Le ver est dans la pomme

La mort est partout

“Avec cette pandémie, la mort est partout”, m’a dit dernièrement le Docteur Synapse, dont le métier est de rassurer ses semblables. “Dans les chiffres, dans les rues, dans les discussions”.

Il est vrai que j’ai senti que la pandémie, c’était un peu le truc en trop pour moi, sans pouvoir expliquer exactement en quoi. Un peu comme la goutte d’eau qui ferait déborder la perfusion, si je puis dire.

J’y ai perdu le sens même de mon métier, l’essence même. Je me suis retrouvée dans ma chambre, face à mon ordinateur, comme une ado en blocus, incapable de me concentrer, le cerveau en compote.

“Je vous invite à réfléchir à la façon dont vous appréhendez la mort”, m’a dit ensuite Synapse. 

Et, comme si Le-Grand-Tout avait orchestré un exercice à mon intention, quand je suis rentrée à la maison, il y avait un hérisson qui était allongé d’une étrange façon sur le bitume. Celui-là même qui était venu quelques jours auparavant parader sous mes fenêtres, m’obligeant à sortir en culotte dans la nuit, armée de ma lampe de poche. Celui-là même qui m’avait fait réveiller Mère pour lui annoncer que nous allions avoir des choupissons. 

Caro, qui conduisait parce que je ne roule plus depuis que j’ai d’un seul coup arraché mon rétroviseur et éclaté ma voiture contre un lampadaire, connaissant ma compassion à l’égard des animaux, s’est exclamée : “Oh un hérisson qui bronze tranquillement !”. Mais je ne suis pas dupe, Gary. Je sais que les hérissons ne bronzent pas, pas plus qu’ils ne sortent en plein jour ou font des séances d’acupuncture, d’ailleurs.

Elle m’a déposé chez moi et je suis allée voir l’animal. Il respirait à grand peine et posait sa tête contre le sol. Seul. Il était seul, en train d’agoniser loin des siens. Il avait une plaie sur le dos de laquelle sortaient des mouches. Il me regardait de ses petits yeux tout mignons et il semblait me dire qu’il était désolé pour les choupissons à venir.

J’ai fait ce que j’ai pu, je crois. J’ai appelé le centre des urgences vétérinaires. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire car les hérissons transportent trop de virus dangereux. Ils m’ont donné un numéro spécialisé en animaux sauvages. C’était déjà fermé. J’aurais pu le mettre dans une caisse et l’amener à la maison mais je le sentais moyen, de savoir qu’un animal agonisait sous mon toit. Et je l’avoue, je l’ai senti moyen aussi de me taper une nouvelle zoonose. Je pense que j’ai déjà assez avec Vertigo et Spiroquette.

Je me suis sentie impuissante. impuissante et lâche. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour des solutions, sans succès.

Alors je suis allée me coucher.

Il a commencé à pleuvoir. Un peu d’abord. Puis beaucoup. Des torrents. J’entendais parfois passer quelques voitures, totalement indifférentes à son sort.

Comme de bien entendu, le combo imagination fertile /délire fiévreux à la doxycycline a fait son oeuvre et je l’imaginais, telle une grosse éponge, se gorger d’eau de pluie jusqu’à occuper toute la rue et à barrer le passage aux voitures qui s’inquiéteraient enfin. C’était un rien cauchemardesque. 

Le lendemain matin, j’ai repoussé le plus longtemps possible le moment d’aller le voir. Puis, n’en pouvant plus, je me suis enfin décidée à y aller et, crois-moi ou pas, mais il avait disparu.

Quand je suis rentrée, maman m’a demandé : “Alors ?” et j’ai répondu qu’il n’était plus là, qu’il était probablement parti retrouver sa famille pour le pique-nique du dimanche.

Il paraît que la première étape du deuil est le déni. il parait aussi qu’il peut durer longtemps. Personnellement je n’en sais rien. Car aucun membre  de ma famille n’est mort.

En parlant de mort, justement, cette nuit, j’ai rêvé de Vincent M.

Vincent M., c’était mon collègue et il est mort il y a quelques années dans un accident de la route. Il était jeune, il avait une femme et trois enfants en bas âge et tout le monde adorait sa gentillesse, sa disponibilité, sa façon toujours détendue de voir la vie. Je ne me remets toujours pas de sa mort. Je veux dire que je ne peux toujours pas y croire. Cela m’est impossible.

