Gary

Le Docteur Valium

Remontons en arrière pour mieux appréhender la suite des évènements …

2O mars 2022. J’appelle le Val-fleuri, centre de santé mentale, urgences psychiatriques. J’essaye de les joindre une fois, deux fois, trois fois. En vain. La tonalité semble se perdre dans les limbes, créant un écho métallique désespérément vide, inutile. Comme si j’appelais le néant.

Heureusement, au bout d’un temps, un message préenregistré annonce : « En cas d’urgence vitale, veuillez former le 112 ». Me voilà sauvée.

Je n’ai pas une lame de rasoir à la main, ni de tablette de sédatifs dans le bide. Je ne suis pas allongée sur les rails. Je n’estime donc pas être dans un cas d’urgence vitale ; mais d’urgence tout de même. Apparemment, cet entre-deux n’est pas digne d’intérêt ; je peux me brosser.

J’essaye encore le lendemain, puis le surlendemain. On me répond enfin. Je demande à prendre rendez-vous avec un psychiatre, peu importe lequel, on ne va plus chicaner. La secrétaire me répond qu’elle est désolée, tous leurs psychiatres viennent de prendre leur pension. Il n’en reste qu’un seul, qui est fort occupé, pour ne pas dire largement débordé. Je résume :

– Donc, si je comprends bien, vous êtes un centre d’urgences psychiatriques sans psychiatre ?

– Oui, effectivement.

Que dire à cela, Gary ? Que faire sinon souffler de lassitude et raccrocher le téléphone. Sinon déplorer un tel délitement des soins de santé en Belgique, et continuer ma quête.

Je tente une demande de recommandations sur Facebook. Sylvie me donne un nom. Docteur Valium. Son nom m’inspire confiance. J’appelle.

Contrairement à ses confrères, le Docteur Valium décroche tout de suite. Je lui explique en deux ou trois mots les raisons de mon appel. Je pense avoir besoin qu’un spécialiste revoie le dosage de mon antidépresseur.

« J’ai justement un rendez-vous demain matin, me dit-elle. J’ai un désistement ».
Je me jette dessus. Demain.

« Mon cabinet est un peu compliqué à trouver, je vais vous fournir quelques explications pour y parvenir », me prévient-elle.
Je saisis le dos d’une enveloppe pour y noter ses explications. Désormais, je fais comme cela : je note tout car j’oublie tout, en particulier s’il s’agit de précisions géographiques. Je suis encore capable de me retrouver au zoo d’Anvers alors que son cabinet est à Mont-Godinne.

– Quand vous vous trouvez dans ma rue, il faut vous garer le long des rails et monter à pieds une allée bétonnée. Si, quand vous rentrez dans la maison, vous ne voyez pas de piano, c’est que vous vous êtes trompée.

-Ah, lui dis-je. Je note sur mon enveloppe : « piano » et je l’entoure trois fois. Donc, si je comprends bien, je cherche un piano ? »

-Voilà, exactement, me répond-elle.

Elle me plait déjà.

21 mars 2022. Ses explications étaient bonnes, j’ai trouvé ledit piano assez rapidement, posé au rez-de-chaussée d’une belle villa mosane perchée en hauteur.
Une voix sympathique m’interpelle par-dessus la cage d’escaliers.

– Bonjour !

– J’entends une voix, lui dis-je.

– Tant qu’elle se rattache à quelqu’un, c’est bon signe, me répond-elle.

A cette seule phrase, tu te doutes bien que je l’ai déjà adoptée.

Je monte. J’entre dans une pièce lumineuse. Plancher au sol, bibliothèque débordant de livres, désordre créatif, fenêtres donnant sur de grands arbres. Au loin, la cloche du passage à niveau retentit, joyeuse. Enfin le bureau de psy escompté, fidèle à sa légende. 

Le Docteur Valium est une très grande femme ; presqu’une tête en plus que moi ; dans la quarantaine, habillée d’une tunique ornée de beaux imprimés colorés, les cheveux longs, lâchés. Je m’installe sur une chaise de jardin en plastique. On commence tout de suite. Elle me pose un tas de questions, me bombarde presque, note tout, ne perd pas une miette de ce que je raconte. Immédiatement, mon instinct me dit que j’ai enfin en face de moi celle qui va me sortir du trou. Il s’agit là d’une conscience instinctive, animale.

Elle me dit que j’ai bien fait de venir, qu’il était grand temps. Elle m’explique qu’en règle générale, une dépression se résorbe par elle-même au bout de neuf mois maximum, que si elle est traitée chimiquement, c’est encore moins long. Elle me dit que normalement, j’aurais dû reprendre le travail depuis belle lurette. A cette annonce, je blêmis. Elle le voit et me dit :

-Je sais que cette maladie vous a déjà coûté votre emploi. On va arrêter ici les dégâts. Je vais vous soigner.

Si la dépression persiste, comme dans mon cas, on parle alors de dépression résistante. Elle m’annonce qu’elle va changer ma médication car elle pense qu’elle a été bien ciblée mais malheureusement insuffisante. Elle va me prescrire deux autres molécules, agissant conjointement sur la sérotonine, la noradrénaline et la dopamine. Elle m’explique tout. Comment cela fonctionne dans le cerveau, en temps normal. Ce qui ne fonctionne pas chez moi. Qu’il me manque de tout. Que j’ai une déperdition.

Je pense intérieurement : “C’est clair que j’en ai une fameuse, de déperdition”.