Comme Victor avant moi

Ampoules

J’ai demandé à la secrétaire du Beau Rivage si je pouvais utiliser les toilettes. “Bien entendu”, me répond-elle.  

Quand j’en ressors, je lui signale : “En tout cas, il ne faut pas être épileptique, chez vous. Sinon on risque fortement de tomber en catatonie”. “Oh zut… Vous voulez dire que la lampe est de nouveau en train de clignoter ?””Sacrément” “Elle nous fait souvent ce coup-là. Mais j’ai trouvé un truc, me dit-elle en s’emparant manu militari d’une grande latte en plastique. Je tape sur l’ampoule avec ça et tout rentre dans l’ordre”. Elle quitte son aquarium et s’en va frapper un grand coup dans la lampe qui cesse instantanément de clignoter. “Vous voyez…” 

Son collègue arrive. “Patricia, Il y a un problème avec la lampe du couloir, elle clignote” “Elle aussi ?!”. Puis, s’adressant à moi, les épaules basses, elle constate : “C’est dingue… Il n’y a plus rien qui va”. “Oh ça Madame… je ne vous le fais pas dire… lui dis-je. C’est d’ailleurs bien pour ça que je suis ici…” Patricia part dans un petit rire contenu, un brin nerveux, celui de la secrétaire éduquée à ne pas se moquer de la clientèle qui fréquente les différents cabinets. Puis elle explique à son collègue : “Il faut taper dedans”. 

Le collègue semble perplexe. Il lui demande, surpris : “Taper dans qui ???!!!”. Elle rit. “Dans l’ampoule, pas dans quelqu’un”. Je dis à Patricia : “Vous me rassurez un peu. Je commençais à croire que cela faisait partie de vos méthodes : un grand coup de latte dans l’ampoule, et tout rentre dans l’ordre”. En disant cela, je tape sur ma tempe avec mon index, mimant la folie. 

Patricia glousse. Son collègue, quant à lui, semble toujours aussi interpellé. C’est à ce moment-là que Casual-Freud sort silencieusement de son bureau et m’invite à le suivre d’un geste de la main. C’est à mon tour.  

Beatriz Meneses
Carnet de santé

L’escalator de la vie

4 février 2022. J’avais rendez-vous chez le Docteur Cyanure et le Docteur Synapse le même jour. Parfois, Gary, j’ai l’impression d’être une vieille carriole juste bonne pour quelques entretiens au garage.  

D’abord, le Docteur Cyanure a trouvé une anomalie. Elle a décrété qu’à ce stade des opérations, je ne devais plus avoir autant de symptômes. Or je ressens une soif inextinguible, je sue la nuit comme un bœuf anxieux, j’ai de violentes crampes dans les plantes de pieds, des acouphènes, les yeux qui phosphorent ; je t’en passe et des meilleures. Elle me dit qu’elle soupçonne une co-infection. Je t’explique : Borrelia s’implante rarement seule dans un organisme, c’est une bactérie qui adore s’entourer de petites copines tout aussi fougueuses et fouteuses de bordel. Le médicament que je prends a pour mission de dézinguer les biofilms, sortes de membranes visqueuses créées par la bactérie pour se loger tranquille et, en bousillant tout ça, il aurait fait remonter à la surface une autre bactérie qui, ainsi délogée, libère moultes toxines provoquant quelques menus désagréments. Tu piges ? Du coup, rebelote pour des analyses et un nouveau traitement approprié en fonction des résultats de celles-ci.  

 “Tu es un peu comme le permafrost, m’a déclaré Caro. A mesure que tu fonds, tu libères un tas de saloperies”.  

Ensuite, Cyanure a tenté de me booster l’arrière-train en m’invitant à bouger un peu : aller marcher à travers la campagne, randonner en famille ; invitation que j’ai aimablement déclinée, lui déclarant que j’étais retournée à l’état larvaire et que je comptais bien y rester encore pour un temps indéfini. “Mais vous savez, Madame – m’a-t-elle répondu – parfois il faut s’obliger. Emprunter l’escalator de la vie”. Je l’ai regardée avec un air bovin et je suis partie. 

Adèle m’a dit : “L’image devrait pourtant te convenir, Natha. Parce qu’un escalator, ça monte tout seul, mécaniquement”. Je sens que Cyanure va devoir changer sa métaphore.  