Dans mon rêve, il m’expliquait que maintenant, il travaillait sur un nouveau projet, il vendait des cornets de pâtes dans la bibliothèque de Boitsfort. Il disait que ça marchait bien, il se faisait de l’argent parce qu’il y avait de plus en plus de bobos qui mangeaient des spaghettis le midi. 

Il était bien, ce rêve, parce qu’il m’a fait penser à un projet que l’on avait imaginé ensemble quand on travaillait au bibliobus et qu’il y avait peu de passage dans notre halte, qu’on s’ennuyait comme des rats. On avait imaginé vendre des frites. Il y avait justement une sorte de petite aubette et on aurait pu allier nos passions communes pour les poulycrocs et Danielle Style.

Puis il est devenu moche, ce rêve, quand je me suis réveillée pleine d’effroi, me disant qu’en vrai Vincent M. est mort, qu’il ne vendra jamais ni frites ni spaghettis dans la bibliothèque.

Et pourtant, malgré son absence corporelle, il semblait me dire, à travers ma nuit : “Crois en tes rêves, même les plus saugrenus”.

Car c’est peut-être cela qu’il faut retenir de la mort : les morts continuent à nous divulguer leurs enseignements malgré leur absence.

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La quarantaine en quarantaine

Il paraît que mes occupations sont de plus en plus has-been.

Tout ça parce qu’il y a quelques jours, je me suis levée de mon transat d’un seul bond et que j’ai jeté mon plaid et ma tasse de tisane en l’air en m’écriant : “Je pars !”.

Ca a inquiété ma famille, parce que je n’avais plus pris ma voiture depuis au moins quatre mois et il parait que j’angoisse mon entourage et celui qui croise ma route quand je me mets à conduire et il parait aussi que conduire, c’est comme faire du vélo, ça ne s’oublie pas, mais que c’est valable pour tout le monde sauf pour moi.

Alors je suis partie en trombe jusqu’au point presse et je me suis acheté foultitude de carnets de mots fléchés et de mots croisés et je me suis rassise dans mon transat. J’ai récupéré ma tasse de verveine et mon plaid et je me suis mise à remplir frénétiquement les grilles des heures durant.

Adèle est venue mettre son nez dans mon affaire et désormais c’est notre passion commune. Rien ne nous résiste. A part peut-être le nom des monnaies anciennes mésopotamiennes en trois lettres.

Caro a déclaré : “On dirait Bon-papa” et j’ai été flattée, parce qu’il est vrai que mon grand-père était un grand cruciverbiste. Mais elle a continué : “Enfin… Sauf que lui il était plus doué.” Et elle a aussi ajouté que ça la faisait doucement rire qu’une personne qui ne sait plus aligner deux mots à la suite et qui souffre hautement de brouillard mental (Je vous expliquerai) se mette à faire des mots croisés. Je lui ai répondu “Arrête un peu de me morganer” et elle est restée comme deux ronds de flanc. Il parait que ce mot n’existe pas, mais le vrai souci, c’est qu’elle n’a pas un vocabulaire assez étendu pour me comprendre.

Plus je ferai des mots croisés, plus l’écart entre moi et le reste du monde se creusera.

Le problème, quand on a quarante ans en quarantaine, c’est que l’on doit faire sa crise autrement. Avant, on refusait la quarantaine en faisant un bond dans le passé, en refusant de vieillir, en rajeunissant (on sortait en boîte, on se teignait en blonde et on roulait des pelles à des inconnus), mais tout cela est devenu impossible. Les boîtes et les bars sont fermés, les coiffeurs sont morts et les inconnus portent des masques cousus par leurs femmes. Alors cette génération est devenue plus créative en opérant un demi-tour magistral et en faisant l’inverse : un bond dans le futur. 

Si je dis ça, c’est parce que je constate avec soulagement que je ne suis pas la seule à avoir désormais des occupations de vieille dame.

