Voyages

Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (8) : La baie de Kitriès

Cher Stelios,

Aujourd’hui nous nous sommes rendues dans la baie de Kitriès.

Je connaissais cet endroit pour y être allée une semaine en novembre 2019 avec les copines pour peindre, nager et faire les sottes.

Peindre
Nager
Et faire les sottes

Cet endroit est tout simplement l’un de mes préférés sur Terre, et je crois qu’il n’y a même pas besoin de te dire pourquoi. Je n’ai pas à me justifier, Stelios.

C’est un des endroits où Laurence et Mathias aiment faire de la plongée sous-marine, mais comme je me rappelle très bien de l’issue du « Grand Bleu », nous nous sommes contentées de faire du snorkeling.

Laurence était très impatiente car elle vient de recevoir un appareil photos aquatique et elle voulait le tester. On a donc fait quelques tests préalables qui ont un peu viré « art et essai ».

Puis elle est partie en premier, me laissant seule sur le rivage avec le chihuahua.

Comme il s’ennuyait un peu, Joe a commencé à arracher les branches de bambou qui bordaient la plage et au bout d’un moment, cela a commencé à ressembler à une cabane. Ensuite, quand il a eu terminé, il a gratté dans les galets et il est parvenu à en extirper des grains de pop corn. Je me suis dit qu’il pensait peut-être qu’on était échoués sur une île déserte et qu’on devait assurer notre survie à la Koh-Lanta. Je lui ai dit : « Merci, Joe, mais je ne vais pas être grasse avec tes deux pop corn » et là, il m’a regardée comme deux ronds de flanc. Je crois qu’il m’a trouvée ingrate.

Laurence est revenue de son exploration sous-marine assez excitée. Elle m’a dit : « J’ai vu plein de beaux poissons ! Des bleus, des mauves ! J’ai même mis ma main dans un trou et là : surprise ! Il y avait une énorme murène !  » « Euh… c’est pas dangereux, ça, une murène ? » « Si ! Extrêmement ! Mais certainement pas aussi dangereux que la rascasse qui m’a quasiment frôlée. Heureusement qu’elle ne m’a pas touchée, sinon je serais six pieds sous terre. Enfin, je veux dire sous mer ! » et elle est partie dans un immense rire, nerveux je présume.

Elle a ajouté : « Tiens, je t’ai ramené trois cadavres d’oursons ». Et quand j’ai vu qu’ils tenaient dans sa main, j’ai compris que mes oreilles me jouaient des tours et qu’il s’agissait plutôt de cadavres d’oursins.

J’avoue que son récit de murène et de rascasse volante m’a un peu refroidie, mais vu la beauté du paysage, je me suis laissée tenter et je suis partie à mon tour flâner la tête dans l’eau le long des rochers.

C’était très beau. Il y avait ce silence infini, le seul bruit calme de ma respiration. J’ai vu l’un ou l’autre oursin et de belles algues mauves qui dansaient dans le vent. Et puis, comme il y avait un peu d’eau salée dans mon masque, j’ai sorti ma tête de l’eau et là, j’ai vu… Joe. Sur les rochers. Qui me regardait. Joe ? Que faisait-il là ? S’était-il échappé du campement de l’équipe des jaunes pour aller explorer le rivage ? En même temps, un léger doute effleurait mon être. Il avait l’air bien grand pour être un chihuahua. La bête continuait à fixer le lointain, a à peine deux mètres de moi. Et là, fulgurance des fulgurances dans un esprit aussi vif que le mien, j’ai compris qu’il s’agissait d’un chacal. Oui, les fameux chacals dorés qui m’empêchent de dormir la nuit. Il était splendide et, quand il m’a enfin aperçue, il a pris ses pattes à son cou et il s’est enfui, laissant voir un dos d’un roux incroyable (doré) et une queue un peu pourrie, genre hyène malade. C’était un moment magique, en totale interaction cosmique avec le monde sauvage, j’étais la Jane Goodall de la Grèce contemporaine. Euphorique, j’ai nagé à rebrousse courant vers Laurence et je suis sortie de l’eau. Elle m’a demandé : « Tu as vu de belles choses ? » et j’ai répondu  » Un chacal ! J’ai vu un chacal ! ». J’ai tout de suite compris à son regard interloqué qu’elle se disait que le soleil avait tapé trop fort, parce qu’elle m’a demandé si j’avais bien enduit mon dos de crème solaire, que parfois, en snorkeling, on pouvait avoir des incidents de peau grillée, et que parfois c’est même le cerveau qui trinque. J’ai articulé, à bout de souffle « Sur le rivage ! Il était sur le rivage ! » et du coup, mon histoire prenait tout son sens, je n’avais pas aperçu de chacal aquatique en train dans palmer dans le récif coralien.

Au soir, elle m’a emmerdée avec ses photos de poissons alors que j’essayais tant bien que mal de lire mon roman. Elle m’interrompait sans relâche en disant « Tu as vu mon poisson ? » « Non, je lis » « Oui mais il est très beau, mon poisson. Et celui-là ? » « Je lis » « Tiens ta ligne, je vais te le montrer ».

Laitue des mers

Bon, ceci dit, Stelios, il faut bien reconnaître que ses photos sont splendides. Peut-être est-ce la jalousie qui m’a fait négliger ses œuvres du 8ème art ? La jalousie de n’avoir vu qu’une algue, un oursin, et bien-sûr… Julien, le chacal doré.