Puis je suis allée à mon rendez-vous chez Synapse. D’abord, il a trouvé une anomalie. Il a dit qu’à ce stade des opérations – un an d’analyse, joyeux anniversaire – je ne devrais plus autant faire de marche arrière, de demis tours ou m’empêtrer autant dans mes grandes hésitations. Ensuite, il a tenté de me booster l’arrière-train en m’invitant à aller de l’avant, à décider des choses, à les mettre en place. C’était la première fois que cela m’arrivait, mais j’avais la nette impression qu’il essayait de me secouer, c’était désagréable, un peu brutalisant et irritant. Encore un qui voulait certainement que j’emprunte l’escalator de la vie. 

Quand je lui ai expliqué le verdict de Cyanure, comme il est un psychanalyste, un vrai qui ne croit pas en la maladie, il m’a dit en substance : “Ça va être pratique pour vous, vous allez pouvoir reporter la responsabilité de votre inertie sur cette bactérie pour vous dédouaner, sans vous remettre en question”.  

Je suis rentrée chez moi secouée comme un prunier et j’ai aussitôt vérifié dans un calendrier : ce n’était pourtant pas la Sainte Nathalie, c’est le 27 juillet.  

Sur ce, Gary, je retourne me coucher, bien décidée à prendre l’escalator de la vie, mais dans le sens de la descente. C’est que j’aime bien le niveau moins un, on peut y faire des courses de caddie et on est à l’abri de la pluie qui n’en finit pas de s’abattre sur le pays. 

Psychanalyse

Madame Coloquinte

C’était vers décembre, je crois. Au plus cruel de l’hiver. Au plus profond de mon marasme. La pluie crachotait sans discontinuer sur mon velux. J’étais emmitouflée dans ma couette sans même caresser le projet de m’extraire de mon lit. Plus la force.

Me faire suivre, m’avait conseillé mon médecin. Peut-être. D’accord. Mais par qui. J’ai respiré un grand coup et essayé de me connecter à ce qui me restait d’intuition et d’instinct de survie pour trouver une nouvelle psychologue. Pour marquer le coup, j’ai allumé un bâton d’encens. Adèle est passée à mon étage. Elle m’a dit, d’un air moqueur : “La Grande Prêtresse est de retour !”. Quand je fais ça, brûler de l’encens, ma sœur me surnomme la Grande Prêtresse et mon chat quitte la chambre en soufflant, les oreilles rabattues. Il n’apprécie guère le patchouli. Ces deux-là n’auraient pas pu faire Woodstock. N’auraient guère apprécié de se rouler cul nu dans la boue pendant que Janis Joplin éructait dans son micro. Ces deux-là ne sont pas prêts à laisser descendre l’intuition du Grand Tout sur leur Etre. Et c’est tant pis pour eux.

J’avais une carte de visite en main. « Madame Coloquinte, psychothérapeute », était-il stipulé en grandes lettres. Quelqu’un me l’avait conseillée. Tu comprendras qu’il s’agit d’un nom d’emprunt car je m’apprête à tirer à boulets rouges sur elle.

J’ai pris mon téléphone et me suis décidée à prendre rendez-vous. Je suis tombée sur son répondeur et lui ai laissé un message. Après cela je me suis sentie soulagée. J’ai eu l’impression d’avoir fait un grand pas. Pas comme si j’avais marché sur la Lune, non. Mais comme si j’avais fait un pas vers la guérison, ce qui au final me semble plus intéressant que de fouler du pied une vieille planète poussiéreuse sans oxygène où nul ne réside.

Quand Madame Coloquinte m’a rappelée pour me fixer un rendez-vous, elle a passé du temps à m’expliquer comment me rendre à son cabinet. Elle voulait savoir ce qui m’amenait, donc je lui ai énuméré ma petite liste : “Je viens de vivre plusieurs années difficiles où se sont enchaînés un burnout, un deuil violent et une dépression. “De quoi occuper n’importe quel psy pendant au moins une bonne dizaine de séances”, avait déclaré Mère, ignorant encore qu’il n’en serait rien.