Le haïku que Dédé avait composé pour mon anniversaire

Barbara, par exemple, m’a confié qu’elle s’intéressait désormais aux oiseaux. A défaut de pouvoir revendre ses jumelles sur Ebay (ses filles), elle en a acheté une paire et tous les jours elle scrute névrotiquement les moindres faits et gestes des habitants de son jardin en essayant de les identifier. Elle m’a dit : “Je me suis aussi acheté des bâtons de marche” et là m’est venue l’image des marcheurs fous qui viennent envahir le bois et qui se mettent en rond et font des exercices avec leurs bâtons, provoquant les sarcasmes de Mère.

Je n’ai pas osé dire à Barbara qu’à la maison, nous faisions de même, et que les plus grands évènements de la journée se rapportent souvent aux petits protégés. 

D’ailleurs, Mère essaie de m’enseigner la différence qu’il y a entre un coucou et une sitelle torchepot, mais c’est chose vaine car je manque cruellement d’intérêt et de concentration.

Mélanie, quant à elle, m’a téléphoné un soir en panique.

Qu’est-ce qu’il se passe mon Bichon ?

J’ai acheté un puzzle pour les enfants.

Et ?

Et au bout de dix minutes, ils ont envoyé chier mon beau paysage marin sur fond de ciel bleu de mille pièces pour aller jouer au foot dans le jardin.

C’est normal, ça. A cet âge là ils ne restent pas concentrés longtemps.

Ce n’est pas vraiment ça le problème.

C’est quoi alors ?

C’est que j’ai continué le puzzle toute seule.

Ah.

Oui.

Et j’y ai pris plaisir.

Ce qui est bien, lorsqu’on vit une amitié forte d’au moins vingt bonnes années, c’est que l’on sait ce qui inquiète l’autre et que l’on peut à loisir la rassurer ou, au contraire, amplifier ses craintes.

Quand nous avions la vingtaine, nous avions rencontré une fille de notre âge qui avait déclaré adorer les puzzles et, du haut de notre grande vilenie, nous nous étions moquées d’elle. Beaucoup. Elle portait un pull en laine tricoté main avec une tête de berger allemand et faisait une tresse avec un chouchou.

Et je savais précisément que c’est à cela qu’elle pensait. Et elle savait que je pensais à ce à quoi elle pensait (là j’avoue que j’ai moi-même décroché – brouillard cérébral).

Elle a dit : “Je sais ce que tu vas dire. Que je suis devenue comme cette fille. Celle qui portait un pull en angora et des chouchous. « Oui, c’est vrai », ai-je reconnu.

Et là, dans grande pureté d’âme, j’ai tempéré mon propos: “Mais n’oublie jamais que tu as une excuse”.

“Ah oui ?”

“Oui, c’est qu’un Grand Fléau s’est abattu sur l’Humanité”. 

Et je crois sincèrement que ça excuse tout.

Ou du moins pas mal de choses.

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Ambiance et cotillons bis

Au boulot, on ne peut plus être que quatre personnes par étage. Et étant donné que l’on travaille habituellement sur les genoux des uns et des autres, le calcul a été vite fait : « Buiten les deux clowns », Sophie et moi avons dû nous rendre dans une autre implantation pour la journée.

Au début, on était contentes, parce que ça nous faisait faire une petite excursion.

On a préparé notre baluchon (du thé, des mandarines, des crayons de couleur et et accessoirement quelques dossiers) et on est parties travailler au Serein. Enfin, nous on l’appelle le Serein parce que c’est le CeRHiN (Centre de Ressources Historiques namuroises) et qu’on aime bien faire des blagues.

Mais détrompez-vous, le Serein est loin de mériter son nom.

D’abord, il faut désactiver une alarme pour y entrer et nous, ça nous stresse à mort de désactiver les alarmes. Je suis entrée en premier. Sophie est passée à ma suite, se glissant sous les lasers sans les faire sonner.

Là-bas, il y a vraiment moyen de mettre la distanciation sociale en pratique. Je me suis installée sur le grand bureau et Sophie sur celui de consultation des lecteurs. Je lui ai dit : « J’ai un peu l’impression de te surveiller ». « Oui », a-t’elle répondu « On se croirait à l’étude ». J’ai répondu « Pas d’impertinence ou je te fous deux heures de colle supplémentaires, jeune fille ».

