto le jour où tu te seras reproduite. En attendant, assieds-toi sur le canapé, ferme-la et regarde Tchoupi”. 

As-tu déjà regardé un épisode de Tchoupi, mon bon Gary ?

Quand je donnais mes formations “Lecture et petite enfance”, je n’arrêtais pas de répéter à qui voulait bien l’entendre que Tchoupi était le Mal incarné, un fléau contre lequel il faut se battre, ne pas fléchir et continuer la lutte, mais alors, en dessin animé… 
Eh bien, cela s’apparente à sept minutes de lobotomie. Un peu comme cette scène dans “Dragon rouge”, quand Hannibal Lecter fait bouffer à sa victime son propre cervelet et qu’il le fait revenir dans du beurre. Le graphisme est laid, il y a une petite métisse qui a des cheveux en une matière qui donne envie de rendre ton petit déjeuner, et ça raconte la vie de pingouins aux voix nasillardes qui font des choses intéressantes au possible. “Ce sont des enfants qui vont à l’école, quoi”, se défend ma soeur. Dans l’épisode que j’ai regardé, Madame Sibylle leur demande de coller une queue d’animal auprès de l’animal qui s’y rapporte. J’étais scandalisée pour eux. “Mais c’est hyper compliqué !!! ai-je dit. C’est quoi cette école de Tchoupi ?! C’est une école pour HP, ou quoi ?!!! Ils sont censés avoir trois ans, ces gosses ! On sait faire ça à trois ans, peut-être ? Même moi, je n’y parviendrais pas”, me suis-je écriée. “Oui, mais toi, tu es teubé”, m’a dit Adèle avec la placidité qui la caractérise. 

Enfin, on a mis le Bébé au lit et, comme tous les vendredis, on a mangé thaï en regardant une affliction sur Netflix. C’était une daube. Une jeune fille mourait subitement en s’éclatant la tête contre des latrines (pire encore que de périr à cause d’un américain avarié) et elle avait le droit d’entrer au paradis seulement si elle parvenait à régler les problèmes de ses proches qui figuraient sur une petite liste. Je n’ai pas arrêté de pleurer, c’était trop métaphysique pour moi, dès qu’il est question de la mort je me mets à braire comme un veau. 
A la fin du film, sans vouloir te spoiler, elle a pu se rendre au paradis, et ça m’a sacrément estomaquée. J’ai dit : “Mais elle ne va plus pouvoir voir sa famille, alors???!” et Caro m’a dit brutalement : “Tu sais, c’est le principe même de la mort”, alors j’ai pleuré de plus belle. 
Et au bout d’une heure et demie de film j’ai demandé à mes soeurs : “C’est quoi, cette histoire de liste, au juste?”, et elles m’ont regardé avec des yeux de merlan frit, elles ont dit “Tu sais que c’est le fil rouge de l’histoire et que c’est un film de pipiches ? C’est pas non plus un David Lynch, hein”. Quand le film a été terminé, Adèle a dit à Caro : “On y va. Je ramène Natha à la maison. Elle doit aller se coucher, elle a eu une rude journée. Une journée de smog londonien. T’inquiète, c’est moi qui conduis”.

Lyme

On se regarderait bien un bon biofilm, ce soir ?

La deuxième phase de mon traitement consiste à détruire les biofilms. 

Afin que tu comprennes en quoi cela consiste, je vais t’inculquer quelques rudiments de biologie. Sache que les bactéries sont un peu comme nous, êtres humains. Elles aiment se regrouper et construire des villes afin d’optimiser leurs compétences, réduire leurs trajets et globaliser leurs ressources. 

Visuellement, cela ressemble un peu à ces pellicules visqueuses qui se forment à la surface des étangs, dans lesquelles les grenouilles pondent leurs œufs. Sauf qu’ici, elles se collent aux organes afin de mieux les coloniser. 

Chez les bactéries comme chez les êtres humains, tout le monde ne s’intègre pas dans la société. Il y a celles qui s’échappent du biofilm et vont migrer vers un ailleurs plus prometteur. Les plus virulentes. Les libre-penseuses. Elles s’en vont créer une autre société plus utopique sur un autre organe. C’est comme cela qu’à mon insu, je suis devenue un vrai continent. 