Je me suis rendue à son cabinet. C’était une maison située le long d’une chaussée très fréquentée. Pas exactement l’endroit le plus fengshui du monde, mais peu importe après tout. J’ai sonné. Le vacarme des voitures couvrait le son de la sonnette alors j’ai attendu, à tout hasard. Une petite femme aux cheveux coupés très courts est venue m’ouvrir. J’ai senti que Madame Coloquinte était une femme très avenante et dynamique. Le courant est tout de suite passé.

Cette impression de chaos donnée par le passage des voitures s’est estompée aussitôt que j’ai franchi la porte. La pièce était aménagée avec goût, l’endroit était chaleureux. Un tas de jouets sortaient des boîtes car elle était spécialisée dans l’enfance et ça m’a rassurée, d’être entourée de peluches et de livres pour enfants. On aurait dit mon bureau, à la bibliothèque. 

Elle m’a invitée à me débarrasser de ma veste. Puis, désignant deux fauteuils confortables aux couleurs vives, elle m’a dit : “Je vous en prie, asseyez-vous”. Comme je ne parvenais pas à discerner lequel des deux était le sien, je lui ai demandé dans lequel je pouvais m’asseoir et elle m’a répondu de choisir, qu’elle prendrait l’autre.

Je ne suis pas dupe, Gary. Je savais qu’il s’agissait à coup sûr d’un test. Un genre de test de personnalité dont raffolent les psychologues. Ils te demandent innocemment de choisir un siège, puis, dès que tu as le dos tourné, ils notent dans un carnet que tu t’es assis à leur place, ce qui révèle une pulsion inconsciente de vouloir diriger l’analyse. Je ne suis pas un lapin de six semaines, je sais que le moindre mot, le moindre geste sont passés au crible de leurs observations. Comme j’ignorais comment répondre positivement au test, je me suis assise dans le siège jaune moutarde, à tout hasard. Madame Coloquinte s’est assise en face de moi. 

Elle m’a redemandé ce qui m’amenait et je lui ai raconté que, depuis quelque temps, je n’étais plus la même, je commençais comme qui dirait à péter un sérieux boulon.

J’étais en train de lui raconter le jour où je me suis effondrée en pleurs à la caisse du supermarché parce que la caissière m’avait demandé de reculer sur la ligne de démarcation quand elle m’a interrompue.

Elle m’a dit que tout ce que je lui racontais lui faisait penser à un problème intestinal et elle m’a recommandé de prendre rendez-vous avec un médecin incroyable, le Docteur Cyanure.

Je sais que si tu étais à ma place, tu te serais méfié comme de la peste d’un médecin qui porte un tel nom et tu aurais bien raison, mais je tiens à te rassurer tout de suite, il s’agit encore une fois d’un nom d’emprunt. Peut-être te serais-tu méfié également d’une psychologue qui te diagnostique un problème d’intestin, mais moi au contraire, cela m’a parlé, j’ai lu pas mal de choses sur les intestins, comme quoi ce serait notre deuxième cerveau et tout et tout, et je n’étais pas très rassurée de savoir que mon deuxième cerveau était devenu tout aussi poreux que le premier, mais à ce stade de ma vie, j’étais prête à l’entendre, alors j’ai pris la carte de visite qu’elle me tendait et je l’ai enfouie dans la poche de mon pantalon.

La séance a continué, une heure finalement ça passe vite, et il s’avère que le contact s’est tellement bien établi entre nous que je suis rentrée à la maison en annonçant à mes colocataires que je pensais avoir enfin trouvé la personne qui allait me tirer de ce mauvais pas. 

A la seconde séance, je lui ai un peu parlé de ma personne. C’est le but du jeu, après tout. Je lui ai précisé entre autres choses que j’étais tellement inadaptée pour les relations amoureuses que cela dépassait l’entendement humain et ça l’a fait marrer. Personnellement, je ne trouve pas ça très très amusant, mais il se peut que je manque cruellement de recul. Il est toujours bien plus simple de rire du malheur d’autrui. Puis j’ai dit autre chose qui l’a fait rire, ce qui est on ne peut plus normal, étant donné que je suis hilarante. “Oh mais vous êtes drôle !”, s’est-elle exclamée, apparemment surprise. Puis elle a conclu : “Mais vous allez bien, en fait”. 