Le bâtiment est grand et un peu vide, ce qui donne une ambiance assez inquiétante. Pour briser la peur, nous avons commencé à répandre nos effets personnels partout sur les bureaux pour les personnaliser. On est comme ça : ça nous rassure de voir notre tasse de thé, nos mandarines et nos crayons de couleur.

« C’est vrai que comme ça, on a l’impression d’être un peu chez soi », ai-je dit à Sophie qui a répondu « Oui, et en même temps, chez moi, j’ai du chauffage, ce qui n’est pas le cas ici. »

Et en effet, le chauffage ne fonctionnait pas des masses.

Pour ne pas dire qu’il était réduit à peau de chagrin.

Pour se donner du courage, Sophie a chanté : « Aujourd’hui on a plus le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid », ce que j’ai trouvé fort à propos, sans chauffage et avec juste deux mandarines pour se sustanter.

Le Serein est aussi connu pour ses fantômes, qui jetent un brin d’effroi en faisant grincer les escaliers ou en faisant étinceler des reflets dans les fenêtres. Là-bas, on a tout le temps la sensation que quelqu’un nous regarde à travers la fenêtre du jardin alors on se retourne instinctivement pour constater que personne n’a pu franchir le jardin clos. C’est de cette façon que Sophie a vu l’on se faisait effectivement épier.

Par des corbeaux.

Bonjour l’ambiance.

Après-midi, Catherine a eu pitié de nous alors on est revenues avec nos pelures de mandarine. Et pour se réchauffer le corps et l’âme, on a imaginé un nouveau jeu. On a imité des contes. Saurez-vous deviner de quoi il s’agit ?

Si oui, vous gagnerez un badge « Ecureuil survivaliste ».

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Ambiance et cotillons

Aujourd’hui, on est lundi (ce n’est pas vraiment vrai mais je vous écris depuis le futur) et j’ai repris le travail après une longue absence.

D’abord, j’ai pris le bus.

J’étais seule dedans.

Grosse ambiance.

J’avoue que j’ai manqué d’humilité. Je me suis sentie comme une personnalité si importante qu’elle bénéficie d’un bus pour elle seule. Ou alors comme une infirmière Covid qui s’en va le matin sauver des vies.

Que dalle. Je suis bibliothécaire et la lecture a été déclarée comme étant un bien de première nécessité, ce qui est à peu près la seule chose positive que l’on ai entendue depuis des mois.

Grosse ambiance ici aussi

Je suis descendue de mon bus privé et j’ai arpenté les rues.

Vides, bien entendu.

Je suis arrivée dans mon bureau.

Vide, lui aussi.

J’ai attendu André et Sophie, qui ne sont jamais apparus.

Congé ? Télétravail ? Morts ?

Dieu seul le sait.

J’étais quasiment seule à mon étage et ça aussi ça a foutu une sacrément folle ambiance du tonnerre.

Notre concentration habituelle me manquait cruellement.

Sur le temps de midi, je suis sortie prendre un peu l’air.

Commerces fermés, chaises retournées sur les tables des bars, lieux comme abandonnés en quatrième vitesse, panneaux inutiles sur les vitrines « Moins 50% ».

Je suis rentrée au bureau, quand-même un rien dépitée, les épaules tombantes.

Mon collègue s’est écrié : « Alors ?! C’est la grosse ambiance, hein !

On dirait que c’est tous les jours dimanche ».

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Reprendre le bus

Le parking dans lequel je vais garer Etoile tous les matins ferme définitivement.

Je sais que c’est pour une bonne cause (notamment y construire notre nouvelle bibliothèque), mais du coup, après m’être renseignée sur les autres parkings, sur les dangers de la circulation à vélo, sur le dropping en hélicoptère privé, j’ai dû me résigner à prendre le bus. Oui, je dis bien me résigner. Car si j’ai mis tant d’années à réussir mon permis de conduire dans la souffrance, l’abnégation et une persévérance exemplaire, ce n’est pas pour me retrouver à prendre les transports en commun avec la plèbe. D’ailleurs, c’est bien simple : je ne sais plus comment on fait.

Françoise, qui prend la même ligne que moi et qui est emprunte de charité, a décidé de me prêter main forte. Elle m’a prise sous son aile afin de me remontrer les gestes perdus.