Tu m’étonnes que je sois fatiguée : elles me prennent pour un buffet à volonté. Et vas-y que je te pompe des nutriments, et vas-y que je te taxe un peu de sucre, et vas-y que je t’aspire la vie petit à petit.

Les biofilms sont très difficiles à détruire car ils se jouent du système immunitaire et peuvent même devenir résistants aux antibiotiques. Seule une molécule, utilisée un peu au hasard Balthazar et destinée au départ à un tout autre usage, donne à présent de bons résultats, enregistrant même quelques rémissions. Tu vas rire, Gary. Parce que le médicament en question est destiné aux alcooliques afin de les aider à se sevrer. Une chance que la pharmacienne me connaisse à présent et qu’elle n’ait pas donné mon signalement à tous les bars du coin. 

Comme j’ai la chance que le Docteur Cyanure soit à la pointe en ce qui concerne le traitement de cette maladie, je suis à présent bénéficiaire de ce médicament. Evidemment, cela n’a pas échappé à Adèle qui s’est exclamée : “Oh mais tu es un cobaye, alors !” Quand je lui ai répondu “Oui, en quelque sorte”, elle a ajouté : “Tu vas passer tes journées à tourner dans ta roue”. Je crois que ma sœur confond cobaye humain avec hamster à poils longs.

De toute façon, il me serait totalement impossible de passer mes journées à tourner dans une roue. Je suis trop épuisée pour cela. Hier, par exemple, après une sieste de trois heures, je me suis installée, les bras ballants, dans un fauteuil sur la terrasse, à côté de mamy Tine. Nous observions au loin Mère et Adèle qui étaient en train de tailler les haies en se disputant parce qu’Adèle essayait de donner à son buisson la forme du visage de Staline et Mère aurait préféré une simple boule. Puis tout à coup, mamy s’est levée de son siège, très lentement, avec le dos voûté. “Tu as besoin de quelques chose?” lui ai-je crié à l’oreille (elle a des bouchons et plus d’appareils). “Non merci”, m’a-t-elle répondu “Je fais simplement un petit tour sur la terrasse”, et elle a commencé à marcher un peu, de long en large, appuyée sur son déambulateur. 

Eh bien, Gary, je vais te dire une chose : jamais je n’aurais eu l’énergie de faire une chose pareille. Alors je suis restée engoncée dans mon fauteuil, observant que j’ai moins d’énergie qu’une vieille dame de 91 ans qui sort de l’hôpital. 

Lyme

De ma superbe

Aujourd’hui, c’est un grand jour pour moi. Le cinquième jour de la sixième semaine de la première phase du traitement. Et comme tu le sais déjà, le cinquième jour de la sixième semaine de la première phase du traitement, Dieu promit un répit aux patients atteints de Borréliose de stade trois.

Fini, les cathéters dans le pli du coude (l’autre jour, le caissier m’a demandé si je m’étais évadée de prison), les litrons d’antibiotiques, les perfusions, les aiguilles plantées dans le derche. Adieu les infirmières qui t’annoncent qu’elles vont t’amputer des deux bras.

J’ai compté, Gary. Car tu sais que j’aime les chiffres. En six semaines, j’aurai reçu 102 baxters dans les veines, 18 injections dans le postérieur et avalé pas moins de 840 gélules de toutes formes et de toutes couleurs. Dorénavant tout cela est derrière moi. A moi la liberté de courir cul nu dans les champs de fraises en criant : “Je respire la pleine santé !”.

Comme je l’ai dit à ma famille : “Je sens que je retrouve de ma superbe”.

J’ignore pourquoi ça les a autant fait glousser.

Lyme

L’oreille absolue

Semaine 6. Nette amélioration de mes conduits auditifs. Pour ne pas dire miracle de Noël un peu en retard sur le programme. Cela fait 20 ans que j’ai les oreilles qui grattent. Ou qui suintent. Ou qui grattent et qui suintent. Je sais, Gary, ce n’est pas frais. Mais c’est la stricte vérité. “Eczéma”, avait dit une dermatologue à l’époque. Elle m’avait prescrit des gouttes pour les yeux. Je trouvais que pour un médecin, elle ne cernait pas hyper bien le corps humain. 