J’ai l’habitude de ce genre de raccourci. Apparemment, si tu fais de l’humour, c’est que tu te portes comme un charme. Ça peut sembler logique, je comprends que l’on puisse s’y méprendre. Mais de la part d’une professionnelle ça m’a carrément fait flipper. Je me suis sentie en insécurité totale. Je me suis vue en train d’enjamber la rambarde de sécurité d’un viaduc pendant qu’elle se délectait encore de ma blague à deux balles. 

Mon cousin dit toujours “L’humour est la politesse du désespoir”. Ce n’est pas de lui mais je me fous de qui a bien pu dire ça en premier : c’est vrai. Je ne vais quand-même pas emmerder mon monde avec mes tristesses, surtout pas ma psychologue.  

Ensuite, dans la conversation est arrivé le fait que je suis illustratrice et que j’ai cessé mon activité professionnelle parce que je ne supportais plus les commandes obligatoires et les délais, j’ai préféré tout arrêter afin de ne plus dessiner que pour mon plaisir. Une pure dilettante.

C’est là que ça a complètement dérapé. Elle s’est jetée sur moi comme un lion sur une antilope. “Oh mais vous êtes artiste ! C’est merveilleux ! a-t-elle dit. Je cherche justement une illustratrice pour un projet personnel !”. À partir de là, elle est totalement sortie de son rôle pour me parler un peu de son projet, lié à son activité professionnelle et elle m’a proposé de m’embaucher. Je lui ai tout de même rappelé que la raison de ma venue était justement un burnout, mais cela n’a pas eu l’air de la tracasser le moins du monde, elle a continué à m’exposer ses projets.

Le problème, c’est que je venais aussi pour quelque chose qui me pose sacrément problème dans l’existence : je ne sais pas dire non. Si elle m’avait écoutée plus de trente minutes elle le saurait, mais là en l’occurrence elle l’ignorait encore. Elle a continué à me parler comme si on était copines, elle a commencé à me tutoyer, elle m’a dit que c’était très chouette une séance comme celle-là, à discuter un peu de tout et de rien, elle a reconnu elle-même que ce n’était pas une vraie séance, puis je crois qu’elle se rendait compte que déontologiquement parlant elle ne pouvait pas à la fois m’avoir comme patiente et comme associée alors elle a décrété que je n’avais plus besoin de venir la voir en séance, j’allais bien, ça fera 75 euros.

Quelle douche froide, Gary. Si tu savais ce qu’il m’avait fallu de courage et d’abnégation pour admettre que j’avais besoin d’une aide extérieure pour parvenir à vivre ma vie. Si tu savais ce qu’il faut de force pour oser prendre rendez-vous, oser pousser la porte d’un spécialiste, une fois encore, pour au final l’entendre te dire que non, elle ne veut pas écouter mon histoire, que non, je ne suis pas anormalement fatiguée, non elle ne veut rien savoir de moi, même dans le cadre de son métier, même si je la paye. Quelle déconfiture. Une déconfiture qui m’a renvoyée à un sentiment que je ne connais que trop bien : la sensation de ma propre insignifiance. Elle m’a pris cette sensation et me l’a jetée en plein visage, me confirmant que mes histoires n’intéressent personne, pas même une thérapeute. Voilà peut-être pourquoi je te parle à toi. Tu n’es qu’un carnet, tu n’as pas d’oreilles, pas d’avis, je peux tout te jeter en pâture sans que tu ne montres le moindre signe d’ennui. 

Deux jours plus tard, la psy en question m’a téléphoné pour m’exposer plus en détails son projet, me dire combien d’illustrations j’aurais à faire et en quoi ça consistait. Rien que de l’entendre dire “commande” “deadline” “tarif”, j’avais envie de me faire hara kiri, mais comme je n’avais rien de plus contondant qu’un crayon Caran d’Ache à portée de mains, j’ai opiné du chef, oui d’accord je ferai quatre dessins sur chaque thème, tout en me demandant comment j’en étais arrivée là, en arrêt maladie pour dépression et burnout je parvenais encore à me retrouver avec des commandes.