Avant d’embarquer, elle m’a tout expliqué. « Tu dois monter dans le bus, puis aller valider ton ticket sur la petite machine. Attention car ensuite, il faut faire marche arrière et remonter le courant. Ce n’est pas évident, car nous ne sommes pas des saumons ! Je dirais plutôt que nous sommes des sardines. Tu comprends ma blague ? Car on sera serrées comme des sardines, empilés les uns sur les autres contre des adolescents couverts d’acné et porteurs asymptomatiques. En général, mon astuce, c’est de penser à respirer vers le haut, prendre une goulée d’oxygène, mais là, avec le masque, je ne sais pas quoi te dire. Disons que ça deviendra un trajet de tous les dangers ».

Le premier jour, pleine d’entrain, je suis partie à pieds de la maison. Il y a une demie heure de marche jusqu’à l’arrêt de bus et du coup, j’avais l’impression d’être une belle personne qui enfile ses baskets, emporte son pique-nique Wich-wach dans son sac à dos et longe les prairies en respirant le doux parfum de la brume qui s’évapore, sous le regard paisible des chevaux.

Quand je suis arrivée à l’arrêt de bus, c’était le calme plat.

Pas un seul écolier. Je suis montée dans le bus, me suis installée, ai observé la Meuse qui défilait. Françoise est montée plus loin. Je lui ai dit : « C’était facile, en fait ! » et elle m’a répondu que c’était normal, qu’on était seulement au niveau 1 de difficulté, qu’il allait croître au fur et à mesure des jours de la semaine.

A 16h30, Françoise est venue m’attendre devant la bibliothèque. Je lui ai dit : « Viens, on va vérifier l’avancée des travaux sur le parking. Parce que je vois déjà bien venir l’affaire : ils nous font déguerpir, tout ça pour ne commencer les travaux que dans six mois. Un immense trou ! Je veux voir un immense trou, un cratère qui creuse l’entièrté du parking ! Rien de moins! ». Elle m’a répondu très prosaïquement : « Tu ne feras rien de tout ça » »Ah non ? » »Non » »Et pourquoi pas, ma bonne Dame ? » »Parce qu’on a exactement une minute pour attraper le bus » »Ah ouaiiiis ». Là, on s’est hâtées, mais je ne voulais pas que Françoise fasse une crise cardiaque sur le trottoir (elle est fragile), donc je n’ai pas couru. Elle m’a dit « Si tu veux, on ira voir sur Google vue aérienne pour voir s’ils ont explosé notre ancien parking ».

On a eu le bus. Il y avait un peu plus de monde. Des jeunes. (Je sais que ça fait vieille de dire « des jeunes », mais comme je viens de fêter mes 40 ans, Mamy Tine m’a dit : « Tu es vieille maintenant ! » et je lui ai répondu que c’est l’hôpital qui se fout de la charité vu qu’elle a 90 balais). J’ai dit à Françoise : « Ohlala, je stresse, j’espère que ça va aller » et un jeune m’a dit « Eh oh, du calme hein, tout le monde pourra monter ». Il n’avait pas compris mon humour alors il s’est adressé à moi avec condescendance, ce qui est le propre de la jeunesse. J’ai voulu lui répondre : « Non t’inquiète, gamin, je ne suis pas stressée, je suis juste marrante », mais Françoise m’a conseillé de laisser tomber, et j’ai obéi à mon coach.

Arrivée à l’arrêt de bus, j’ai commencé à ressentir des relans de mon adolescence. Vu que je vis à nouveau chez Mère, c’était cette ligne de bus que j’empruntais à cette époque et chaque fois que je devais rentrer à pieds, je râlais plein ma panse de devoir me taper tout ce trajet.

J’avais un peu l’impression d’être Kritika, l’enfant du Népal, qui doit tous les jours gravir la montagne dans ses tongs en portant son petit frère sur son dos, mais Jean-Chri nous disait que ce n’était rien du tout, que la vue était jolie et que ça nous faisait du bien de nous bouger un peu. « La marche à pieds n’a jamais tué personne » disait-il pour résumer la situation. Et c’est peut-être vrai, du moins pour ceux qui ne se font pas percuter par un camion.