Mes oreilles purulaient tellement que ça coulait. Frais, te dis-je. Et ça grattait. Ça chatouillait. Ça démangeait. A en devenir sotte. A s’en taper la tête au mur.“Psoriasis”, a rectifié le Docteur Cyanure en inspectant mes ongles. Les médecins ne finiront pas de m’étonner.

Comme mon chien, qui souffre visiblement du même mal, je passais mes journées à me gratter les conduits auditifs. “Il a les oreilles qui font flap flap”, dit toujours Mère, elle aussi experte en diagnostics. Parfois, on doit même lui retenir les pattes pour éviter qu’il ne se fasse du mal. Alors il se roule sur le dos en s’ébrouant, voulant peut-être nous montrer par là sa souffrance. S’il savait comme je le comprends. “Tu me fais penser à Happy”, me dit toujours Adèle quand je me gratte à devenir dingue.

Ces derniers temps j’avais même des plaies, de la purulence et de la pestilence. J’ai tout essayé : harceler le pharmacien pour qu’il me retrouve la référence des gouttes pour les yeux, me badigeonner les pavillons avec de l’huile d’olives première pression à froid (les grecs soutiennent que l’huile d’olives guérit de tout).

Puis, tout à coup, plus rien. Le silence des chatouilles. La disparition des plaies. Je suis tellement heureuse de constater que je n’ai plus rien que je passe névrotiquement mon doigt dans mon oreille. Peut-être suis-je condamnée à vivre avec un doigt dans l’oreille ?

En me levant ce matin, je l’ai signalé à Mère : “Je suis guérie des oreilles”. Comme de bien entendu cela ne l’a en rien réjouie. Elle a dit d’un ton tranchant : “Eh bien, s’il faut t’envoyer tous ces médocs pour uniquement ne pas avoir les oreilles qui chatouillent, ça en vaut vraiment la peine”. Je crois qu’en vrai elle est bluffée par un tel résultat.

Par contre, pour la surdité, on ne pourra rien faire. C’est la seule attaque dont je souffre qui soit irréversible. Je continuerai à répondre “Je pue tant que ça des dessous de bras ?” quand on me demandera “Tu peux me passer le sel ?”, parce que j’aurai compris “Tu t’es lavé les aisselles ?”.

En attendant, je suis tellement heureuse d’avoir enfin les conduits auditifs bien nets que j’ai envie de courir dans tout le quartier pour répandre la bonne nouvelle, mais je ne peux pas, vu que je ne sais plus courir, c’est à peine si je sais marcher. 

Lyme

La théorie des cuillères

Connais-tu la théorie des cuillères, mon petit Gary ? Personnellement je ne la connaissais pas mais je l’ai vue passer au hasard de mes lectures sur internet et elle est fort connue dans le monde passionnant des maladies chroniques et du handicap.

Je vais faire simple : Imagine qu’au lever, tu disposes de 12 cuillères. 

Que faire avec autant de cuillères, me demanderas-tu. Tu me répondras à raison que tu as assez avec la touillette dans ton café et une cuillère à soupe pour entortiller tes spaghettis. 

Mais il se fait que les cuillères en question te permettent d’évaluer ton énergie de la journée. Moi par exemple, en ce moment, faire une randonnée de 5 kilomètres dans les bois me coûterait à peu près 18 cuillères, alors qu’une personne saine n’en utiliserait que deux. Si je ne veux pas me retrouver en déficit de cuillères, je dois donc faire du gras sur le canapé. C’est mathématique.

Tu me connais un peu. Je suis restée longtemps calée sur cette histoire de cuillères. J’essayais vainement de comprendre “pourquoi des cuillères?”. Comme si elles symbolisaient quelque chose. Pourquoi pas des ananas ? Pourquoi ne pas en profiter pour lancer un nouveau système métrique à base de caniches ? Pourquoi 12 et pas 18 ou 52 ? J’avais la désagréable impression de me retrouver adolescente, essayant de comprendre mes cours de mathématiques. Je restais toujours calée et angoissée par le pourquoi (pourquoi E est-il égal à MC au carré?) sans percuter qu’il fallait simplement admettre cette formule comme étant un fait établi, un postulat de départ. Peut-être que si on m’avait expliqué cela d’emblée, j’aurais eu un peu plus que 12 % à mes examens (encore ce fichu 12). Je n’ai pas tout de suite compris qu’il s’agissait d’une unité, tout simplement. 