Heureusement pour moi, Mère, qui m’entendait parler dans la pièce à côté, a senti l’oignon. “A qui est-ce que tu viens de parler, Natha?” a-t-elle demandé, les sens en alerte. Je lui ai expliqué le topo. Elle m’a ordonné de me décommander, ce qui était on ne peut plus raisonnable. J’ai donc renvoyé un mail expliquant à Madame Coloquinte que je ne pourrais pas répondre à ses attentes.

Me croiras-tu, Gary, si je te dis qu’elle a répondu que le délai que j’avais était suffisamment long que pour que je ne ressente pas de pression et elle a même ajouté un “tout le monde est fatigué, même moi”. 

Cela voulait bien dire que la personne que j’avais élue afin de m’aider à sortir de l’impasse n’en avait strictement rien à foutre de mes problèmes de fatigue. La messe était dite. 

Après cet entretien, je t’avoue que je n’ai plus eu envie de confier mon marasme à qui que ce soit. Je me sentais vidée, dans l’impasse, sans désormais plus le moindre espoir d’aller mieux. Cet épisode m’a carrément fait me sentir merdique, une âme errante quelconque sans aucune importance. Tout le monde est fatigué alors ne commence pas à venir m’emmerder avec tes petits soucis de rien du tout. Tout le monde est fatigué, tu crois peut-être que tu es une exception. Moi aussi il m’arrive d’avoir le petit coup de pompe après le repas, moi aussi en automne je dois gober des cachets de magnépure, ne crois pas m’impressionner avec tes histoires de fatigue. Tu viens voir une psy au seul motif que tu es fatiguée ? Mais ma pauvre fille, tout le monde est fatigué, on vit dans un monde en mouvement, une société qui nous presse comme des agrumes, c’est normal de se sentir fatigué, ça arrive à tout le monde, mais moi non seulement je ne me plains pas mais en plus je trouve l’énergie d’initier des projets, des projets illustrés, qui plus est, adaptés à tous les publics, pendant que toi tu te traines dans ton lit depuis des semaines, des mois, voire des années, tu ne cesses de dire que quelque chose ne va pas, mais tu veux que je te dise, jeune fille ? Tu es paresseuse, un point c’est tout. Ne cherche pas plus loin. C’est aussi simple que cela, comme tous les quadragénaires de ton époque, ceci dit. La fatigue, c’est le fléau de ce début de siècle, et si tu ne luttes pas contre elle t’ensevelira, te réduira en bouillie, t’écrasera comme un rouleau compresseur. Il faut se secouer les puces et se montrer plus forte qu’elle, sinon c’est que tu n’es qu’une bonne à rien, une faible créature qui se contente de vivoter au lieu de vivre pleinement ses rêves et ses projets. C’est tout cela et même plus encore qu’il me semblait entendre dans cette seule phrase, tranchante comme de l’acier : “Tout le monde est fatigué, moi aussi je le suis” et je me suis enfoncée plus encore dans le chagrin et la désespérance. Au mieux attendre que ça passe. Avoir conscience que cet état n’est peut-être que passager. Croiser les doigts. 

 

Deuil

La mort est partout

“Avec cette pandémie, la mort est partout”, m’a dit dernièrement le Docteur Synapse, dont le métier est de rassurer ses semblables. “Dans les chiffres, dans les rues, dans les discussions”.

Il est vrai que j’ai senti que la pandémie, c’était un peu le truc en trop pour moi, sans pouvoir expliquer exactement en quoi. Un peu comme la goutte d’eau qui ferait déborder la perfusion, si je puis dire.

J’y ai perdu le sens même de mon métier, l’essence même. Je me suis retrouvée dans ma chambre, face à mon ordinateur, comme une ado en blocus, incapable de me concentrer, le cerveau en compote.

“Je vous invite à réfléchir à la façon dont vous appréhendez la mort”, m’a dit ensuite Synapse. 

Et, comme si Le-Grand-Tout avait orchestré un exercice à mon intention, quand je suis rentrée à la maison, il y avait un hérisson qui était allongé d’une étrange façon sur le bitume. Celui-là même qui était venu quelques jours auparavant parader sous mes fenêtres, m’obligeant à sortir en culotte dans la nuit, armée de ma lampe de poche. Celui-là même qui m’avait fait réveiller Mère pour lui annoncer que nous allions avoir des choupissons. 