Une demie heure plus tard, arrivée dans le quartier, je suis tombée sur Elisa, la voisine, qui se demandait pourquoi j’étais à pieds et quand je lui ai expliqué mes déboires elle a dit : « Ça me fait penser à quand vous étiez adolescentes et qu’on vous voyait toujours rentrer à pieds ! »

Le lendemain, rebelotte, je me suis levée au chant du coq et je me suis rendue à l’arrêt de bus. Il y avait pas mal de monde, cette fois. Et trois bus pour nous absorber tous. J’ai envoyé un SMS à Françoise « Je suis dans le deuxième bus » afin qu’elle me repère bien. Puis mon bus a dépassé tout le monde. J’ai envoyé un nouveau message « Premier bus ». Pour ne pas devoir changer 18 fois de message sur le trajet (Je suis dans le premier/ Ah non, deuxième/ Zut on s’est fait distancer, on est troisièmes), j’espérais que mon bus reste en tête de la course, et je sentais qu’effectivement on allait gagner car il fonçait à toute berzingue sur la chaussée. Je me disais « Allez, chauffe, Marcelline ! » quand Marcelline, grisée par la course, est passée devant Françoise sans s’arrêter, en soulevant ses cheveux, l’abandonnant là dans des trombes de poussières. On se serrait crues dans Speed, quand ils sont contraints de rouler à grande vitesse sinon le bus explose.

J’étais seule. Seule sans mon coach. Dès le deuxième jour d’autonomie. J’ai envoyé « La vie nous sépare ». Elle a répondu « Ce n’est pas facile, mais tout ira bien. Tu gères. Je crois en toi ».

Au moment de sortir, une petite fille était en stress car elle ne savait pas si c’était là qu’elle devait descendre. Moi je savais. Donc, forte de ce savoir, je suis descendue du bolide infernal et j’ai attendu Françoise.

Quand je lui ai dit : « En tout cas, merci pour tout ce que tu fais pour moi. Tout le monde n’a pas cette chance. », elle m’a répondu : « Je t’en prie. Mais là, tu vois, on est seulement au niveau 2. Il y avait de la place dans le bus. C’était facile. Et cet après-midi, au retour, on aura de la place aussi, puisqu’on est mercredi. C’est demain ça va se corser. Sache que tu ne dois jamais te reposer sur tes acquis ».

Et c’est sur cette belle parole pleine de philosophie que j’ai commencé ma journée de travail.

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Rentrée des classes

Hier soir, après avoir fêté la fête des mères dans notre matriarcat féministe écrasant (appellation d’un ami vis-à-vis de ma famille), Mère a dit : « Pour te changer les idées, on va regarder notre série. Mais il ne faut pas aller se coucher trop tard, parce que demain, c’est la rentrée des classes ».

Elle savait que je faisais un syndrome du dimanche soir.

Pas un syndrome du dimanche soir de tapiole, quand tu manges ta tarte au riz sans en profiter à fond parce que tu sens ton ventre se crisper légèrement à l’évocation du lundi matin qui se profile. Non.

Moi, je vous parle du syndrome grand train. High level. Cinq étoiles. Celui du 31 août. Quand tu as eu deux mois de grandes vacances et que tu vas rentrer dans l’année supérieure. Que tes parents n’ont pas voulu t’acheter de nouveau cartable car tu es élevée par des cocos décroissants. Que tu essayes de te changer les idées alors que tu sais pertinemment que le temps s’enfuit et que tout converge inexorablement vers LE LUNDI MATIN.

On a donc regardé notre série. Une série policière danoise bien glauque et si stressante que c’est vrai que cela m’a détourné de l’idée même de rentrée des classes. Sauf qu’à la fin, à la toute dernière minute, les héros s’écrient : « Les gars ! On a eu les résultats du labo. Figurez-vous qu’ils sont morts de la peste pulmonaire !!! Quelqu’un a dû leur inoculer. Il va falloir éviter que le virus se propage à toute la population. »

Stop. Ecran noir. Fin de l’épisode.

En enfilant mes pantoufles, j’ai dit : « C’est vrai que cette série m’a bien changé les idées » et je suis montée me coucher.