Dans le cas de la maladie de Lyme, par exemple, la fatigue est extrêmement handicapante. Déjà parce qu’il s’agit d’une accélération du vieillissement cellulaire (Tu as 78 ans au lieu de 40) et ensuite parce que la bactérie Borrelia se loge dans les cellules du corps afin de pouvoir se déplacer, mobilisant ainsi toute l’énergie de sa victime. 

C’est pour cette raison que me faire à manger me coûte 13 cuillères, que faire les courses m’en coûte 52, que faire un trajet en voiture m’en coûte tout autant. 

Ce que la théorie ne dit pas, c’est que le matin, il est rare que je dispose de 12 cuillères. J’en ai parfois deux ou trois tout au plus. Que veux-tu : nous ne sommes pas tous égaux devant la cuillère. Personnellement, je ne suis pas née avec 12 cuillères en argent dans la bouche et c’est fort regrettable. 

Et puis, détrompe-toi, il n’est pas simple d’être fatigué. C’est fatiguant. Et surtout, c’est très mal perçu par la société et inquantifiable par les médecins. Comme dirait mon meilleur ami : “Arrête un peu d’être fatiguée. Tu te reposeras quand tu seras morte”. 

Oui, je sais, Gary, il est peut-être temps que je change d’amis.

Lyme

Pas de bras, ni gauche ni droit

Cette nuit, mon bon Gary, n’était de nouveau pas de tout repos.

J’étais dans une chaise roulante, sur un palier sombre, devant les portes battantes d’un couloir d’hôpital. Une infirmière à forte stature, carré plongeant, m’annonce, sans aucun état d’âme, que l’on va devoir m’amputer des deux bras. Devant mon effarement (sans doute légitime), elle me spécifie que c’est la marche à suivre dans le cas de ma maladie, on procède toujours comme cela.

Bien évidemment, je me suis mise à stresser. Mais plus pour l’opération en elle-même (anesthésie, coupure des bras avec une scie ?) que pour ce qui suivra : une vie morne et compliquée sans bras et sans galettes au chocolat.

Puis les battants de la porte se sont ouverts en grand et plusieurs infirmières, visiblement affolées, se précipitaient vers la sortie en courant et en hurlant. J’ai d’abord cru à un délire à la Jurassic park ou bien à la poursuite par un tueur en série, mais bien vite, j’ai vu qu’il y avait une chauve-souris dans le couloir et que c’était son vol chaotique qui provoquait tout ce ramdam. Je me suis demandée d’où sortaient ces greluches pour avoir ainsi peur d’un stupide rongeur volant – de la ville, probablement – et je suis allée ouvrir la fenêtre. Puis, d’un air assuré, je leur ai dit : “N’ayez crainte, elle trouvera d’elle-même la sortie”. Et là, comme pour valider mes propos, la chauve-souris s’est précipitée vers la fenêtre.

J’ai cru que ce tour de force allait adoucir l’infirmière, que devant mon héroïsme elle abandonnerait ses projets d’opération mais elle m’a déclaré : “Allons, assez perdu de temps. On va maintenant procéder à votre amputation”.

Quand je me suis réveillée, je n’en menais pas large et je me suis interrogée sur le sens d’un rêve aussi étrange, jusqu’à ce que je me souvienne que dans la vie éveillée, mes bras se transforment en passoires et mes veines deviennent du carton pâte.

Je me suis dit qu’il faudrait quand-même que je parle de ce rêve au Docteur Synapse qui, en tant que psychanalyste digne de ce nom, se retrouve aussi heureux devant un rêve chelou qu’un chien ne l’est devant un os. Et puis, après tout, il faut bien qu’il mérite l’argent que je lui verse plusieurs fois par mois.

Et aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, mon illustration est entièrement réalisée à la bouche. Je tiens à déjà m’exercer. On ne sait jamais. J’ai déjà ouï dire que parfois, la fiction dépasse la réalité.

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Lyme

Tornade dans le ciboulot

Malgré le protocole du médecin qui stipule une durée précise pour les baxters et mes demandes de ralentir le débit, l’infirmière B. continue à m’envoyer leur contenu à un rythme effréné dans la caboche. A croire qu’elle a laissé sa marmite sur le feu ou qu’elle doit choper le dernier train. Quand elle fait ça, je sens bien que je commence à ressembler sérieusement à Yolande Moreau dans le sketch des Deschiens. Celui où elle se fait licencier à cause d’un petit souci qu’elle a : parce qu’elle est droguée.