Caro, qui conduisait parce que je ne roule plus depuis que j’ai d’un seul coup arraché mon rétroviseur et éclaté ma voiture contre un lampadaire, connaissant ma compassion à l’égard des animaux, s’est exclamée : “Oh un hérisson qui bronze tranquillement !”. Mais je ne suis pas dupe, Gary. Je sais que les hérissons ne bronzent pas, pas plus qu’ils ne sortent en plein jour ou font des séances d’acupuncture, d’ailleurs.

Elle m’a déposé chez moi et je suis allée voir l’animal. Il respirait à grand peine et posait sa tête contre le sol. Seul. Il était seul, en train d’agoniser loin des siens. Il avait une plaie sur le dos de laquelle sortaient des mouches. Il me regardait de ses petits yeux tout mignons et il semblait me dire qu’il était désolé pour les choupissons à venir.

J’ai fait ce que j’ai pu, je crois. J’ai appelé le centre des urgences vétérinaires. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire car les hérissons transportent trop de virus dangereux. Ils m’ont donné un numéro spécialisé en animaux sauvages. C’était déjà fermé. J’aurais pu le mettre dans une caisse et l’amener à la maison mais je le sentais moyen, de savoir qu’un animal agonisait sous mon toit. Et je l’avoue, je l’ai senti moyen aussi de me taper une nouvelle zoonose. Je pense que j’ai déjà assez avec Vertigo et Spiroquette.

Je me suis sentie impuissante. impuissante et lâche. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour des solutions, sans succès.

Alors je suis allée me coucher.

Il a commencé à pleuvoir. Un peu d’abord. Puis beaucoup. Des torrents. J’entendais parfois passer quelques voitures, totalement indifférentes à son sort.

Comme de bien entendu, le combo imagination fertile /délire fiévreux à la doxycycline a fait son oeuvre et je l’imaginais, telle une grosse éponge, se gorger d’eau de pluie jusqu’à occuper toute la rue et à barrer le passage aux voitures qui s’inquiéteraient enfin. C’était un rien cauchemardesque. 

Le lendemain matin, j’ai repoussé le plus longtemps possible le moment d’aller le voir. Puis, n’en pouvant plus, je me suis enfin décidée à y aller et, crois-moi ou pas, mais il avait disparu.

Quand je suis rentrée, maman m’a demandé : “Alors ?” et j’ai répondu qu’il n’était plus là, qu’il était probablement parti retrouver sa famille pour le pique-nique du dimanche.

Il paraît que la première étape du deuil est le déni. il parait aussi qu’il peut durer longtemps. Personnellement je n’en sais rien. Car aucun membre  de ma famille n’est mort.

En parlant de mort, justement, cette nuit, j’ai rêvé de Vincent M.

Vincent M., c’était mon collègue et il est mort il y a quelques années dans un accident de la route. Il était jeune, il avait une femme et trois enfants en bas âge et tout le monde adorait sa gentillesse, sa disponibilité, sa façon toujours détendue de voir la vie. Je ne me remets toujours pas de sa mort. Je veux dire que je ne peux toujours pas y croire. Cela m’est impossible.

Dans mon rêve, il m’expliquait que maintenant, il travaillait sur un nouveau projet, il vendait des cornets de pâtes dans la bibliothèque de Boitsfort. Il disait que ça marchait bien, il se faisait de l’argent parce qu’il y avait de plus en plus de bobos qui mangeaient des spaghettis le midi. 

Il était bien, ce rêve, parce qu’il m’a fait penser à un projet que l’on avait imaginé ensemble quand on travaillait au bibliobus et qu’il y avait peu de passage dans notre halte, qu’on s’ennuyait comme des rats. On avait imaginé vendre des frites. Il y avait justement une sorte de petite aubette et on aurait pu allier nos passions communes pour les poulycrocs et Danielle Style.

Puis il est devenu moche, ce rêve, quand je me suis réveillée pleine d’effroi, me disant qu’en vrai Vincent M. est mort, qu’il ne vendra jamais ni frites ni spaghettis dans la bibliothèque.

Et pourtant, malgré son absence corporelle, il semblait me dire, à travers ma nuit : “Crois en tes rêves, même les plus saugrenus”.

Car c’est peut-être cela qu’il faut retenir de la mort : les morts continuent à nous divulguer leurs enseignements malgré leur absence.