Au matin, quand je ne suis pas parvenue à mettre la main sur mes chaussures et mon sac à mains, un vent de panique s’est emparé de moi. J’ai pensé que j’allais arriver en retard, ou alors sans mes papiers, ou alors que j’allais arpenter les ruelles en pantoufles, avec un sac en plastique à la main.

Je me suis rassurée en me disant que Sophie aurait sans doute le même problème que moi et que cette pandémie nous aurait définitivement fait muter en mode « Absolutely fabulous » : tenue débraillée, approximative et tape à l’oeil, clope au bec, coupe de champagne à la main, rail de coke dans la poche du pyjama en pilou, prêtes pour la reprise.

Je suis montée dans ma voiture.

Avec Françoise, on a décidé que dorénavant, on viendrait travailler à vélo. Que ce serait bon pour nos cuissots, et que comme ça, on ne devrait plus faire le plein avant novembre 2022. Mais il y avait un tel vent que j’ai eu la flemme de remonter toute ma vallée avec le vent de face et du coup, dès le premier jour, je me suis débinée. C’est un coup classique, dans mon existence.

Il parait que conduire, c’est comme rouler à vélo ou baiser : ça ne s’oublie pas.

Mais comme on parle de moi, cette pilote née, j’ai manqué avoir trois accidents et je me suis garée sur le trottoir, renonçant à manoeuvrer après 10 minutes d’acharnement, déclarant tout haut : « Je ne sais plus conduire ».

Je suis arrivée à la réunion.

Ninie m’a dit : « Comme tu es bronzée, Nathalie ! » et je lui ai répondu du tac au tac : « Oui, c’est parce que je n’ai pas travaillé, j’ai pris des bains de soleil dans mon jardin ».

C’est bien ici, la bibliothèque ?

Une collègue m’a dit : « C’est spécial, ta coiffure. C’est beau, mais tu ressembles de plus en plus à ton chien ».

Voilà voilà qui commençait bien.

On avait tous des masques, et on s’est lavé les mains.

J’avais l’impression d’être dans ET. Vous savez, quand les scientifiques le trouvent et qu’ils craignent qu’ils soit contagieux, alors ils l’enferment dans des bâches en plastique, ils enfilent des tenues waterproof et on entend des hélicoptères voler dans le ciel.

Notre collègue Dominique étant en isolation, elle s’est connectée à nous en visioconférence et, pour la faire tenir debout, on a mis le téléphone dans un vieux Tupperware qui trainait là.

On a crié « Notre collègue est dans un Tupperware ! », et tout fonctionnait bien jusqu’à ce que ses chats prennent le contrôle de la réunion en miaulant comme des possédés.

J’ai manqué faire une crise de panique dans mon masque, parce que j’avais l’impression que je ne parvenais pas à respirer, mais j’ai inspiré profondément et j’ai pensé à des fleurs de lotus qui s’ouvrent sur des étangs et ça m’a apaisée.

Nos cheffes nous ont expliqué comment allait se dérouler la réouverture. Puis elles ont dit que les animatrices allaient être amenées à donner des animations virtuelles.

Sophie a crié derrière son masque : « Je sais, mon loukoum de Tchernobyl ! On va se filmer en train de raconter des histoires à nos nounours ! »

J’ai crié « Wéééé!!! », et on était excitées comme des puces sous amphétamines.

Après la réunion, nous avons traversé la ville.

il y régnait un silence inhabituel. Quelques badauds circulaient, un masque sur le visage. La police patrouillait partout. On voyait des boules de foin circuler dans les rues, au gré du vent. Ambiance post-apocalyptique.

J’ai quand-même réussi à trouver des sushis, seule denrée qui m’ait cruellement manqué durant ce confinement, et je suis rentrée chez moi.

« Ta rentrée s’est bien passée, Soeur ? » m’a demandé Adèle.

« Comme un charme », lui ai-je répondu.

C’est qu’il s’en passe, des choses, dès que l’on s’éloigne de sa maison.

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Coup de binette et autres historiettes

Ce matin, pleine d’enthousiasme, j’enfile mon pull orange à paillettes, je mets de grandes boucles d’oreilles brillantes, je m’asperge de quelques nuages de parfum, puis je dégringole les escaliers quatre à quatre pour rejoindre Mère qui m’attend en bas.

Lady Gaga is back.