Disons que chaque jour, ça fait un peu comme une tornade dans mon ciboulot. J’ai le bocal qui tangue. Il parait que mes yeux de Pinocchio s’agrandissent encore plus qu’à l’habitude, que mes pupilles se dilatent comme une accro qui cherche sa pipe à crack. Quand je me lève du canapé, mes jambes tremblent, j’ai l’impression qu’elles vont se dérober sous moi, et je grimpe péniblement l’escalier pour aller dormir toute l’après-midi. Puis toute la soirée. Puis toute la nuit. Ou alors je reste éveillée et j’erre dans la maison comme le fantôme de Amy Winehouse.

Hier, par exemple, j’ai voulu faire une besogne. Je suis allée chercher mon panier à linge et, quand je l’ai déposé dans la buanderie, un homme s’est adressé à moi en espagnol. Je n’ai pas compris ce qu’il disait, étant donné que je brossais pas mal le cours d’espagnol, mais je l’ai entendu très distinctement. Je suis restée figée, le panier à linge dans les bras, consciente qu’il n’y a aucun homme, qui plus est espagnol, dans ma buanderie. Je suis restée longtemps prostrée comme ça, plusieurs secondes peut-être, stupéfaite, ébahie. On aurait dit les livres sonores d’Hannah, mais il n’y avait aucun livre sonore à cet endroit. Juste des boîtes de thon et des graines de quinoa. J’ai essayé de rester cohérente. Les boîtes de thon ne parlent pas. Pas plus que les lentilles corail. Et je doute que Jocelyne, la machine à laver, ait une voix masculine et maîtrise l’espagnol.

Qu’est-ce que cela pouvait-il bien être ? 

Adèle qui regarderait une série dans sa chambre juste derrière le mur eut été l’explication la plus plausible. Alors j’ai lâché le panier à linge, j’ai ouvert grand sa porte et j’ai dit : “Tu regardes une série espagnole ?”. Ma soeur a sursauté et a répondu un “Non Natha” ferme et définitif. J’ai demandé : “Il n’y a pas un homme qui vient de parler espagnol ? Avec une voix un peu nasillarde ? Je viens de l’entendre me parler dans la réserve.”

D’abord je l’ai vue écarquiller un peu les yeux, puis elle a dit, avec beaucoup de résignation dans la voix :  “Te rends-tu seulement compte que ce que tu racontes est totalement insensé ?”

Bien entendu, il me reste suffisamment de jugeote pour reconnaître que j’ai certainement eu une hallucination auditive, peut-être liée à tout ce que je reçois dans le syphon en ce moment. Mais comme dirait le partenaire de Yolande Moreau (et toute ma famille) : “J’espère que ça va s’arranger. Et on espère bientôt te retrouver”.

Deuil

La mort est partout

“Avec cette pandémie, la mort est partout”, m’a dit dernièrement le Docteur Synapse, dont le métier est de rassurer ses semblables. “Dans les chiffres, dans les rues, dans les discussions”.

Il est vrai que j’ai senti que la pandémie, c’était un peu le truc en trop pour moi, sans pouvoir expliquer exactement en quoi. Un peu comme la goutte d’eau qui ferait déborder la perfusion, si je puis dire.

J’y ai perdu le sens même de mon métier, l’essence même. Je me suis retrouvée dans ma chambre, face à mon ordinateur, comme une ado en blocus, incapable de me concentrer, le cerveau en compote.

“Je vous invite à réfléchir à la façon dont vous appréhendez la mort”, m’a dit ensuite Synapse. 

Et, comme si Le-Grand-Tout avait orchestré un exercice à mon intention, quand je suis rentrée à la maison, il y avait un hérisson qui était allongé d’une étrange façon sur le bitume. Celui-là même qui était venu quelques jours auparavant parader sous mes fenêtres, m’obligeant à sortir en culotte dans la nuit, armée de ma lampe de poche. Celui-là même qui m’avait fait réveiller Mère pour lui annoncer que nous allions avoir des choupissons. 

Caro, qui conduisait parce que je ne roule plus depuis que j’ai d’un seul coup arraché mon rétroviseur et éclaté ma voiture contre un lampadaire, connaissant ma compassion à l’égard des animaux, s’est exclamée : “Oh un hérisson qui bronze tranquillement !”. Mais je ne suis pas dupe, Gary. Je sais que les hérissons ne bronzent pas, pas plus qu’ils ne sortent en plein jour ou font des séances d’acupuncture, d’ailleurs.

Elle m’a déposé chez moi et je suis allée voir l’animal. Il respirait à grand peine et posait sa tête contre le sol. Seul. Il était seul, en train d’agoniser loin des siens. Il avait une plaie sur le dos de laquelle sortaient des mouches. Il me regardait de ses petits yeux tout mignons et il semblait me dire qu’il était désolé pour les choupissons à venir.

J’ai fait ce que j’ai pu, je crois. J’ai appelé le centre des urgences vétérinaires. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire car les hérissons transportent trop de virus dangereux. Ils m’ont donné un numéro spécialisé en animaux sauvages. C’était déjà fermé. J’aurais pu le mettre dans une caisse et l’amener à la maison mais je le sentais moyen, de savoir qu’un animal agonisait sous mon toit. Et je l’avoue, je l’ai senti moyen aussi de me taper une nouvelle zoonose. Je pense que j’ai déjà assez avec Vertigo et Spiroquette.

Je me suis sentie impuissante. impuissante et lâche. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour des solutions, sans succès.

Alors je suis allée me coucher.

Il a commencé à pleuvoir. Un peu d’abord. Puis beaucoup. Des torrents. J’entendais parfois passer quelques voitures, totalement indifférentes à son sort.

Comme de bien entendu, le combo imagination fertile /délire fiévreux à la doxycycline a fait son oeuvre et je l’imaginais, telle une grosse éponge, se gorger d’eau de pluie jusqu’à occuper toute la rue et à barrer le passage aux voitures qui s’inquiéteraient enfin. C’était un rien cauchemardesque. 

Le lendemain matin, j’ai repoussé le plus longtemps possible le moment d’aller le voir. Puis, n’en pouvant plus, je me suis enfin décidée à y aller et, crois-moi ou pas, mais il avait disparu.

Quand je suis rentrée, maman m’a demandé : “Alors ?” et j’ai répondu qu’il n’était plus là, qu’il était probablement parti retrouver sa famille pour le pique-nique du dimanche.

Il paraît que la première étape du deuil est le déni. il parait aussi qu’il peut durer longtemps. Personnellement je n’en sais rien. Car aucun membre  de ma famille n’est mort.

En parlant de mort, justement, cette nuit, j’ai rêvé de Vincent M.

Vincent M., c’était mon collègue et il est mort il y a quelques années dans un accident de la route. Il était jeune, il avait une femme et trois enfants en bas âge et tout le monde adorait sa gentillesse, sa disponibilité, sa façon toujours détendue de voir la vie. Je ne me remets toujours pas de sa mort. Je veux dire que je ne peux toujours pas y croire. Cela m’est impossible.

Dans mon rêve, il m’expliquait que maintenant, il travaillait sur un nouveau projet, il vendait des cornets de pâtes dans la bibliothèque de Boitsfort. Il disait que ça marchait bien, il se faisait de l’argent parce qu’il y avait de plus en plus de bobos qui mangeaient des spaghettis le midi. 

Il était bien, ce rêve, parce qu’il m’a fait penser à un projet que l’on avait imaginé ensemble quand on travaillait au bibliobus et qu’il y avait peu de passage dans notre halte, qu’on s’ennuyait comme des rats. On avait imaginé vendre des frites. Il y avait justement une sorte de petite aubette et on aurait pu allier nos passions communes pour les poulycrocs et Danielle Style.

Puis il est devenu moche, ce rêve, quand je me suis réveillée pleine d’effroi, me disant qu’en vrai Vincent M. est mort, qu’il ne vendra jamais ni frites ni spaghettis dans la bibliothèque.

Et pourtant, malgré son absence corporelle, il semblait me dire, à travers ma nuit : “Crois en tes rêves, même les plus saugrenus”.

Car c’est peut-être cela qu’il faut retenir de la mort : les morts continuent à nous divulguer leurs enseignements malgré leur absence.