Au même moment, Adèle sort de sa chambre. Son visage a le même teint que le cul d’Edward Cullen, son cheveu a cessé de livrer bataille. Elle a réussi son confinement en mode vampire : huit semaines sans jamais sortir le moindre orteil de la maison, ni pour des courses ni même pour un petit tour du quartier.

Elle s’exclame : « Waw ! Tu t’es fait belle ! Vous sortez ? »

– Oui, répond Mère.

– Et vous allez où ?

– Acheter du terreau.

Oui, je sais, je vous fais rêver.

Mais moi, c’était un peu comme si c’était LA sortie de l’année.

Mère a pris le volant – on faisait un truc interdit : être deux dans la même voiture, mais c’était pour la bonne cause, pour l’aider à porter son sac de terreau car elle s’est démis des côtes et souffre atrocement, et le kiné lui a interdit de porter quoi que ce soit.

Faire un truc interdit, ça nous a donné l’impression qu’on était un peu des Thelma et Louise qui traversent les champs de fraises sur plus de quatre kilomètres pour aller acheter des sacs de terreau.

Prête, Loulou ?

On est arrivées sur le parking du magasin. Je suis restée à l’intérieur de la voiture. Mère n’a même pas eu la bienséance de garer la voiture vers le magasin, histoire que je puisse un peu observer ce qu’il s’y passait. Non. Elle s’est mise dans le sens inverse. J’avais vue sur la nationale. Je regardais les voitures passer, enfermée comme un chien puni à qui on laisse une ouverture dans la fenêtre pour qu’il puisse respirer.

J’ai pris plein de photos, en essayant d’appuyer au moment précis où passerait une voiture. On s’occupe comme on peut.

Je n’ai pas réussi.

Mère est arrivée. Parée de mes plus beaux atours, je l’ai aidée à déplacer les sacs de terreau dans le coffre, devant le regard ébahi d’un monsieur obèse.

Puis on est rentrées.

– « C’est déjà la fin de l’aventure ? » lui ai-je demandé.

– J’en ai bien peur, oui.

– Maintenant que j’ai goûté à la liberté, j’en voudrais plus.

– Je comprends. Mais on a plus rien à acheter.

Arrivées à la maison, Mère s’est précipitée dans le fond du jardin. Quelques minutes plus tard, je l’ai entendue hurler. Elle est revenue dare dare vers la maison, une main cachant un oeil.

– Qu’est-ce qu’il se passe ?

– Je me suis pris un râteau.

– « Comme Jean-Claude Duss ?  » (mais je ne voyais pas de Jean-Claude vivre dans la cabane de jardin).

Je crois que j’ai une ouverture

– « Non. littéralement », a-t’elle répondu en pleurant.

– Tu veux dire que tu as marché sur un râteau et que tu t’es pris le manche ?

– Comme dans les dessins animés ? a ajouté Adèle, qui est arrivée, alertée par les cris maternels.

– Oui, a murmuré Mère. « Enfin… disons que c’était plutôt une grande binette

– « Donc, tu t’es pris un coup de binette !

– Voilà.

Vu que l’on possède un brevet de premiers secours, on lui a donné un sac de glaçons qu’elle a appliqué sur son visage. J’ai trouvé ça dommage, parce que le soir, j’aime bien qu’il y ait des glaçons dans mon gin tonic mais je n’ai rien osé dire, privilégiant la blessée.

Adèle a dit :  » Et dire que demain, tu dois retourner chez le kiné pour tes côtes cassées. Tu crois qu’avec ton oeil au beurre noir en plus il va te prendre pour une femme battue ? »

– Oui, ai-je ajouté. Une de celles qui dit : « Non, ce n’est rien, j’ai juste marché sur une binette ».

SOS détresse amitié ?

Et on a beaucoup ri, même si c’est très mal de se moquer de la souffrance d’autrui.

On a ordonné à Mère de rester un peu assise dans la fauteuil, parce qu’apparemment, LE GRAND TOUT lui demande de se calmer en lui envoyant des signes qu’il est important de voir.

Mais elle a dit : « Non, je ne peux pas ».

– Ah bon ?! Et qu’as-tu de si important à faire ?

– Je dois monter sur une échelle pour aller dans le cerisier et réparer la maison des mésanges.